‹ Analectes pour servir à l'histoire de l'Université de Louvain (volume 3)Chapitre 18 sur 19 · DROIT ROMAIN · texte numérisé non relu

DROIT ROMAIN

Parmi les précieux manuscrits recueillis par feu M. Van Hulthem et conservés aujourd'hui à la bibliothèque royale se trouvent plusieurs lettres inédites adressées à Viglius. Ces documents proviennent de la bibliothèque du savant évêque d'Anvers , Mgr. deNelis. Il publia , pour faire suite à la collection de Hoynck Van Papendrecht, la correspondance de Joachim Hopperus avec Viglius (1); les circonstances de l'époque ne lui permirent point de faire imprimer une foule d'autres lettres autographes qu'il avait réunies et qui renferment tant de renseignements intéressants sur l'histoire politique et littéraire du seizième siècle.

A la suite d'une copie des lettres inédites de Sonnius , que Mgr. de Nelis avait fait préparer, on lit un fragment d'un commentaire ou pour mieux dire d'une leçon de Gabriel Mudée : Domini doctoris Gabrielis Mudei dictamen in titul. C. de Filio familias minore (2). Dans le môme recueil se trouve la lettre

(i) Joachimi Hopperi , Frisii, epistolœ ad Vi§lium ab Aytla Zuichemum , sanctions concilii président ; Trajecti ad RUeouoi 1803, in-4. (?) God. lib. * lit. t3.

suivante de Langius à Viglius au sujet de ce commentaire :

« Salve plurimura Clarissime Prœses.

» Memini quod cum dudum appd vos essem abeunti » injunxeris, ut dictamen domini Gabrielis Mudei su- » per aliquo titulo ad vos mitterem; quod cum a vobis » eo duntaxat fine postulari viderem , ut stylum ejus » modumque scribcndi videre posses, putavi indif- » ferens fore quem tandem titulum, modo tamen ali- » quem ad vos mitterem, ideoque unum ex breviori- » bus titulis, quos ipse bic publice profitendo explicuit, » nempe titul. C. de filio familias minore per alium » scriptum ad te milto; in reliquis enim titulis tam » Inslilulorum quam Pandectarum prolixior fuit , » quam ut parvo temporis spalio scribi possent. Atque » hoc pacto meam apud te (idem liberare volui.

» De interpretibus juris canonici , qui super Decreto p sua nobis scripta reliquerunt, ut respondeam, ro- 9 gari dominum ofiicialem Driutium (1), herum meum, » num aliquos haberet célèbres? qui respondit, prae- » ter arcbidiaconum et Egidium Bellernerum nullos » praeterea se habere , et si quos haberet in biblio- » theca sua qui vobis usui esse possent, lubens ipse • vobis eos communicaret.

» Non patiar te, domine, gravioribus occupatum,

(l) Le docteur Michel Drieux , officiai delà cour spirituelle de l'évoque de Liège et dojen de la collégiale de Saint-Pierre à Louvain , fonda le collège qui porte son nom. Voyez Valère André , Fasli Acad. p. i85 et 3ll.

» hisce legendis dlutius dclineri. Id sol uni cupio , ut » qualcm vobis opto, illam quoque vobis indulgeat » Altissimus vitam et felicitatem. Et hoc quoque etiam » atque etiam rogo, ut nostri memoriam non patiaris « per profundam oblivionem obliterari.

» Lovanii ipso die Purifîcationis S. Mariae 1557.

» Dominât ionis vestrœ addiclissimus y » Baptista Langius. »

L'auteur de cette lettre nous parait être Jean-Baptiste De Langhe qui fut secrétaire du conseil privé. 11 était particulièrement lié avec Yiglius qui en parle dans une lettre à Ilopperus, le 3 Novembre 4571 : Langius sccretarius superioribus diebus ex hac vita migravil , cujus animes œternam quietem precor , deque ejus % uli amici familiarissimi amissione 9 mullum certe dolui (1). Son fils, Charles Langius , a été un des littérateurs les plus distingués du seizième siècle (2).

(i) Papondrecht , tom. I part. II , p. 653.

(o) Vojei le Bapport à M. le ministre de l'intérieur sur Us manuscrits de Charles Langius, déposés à la bibliothèque des ducs de Bourgogne , par Ph. Bernard.

NOTICE SUR M. FR. MATHIEU VAN CANNART D'HAMALE , LICENCIÉ EN THÉOLOGIE DE L'UNIVERSITÉ DE LOUVAIN.

Le dernier sous-régent ou lecteur du collège du pape Adrien VI, avant la dispersion de l'Université, vient de mourir à Anvers. Un journal de cette ville a consacré à sa mémoire les lignes suivantes :

a Aujourd'hui (23 Nov. 1843) ont eu lieu à l'église paroissiale de St.-André , à onze heures du matin , les funérailles de M. Van Cannart d'Hamale , prêtre et licencié en théologie de l'Université de Louvain (1), ancien membre de la commission d'inspection des écoles primaires d'Anvers, décédé le 20 de ce mois à l'âge avancé de 82 ans 2 mois. Rarement on a vu un convoi funèbre suivi d'un si grand nombre d'amis. Parmi la foule on remarquait les premières autorités et notabilités de la ville, ainsi que les membres de la direction de la société flamande Olyftak, dont le défunt, très-bon littérateur dans cet idiome, était

(i) M. Van Cannart étudia la plûlosoptiie au collège du Porc , et la théologie au collège du pape Adrien VI. Il prit le grade de licencié le 79 Mars 1794. la faculté de Théologie était disposée à lui conférer un jour les honneurs du doctorat.

membre. En voyant défiler ce long cortège , on a dû se convaincre que ce vénérable vieillard, modèle des vertus évangéUques , dont pendant 60 ans Anvers a pu admirer le port majestueux et l'air de santé qui semblait défier le temps, jouissait à un haut degré de l'estime générale de ses concitoyens, puisque les plus distingués d'entre eux se sont empressés aujourd'hui de venir payer un dernier hommage à sa mémoire, qui sera longtemps chère à tous ceux qui ont eu l'avantage de le connaître. »

DOCUMENTS RELATIFS A UN PROJET , PROPOSÉ A LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE PAR L'ENTRE- MISE DE VIGLIUS EN 1558 , POUR LA RÉDAC- TION D'UN COURS DE THÉOLOGIE QUI AURAIT REMPLACÉ CELUI DE PIERRE LOMBARD.

L'archiprêtre Hoynck Van Papendrecht a publié dans ses Analecta belgica, lom. //, part. J, p. 410, un document adressé par Vfglius au docteur Ruard Tapper au sujet du cours de Théologie de Pierre Lombard qui a longtemps joui de la plus grande vogue dans les écoles. Ce document , que l'éditeur des Analecta belgica a trouvé parmi les papiers de Viglius et qui ne porte aucune date , se trouve avec deux autres pièces dans un ancien registre de la faculté de théologie. Nous pensons que la publication de ces trois pièces réunies , ne sera pas sans intérêt pour ceux qui aiment à connaître l'état des études théologiques au milieu du seizième siècle. 11 y a ici un fait à constater , c'est que les docteurs de Lou vain comprenaient fort bien l'intérêt des bonnes études, et que les catholiques en sentaient bien mieux la nécessité que les prétendus reformateurs qui déclamaient contre la méthode scolastique.

lettre du roi Philippe H à la faculté de Théologie.

Peu Regeh. Veoerabiles, Devoti ac syncere Dilecti. Suggestum est nobis consilium a yiro quodam pio et erudito, quod hisce litteris junctum est. Id autem cum videretur non parum posse conducere ad promovenda studia sacrai theologiœ et catholicam fidem defendendam % dignum judicavimus quod vobis quoque communicarelur, quo id diligenter expendenter inter vos disculiatis qua ratione commodissime ipsum effectui mandari possit. Cum autem ea sit omnium de vobis opinio, ut nulli id vidcantur felicius posse eiequî , rogamus ac mandamus vobis obnixe, ut anima m ad id opus adjicere velitis, et ob publicam utilitatem ac zelurn , quem sempcr erga religionem catbolicam exhibuistis , non gravemini bunc suscipere Jaborem , et rei, quœ vobis immortalem pariturasit laudem, manum admoliri. Ne autem ni mis lente id opus procédât, videtur nobis conyenire, ut in ter vos operam eam partiamini. Proinde vos rogatos velimus , ut institutum tam pium lantopereque ecclesiœ profuturum alacribus animis suscipiatis, et ad felicem finem perducatis. Vcnerabiles , Devoti ac syncere Dilecti , Deus opt. max. Vos servet incolumes.

Datum Bruxellae die 15 mensis Martiî anno 1557 . — Subsignatum : Philippins. — D. Overloope.— Superscriptio autem erat haec : Veuerabilibus , Devotis

ac syncere nobis Dileclis , Decano et cœteris doctorîbus ac Magistris Facultatis Theologiœ in Universitate nostra Lovaniensi.

Avis annexé à la le lire précédente.

Habito nuper sermone cum quibusdam Catholicœ Religionis viris studiosis, de libro Lombardi (1) quem Magistrura Sentenliarum vocant , ac multis tainc inde perpensis, visum fuit, dperœ pretîum fore, et ad Keligionis Catholicae tum conservalionem tum defensionem necessarium , ut pro Lombardi libro (qui Theologise corpus et summam continere censetur) aliud opusejusdem plané argumenti conscriberetur , idemque approbatum in lucem prodiret. Cujus consilii rationes tibî communicandas putavi , ut si in eis fundamentum aliquod esse judicares cœteris ejusdem professionis , ac collegii Symraystis, easdem proponere earumque censuram exquirere posses.

Primum enim cur Lombardus huic saeeulo , ac pierisque doctis non faciat satis, illud in causa esse

(i) Nerao ignorât , Pctrum Lombardum , Epucopum Parisiensem , jVagistrttm Sentenliarum dictum ; aut simplicitcr Magistrum appellari quod ob nobilitatcm doctrinae , et subtile ingenium , ac perspicuitatem eloquii(suo scilicet asro ) omnibus scliolis theologicis , ipsique Sancto Thomœ Aquinati vénération» fuerit. Sed accidit illi , quod ne bilissimis antiquioris seculi jurisconsultis , Barlholo , Baldo , Alciato et Zasio etc. qui non leguntnr amplius. — Note de Hojnclc van Papendrecht.

videtur, quôd multa ille interférât, quae scholastici palara reprehendunt. Deinde quôd suai serviens aetati omittat plurima, qua& nostris bominibus ac temporibus scitu non solum utilia , sed etiarn necessarîa jure videantur. Tractât pleraque tam prolixè, quàm subtiliter et spinosè , ut cum de Trinitate philosophatur; unde soient non pauci Theologi , quum aut legunt aut disputant , intégras hujus libri distinctions, ut vocant , praterire, magnoque labore , alia quae ad prœsentem Ecciesiam raagis faciant , substituere coguntur.

Adhaec quae Lombardus Patrum citât tcstimonia , non per omnia congruunl cum ipsis fontibus, ut norunt docti , et ipsa docet locorum collatio. Jam quœ citât , bujusmodi saepe sunt , ut lectori cordato, qui solidiora quœrit , parum satisfaciant, idque in libro quarto, qui nunc maxime juvare debebat, fréquenter usuvenit. Hoc saeculum probatos , atque ipsa etiam antiquitale commendatos , autores requirit, praesertim ubi de rébus gravibus fîdei ac religionis nostrae disceptatur. Constat autem œtate Lombardi plerosque Theologos , qui nunc extant Grœcos et Latinos omnino latuisse , ac muilo post Lombardum primùm e tenebris erutos, lucem accepisse. Quanti verô referret ex illis ipsis firmiora magisqueopportuna, quàm quae in Lombardo leguntur, argumenta proferri , et Sectariis opponi , unde scriptores aetatis nostrae, qui cum Haereticis pugnant, longé profectô feliciùs quàm Theologi œtate Lombardi , tum ex Synodis, tum ex Patribus doctrinam , sensum atque consensum Ecclesiae perpetuum astruunt.

Et post aetatcm Lombardi Concilia celebrata sunt, in his multa definita, quae liber Sententiarum non attingit , et tamen ad rem maxime faciunt. Ut cùm disputalur de justiGcatione , et iis quae ad Sacramenta spectant, qualia certè priùs non tam apertè, certô, ac solidè intelligebantur. Itaque multi dolent, sic mutilum extarc corpus hoc Theologiae , in quo desiderare non pauca cogaris , sive quœ sacra vetustas tradidit , sive quae posterior Ecciesia mortuo Lombardo decrevit, et haec œtas magis magisque discutit, ac requirit, ob natas tôt tantasque dissensiones. Morbos ubiquc videmus, remédia opportuna desideramns , praesertim ut sacrae doctrinae studium rectius instituatur.

Summa querelae est, nonnulla in boc Lombardi opère superesse, quae citra dispendium omitti possint, ac fortasse debeant : rursus complura déesse, quae, hoc quidem tempore, sint et Theologis et Ecclesiasticis viris cognitu utilissima.

Adhacc quae ritè Magister docet, ex probatis Synodis et idoneis autoribus magis illustranda videri, illudque demum modis omnibus optandum esse, ut a doctis viris aliquid subslituatur , in quo melius cohaereant omnia ; quae ad usum hujus aetatis perspicua methodo tradi et accommodari, quae optima sunt, posse videantur. Nam ita Cet profeclô , ut faciliore negotio, et majore cum fructu sinccra Theologia passim doceatur atque discatur, nec solum in Scholis, sed eliam in omnibus Ecclcsiis, ac prœscrtim in Germania nostra , constaret certa et expedita quaedam

Sacr* doctrinœ summa, seu methodus, quam in tantis errorum ac opinionum tenebris docti simul et indocti tutô sequerenlur.

Réponse de la faculté de Théologie, adressée à Viglius.

Clarissime domine Prœses.— Ante dies aliquot sunt ad nos missae regiae majestalis literœ, quibusnos adhortatur, ex pii cujusdam et eraditi viri consilio, ut animum adjiceremus opus aliquod conscribendi et in lucem emittendi pro Pétri Lombardi libro , ejusdem cum illo argumenti, nempe quod summam rei theologicœ complectatur , sed plenius et absolutius ; id quod ille consultor necessarium esse judicat ad religionis catholicœ tum conservationem , tum defensionem.

Sane ejusmodi opus, si ab aliquo conscriptum esset, collaudaremus et orbi de tanto beneficio prœstito congratularemur, etiamsi non arbitremur hoc ad religionis stabilitionem necessarium, quandoquidem Pétri Lombardi opus, aliquot jam saeculis magno theologorum consensu susceptum et multorum clarissimorum ingeniorum illustratum commentariis , sufficit hactenus, adjunctis prajserlim tam recentiura theologarum christianis institulionibus et catechismis quam veterum auctorum et conciliorum a paucîs annis emendatius eYuIgatorum voluminibus. Sunt namque professons publici partes cil atorum testimoniorum veram et

genuinam ( ul in fontibûs habetur) lectionem indicare ; quaeque in suo, quem enarrat, auctore desunt, supplere ac redundanlia transi lire ; adde eliam, si non per omnia veritatem asseculus sit auctor, corrigcre, ob quœ lamen minime is auctor rejiciendus sit. Quis enim his incommodis caruit umquam? Erravit quippe in multis Gyprianus , celeberrimus apud omnes doctor; nec in omnibus consentiunt Ambrosius, Augustinus et Hieronimus, quorum veneranda est in ecclesia auctoritas, quae nunc unius nunc alterius sequitur sententiam. Quin et divus Paulus testai u r , Petrum in usu legalium non recte ambulasse ad veritatem evangelii, quem nihilominus pro suramo ecclesiae pastore Chrislique vicario tota agnoscit ecclesia.

Cuperemus tamen eliam illorum imbecillitati consul turn esse, qui a scholastica theologta alieni si m pli cius quiddam et minus sp'nosum quaerunt, idque per clariorem et absolutiorem summam rei théologie® quam est liber Pétri Lombardi. Caîterum ejusmodi opus per multos, parlitis operis, perfici posse non putamus, cum unius libri unum corpus unumque spiritum esse oporteat sibi per omnia consonum. Multorum autem cum magna sit ingeniorum ac studiorum varietas, proinde a pluribus non est expectandus operis bujus facilis aut celer progressus. Sed requirit hoc opus quempiam virum qui consummatae sit eruditionis, exactique judicii, cui et otium et vires ad diuturnum sustinendum laborem suppetunt, qualem profecto non est apud nos invenire in tanta magistrorum paucitate, quorum alios a;tas aut valetudo gravât,

alios quotidianœ aut fréquentes praelcctiones, aliosque ardus occupationes public» dislinent. Si tamen ab alio aliquo hujusmodi opus collectum esset et conscriptum , non recusaremus nostram adhibere operam in eo perlegendo ac dijudicando , admoneodoque si quod aniraadversione dignum censeremus.

Deus opt. mai. Dominationem Tuam diu servct incolumem. Lovanii die 15 Aprilis anno 1558. — Subscriptio : T. R. E. servitores addictissimi , Decanus et cœteri Magistri Facultatis S. Theologi© Lovaniensis. — Superscriptio : Magnificio D. Prœsidi secreti concilii regii D. Viglio Zuichemo.

TABLE

Notice sur Nicolas Cltynarts de Diest, son enseignement , ses œuvres et ses voyages. 5 Viglii Zwichemii prœconium , oratio quant in solemni prœmiorum distributione collegii lit. hum. Alticolensis , die octava mensis Augusti 1843, habuit Josephus Vanlinthout , rhelorices alumnus. 54 Gabriel Mudée ou la rénovation de Vélude de

la jurisprudence en Belgique au XVI* siècle. 42 Note sur un commentaire de Mudée sur le droit

romain. 84 Notice sur M. Fr. Mathieu Van Cannart d'Hamale , licencié en théologie de VUniversité de Louvain. 87 Documents relatifs à un projet , proposé d la faculté de théologie par V entremise de Viglius en 1558, pour la rédaction d'un cours de Théologie qui aurait remplacé celui de Pierre Lombard. 8î)

PUBLIÉS PAR

P. F. X. DE RAM

LOUVAIN

CHEZ VANLIMTHOUT ET VANDENZANDE , IMPRIMEURS-LIBRAIRES UE L'UNIVERSITÉ.

LETTRE DE M. VAN GÏLS , PROFESSEUR EN THÉOLOGIE A LOUVAIN , SUR LES SENTIMENTS DE L'ANCIENNE FACULTÉ DE THÉOLOGIE , PAR RAPPORT A LA DÉCLARATION GALLICANE DE 1682 (1).

Monsieur, très-cher et vénérable ami ,

Votre élève et très-bon ami M p R.... m'a apporté le volume, qui contient la lettre de Mgr. de Chartres ( Clausel de Montais) contre M r de La Mennais. Je sens profondément tout le prix de cette gracieuse attention, que vous voulez bien conserver pour moi. Agréezen, je vous prie, ma plus sincère reconnaissance. Je n'aurais pas tardé , jusqu'à ce jour , de vous la témoigner sans les angoisses et le surcroît de pénibles besognes , dont nous nous trouvons accablés ici, dans les circonstances présentes, qui, je pense, ne vous sont pas tout à fait inconnues (2). C'est la même raison aussi

(l) L'éditeur de eettc lettre , qui a été publiée pour l.i première fois en i83:j, s'est fait un devoir de la reproduire exactement d'après la copie, qu'il doit à la bienveillante amitié de l'auteur. La lettre a été adressée , au mois d'Août 1826, à un ecclésiastique de Paris , autrefois précepteur des enfants d'une famille lesprctable de Bois-lr-Duc.

(a) La suppression des pet ils séminaires, l'érection du Gollég*- philosophique . etc. { y oie de l'edit, )

pourquoi j'ai dû différer longtemps de lire l'ouvrage. Mais l'ayant lu depuis, je dois vous avouer, que malheureusement il a vérifié ma crainte, que j'avais pris la liberté de vous témoigner l'autre jour en parlant de cette année de pénible mémoire. J'y vois déjà la discorde et l'animosité se fixer dans le clergé de France, et j'en crains un jour des suites amères , non-seulement pour la France , mais aussi pour les autres églises , et nommément pour la nôtre : car , de la part de notre gouvernement , on nous accorde aussi des libertés de l'Eglise belgique citées et appuyées par un ministre de culte (1); libertés même bien plus étendues que les vôtres (2) : et l'on sait quel usage de ces libertés les hétérodoxes ont fait en tout temps, surtout dans

(1) M. Goul.au. ( Note de l'édit. )

(2) Un jurisconsulte avait publie* en 1816 une Notice sur les Libertés de l'Eglise belgique, Bruxelles, chez De Mat, br. in-12, de 3o pages, dont on trouve la rc'futation dans le Spectateur Belge de 31. l'abbé De Foere , t. V, p. i85 — a?5. Avant l'année 1826 le gouvernement liollandais fît circuler une note sur la discipline et les libertés de V Eglise belgique , et enfin au commencement de l'année 1827 Ton vit paraître a Bruxelles les Observations sur les libertés de l' Eglise belgique , attribuées à 31. Van Gliert. M. Van Maanen , ministre de la justice , dans une circulaire donnée au mois d'Avril 18.47, recommanda ceit#^dét»*>table rapsodie comme devant servir de boussole aux membres du ministère public près les tribunaux dans les procédures on seraient compromis les ecclésiastiques* etc. Vovez le Courrier de la Meuse, no ta3 , ia5 et 1 3i de l'année 1877; VEcho des frais Principes , t. I , p. 390 , et Réfutation des Observations sur les libertés de l'Eglise belgique , par un catholique belge ; Alost 1827, in-12, ( Note de l'édit. )

le nôtre. Mais je ne sache pas , qu'aucun individu de notre clergé y ait donné son assentiment.

Quant à la lettre de Mgr. l'évêque de Chartres, il ne m'appartient pas d'en porter un jugement : mais, ce qui me fait de la peine, dans les deux ouvrages opposés , ce sont ces personnalités , c'est ce style et ces expressions âpres et dures , qui s'y trouvent et qui ne peuvent qu'aggraver la crainte que je viens de vous exprimer.

Un endroit qui m'étonne, c'est cette réponse ou déclaration de la faculté ( de théologie , sans doute ) de Louvain , qui se trouve à la page 69. Je remarque d'abord, que la demande deM r Pitt est de l'année 1789 : et la réponse de Louvain serait du 18 Novembre 1788 ! Les réponses des facultés françaises du 5 Janvier et du 19 Février de la même année de la proposition de M r Pitt, 1789 : celles des facultés espagnoles sont encore de la même année 1789 du 17 Février et du 17 Mars ! etc. Toutes ces dates, je l'avoue, me gênent un peu pour les concilier. Mais regardons tout ceci comme des errata : Le style et la langue surtout, qui expriment les sentiments des Lovanistes, m'étonnent encore. Connaissant depuis ma jeunesse les fermes coutumes de la faculté, je suis bien persuadé que c'est le premier cas, où elle aurait donné ses réponses, en matière qui regardent la dogmatique, en toute autre langue que la latine , et en style si peu grave et si cavalier.

Mais une considération plus grave est celle-ci : en 1789, et même depuis 1787 la faculté de théologie n'existait plus à Louvain. Dès l'année 1787 ses membres, fidèles à leurs devoirs, furent déposés, dispersés, chassés, ou enfin bannis hors le territoire autrichien. Moi-même j'étais, jusqu'en 1786, sousdirecteur (on le Ululait à Louvain lecteur) du collège ou séminaire du pape Adrien VI; et cette année même j'ai vu prendre les dimensions de ma chambre, sous mes yeux , pour en faire les latrines du séminaire général que l'empereur Joseph II y fonda l'année suivante. Nota : c'est le même collège du Pape dont on forme actuellement le Collège philosophique. C'est alors que je me suis retiré dans mon diocèse natal de Bois-le-Duc, où j'ai vu les membres de la faculté chassés de Louvain. J'y reçus même l'offre , de la part de la cour, d'une leçon de théologie dans la nouvelle faculté. L'université a été rétablie pendant la déchéance sous Léopold II en 1790. Alors j'y suis retourné , d'après les ordres de mon supérieur, le vicaire apostolique de ce diocèse. J'y restais jusqu'en 1797. Chassé encore alors , ou plutôt recherché à mort par les Sans-Culottes. 11 n'est donc pas à concevoir, comment en 1789 l'ancienne faculté de théologie de Louvain aurait signé la déclaration mentionnée : aussi je désirerais beaucoup connaître les noms des signataires.

Mais vous trouverez peut-être ennuyante cette petite dissertation sur l'authenticité de la déclaration des

Lovanistes : vous voudrez bien toutefois considérer, que je suis le seul membre de l'ancienne faculté de théologie qui subsiste encore en vie ; j'ai donc cru , que l'honneur de mon corps exige la déclaration que je vous fais ici , et s'il le faut , à toute la France , nommément à la faculté rétablie ou à rétablir à Paris. Notre Aima Mater, la faculté de théologie, tenait à gloire d'être attachée inviolablement à ses sentiments de vénération envers le Pasteur de tous les fidèles , dans tous les temps de son existence, en faisait profession , elle et tous ses membres. Un exemple très-connu fut celui de Martin Steyaert, célèbre docteur en théologie à Louvain et vicaire apostolique de notre diocèse de Bois-le-Duc. Dans l'ardeur des disputes sur ce point, et parmi les intrigues du jansénisme naissant dans ce pays, vers l'an 1685, Steyaert fut accusé de la même ambiguïté en doctrine , qu'on vient d'imputer à Mgr. d'Hermopolis : Voici la première des 57 propositions déférées de la part des jansénistes à la faculté , et , à ce qu'on croit, à Rome même, comme enseignées par Steyaert : Prop. L — De quatuor famosis Cleri Gallicani articulis rectè sentitille, qui Rornœ sentit , ut Romœ; Parisiis, ut Parisiis. Sic , vacante lectione theologicô in acadetniâ Galliœ , sentire poterit , ut in Gallia ; vacante in Uispaniâ , vel Italiâ; sentire, ut

ibi Declaratio (Steyaertii) : Propositionem abomi-

nor et detestor. Si Ecclesia illam damnare voluerit , tnecum faciet et me gaudente. Sub ditione Gallorum

( iO )

habitait* (à Ypres, alors sous la domination française) in ipso fervorc quatuor articulorum Cleri Gallicani , publicè me gcssi tamquam illos non admittens , atque adeô impedicns ne a capitulo cathedrali Ypris ( dont il était membre alors) in regesta sua referrentur , edito etiam codem temporc libello, cui titulus : Actio Epistolaris , ubi signifîcavi , me jam pridetn Iiomœ contraria professum. Paulo post etiam vocatus Duacum ad concursum pro lectione regiâ in theologià, ivi quidem , sub promissione viri illic tune magnœ notœ , quod dum docendi essent isti articuli , ipse eos traderet loco meo : sed quum antè concursum jurare vel promittere unusquisque concurentium deberet, se eosdem articulos traditurum , in faciem universitatis et magistratûs loci discessi , duobus aliis me sequentibus.

Enfin on a attribué à la fermeté des théologiens de Louvain à se tenir à son ancienne doctrine en cette matière , le bonheur de la Belgique autrichienne d'avoir échappé au déchirement janséniste à cette époque.

Quant aux articles même, je déclare, que de mon temps (et j'ai passé une bonne partie de ma vie à Louvain ) je n'ai jamais entendu traiter dans des actes publics, soit des leçons, soit des disputes en théologie , l'objet de la première proposition de la déclaration de 4682. On ne le regardait pas comme objet de la science proprement théologique, mais plutôt comme faisant partie du droit public : et, en conversation, quand on en parlait en particulier, on soutenait or-

( ii )

dinairement l'opinion de Fénélon, connue seulement ici depuis l'édition complète de ses OEuvres (tome II, chap. xxxix, page 382). Cette opinion dit : que depuis la conversion universelle de toute l'Europe dans l'union catholique, de l'Orient même, de l'Asie et d'une partie de l'Afrique etc., les constitutions ou les lois constitutives de tous ces peuples, si profondément attachés à la religion catholique, étaient, pour ainsi dire, enracinées dans la foi catholique et dans ses lois comme le seul fondement de la fidélité, et du souverain et de ses sujets; que constitutionnel lement et le souverain ou le pouvoir législatif, et les lois même, devaient être catholiques : en sorte que le législateur, en cessant d'être catholique, et membre reconnu de l'Eglise catholique , cessait d'être souverain légitime , et les lois contraires aux lois catholiques, cessaient d'être lois : et à qui le droit de déclarer la catholicité de tel souverain et de telles lois? sinon au Chef suprême de l'Eglise? Même il en paraît suivre que tout citoyen ou sujet , en cessant d'être catholique , cessait d'être citoyen, et se constituait félon ou rebelle à la loi fondamentale , et se soumettait aux peines de félonie. Ceci semble pouvoir venir à propos , quand on traite la question si débattue sur l'inquisition. Et en considérant la fermeté et la vivacité des impressions religieuses dans tous les peuples de ce siècle- là , on conçoit aisément qu'elles ne pouvaient manquer de faire naître un pareil droit constitutif. Car la persuasion et

les sentiments si intimes, si vifs, si universels, si constants dans un peuple , et dans tous les peuples , ne sauraient manquer de prendre absolument le dessus, quant au régime des états. 11 est vrai, peut-être, que ces lois ne se trouvent pas écrites dans les codes nationaux (qui n'existaient pas même en bien des pays) mais elles n'en étaient pas moins gravées, comme beaucoup d'autres, dans tous les cœurs, tant des souverains eux-mêmes que de leurs sujets. On en trouve encore des exemples dans les temps présents, même chez les acatholiques, comme en Suède, en Angleterre, en Turquie même, et même naguère dans ma patrie. Et pour les temps passés notre Belgique nous en fournit un exemple péremptoire, dans le 16 e siècle, depuis le règne de l'empereur Charles V, toutes nos provinces étaient sous la domination de la maison d'Autriche en Espagne. Le roi Philippe II en fil cession en 1598 à sa fille Isabelle, et à son futur mari Albert d'Autriche, et parmi les articles , ou conditions prescrites , le X roe article est couché en ces termes : «Item : à condition, » et aultrement non ( pour être icelle la principale et » de plus grande obligation sur toutes les autres ) qu<* » tous les enfants et descendants des dits mariants , » imitant la piété et religion, que reluit en eux , de- » vront vivre et mourir en nostre sainte foy catholique, » comme la tient et enseigne la sainte Eglise romaine. » El avant prendre la possession des dits pays d'en bas , » en auront à prester le serinent en la forme, que se

3i trouve couchée après cet article. Et au cas ( ce que » Dieu ne veuille!) qu'aucun des dits descendants se » dévoya de nostre sainte foy , et tomba en quelque » hérésie, après que nostre saint Père le Pape l'aurait » déclaré pour tel, soit privé de l'administration, pos- » session et propriété des dites provinces, et que les » sujets et vassaux d'icelles ne luy obéissent plus, ains » qu'ils admettent et reçoivent le plus proche catho- » lique, suivant en degré, qui au cas du trépas de » tel fourvoyé de la foy , lui devrait succéder : et sera » tel hérétique réputé comme si réellement il fut dé- » cédé de mort naturelle. »

Suivait le serinent solennel à prêter par le nouveau souverain en conformité de cette condition : «Ego jure ad sancta Evangelia... »

En voilà plus qu'assez sur le premier article de la déclaration , que nous n'avons jamais regardé comme très-essentiel, et qui n'est guère plus applicable, les sentiments en cette matière étant tout à fait bouleversés, et la vraie religion regardée politiquement comme assez indifférente. Même on a regardé dans ce pays-ci comme une pratique très-peu sincère de la part des gallicans, et comme une ruse maligne, qu'en traitant les affaires de 4682 avec ceux d'un sentiment opposé, ils ne manquaient jamais de mettre ce premier article de la déclaration toujours en avant, comme s'il était le plus important; tandis que cette matière était la plus odieuse aux puissants de ce siècle : mais je vous

assure encore que parmi nos théologiens cette proposition n'a jamais été regardée comme de grand intérêt, le pouvoir hétérodoxe ayant toujours des moyens assez efficaces pour faire pratiquer le contraire de ce qu'on soutenait dans les temps passés.

Mais ce ne sont les trois autres articles que la faculté théologique de Louvain, et avec elle toute la Belgique, a toujours rejetés avec vigueur, non comme hérétiques (nous obéissons à l'Eglise qui ne les a pas déclarés tels ) mais comme éloignés de la vérité , comme dangereux, et même comme très-pernicieux à l'Eglise catholique.

Il ne s'agit pas ici de vous détailler les raisons et les autorités théologiques qui établissent notre persuasion ; elles sont connues, alléguées, débattues, refutées, défendues partout : mais souffrez, que je vous raconte à ce sujet, en guise d'anecdote, un entretien, que j'ai eu sur cet objet avec feu le respectable et savant M r Emery , que vous avez connu sans doute ; la narration vous fera peut-être apercevoir les principales et peut-être de nouvelles raisons de notre aversion pour la doctrine gallicane.

La nuit avant le Dimanche des Rameaux 1810, notre vicaire apostolique (1) fut par des gensdarmes enlevé de son lit, de son presbytère, de sa paroisse et du diocèse qu'il était chargé de diriger , enfin encagé ,

(i) A, Viiu Alpl.ru. ( Nott <U ledit. )

avec l'élite de notre clergé, à Vincennes. La cause principale : en fut, qu'il ne pouvait se résoudre à prescrire des cérémonies religieuses de joie à l'occasion du second mariage de Napoléon, ni se conformer aux décrets tout à fait schismatiques sur la hiérarchie de notre Eglise (1). Le clergé de Boisle-Duc et les catholiques les plus considérables crurent convenir, que je le suivisse à Paris (il avait refusé mon offre de l'accompagner) pour tenter des moyens do le délivrer, ou au moins d'alléger son sort. Je dus donc employer la faveur et les avis de ceux que je croyais y mettre de l'intérêt , et qui par faveur ou par leur place pouvaient fléchir le gouvernement. C'est à cette occasion que je vis entre autres M r Emery. Il me témoigna beaucoup de bonté et de l'intérêt pour ma cause. Mais il s'agissait d'abord de détailler les conditions; là, comme partout ailleurs, la première et la principale était que le vicaire ferait adopter et enseigner la déclaration de i 682. Ma conviction et mon devoir était de répondre que M r le vicaire , ce dont j'étais bien assuré , n'y pourrait jamais consentir; que même il risquerait de trouver de la résistance dans son clergé, et peut-être d'autres suites fâcheuses. Ici M r Emery prit une certaine physionomie de sévérité, et me reprocha que nous regardons les gallicans comme des hérétiques. Je

(1) Vojrz VANDevKLni, X) nopsis Mottuntentcmm , t. H, j> *ï i — tâto, el t. ÏII , p. 879. ( Nott Àr Cidtt. )

m'excusais très-humblement de cette imputation comme ci-dessus. — Fous rejetez du moins notre sentence comme fausse, et vous lu détestez, — Je dus l'avouer avec une humble excuse.— J££ la raison? — En séparant toujours le premier article de la déclaration , je répondis que ce n'était pas le Heu d'alléguer les textes, les faits , les autorités , les raisonnements , mille fois produits , mille fois discutés scolastiquement : mais je me plaignis d'après nos théologiens , que les Français avaient toujours traité ces questions, uniquement en scolastiques, sans les considérer assez moralement pour ainsi dire , ou selon les suites morales qu'on pouvait dès lors prévoir , et que d'autres , dès lors , avaient prédites ; suites et conséquences qui ne pouvaient pas sortir de la vérité. — Et quelles sont ces suites ? — C'était l'abus , qu'en feraient les anciennes ou les nouvelles sectes contre l'autorité sacrée du Saint-Siège et même de l'Eglise ; c'était le danger de voir un jour appliquer les mêmes principes, et de les pousser dans leurs conséquences contre l'autorité civile; enfin c'était que nombre de sages dans notre pays se tiennent persuadés, que la révolution en 1792, dont on souffrait alors les suites , avait en effet une de ses racines et de ses causes dans la déclaration de 1682.

Mais c'est ici que M r Emery sembla prendre de l'humeur. 11 me somma de prouver mes assertions : je tâchai de le faire avec la plus grande modération possible. La première se prouvait par le fait même ,

dont toute l'Europe a senti les suites , puisqu'aucune secte, née depuis dans aucun pays, n'a manqué d'appliquer, bien ou mal, ces principes comme des boucliers pour soutenir leur rébellion contre l'autorité infaillible de l'Eglise. Nous en sentons encore , notamment dans la Belgique septentrionale, les effets dans le schisme d'Utrecht, qui soutient les articles, mais les pousse, quant à l'autorité de l'Eglise, jusqu'à toutes leurs conséquences où il trouve son unique fondement. Napoléon lui-même , dans son ardeur innovatrice et inquiète , ne fit partout que sonner bien haut ces principes qu'il appelait la religion de Bossuet.

L'autre raison touchée ci-dessus , qui regarde le civil , s'était assez bien vérifiée en France et ailleurs.

Mais la troisième raison , il fallait la prouver opéreusement. J'alléguais donc l'injure sanglante , qu'on ne cessait en France, depuis plus d'un siècle, de faire au Saint-Siège , reconnu comme chef spirituel , malgré son opposition soutenue par tant de Papes depuis Innocent XI et ses successeurs. Cette injure , et dans son origine et dans toute sa continuation , ne cessait de provoquer une punition éclatante de la part du suprême et divin Chef de l'Eglise. Dieu l'a infligée, mais dans sa miséricorde; on sent jusqu'à présenties suites extrêmes pour la religion, qu'on pouvait en redouter. Une autre raison que je crus pouvoir en déduire était : que les curés et les prêtres en France, voyant le peu d'égard que leurs évêques portaient au

Saint-Siège, les imitaient envers eux, envers les évê ques même , et ils se croyaient en droit d'agir comme évêques dans leurs paroisses, comme les évôques même qui agissaient en Pape , chacun dans son diocèse ; et enfin les fidèles , voyant le peu de respect des curés envers leurs évêques, des évêques envers leur chef universel, y prirent aussi l'habitude de mépriser leurs curés et leurs prêtres, et se constituaient curés, chacun dans sa famille; toute la soumission, la vénération, l'obéissance hiérarchique s'évanouissaient donc en bien des cœurs français, dans nombre d'endroits de France. L'autorité sacrée de l'Eglise détruite, il fallait, les circonstances considérées, que l'impiété, la philosophie en naquît et prît le dessus : Or c'est bien la philosophie qui a été une des premières et la principale des causes de la révolution.

Ces raisons touchaient M r Emery : j'y ajoutais une autre : — « Si l'on pousse toutes les conséquences de vos articles et surtout du 5 me , il s'en suivra qu'actuellement (en 1810 ) vous n'avez pas un seul évêque, pas un seul curé, pas un seul confesseur légitime en France.» A ces mots M r Emery prit une physionomie tout à fait autre envers moi ; et avec un sourire aimable il me demanda , si l'on connaissait dans ma patrie les Corrections et Additions pour les nouveaux opuscules de Fïeury. Croyant que sa demande regarda les Nouveaux opuscules mêmes (1), je répondis qu'oui! qu'on les con-

(i) Publiai en 1807, 1 vol. in-ia. { Note de l'e'dit.)

naissait et qu'on les dévorait en Belgique ! et même qu'ils nous confirmaient puissamment dans notre persuasion en cette matière. — En connaît-on l'éditeur? me demanda-t-il : je répondis, en le fixant, et en souriant moi-môme, qu'on ne le connaissait pas, mais qu'on le conjecturait bien, et à ce que je crois, selon la vérité. Et par son sourire il me confirma dans ma conjecture que c'était lui-même. — «Mais, ajouta-t-il, toujours avec une bonté et bénignité aimable, je ne vous parle pas des nouveaux opuscules mêmes , mais d'une petite brochure : corrections et additions pour les nouveaux opuscules (1). — Non, M r , répliquais-je , cet ouvrage n'est pas encore connu chez nous : — Je le crois bien ; il n'est pas encore connu à Paris même , mais il va sortir des presses aujourd'hui, et je vous en ferai cadeau. C'est dans ce petit ouvrage, que je soutiens la même assertion que vous venez de m'opposcr. Cela me coûtera peut-être Vincennes ou Bicêtre ou l'exil ; mais on aura pitié , j'espère , pour mes années. — Et en vérité on y trouve virtuellement la même assertion page 6.

Au reste je me suis étonné de trouver en ce docte prêtre si peu de ferme attachement à la doctrine gallicane. Il me paraissait assez enclin à y renoncer ; et à faire tant de cas , que nous , et je puis dire la catholicité , de la nôtre. Aussi , du temps de l'émigration , dans mes exils et bannissements ou voyages en France ,

(t) Brochure de ^ pag. in- 15, ( Note de l'étiit. )

j'ai trouvé , avec étonnement , grand nombre de personnages marquants parmi le clergé français qui ne s'y trouvaient pas plus attachés que lui. Tels, par exemple, M p Pey, Fauteur du traité de l'Autorité des deux puissances; M r Poittiers, chanoine et (je crois) docteur de Rheims, et qui a écrit le Système gallican atteint et convaincu d'avoir été la première et principale cause de la révolution française; M r (Hulot) l'éditeur de la Collectio Brevium PU VI, et d'autres en nombre, que nous avons vus ici. Tels plusieurs autres que j'ai trouvés à Paris même , en Bourgogne , lieu de mon exil en 1812 et 1813. Enfin je n'y ai trouvé attachés que les ecclésiastiques du parti anticoncordatiste. Tels que quelques prêtres que nous trouvions comme nous, mais pour une cause fort différente, en exil dans ladite province. Croyant que nous étions de leur catégorie , ils nous attaquaient , s'étonnaient sur notre communication avec l'évêque concordatiste , qu'ils regardaient comme intrus , schismatique , hérétique. Et j'aurais bien voulu voir un bon gallican en venir aux mains sur ce point avec ces gens-là : mais dès que nous nous étions déclarés appartenir à d'autres sentiments , leurs tentatives cessèrent.

Enfin dans les pays étrangers on se peine sur le mode et les circonstances et les causes, qui ont concouru à établir et à continuer la profession de vos articles : dans les commencements on regarda cette affaire comme l'effet de la passion, à laquelle on a cédé avec

trop de complaisance et de condescendance, que l'on regarderait dans quelques-uns comme de la lâcheté ; et dans la suite, jusqu'à nos temps, comme un point d'honneur à soutenir pour le clergé et la nation , jointe encore une certaine crainte , qu'on ne regarde pas ici comme appartenante à la prudence et à la fermeté sacerdotale. On se trouve en peine sur les moyens qu'on a employés pour soutenir les articles pendant un siècle et demi. C'était toujours le pouvoir civil , forcé le plus souvent par les parlements.

C'étaient même des moyens peu conformes à la bonne foi , comme les retranchements , les suppressions de textes des ouvrages d'auteurs contemporains , français même , etc., qui pourraient nuire gravement à la propagation des maximes gallicanes. Tel est le retranchement très-connu du témoignage deTournely. (De Ecclesia tom. II, art. m, pag. 134; edit. Paris. 1726, vivente auctore. ) Témoignage qu'on trouve retranché dans les éditions données après la mort de l'auteur : Tel est encore la suppression du traité de Fénélon de Auctoriiate Sum. Pontificis. Ajoutez enfin ici les différences, les oppositions des auteurs gallicans de première marque, qui, sur des objets de la plus grande importance, soutiennent des opinions opposées. Témoin la dispute entre Bossuet et Choiseuil sur l'indéfectibilité de l'Eglise romaine.

Pardon , mon respectable ami , d'avoir osé mettre votre patience à telle épreuve ! c'est votre bonté de

m'envoyer la lettre de monseigneur de Chartres qui m'a mis la plume en main, pour rectifier les opinions sur la faculté théologique de Louvain dont j'ai eu l'honneur d'être membre, et pour tâcher de faire voir que, hormis les raisons et les autorités connues partout , et qu'on n'a point démontrées inefficaces, nous avons beaucoup d'autres raisons , pour ainsi dire , morales , qui établiront à jamais, j'espère, ces sentiments d'obéis sance et de vénération envers notre Père commun dans ma patrie , dont ils seront à jamais le palladium contre les dangers de la séduction.

Je désire que ces sentiments soient connus de la manière et dans les circonstances où vous le trouverez convenir. Agréez , etc.

NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE JEAN CAMPENSIS ET D'ANDRÉ GENNEP, PROFESSEURS D'HÉBREU AU COLLÈGE DES TROIS -LANGUES A LOUVAIN.

C'est dans les premières années du XVI e siècle que l'étude de l'Hébreu et des sources Rabbiniques a cessé d'être le monopole des écoles Israélites ; elle a passé dès lors des Juifs aux Chrétiens , et la connaissance de la langue sainte , au lieu d'être restreinte comme au moyen-âge à quelques hommes ingénieux et zélés, dont la plupart étaient des Juifs convertis, s'est propagée dans tous les pays de l'Europe où florissaient les sciences théologiques. La grammaire hébraïque se présentait aux Chrétiens comme une étude auxiliaire , dont les règles et l'application à l'Ecriture devaient être également indépendantes de la critique littérale des docteurs de la Synagogue : mais un rude labeur restait imposé aux premiers hébraïsants qui essaieraient de débarrasser la théorie de la langue de tant de subtilités inhérentes à presque toutes les méthodes des grammairiens Juifs et de parvenir à l'intelligence des ouvrages originaux. Ce que noussavons des traits de leur vie nous les montre livrés au bon vouloir de quelques rabbins qui donnaient à prix d'argent un enseignement laissé

à dessein plein d'obscurités, et ensuite forcés de tirer des connaissances plus étendues d'un petit nombre de textes qu'ils arrachaient avec grande peine à la cupidité d'une race mercantile (1). Le contact perpétuel de ces hommes avec les Juifs paraissait à la conscience publique une cause de graves dangers et pouvait inspirer quelque défiance pour leur personne; les controverses qui furent soulevées à leur sujet étaient de nature à préoccuper vivement les esprits avant les querelles plus sérieuses de la Réforme : mais, si leur entreprise n'a pu d'ailleurs échapper à de redoutables accusations , si quelques uns ont été entraînés dans les spéculations d'un faux mysticisme, il est juste de dire en leur honneur qu'Us n'ont jamais voulu rompre avec la tradition catholique et se soustraire entièrement à l'autorité de l'Eglise. Nous ne citerons ici que deux noms, mais des plus célèbres, Pic de iaMirandole en Italie et Reuchiin en Allemagne : le premier soumit au jugement du pape Innocent VIII ses Conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques (2), dans lesquelles ses ennemis avaient dénoncé des propositions entâchées d'hérésie, et il sortit justifié du tribunal dont il avait invoqué une décision nouvelle ; le second ,

(i) Voir W. Gesenius, Geschichte der hebraischen Schrift und S prit cl te , § 3a ( Leipsig i8i5 ).

(a) C'est le titre de son principal ouvrage qui parut à Rome en i486 ( folio ) et qui fut «uivi en i/J s 9 de V Apologie. Cet homme d'un esprit prodigieux mourut en i/,<)4 à Florence , à l'Age de 3i ans.

égaré peut-être plus loin par les mystères de la Cabale, en appela au même tribunal des jugements portés contre lui à Cologne et à Mayence , et l'issue du procès , différé d'abord par ordre de Léon X , puis abandonné à Rome en présence des alarmes qu'y avaient répandues les premiers excès des novateurs de la Germanie , semblait devoir être favorable au courageux défenseur de l'orthodoxie de ses propres doctrines (1). Les illusions ou plutôt les aberrations des savants de la renaissance qui se passionnèrent le plus pour les études Hébraïques et Rabbiniques nous paraissent, il est vrai, bizarres et presque inconcevables; mais elles n'ont d'ailleurs en elles-mêmes rien de surprenant , quand on considère dans quel siècle ces hommes ont vécu , avec quelle avidité l'esprit de leurs contemporains a dû accueillir la découverte d'une science réputée obscure et mystérieuse, et enfin quelle nécessité ils ont subie en prenant pour maîtres les ennemis de la croyance qu'ils voulaient défendre.

C'est par les mêmes raisons que nous nous rendons compte de la marche longtemps suivie par les hébraï sants Chrétiens dans l'exposition de la grammaire; ils devaient retenir nécessairement une grande partie des distinctions minutieuses inventées par les Juifs, et ils

(i) Rrucliliti. qui mourut à Tflbingen eu i5??, résista toujours aux inslanct s à* Luther et de im-s omii <jui voulaient lui donner un rôle l»armi 1rs nu 6 1res de la reTormatioo.

avaient accompli leur lâche en expliquant scrupuleusement les formules hébraïques empruntées à la science des Kimchis : telle fut par exemple l'œuvre du fameux Reuchlin qui a mérité le titre de Père de la grammaire hébraïque chez les Chrétiens , et qui a pu sans excès de vanité terminer le livre, qu'il donnait pour fondement à la science nouvelle (1), par l'exclamation du poëte romain :

Exegi monumentum œre perennius.

Une seconde phase dans les études hébraïques au XVI e siècle suivit de près l'apparition des Rudiments de Reuchlin et de quelques ouvrages empruntés comme

le sien, soit au Michlol — — de David Kimcbi, soit à d'autres écrivains Juifs : c'est celle où la langue hébraïque fut soumise à une étude plus pratique et plus familière, et où l'on s'est ingénié à réduire à de plus petites proportions, et à ramener à quelques principes la théorie de ses formes et l'ensemble de ses lois. Le dernier et le plus célèbre des grammairiens indigènes, Elias Levita , a surtout contribué par la composition de ses nombreux traités à faciliter l'étude élémentaire et méthodique de l'Hébreu qui fut bientôt répandu dans la plupart des écoles de l'Europe et mis au nora-

(i) Libri III. Dt rudimcntis hcbraicis , i&of> , fol. — Imprime à Pfbrzli«-iin ( Phorcae ) patrie «lr l'auteur.- Réimprime' par les toioi de Séb. M Uniiter ( Bàle i ',ï~j ).

bre des langues savantes cultivées surtout dans les Universités. Nous trouverons une occasion favorable de faire connaître les travaux d'une nature toute spéciale qui furent entrepris à la fois en plusieurs pays pendant la première moitié du XVI e siècle, en parlant d'un des hommes qui ont le mieux représenté cette branche de l'érudition dans les Pays-Bas , Jean Campensis , professeur au collège des Trois-Langues à Louvain ; il nous sera facile de lui assigner une place honorable parmi les hébraïsants de son époque, en rapprochant des autres faits qui appartiennent à l'histoire des études Hébraïques l'origine de l'institution nationale sur laquelle il a répandu tout d'abord beaucoup d'éclat.

La fondation du Collège des Trots-Langues répondait aux besoins de l'esprit du temps; elle avait pour but de donner une organisation systématique et en même temps une importance officielle à l'enseignement des langues savantes, le Latin, Le Grec et l'Hébreu. Cependant cet enseignement n'était pas une innovation au sein de l'Université de Louvain; quand la Faculté des Arts , en 1519, consentit à l'agrégation du nouveau collège , elle ne fit que donner une sanction publique à des études qui étaient depuis longtemps en faveur dans l'opinion des hommes les plus éclairés. Les éditions sorties des presses de Jean de Westphalie et de Thierry Martens d'Alost dès la fin du XV e siècle , attestent quelle extension avait prise l'étude du Grec aussi bien que du Latin dans la principale école

des Pays-Bas. La langue Hébraïque n'était pas restée étrangère aux membres d'une Université qui comptait sans cesse parmi ses hôtes l'élite des pays voisins. On sait que Jean Wessel, originaire de la Westphalie, fit dans le cours de ses voyages un long séjour à Louvain ; il dut y enseigner l'Hébreu , comme il le fît dans les autres villes qu'il visita, Cologne, Heidelberg, Paris, Rome et Bàle (i) : il n'est point douteux que les auditeurs d'un tel homme n'aient fait à leur tour de nombreux prosélytes en Belgique. On n'est pas peu surpris de trouver dans un volume imprimé à Louvain en ii88 : Epistola apologetica magistri Pauli de Middclburgo ad doctores Lovanienses (2), des citations hébraïques imprimées en caractères d'une forme massive et d'une coupe allemande, tandis que les passages Grecs y sont écrits à la main. Il faut rapporter aussi aux premiers efforts faits pour répandre l'étude de l'Hébreu à Louvain la publication du dictionnaire in-4°, sans nom d'auteur comme sans date, mais que Ton sait être l'œuvre anonyme du savant imprimeur Thierry Martens (3) : Dictionàrium hebraicum sive Enchiridion radicum seu dictionum hebraicarum , ex Joanne Reuch-

(t) Sur la carrière de G Wessel, mort en 1489, voir l'ouvr. de Hctzel* Gescliithte der hebr. Sprache und Literatur , p. 1 35 (Halle 1776).

(7) Petit m-4°» de 37 fruillrls, portant à la dernière pa^r : Impressum in aima universitate Covaniensi per Joannem de Wcstphalia.

(3) Theodonru» MarJinus Alcitensis. — V. Foppens. Bibl. B. t. II ,

lino , in-4° (1). Le livre a dû paraître après Fan 1506, date de l'impression des Rudimens; Th. Martens aura puisé dans ce premier dépôt de l'érudition hébraïque les mêmes matériaux qui ont servi à la composition des plus anciens lexiques , la liste complète des Racines avec peu de dérivés, ainsi que la signification des mots d'après les rabbins. Si Ton tient compte des efforts faits individuellement pour atteindre à la connaissance de la langue hébraïque sans le secours d'un enseignement permanent et régulier, si l'on considère avec quel empressement les meilleurs esprits ont accueilli l'érection du Collegium Trilingue, il devient évident que l'Université de Louvain prenait part dès lors au mouvement qui portait les pays savants de l'Europe à la culture des langues anciennes, et qu'à part la défiance d'un petit nombre d'hommes, l'utilité théologique et grammaticale de l'Hébreu y était bien comprise et franchement proclamée. La Belgique n'eut donc pas besoin d'attendre la Réforme pour entrer dans cette voie de progrès , et s'il faut chercher d'autres exemples dans des pays attachés comme elle à la foi catholique , l'histoire littéraire de l'Espagne et de l'Italie fournit assez de faits à l'appui des encouragements éclairés que donnèrent des princes de

(i) Celte rareté bibliographique a été achetée au prii de 100 francs pour la bibliothèque roynle He Bruxelles 1 U vente Lamment ( catalogue , no 3893).

l'Eglise à L'étude approfondie de la langue sainte et en général de l'antiquité Hébraïque.

Pour ne point accumuler ici beaucoup de noms propres , nous ne ferons mention que de deux entreprises dont l'esprit et l'exécution caractérisent assez la sage lenteur que met le catholicisme dans l'accomplissement d'œuvres grandes et utiles : la Polyglotte de Ximexès et la Bible de Santés Pagninus. Le cardinal espagnol ne craignit pas de mettre entre les mains des hommes sérieux le texte comparatif des Ecritures en latin et en grec , en hébreu et en chaldaïque , dans la grande publication pour laquelle il réunit les forces des professeurs d'Alcala et de Salamanque (i). Le nord de l'Italie qui vit paraître le premier Psautier en cinq langues, œuvre du dominicain A. Giustiniani, évêque de Nébio en Corse (2), fut aussi la patrie d'un autre dominicain qu'on peut appeler un des fondateurs de l'éxégèse Biblique : Santés Pagninus (Santé Pag nino), de Lucques, connu d'ailleurs par ses ouvrages de grammaire tirés des sources Juives , est l'auteur de la célèbre paraphrase de la Bible, qui, sous forme de traduction interlinéaire , présente souvent un résumé judicieux des opinions et des explications Rabbiniques

(l) BlBLlA PoLYOLOTTA. — In Complut ensi universitiite.— i & 1 4 — «7, 6 vol. in-folio. Gril' pfcmièw PoUploM»* «-.««i <lii«» aussi Hiblc de Cnm~ fii.tr, ilu nom liitin, Complutuni , Ao f-incif-ntir vill** d'AIctla.

( ) Psalleriuin iWOiemr. — Gcn.va» »5i6, 400 p. in-folio.

en rapport avec l'interprétation traditionnelle de l'Eglise (1); cette traduction littérale, faite avec une réserve intelligente, a mérité immédiatement l'approbation de deux Pontifes, Adrien VI et Clément VII. De tels livres et de tels actes ne sonf-ils pas la meilleure des réponses aux accusations portées, au nom de la Réforme (2), contre les docteurs catholiques qui seraient coupables de défiance et de mauvais vouloir en ce qui touche l'étude de l'Hébreu et son application ? Sans instituerici un parallèle deshébraïsants du XVI e siècle, qui équivaudrait à l'histoire même de la science, nous croyons utile de faire ressortir deux faits égale ment incontestables : d'abord, c'est l'usage qu'ont fait les premiers apôtres du Protestantisme des travaux d'exégèse qui appartenaient à des siècles et à des auteurs catholiques, au point que leur érudition hébraïque a découlé en grande partie de cette source ; ainsi la critique allemande n'a pu s'empêcher de reconnaître combien Luther lui-même devait au commentaire perpétuel de Nicolas de Lyra sur la Bible (3).

(i) Le travail de Santés Pagninus , imprimé à Lyon en i5a8 ( J'ctm's et Novi Tettamenti nova translatin, in-/j° ) » a été. plusieurs fois reproduit, et il a été" inséré par Arias Montanus dans la Polyglotte d'Anvers.

(s) Voir Gesetiius dans le livre cité, p. jefi, not*s.

(3) Nicolaus de Lyra , Juif converti, tjui se fil Francise, in, lia!ut:t P.m* au XI V« siècle ri y composa l'ouvra;;'' plusieurs fois n'imprimé; Pvsfiita perpétua in Bihlia univers a. Son nom n donne naisH.it ce au dicton latin <jui trouve ici sou application :

âVlW t.jra Ijrutset, Luther us mm mitai tel.

Un autre fait, c'est l'importance des publications exécutées dans le cours du XVI e siècle sons l'influence des idées orthodoxes , sous les auspices du pouvoir central de l'Eglise catholique, et cela en présence des tentatives opposées des promoteurs de la Réforme : la seconde des grandes Polyglottes fut exécutée à Anvers par la munificence de Philippe II , et cette Bible Royale put satisfaire à tous les besoins de l'éxégèse et à toutes les exigences de la critique du temps, grâce au zèle et à la sagacité d'Arias Montanus, d'André Masius et de ses autres collaborateurs (1). II faut aussi faire honneur d'une profonde et sage interprétation de la Bible par l'hébreu à plusieurs savants et professeurs de Paris, tels que Le Fèvre d'Etaples, Fr. Va table (1) et Jean le Mercier, sans oublier l'Espagne, l'Italie et le midi de l'Allemagne où l'étude de l'hébreu et des autres langues dites alors Orientales ne cessa pas d'avoir d'habiles représentants. Il n'est plus possible, après le témoignage de semblables faits, d'ajouter foi aux reproches dont les théologiens de l'Europe catholique ont été l'objet, et d'accorder quelque valeur au dédain afFecté des historiens modernes de l'érudition hébraïque. Les paraphrases et les com-

(1) Bidlia Regia , Àntverpirc , ap. Christ. Plantinuin , 1569—72, 6 vol. in-folio.

(2) On doit à l'érudition immense et Lien digérée de Vutalile les annotations précieuses sur la BiUle qui furent imprimées plusicuis fois avec le texte hébreu ou avec la Vulgate.

mentaires n'ont pas manqué en Allemagne dès le premier siècle de la Réforme; mais, à part le prix de certaines élucubrations philologiques, l'esprit de controverse y a dénaturé la matière des recherches et détruit leur portée. Peut-on être étonné des violences faites au texte original sans profit pour la science sa crée, quand on voit les nouveaux docteurs, dépouillant jusqu'à l'apparence du désintéressement, porter des coups à leur ennemi commun sans songer à leur propre défense, quand on entend leur chef s'écrier a qu'il ne peut plus prier sans maudire » , quand on lit dans Luther que la langue hébraïque doit être pour ses adeptes, comme pour lui, une arme offensive dont il ne pourrait se passer à aucun prix , parce qu'elle lui a toujours bien servi? C'était en effet une guerre sérieuse commencée par les réformateurs contre ceux qu'ils appelaient « les ennemis de leur religion , Espagnols, Français, Italiens et Turcs (1) », sans autre distinction : la Bible était leur arsenal, et l'hébreu leur machine de guerre. C'en est assez, pour signaler l'opposition qui s'est produite tout d'abord entre les deux Eglises dans le domaine de l'exégèse comme du dogme. S'il y a plus de mouvement et d'impétuosité

(i) Luther. — Comment, in Ps. 45 : .. arhitror nos babituroa rrligioni* noslrie hoste* Hispatios , Gallos , llalos , Turcas cliaiu; i 1 > i certè coRnitionr lingua* lie! \a>x 0|>us rrit, Scio onim , quantum mihi conlra ho»les mena profuerit , quar«- hoc quantulacumque cognitionc infinitif aureorum millibtu earere nolim...

dans les rangs des novateurs, c'est là une condition naturelle de leur rôle qui est l'attaque ou la destruction; les défenseurs de l'orthodoxie fondent sans détruire , ils régénèrent la science sans altérer les doctrines , ils procèdent sans violence, avec une confiance calme dans la réalité de leurs forces et la durée de leurs œuvres • aussi l'on reconnaît dans ce caractère qui a constamment distingué la science catholique au milieu des luttes du XVI e siècle le caractère essentiel de la civilisation chrétienne que l'histoire nous montre combinant dans les temps de sa libre action les deux lois de stabilité et de renouvellement, de conservation et de progrès.

Le coup d'œil que nous venons de jeter , quoique bien rapidement, sur les études exégétiques en Europe , nous montre la connaissance de l'hébreu inséparablement liée désormais à l'interprétation des livres saints ; il nous sera donné de mieux comprendre, à cette condition, quelle importance avait acquise la culture des langues savantes dans les pays catholiques aussi bien que dans les contrées où l'esprit protestant devait prévaloir; nous apercevrons mieux aussi, eu égard à la situation religieuse de la Belgique, quelle mission utile accomplissait l'Université de Louvain en favorisant et en propageant un genre d'étude qui était pour ainsi dire une nécessité scientifique de l'époque.

Nous ne pouvons entreprendre de dire ici quels services a rendus aux lettres grecques et latines le Col

lége des Trois-Langues dès les premières années de sa fondation ; il nous suffit de rappeler les encouragements et les éloges d'Erasme, confirmés par l'opinion publique et sanctionnés par l'érection presque immédiate de collèges semblables à l'Institut de J.Busleiden en Angleterre , en France et en Espagne. Nous n'avons à nous occuper spécialement que de l'étude et de l'enseignement de l'hébreu , d'abord , dans les quelques mois qui précédèrent le professorat de Jean Campensis, puis, dans les années que remplit la carrière de ce grammairien et commentateur , ainsi que celle de son successeur, André Gennep.

Les trois noms que nous trouvons attachés en premier lieu à la chaire d'hébreu du collège des Trois- Langues sont des noms étrangers qui attestent avec tant d'autres la libre communication et la communauté des talents dans les républiques littéraires que le moyen-âge avait créées sous le nom $ Universités. Matthieu Adrien était Espagnol , comme L. Vivès , le digne émule des Erasme et des Budé; les deux autres, Robert Wackefield et Robert Thirevood étaient Anglais.

Matthieu Adrien (Matthœus Adrianus) qui ouvrit les premières leçons d'hébreu à l'époque de la fondation du collège, au mois de Septembre de l'an 1518, avait été appelé du milieu de l'Allemagne à Louvain dès 1516 sur les sollicitations d'Erasme (1); originaire

(i) Epislol. lil». III, XXXIX {Opéra, t. III, 35?). — Voir \o% Fasli Acadimia de VaWVe André , p. s83 , et son histoire du collège des Trois-Langues , p. 68.

d'Espagne, élevé dans la religion juive et dans l'usage de la langue hébraïque, il se convertit au christianisme et quitta sa patrie; il prit le grade de docteur en médecine à Heidelberg et même il y enseigna quelque temps l'hébreu, avant de se rendre à Louvain, où il vécut deux années sans ressources. Il quitta l'Université au commencement du mois de Décembre de l'an 1519 après avoir professé pendant un an et trois mois, et passa à Wittemberg (4), où les magistrats lui donnèrent les mêmes fonctions, que J. Bôschenstein venait d'abandonner (2). On ne connaît des travaux de Matthieu Adrien qu'une courte Introduction à la langue hébraïque et trois Prières , traduites en hébreu , qu'a imprimées ensemble le libraire Gryphius à Lyon (3). Mais son habileté est attestée par Erasme (4), qui ose l'opposer à tous les hébraïsants de l'époque pour sa connaissance de la langue et des sources :

n) Mélancliton écrivait à J. Languis en i5?o: « Conductus est Hadrianus, professer Lovaniensis , qui apud noshebraica doceat. »

(2) Pnquot suppose qu'il j aurait embrassé le Luthéranisme ( Mémoires , I. M, p. 74 e t 7-5 ). H est incertain si M. Adrien est resté à Witu-mberg plus d'une année pî en quel lieu il est mort.

(3) Introdnctio brevis in Hnguam hfbrnrcam , oratiunculx tr«-» , Hominien , Salutatio Angelica et Salve Rcgina , hebraice reddilss ( iu-^o). Voir les notes de Wolf dans YHispania Orient, de Colorais , p ?55— 56. — Lf s Prières ttaient suivies de quelques réflexions contre les Juifs au sujet de la substitution du Dimanche au Sabbat.

(a) Dans la m£me lettre à Egidius Busleiden , datée dr Louvain 1^18 , t aussi dans d'antres lettres.

(< Commodum hue appulit Adrianus, génère Hebraeus , » sedreligionejamolimChristianus, arteMedicns, He- » braïcœ littérature totius sic peritus, ut meâ sententiâ » non alium usquam habeat haec œtas, qui cum hoc » conferri possit. Neque solùm callet ad plénum lin- » guam , verùm etiam in ipsis auctorum adytis est di- » ligentissimè versatus , ac libros omnes sic habet in » promptu , ut digitos unguesque suos. »

Les louanges réitérées que donne Erasme à son candidat viennent conflrraer l'avantage alors reconnu de prendre pour guides dans l'étude des ouvrages rabbiniques des Juifs convertis, possédant une entente naturelle et familière de l'hébreu; nous en avons d'ailleurs d'autres exemples dans l'histoire de ce même temps. Alphonse de Zamora, qui travailla sous les ordres de Ximenès à la grammaire et au vocabulaire de la Polyglotte d'Alcala dès 1514 (1), et Paolo Paradisi , juif de Venise, qui fut appelé à Paris par François I avec le titre d'interprète royal des lettres hébraïques (2). C'est l'Espagne qui, après avoir été pendant plusieurs siècles l'asile des écoles juives les plus florissantes , a fourni à la Chrétienté le plus grand nombre des savants néophytes aux XV e et XVI e siècles.

(1) Son travail fnt réimprimé rn i5aG sous le litre il* lui roJuctioncs Jlebraicte. V. Colonies, Hispania Orientalis , éd. Wolf, p. 218, note.

(2) Poul Cunossa , dit Paradisi, mourut en ir>46 après peu d'aonect d'enseignement, et fut vivement regrrttr; il lnissa un opuscule iniituli' : De modo legendi hebraicè dialogus. ( Parisiis , ap. Hier. Gcrmontium , |534 » 80 )• — V. Colomcs, Italia Orientalis, ed. Wolf, p. ^-70.

Le successeur immédiat de Matthieu Adrien fut un Anglais dont l'origine et les premières études sont inconnues , mais dont la réputation fut grande dans la suite : Robert Wackefield ( Robertus Wackfeldus ) n'occupa que quatre mois la chaire d'Hébreu au collège des Trois-Langues , au commencement de Tan- I née 1519; connu dans l'Allemagne méridionale, il fut appelé en 1522 par l'Université de Tûbingen à remplacer le fameux Reuchlin qui venait de mourir; mais, malgré les efforts que fit le duc Ferdinand de Wur- j temberg pour conserver à l'Université l'éclat de son enseignement (1), Wackefield retourna en Angleterre où il professa tour à tour à Cambridge et à Oxford. Un intérêt de nouveauté a dû s'attacher de son temps au rapprochement qu'il a fait de l'utilité des trois langues , Arabe , Chaldéenne et Hébraïque dans son discours de réception à Cambridge (2), et un intérêt d'un autre genre a sans doute accueilli sa Paraphrase de l'Ecclésiaste ainsi que son traité sur la conservation et l'authenticité des manuscrits Hébreux (3).

(i) Voir In notice que lui a consacrée le prof. Schm-rata dans son livre sur les hébraîsants de Tûbingen « p. 6*7 — 70. ( Biogr, und liter. Nachrithlen von ehmaligen Lthrern der hebr. Litteratur in Tùhingen. — Ul m 1793 ).

(?) « Oratin de laudibus et ulilîtate trium lingnarum , Arabirne Clialdiraect Hebraicaeatque idiomatil us Hebraicis qua» ta utroque testsnientu inveniunlur. f 1 v;/ ( , in-4°).

(3) Voir dans Schnurrer la liste des ouvrages de Wackefield d'après Wood ( Athenœ Oxonienses , t. I).

C'était à un de ses compatriotes que Wackefield avait remis ses fonctions au moment de son départ de Louvain : mais Robert Shirwood (Shirwodus), docteur en théologie de l'Université d'Oxford , ne put suffire à cette charge nouvelle qu'il résigna au bout d'un mois d'enseignement (1). On met sous son nom un commentaire sur l'Ecclésiaste qui aurait paru à Anvers en 1523 sous le titre de Recognitio sive Explanatio in Ecclesiasten. La chaire, laissée vacante vers la fin de 1519 par la retraite de R. Shirwood, fut confiée par les administrateurs du collège à Jean Campensis qui ne cessa de l'occuper jusqu'en l'an 1531 : les premières études et les travaux académiques du professeur d'Hébreu méritent un examen sérieux qui sera la matière principale de cette notice (2).

Jean Campensis (Johannes Campensis) a porté un de ces noms par lesquels la science donnait droit de cité dans l'Europe Latine tout en efFaçant la distinction des noms de famille. Le nom de Campensis que nous

(l) « Qui post mensem unum prnfessionem ioglonus deseruit » dit l'historien Uliu du coll. de* Trois- Langues.

(a) Les biographies de J. Campensis dont nous avons fait usage sont inséic'es dans l'ouvrage de Valsrb AhdrÉ ; Collegit Tnlinguis Buslidiani Exordia ac progressus ( Lovanii , i6t4 » P- 6*» — 6y ) ; dans la Bibliotlicca Belgica de Foppsns ( t. I, p. %y— 6o»» ) , dans les Mémoires pour servir à l'histoire littéraire des Pars-Bas (t. II, p. 5o5— n ). — Le travail de Paquot est le plus complet , - et enfin dan» la Biographie universelle ( I. IV, p. 637 , Campen ( Jean de) , art. de Tabaraud ).

conserverons par respect pour ce genre de consécration est la traduction du nom vulgaire, Fan den Campen ( plutôt que Fan Campen ), qui paraît être tiré luimême de celui de la ville d'où notre personnage était originaire. J. Campensis est né, vers 1490, dans la province Hollandaise d'OvER-YssEL — d'où il est appelé dans les anciennes biographies Transisalanus — , à Campen , petite ville située sur la rive gauche de l'Yssel, à cinq lieues de Deventer. La patrie de Campensis n'était pas restée sans illustration au premier siècle de la renaissance ; elle avait vu naître un théologien célèbre, Heimeric dit de Campen ( Hcimericus de Campo ) qui se distingua au concile de Bâle par l'habileté de sa dialectique, écrivit plusieurs traités à la demande du cardinal Nicolas de Cusa et enfin vint professer la théologie à Louvain pendant les quinze dernières années de sa vie ( 1444—60).

La proximité de Deventer donne lieu de supposer que J. Campensis aura reçu sa première éducation dans cette ville qui a possédé jusqu'à la fin du XV e siècle la meilleure école des Pays-Bas pour l'enseignement des humanités : Deventer a compté parmi ses maîtres l'illustre Alexandre Hegius qui eut pour écoliers Hermann von Busch et avec lui Erasme , âgé seulement de neuf ans. Il n'est pas probable que Campensis ait pu encore l'entendre et profiter de ses leçons, puisque Alex. Hegius est mort déjà l'an 1498 : au moins aura-t-il recueilli dans les traditions de l'école

quelque chose de cet enthousiasme que le maître avait su inspirer à tous ses disciples pour l'étude des lettres classiques. Gampensis avait sans doute déjà cultivé les langues Grecque et Latine , quand il quitta Deventer pour venir étudier à l'Université de Louvain. Il avait à peine vingt ans , quand il se livra avec ardeur à Fétude de l'Hébreu, soit avec l'aide de quelques hommes versés dans la connaissance de cette langue, soit avec le secours de quelques livres récemment publiés en Allemagne. Rien ne prouve que Campensis ait été, jeune encore , jusqu'en Souabe , pour y recevoir les leçons de Reuchlin : guidé par des conseils dans la connaissance élémentaire de la langue Hébraïque, il en dut une connaissance approfondie à son propre travail , et , grâce à de constants efforts , il fut bientôt en état de la transmettre aux autres. Nous savons par son propre témoignage qu'il passa neuf années environ à étudier et à enseigner l'Hébreu à Louvain (1), de l'an 1510 à l'an 1518 : il ne peut être question que de leçons privées pour l'Hébreu comme pour le Grec dans cet intervalle de temps qui a précédé immédiatement l'érection du Collegium Trilingue. G' est au moment où les volontés de J. Busleiden allaient être exécutées , que Campensis fit un voyage en Allemagne dans le but de

connaître à quel point était parvenu renseignement de l'Hébreu, et de voir, dit Paquot, a s'il était facile de réduire l'usage des points-voyelles en méthode. * Valère André rapporte sans doute les expressions mêmes de notre hébraïsant , quand il dit : « In Ger- )) maniam concessit, utcognosceret, esset-nears aliqua » in punctis, quibus vocalium loco utuntur Hebrai, » an verô constaret nullam esse... i> Les doutes de Campensis furent éclaircis dès lors; il put reconnaître qu'une saine critique admet sans difficulté l'usage des points qui déterminent et conservent la prononciation traditionnelle de l'Hébreu, et il trouva désormais plus de charme dans une étude qui lui avait d'abord offert beaucoup d'aridité et d'incertitude. Val. André a cru pouvoir ajouter à sa première citation : « Quo factum » est , ut quae difficilis illi primùm , morosa et ina- » mœna, facilem sit expertus linguam, lenem et amœ- » nam ; damnatâ sacro sanctâ il là plurimorum û/uccêU ,

j> negantium certâ aliquâ ratione litteris Hebraicis ad- » jecta puncta. »

J. Campensis était resté une année entière en Allemagne, tout occupé de ce même sujet de recherches; à son retour , il fut choisi par les membres du collège des Trois-Langues comme successeur de R. Shirwood , et prit possession dans les derniers mois de 1519 de la chaire d'Hébreu qu'il conserva jusque dans l'année 1531. Il forma un grand nombre d'élèves dans ces années pleines d'événements qui attiraient l'attention

générale des théologiens sur l'utilité de la langue hébraïque ; pour apprécier le mérite de son enseignement , nous devrons examiner à part la méthode dont il a fait usage dans la composition de sa Grammaire, et nous chercherons dans sa Paraphrase des Psaumes et de l'Ecclésiaste comment il a conçu l'application de la philologie à la critique sacrée. Il nous semble préférable de compléter maintenant le récit de sa vie, dont les dernières années se sont passées à l'étranger.

Lorsque J. Campensis se démit de ses fonctions, sa renommée s'était répandue au loin ; c'est à la demande du pape Clément VII (1) qu'il entreprit, dit-on, en 1531 le voyage d'Italie. Mais on ne voit pas qu'il soit allé directement à Rome; il aurait parcouru l'Allemagne et la Pologne dans la vue de conférer avec des rabbins célèbres par leur science avant d'arriver en Italie ; ce qui l'a fait comparer par Erasme à l'acteur qui représentait chez les Latins une comédie dont la récitation était accompagnée de mouvement; «rnotoriam egit fabulant , » a dit énergiquement le Satirique dans une lettre à Conrad Goclenius , naguère collègue de Campensis parmi les Latinistes de l'Université de Louvain (2).

(l) Valère André, et , après lui, Foppens citent à tort Léon X, qui était rnort en l5?IJ Paquot a relere* cette erreur de noms dons une de ses notes.

(a) Lellres des années i53? et 3* dans le recueil des Episiolm posthumœ.

Malgré cette inconstance apparente dans ses projets, le voyageur ne perdit pas de vue Fétude qu'il avait déjà cultivée avec succès; il avait visité à Bâle Sébastien Munster, ancien cordelier de Tûbingen, voué à la propagation d'ouvrages de grammaire et de textes Hébreux (1) ; pendant un séjour de deux années qu'il fît à Venise , il enseigna la langue Hébraïque et entretint des relations savantes avec un juif instruit que lui avait procuré Jér. Aléandre (Hicronymus Aleander), un des représentants les plus zélés de ce genre d'étude en Italie. Quand plus tard Campensis se rendit à Rome, il fut accueilli avec une grande faveur par l'autorité pontificale (2), et il fut mis en possession de bénéfices importants : cependant les honneurs et les largesses ne purent elfacer de son esprit la résolution de revoir sa patrie et de lui faire hommage de la science plus étendue qu'il avait acquise dans les villes étrangères. Campensis se mit en route pour regagner la Belgique; mais arrivé à Fribourg en Brisgau , il fut atteint de la peste qui alors y sévissait , et il fut enlevé en peu de jours le 7 du mois de Septembre l'an 1538. Il y a une analogie étrange entre les destinées du maître et celles de son disciple N. Cleynarts, frappés tous

(i) L'infatigable éditeur avail professé à HVidrlberg av. ni «!<• ne fixer à Baie. — V la nofice de Hstzel, Gtsch. der llebr. Sprache und I.ilter. ]>. i5j suiv

(?) Ce dut rtre pendant le règne tlu pape Paul ÏI T , qui avail succède' en i53^ à Clèmenl VU.

deux par la mort à une distance de peu d'années, et tous deux encore dans la force de l'âge : comme Cleynarts qui succomba à Grenade en 1542 au milieu de ses projets de retour (1), Campensis fut surpris par la mort au moment où il allait reprendre à Louvain son enseignement avec des forces et une ardeur nouvelles-

Les louanges données à Jean Campensis par ses contemporains seront mieux comprises et mieux appréciées, quand on connaîtra la valeur de ses deux ouvrages , déjà mentionnés plus haut.

Nous donnons la première place h la Grammaire Hébraïque qui est aussi la première en date : elle a paru à Louvain en 1528, sous le titre prolixe : «Ex variis libellis Elle grammaticorum omnium doctis simi,huc fcrè congestum est opéra Joannis Campensis, quidquid ad absolutam grammatiecm Uebraicam est necessarium (2) ( typis Theodorici Martini, in- A 0 ). Le livre de Campensis, qui présentait un résumé des règles essentielles de l'Hébreu tant sous le rapport de la lecture et de l'écriture que sous celui des formes, valut aussitôt de la renommée à son auteur; il fut repro-

(i) Dans une lettre, où il rappelle la mort inopinée de son maître, Clevnarts avait dit ; « Cujus modi casai si me quoque marie! in Afiica , qui impotent! tmeor desiderio redeundi ad nieos, de funclum prectLnl Deo commendahitis. » Epist. ed. Plant, p. 219— ?o.

(7) LVdilion de Louvain est devenue rare et manque dans la collection Van HoULem; nous nous sommes servi de lVd. île Paris, i$3q. — Paquot cite à tort line «'ditiou de i5jo.

duit dans les années qui suivirent 1528 plusieurs fois et surtout à Paris chez Chrétien Wechel (Parisiis, apud Christianum fFeclielum,iïïfâ, 1539, 1544 et 1553, in-12°).

La grammaire de Campensis n'abonde pas en exemples ; mais elle se distingue par des définitions concises; libre de digressions, elle a les qualités d'un ouvrage élémentaire. Sous ce rapport, Paquot n'a pas dit sans raison que « la grammaire de Campensis est bien faite, fort méthodique, et dégagée des ennuyeuses minuties, dont on a farci la plupart de celles qui ont paru depuis.» Cependant si cette grammaire offrait dans sa méthode l'avantage de la clarté, il lui manquait encore l'utilité de fournir à la mémoire une connaissance exacte et facile des formes grammaticales : c'est ce que fit Cleynarts, élève et ami de Campensis, en publiant en 1529 ses Tables pour la langue Hébraïque (1), et il laissa ainsi à l'ouvrage de son maître qu'il n'aurait point voulu paraître corriger la destination particulière de grammaire élémentaire et classique. Comme aujourd'hui le livre de J. Campensis ne présente plus en lui-même qu'un intérêt historique, nous avons surtout à rechercher ici dans quel rapport il est avec les travaux du même genre qui datent de

(i) « Scripsernm <|itontlam tahulam lirln-HÎoam , laliulam , inquain , non justam grammaticnm , quod et lypi minores tlerssenl , et Cam* pensem nollem viilm* cmendare. . m Episl. p. i8t .

la première moitié du XVI e siècle. Il est impossible de déterminer de quels auteurs Campensis aura fait usage dans la composition de son livre , parce qu'il ne cite aucun des grammairiens chrétiens dont il a été contemporain ; il est seulement probable qu'il aura eu connaissance soit à Louvain , soit pendant son voyage d'Allemagne en 1518, des premières grammaires publiées par des Allemands d'après la méthode des rabbins, par exemple celles de Conrad Pellicanus (1), de J. Reuchlin (2) et de J. Bôschenstein (3), et plus tard avant d'achever son propre travail , il a pu mettre à profit quelques livres qui avaient sans doute déjà pénétré dans les Pays-Bas, tels que YEpitomcet les Jnstitutiones de Seb. Munster (4), ou bien la grammaire de Santés Pagninus (5). Campensis paraît avoir pris surtout pour guide un écrivain juif, qui était Allemand de naissance , mais qui vivait alors en Italie , Elias Levita, qu'il appelle le premier des grammairiens (6)

(1) De modo legendi et iutelligendi Hebrasa. Basil. i5o3, în-4<>.

(2) V. plus haut le titre de son premier ouvrage : en i "»i8 parut son livre De accent ibus cl orthographia, complétant le précédent.

(3) Elemenlale introd. Augsb. 1 5 1 4 « in-4°. Hebr. grammat. institutiones. Vitebergae i5i8 t in-4°.

(4) i5ao et z5a4 i in-iao. Basile» , apud 4. Frubenium. — Le die tionnarium Hcbraïcum eu i5î5.

(5) Instil. grammat. ling. Hel>r. Lugduni i5a6. — 8. Pagninus en a donné une abbrevatio qui a paru à Lyon en i5a8, en même temps qoe la grammaire de Campensis à Louvain.

((i) V. Gssiwius , Gesch. der I/ebr. Sprache , p. 97 et 99. — Elias Levita, né en 1469 daus le pays de Baireutli , enseigna à Padoue vers i5o4, habita ensuite Rome et Venise, et mourut en 1649.

et qui est en effet loué encore par les modernes comme un grammairien judicieux : « C'est celui de tous les rabbins, a pu dire Richard Simon dans son Catalogue des auteurs Juifs, qui ait été le moins superstitieux, et qui mérite le plus d'être lu.» Comme Campensis l'annonce par le titre même de sa grammaire , il a eu recours aux différents traités d'Elias Levita , qui lui ont paru avec raison moins compliqués que le système d'autres grammairiens Juifs ; il a fait sans doute usage des éditions de ces traités publiées par Séb. Munster chez Jean Froben à Bâle : par ex., le Liber elcctus — lirun 1SD — , grammaire sous la forme de quatre discours, qui parut en 1525 avec une traduction Latine en regard de l'Hébreu, et les dissertations grammaticales , Capita Eliœ , — ITvhm , pl£) — imprimées à Pesaro en 1520 et reproduites à Bâle en 1527. Peut-être Campensis a-t-il eu aussi entre les mains le Liber Compositionis — îiWinn "lfîD — dont la première édition fut faite par Elias à Rome en 1516 (1). C'est à l aide de ces sources que notre auteur a pu souvent invoquer dans les pages de sa grammaire l'autorité d'Elias Levita : il le fait surtout dans une question déjà débattue par les hébraïsants de son époque , la nature et l'autorité des points- voyelles; il applique le système de ponctuation reçu jusqu'alors dans les

(i) Hilntlrr nYn .1 fuit une- rritnprcsf iou <|u'en iA3G

écoles , mais avec une réserve qu'il devait sans doute à la lecture des ouvrages d'Elias. Ce rabbin en effet a osé le premier mettre en doute, au grand scandale de ses coreligionnaires , l'antiquité du système Masoréthique, qui fut bientôt après attaquée par des hébraïsants Chrétiens, et aussi par Luther; mais le novateur n'a pas entendu nier l'usage nécessaire des points-voyelles; il n'a fait que combattre au point de vue d'une libre critique l'importance superstitieuse que la Synagogue avait fini par y attacher; il était loin encore de dénaturer la langue hébraïque par le système arbitraire de lecture qui a été substitué à la ponctuation et à l'orthographe desMasorithes et qui a été propagé , surtout en France par les ouvrages polémiques de Louis Capelle, de Masclef et du P. Houbigant. L'exposition des règles de lecture, faite par Campensis d'après Elias Levita , nous représente une sorte de mé thode éclectique qui fut. aussi celle de la plupart des hébraïsants qui vinrent après lui dans leurs ouvrages de grammaire ; nous trouvons cette méthode énoncée dans le titre qu'il a donné à son introduction : « Libellus » de natura literarum et punctorum Hebraicorum , aliîs- » que ad exactam grammaticis, Christianis, et neote- » ricis Judaeis hue usque incognita, necessariis, ex va- » riis opusculis Eliae Judaei grammaticorum omnium » facilè principis, per Joannem Campensem concinna- » tus. » Quand le grammairien a défini la valeur des consonnes et l'emploi des points-voyelles, il s'occupe

des gutturales .-«Literae j n n H mnltùm exhibue- » runt negotii omnibus qui ante hune nostrum Eliam » de grammatica scripserunt, necquisquam quod sciam » satis illarum naturam novit. » Après avoir caractérisé leur nature gutturale , distincte de celle des autres ordres de consonnes, il établit que si ces lettres n'ont pas de sons par elles-mêmes et ne peuvent recevoir le schéva comme les autres, elles prennent le son d'une voyelle brève dont le signe est joint à celui du scheva : ce sont les points : ~ : , T: , v % qu'il nomme setnipuncta et qui sont plutôt des demi-voyelles ou voyelles auxiliaires (i). Nous trouvons en outre l'usage des lettres quiescentes dans les flexions grammaticales expliqué par Campensis d'une manière aussi claire que le comportait la connaissance unique de l'Hébreu , sans la comparaison des idiomes congénères qui n'a été appliquée à la grammaire que dans le cours du XVII c siècIe.

Le second des ouvrages de Campensis appartient encore en partie à sa carrière philologique : c'est la Paraphrase des Psaumes , bientôt suivie de celle de YEcclésiaste (2). Comme Paquot s'est étendu beaucoup dans ses Mémoires sur les éditions et aussi sur la valeur de cette double publication, nous nous abstiendrons

(1) Ce que le* grammairiens modernrs appellent Schéva composé , ou voyelles abrrgeYs : Chat ETH-Patach , Segol et Kamett.

(2) On a mi» à torl sous le nom de Campensis Iff Comment arioli in Epistolas Pauti nd Romaiws et Gafatat Venelii*, i53', , iu-go,

de redire ici les faits dans leurs détails; nous ne reprendrons que les plus importants pour les lier à des observations nouvelles, empruntées à des sources diverses.

La première édition de la Paraphrase du Psautier a pour titre : Psalmorum omnium juxtà Hebraicam vcritatem paraphrastica interprétatif), auctore Joanne Campensi, publico, cum nasceretur et absolveretur, Lovaniensi Hebraicarum literarum professore (Noribergae, 1532, in-16°). Ces mots nous apprennent que c'est dans le cours de son professorat que Carapensis a exécuté son travail de philologie exégétique, qu'il n'a publié qu'un an après son départ de Louvain , à Nuremberg où il paraît avoir fait quelque séjour; c'est aussi de cette même ville qu'est datée la dédicace qu'il a faite du livre à Jean Dantiscus ou de Dantzig, évêque de Culm, et ambassadeur du roi de Pologne auprès de l'empereur Charles-Quint. La même année, la Paraphrase latine de Campensis était réimprimée à Paris chez Claude Chevallon ; mais avec celle du Psautier paraissait pour la première fois la Paraphrase du livre de Salomon, dit Coheleth — rhnp — ou I'Ecclésiaste: Succinctissima, et quantum Hebraica phrasis permittit, ad litteram proxime accedens Paraphrasis in Concionem Salomonis Ecclesiastœ (ap. Claudium Cheval lonium, Parisiis, 1532, 43 p.). Cette paraphrase remontait, comme l'autre, aux premières années de l'enseignement de Campensis , qui l'appelait les pré-

mices de ses travaux; il dit même qu'il l'avait dictée & ses auditeurs du collège des Trois-Langues avant de la donner au public. Dans la suite, les deux paraphrases ont été réimprimées ensemble dans plusieurs villes qui étaient devenues en quelque sorte les foyers de l'art typographique, à Paris (1), à Lyon (2), à Anvers (3) et à Bàle (4). Des versions faites en langue vulgaire , en Flamand , en Allemand , en Anglais et en Français , sur le texte latin du Psautier paraphrasé ont paru bientôt après : une version vulgaire de la Paraphrase de l'Ecclésiaste a été jointe aux traductions Flamande et Française (5). La publication de cette dernière était due au trop fameux Etienne Dolet, qui annonça la Paraphrase « faite par le très-savant M. Jean Campensis» comme une claire et succincte interprétation juxte la sentence, non juxte la lettre. L'éditeur français a dans une <c épître au lecteur fidèle , » expliqué le nom et le titre des Psaumes ; peut-être trouvera-t-on ici avec plaisir la définition du mot donnée dans la langue et avec l'orthographe du XVI e siècle : « Semblablement » te voulons bien advertir que ce mot Pseaulme signi-

(1) Dan» les années i :>■'', , )"i 1 |,( i565, in-if»».

(2) Citez Séb. Grypliius, ir»33 , 36, 38, ',S , 08, iu-12».

(3) i535 , iu-bo.

(4) t5/|8, in-iGo. i.viS , io-tao. — Voir l'indication de* éditions latines dans la Bibliolheca sacra du F. Lclong , p. (~A>).

(/>) Les premières éditions de la version fr.mçdise sont celles de P.nis , i534 el l '" , 4 a « »n-*6° et celle d'Anvers, 1 544-

» fie proprement le son de la harpe, toutesfois le mot » Hébreu, Mizmor, signifie proprement Carme, Ode, » Chanson : mais nous disons les Pseaulmes parce qu'ils » ont été chantés à certains instrumens : mais cestait » en telle sorte que la modulation d'iceulx instruments n préparait et disposait les affections des oyants a plus » plainement percepvoir et entendre les paroles des *> sainctes chansons. »

Les Paraphrases de Campensis furent d'abord très répandues dans leur texte original autant que dans les versions dans des langues modernes. Si plus tard elles ont cessé d'être réimprimées, il faut l'attribuer tantôt à l'apparition de nouveaux ouvrages du même genre (1), tantôt à l'abus qu'on avait pu faire des traductions vulgaires de quelques livres de la Bible. Elles n'en révélaient pas moins le travail neuf et difficile qu'avait accompli leur auteur en faisant passer la pensée poétique de David et de Salomon de l'expression Hébraïque dans l'expression encore fidèle , mais plus nette de la paraphrase : le mérite atteint par Campensis dans un premier essai de ce genre de traduction (2) n'a pas été surpassé dans la paraphrase nouvelle de Théo-

(i) En i55u parut ta Bilile française publiée à Louvain par ordre de Chartes-Quint.

(7) Il n'y arait à proprement parler que d«*s traductions latines plus ou moins lit (ri aies et ei des dans les Psautiers Polyglottes tels que celui de Faliri ( i5t>9 el 1 5 1 3 ) et le Psaltertum iS'ebtentt.

dore de Bèze qui avait critiqué son devancier avec' quelque amertume. On n'a prouvé nulle part que Campensis ait été coupable de témérité dans l'interprétation de la partie mystique des Psaumes , dans l'explication du sens réputé à la fois littéral et figuré de certains passages : aucune décision n'a été portée à cet égard ; seulement une certaine défiance a accueilli l'ouvrage exégétique de Campensis dans les Pays-Bas, comme l'attestent les actes de la Faculté de Louvain(l); elle répondit à la gouvernante Marie de Hongrie qui l'avait en Octobre 1533 consultée sur l'opportunité des traductions de la Bible en Flamand et en Français , que les explications de Campensis ne s'accordaient pas avec celles des Pères et n'avaient pas éclairci les endroits dont les Pères avaient fait usage pour réfuter les hérétiques. Cette défiance de l'autorité locale s'explique par la crainte qu'inspiraient à l'époque de la Réforme les premiers fruits de l'esprit d'innovation et par l'usage presque exclusif qu'on avait fait jusqu'alors des commentaires moraux sur les Psaumes. Si Ton eût déjà réimprimé ce que les anciens ont laissé de plus littéral sur les Psaumes , l'entreprise de l'hébraïsant eût été mieux jugée tout d'abord : en rapportant l'opinion sévère des contemporains de Campensis, Paquot lui fait honneur d'une explication heureuse de nombreuses difficultés. On ne peut que louer l'idée conçue par l'au-

(i) Voir Paquot , ib.fp r o^, noir».

teur des Paraphrases de répandre avec la connaissance de la langue Hébraïque l'exemple de son application au moment où les études théologiques pouvaient en tirer un si grand parti; s'il n'a pas complètement réussi dans sa propre tentative , il en a entrevu toute la portée et il en a même démontré l'utilité. La Paraphrase des Psaumes a été un de ces livres dans lesquels de nouveaux venus puisent beaucoup d'instruction sans se croire tenus à la reconnaissance : que d'interprètes de la Bible et des Psaumes, même parmi les Protestants du premier siècle , ont composé de volumineux ouvrages, sans recourir eux-mêmes aux textes originaux, mais en se servant largement et sans scrupule des premières versions ou paraphrases comme celles de Campensis, de Santés Pagninus ou de Vatable (1)1 Ne faut-il pas en même temps tenir compte des procédés de plusieurs auteurs qui ont basé leur interprétation des Psaumes sur l'examen des textes et les opinions des plus anciens commentateurs ? On s'explique aisément ainsi pourquoi G. Lindanus par exemple ne fait aucune mention du travail de Campensis dans son édition du Psautier latin accompagnée d'une courte paraphrase. C'est par des raisons analogues que les éditeurs de la collection des Critici sacri (tome III) n'auront pas donné de place à Campensis parmi les auteurs dont

(i) Remarque du célèbre G. GénéLrard dans sa préface des Psaume? expliqués.

ils ont réuni de nombreux extraits. Munster, Vatable, Clarius, Drusius, Castalio, et il en est de même pour une autre collection, la Synopsis Criticorum aliorumque sacrœ Scripturœ interpretum ( au tome II ) : les commentaires étendus ont dû faire oublier les paraphrases. Nous terminons ces aperçus d'histoire littéraire par une autre observation : la partie de la Bible choisie par Campensis comme objet de ses études était celle qui devait exciter le plus longtemps l'intérêt des interprètes : les éditions et les commentaires des Psaumes ont abondé au XVI» siècle; TEcclésiaste a été traduit et expliqué par plusieurs hommes dans chaque pays; les deux prédécesseurs de Campensis, Rob. Wackefield et Rob. Shirwood , avaient commenté le même livre, et vers le même temps Alardus d'Amsterdam et Amand de Zierikzée , dans les Pays-Bas , ont aussi composé des interprétations de l'Ecclésiaste (1). En rapprochant ces noms ainsi que ceux de Campensis et de Cleynarts des noms des théologiens les plus cé lèbres d'alors , on voit que la gloire d'avoir cultivé l'exégèse sacrée n'a pas manqué à l'Université de Louvain, avant qu'un illustre prélat, sorti de ses rangs, Lindanus, ait répandu un nouvel éclat sur cette science par son ouvrage de critique bien digne d'être plus

(i) Sur le second de ers homme* , qui est au nomhrr des hrbraîsants dp Louvain, voir la notice insérée dans les Archive* philologiques de M. de ReiflVnborg , t. III. p. aio, sq.

connu : De optimo génère interpretandi scripturas libri III (1).

Après l'examen des travaux de Campensis , c'est ici le lieu de rapporter les témoignages rendus à sa mémoire par les interprètes de l'opinion du monde savant. Ses connaissances étendues lui ont valu l'estime et l'amitié d'un des hommes les plus actifs de l'époque , Sébastien Munster, qui lui a adressé une lettre latine insérée en tête de la traduction de la Logique de Maimonides (2). Les succès de son enseignement et de ses ouvrages ont dicté à Valère André cet éloge solennel (3) : «Et Juan nés quidem Campensis qualis quan- » tusque vir fuerit , è scriptis illius , wç i| pW#*f » Àe*>r*, licet aestimare : nam et Venetiis publicè do- » cuit, et eruditionis gratiâ à Leone XL Pont. Max. » magno illo ingeniorum aestimatore, inUrbem evoca- » tus, benignè exceptus est, ac habitus liberaliter. » L'historien du collège des Trois-Langues n'est dans ses louanges que l'écho de deux poètes latins qui ont voué chacun quelques vers au souvenir de l'homme qu'ils avaient connu personnellement et qu'ils avaient appris à estimer. C'est d'abord un poète Portugais qui avait fait un long séjour à Louvain et entretenu des relations d'amitié avec les hommes qu'il y avait vus, André

(i) Colonise i:i58.

(•>) Bnsilr.ie ir>?f>. Nnt* dan* Paquot.

(3) Coll. Tril. Exortlia ac Progr. p. n — Voir plus naul , la note I , pagr i8 i)%

Resende ou Resendius, dans son poème dédié à Conrad Goclenius (1) :

Nunc âge te Solymae capiunt oracula vatum Gentls? et h prima nascentis origine mundi Vis veri responsa Dei? legemque, Dracone Contempto, ex ipso demissam quieris Olympo?

Campensis tibi ductor adest, qui guttura formet Terrentesque sonos Latiam stribligine Musara , ïnsuetîeque domet linguae dumeta...

L'autre poète, Alardus Amstelrodamus (2), était compatriote et ami de Campensis; c'est sous forme d'épitaphe qu'il a transmis le récit abrégé d'une vie sitôt tranchée :

Campensis praestans sanctae mysteria linguae,

Davidicos Psalmos fusiùs explicuit.

Non sine laude diù Venelà praelegit in Urbe ,

Oblinet bine Romae multa sacerdotia.

Lu v ami statuit vitam iinire docendo,

Friburgum veniens peste repente périt.

Ne fortasse senem rautet fortuna secunda

Hinc juvenem campos misit in Elysios.

I nunc , rara studens , hebraeis jungito Graeca :

Mors etiam doctos opprimit atra viros.

(i) Eiicomium ui-ùis et academit* Lovanitnsis , scriptum anno MDXXIX. — - InséVe dans Ica Fasti AcadcmUi , p. 4°o-2.

(a) Théologien distingue, poêle habile, il habita Louvain jusqu'à aa mort ( 1 544 ) * Ml Tauleur de nombreui opuscules.

Les derniers vers ne peuvent être pris simplement comme des lieux communs , cet aliment artiûciel de la poésie latine chez les modernes; les mêmes expressions qui sembleraient ailleurs sans importance ont une profonde signification, quand il s'agit des hommes du XVI siècle. Le poète avait quelque droit de parler des dangers de la fortune, dont il avait sous les yeux tant d'exemples : la gloire était en effet un écueil pour bien des âmes au milieu du bouleversement des idées qui accompagnait la crise religieuse de la Réforme et la réaction littéraire de la renaissance. Puis , en présence des périls qui menaçaient les intelligences, l'esprit du poète se reportait non moins irrésistiblement à une autre partie du spectacle que lui offrait son siècle : partout des funérailles , car partout la mort frappait à la fleur de l'âge une génération ardente et inquiète, qui a disparu consumée, pour ainsi dire, ou par l'intensité du travail , ou par la violence du doute. La patrie avait aussi à pleurer dans le deuil universel des lettres : de tristes souvenirs étaient réveillés à Louvain par la perte nouvelle qui suivait de près celle de Dorpius, d'Erasme et de tant de morts illustres ; peu d'années après , disparaissaient tour à tour Goclenius, Vivès et Cleynarts.

Déjà, peu après son départ pour l'Allemagne, J. Campensis avait été remplacé à Louvain dans la chaire d'Hébreu par un savant qui était destiné à l'occuper plus longtemps , mais avec un honneur égal : c'était André Gennep ( Andréas Gennepius ) , né à Balen , bourg de la

Campine, et nommé quelquefois à cause de son lieu natal Andréas Balenus dans les écrits latins du temps. A. Gennep , qui prit possession de la chaire le 26 Février 1532, à Tâge de quarante-huit ans, la conserva jusqu'à sa mort, Tan 1568, après trente-six années de professorat ; il ne cessa d'avoir en partage, même dans son extrême vieillesse, une santé encore vigoureuse et une grande égalité d'humeur. Les biographes des Belges illustres nous transmettent peu de renseignements sur la carrière académique d'A. Gennep ; nous empruntons quelques faits intéressants concernant sa personne aux deux ouvrages historiques de Valère André.

André Gennep se distinguait par la simplicité de ses manières , par un ton aisé , agréable , exempt de prétention. Il avait exercé son esprit par la culture de plusieurs études, la médecine , la botanique , la connaissance des langues. Il a surtout approfondi l'Hébreu, au point de pénétrer les difficultés de la grammaire et de pouvoir éclaircir les mystères dont les rabbins ont entouré leur science. Il a formé plusieurs élèves distingués, parmi lesquels il faut compter le célèbre G. Lindanus , qui ne cessa pas d'entretenir des relations avec son maître : Lindanus assurait qu'il devait beaucoup aux entretiens familiers de Gennep, et qu'il avait retiré un grand profit des recherches entreprises de concert avec lui, pour la composition de son livre sur la meilleure méthode d'interpréter les écritures, livre où il défendait la Vulgate contre les attaques puisées prétendûment dans

la science des rabbins. Nous n'avons pas d'ouvrage sous le nom de Gennep : nous savons seulement qu'il avait préparé un travail sur les accents Hébreux ( de acccntibus Hebraïcis ) et un autre sur l'accord de la Vulgate avec le texte primitif de la Bible ( de consensu editionis Vulgatœ cum Hebraica veritate ). Valère André dit n'avoir pu les voir ; mais il en est fait mention par G. Lindanus au livre I , chap. VII. de son traité d'exégèse qui vient d'être cité. On lisait dans les analectes manuscrites, rédigées par Jean Molanus, docteur en théologie (i), un fait qu'il avait appris de la bouche même de Gennep : celui-ci était l'auteur de la Grammaire Hébraïque que Jean Isaac Levita , juif converti au luthéranisme , avait publiée à Cologne sous son propre nom (2) ; il la lui aurait dictée pendant le séjour qu'Isaac avait fait à Louvain.

Dans ses dernières années A. Gennep se fit remplacer dans ses fonctions par Augustin Hunnœus , docteur en théologie , versé dans l'Hébreu et aussi par Bucho de Montzuma , Frison d'origine , également docteur en théologie. C'est alors que les magistrats de Louvain, ayant reçu de quelques étudiants la demande d'établir des leçons de langue Hébraïque qui eussent lieu tous les jours, s'adressèrent à la faculté qui approuva la chose

(i) n ln nnalectis rerum I.nvanicnsium. » — Fasti Acadim. p. aH4« (y) Grammalica hVbra-a ubsolutisMma in dua» jpartes divisa , auitore Jeanne Isaaco.

en exigeant que le professeur fût un théologien plein de prudence et de gravité, désigné d'avance à son jugement. Les magistrats consentirent à prendre à l'avenir l'avis de la faculté de théologie dans la nomination des professeurs d'Hébreu, et la convention passée l'an 1563 fut sans doute appliquée déjà au choix des suppléants de Gennep. Après la mort de celui-ci , l'enseignement de la langue Hébraïque fut continué au collège des Trois-Langues par Jean Wilhelm ( Joanncs Guilielmus ) d'Harlem et par Petrus Pierius à Smenga jusqu'au temps des guerres civiles ; suspendu forcément au mi lieu des troubles pendant plus de trente ans, il reprit un nouvel éclat en 1612 entre les mains de Vàlere André , de Dessel , dit Dessellas, qui ouvrit par son Eloge de la langue sainte la longue carrière qu'il devait fournir comme professeur et bibliothécaire de l'université.

F. NÈVE.

NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE VO- PISCUS FORTUNATUS PLEMPIUS, PROFESSEUR DE MÉDECINE A L'UNIVERSITÉ DE LOUVAIN , PAR M. LE PROF. HAAN.

La fin du 16 e et le commencement du 17 e siècle virent naître une grande révolution dans la science médicale Jusqu'alors la doctrine de Galien , dénaturée par le système de Paracelse , régnait sur tous les esprits : à cette époque elle eut à subir une lutte terrible à la suite de laquelle elle perdit son empire. André Vésale l'ouvrit le premier et prouva que presque toutes les idées de Galien sur l'anatomie humaine étaient démenties par les dissections cadavériques. Les travaux successifs d'Eustachi , d'Ingrassias et surtout de Fallope , digne élève de Vésale , justifièrent pleinement les faits avancés par notre grand anatomiste. En même temps la chémiatrie subissait de profonds changements par le système spiritualiste de Van Helmont. Enfin la découverte de la circulation du sang par Guillaume Harvey porta le dernier coup à la confusion dans les vieilles doctrines , mais non sans contestation.

En effet, dès ce moment le monde médical se partagea en deux camps. Le plus grand nombre, religieusement attachés aux vieilles idées de Galien , rejetaient avec mépris les opinions des réformateurs, et tandis que la

jeune école rectifiait les systèmes surannés, qu'Harvey , secondé en cette occasion par Descartes , luttait courageusement pour la circulation du sang , Gaspard Hoflfman et Jean Riolan combattaient avec violence , souvent avec injustice et grossièreté, la découverte du médecin anglais. Telle était l'époque où vécut Plempius et ce n'est qu'en se rendant compte de l'état de lutte , de confusion , de transition dans lequel se trouvaient alors les systèmes de médecine qu'il faut apprécier la vie et les ouvrages de notre auteur. —

Vopiscus Fortunatus Plempius naquit à Amsterdam le 23 Décembre 1601, de parents aisés et respectables. Après avoir fait ses humanités à Gand, il étudia la philosophie à Louvain dans la pédagogie du Faucon. Là il entendit les leçons de Libert Froidmont et les progrès qu'il fit durent être très-brillants , puisqu'en 1620 , dans un concours entre 224 maîtres ès sciences, Plempius ob • tint la cinquième palme. Il retourna ensuite en Hollande pour s'appliquer à l'étude de la médecine à Leyde. Cependant la grande célébrité dont jouissaient, dans ce temps, les écoles d'Italie où florissaient principalement les sciences médicales , engagea le jeune Plempius à faire un voyage vers ce pays. Il assista d'abord aux leçons que le célèbre Spigelius donnait à l'université de Padoue (1) , et fréquenta ensuite l'académie de Bologne où, en 1 623 , après avoir soutenu des épreuves brillantes , il

(i) Oplithalmograpliia. Aimtel. iC3:», page i3i.

fut reçu docteur en médecine. Muni de ce grade et précédé d'une réputation qui commençait déjà à se répandre, il revint dans sa patrie où il s'adonna à la pratique médicale. Pendant dix ans qu'il exerçait la médecine à Amsterdam , il acquit un tel renom qu'en 1633 l'archiduchesse Isabelle lui proposa de venir à Louvain pour y enseigner les sciences médicales.

Plempius se rendit à Louvain, et, afin de satisfaire aux lois du pays et aux règlements académiques (1), il y soutint immédiatement une dispute publique , après laquelle il fut proclamé docteur Âlmœ matris et reçu comme membre delafacultéde médecine le3Aoûtl633.

A peine arrivé à Louvain , ses talents et son mérite le firent juger digne de tous les honneurs que l'université pouvait conférer à un de ses membres. Le 8 Février 1634, Guillaume Wiggers président du collège de Breugel , étant mort, on lui donna pour successeur Plempius, qui le 10 Avril suivant fut installé comme professeur royal (2) , chargé du cours des institutions de médecine.

(1) Valer. Andréas fasii Academici , page ?23

(2) Il nj eut d'altrrd que deux professeurs en médecine , nommés et salariés par le magistrat de Louvain. Ces professeurs e'taient tenus de donner des leçons tous les jours , d'expliquer les livres les plus ntiles de la médecine; d'assister, tous les huit jours , à une dispute publique dans laquelle ils devaient diriger les élèves ; de faire , devant eus, des démonstrations analomiqucs , une fois, deux, trois ou quatre fois l'année , selon qu'on pouvait se procurer dos cadavres ; d'expliquer les plantes médecinah s tant indigènes qu'exotiques en en faisant connaître la nature et 1rs vertus; de conduire auprès des malade» ceux de»

( 6ft )

Il fut en même temps nommé chanoine de la deuxième fondation de St.-Pierre (1). Plempius n'occupa cepen-

élèves, qui , dans l'année , devaient subir l'ex imen de licencie* de l*»s instruire là , au lit des patients, de la nature et de la marche des maladies, de leurs accidents et des remèdes qui leur conviennent. A cea deux professeurs en médecine, Philippe U associa , en i 5 "»8 , un troisième qui était chargé d'expliquer ce qu'on nommait alors U petit art de Galien ( l'ars parva Galeni répond , à peu près , à ce que nous appelons la Pathologie générale). — La faculté resta dans cet état, lorsqu'on 1617 , Albert et Isabelle résolurent delà mettre au niveau des outres facultés de l'Université. A cet effet ils associèrent aux deux professeurs ordinaires, deux autres professeurs, chargés l'un du cours des institutions de médecine* l'antre de Yanatomie. Dès lors la faculté comptait quatre professeurs , dont deux primaires ( primarii ) nommés par le magistrat de Louvain et deux royaux ( regii ) institués par le gouvernement suprême. Les cours de médecine se faisaient désormais en trois années et comprenaient: 10 le cours des institutions de médecine de 3 à 4 ou pendant l'été de 4 à 5 heures. Dans ce cours le professeur expliquait les institutions de médecine d'après le premier Fen (canon ) du premier livre d' Aviccnnc 20 Le coûts de médecine théorique , tous les jours d«« 10 à 11 heures. Ce cours comprenait l'exposition du petit art de Galien . de» Aphorismes d'Hippoerate et de la méthode générale de pratique. On y traitait spécialement de la purgation , de la saignée , du pouls et des urines. 3° Le cours de médecine pratique* tous le-s jours de 8 à 9 heures. Ce cours consistait dans l'explication de toutes les maladie», de la tête jusqu'aux pieds, et d'après l'ordre adopté par Rfiasès dans son livre IX. Dans ce même cours on traitait également des fièvres et des maladies contagieuses. Enfin 40, le cours d'anatomie, tous les jours de deux à trois lieuses. Le professeur chargé de ce cours devait faire, pendant l'hiver, des démonstratious anatoraiques sur des cadavres et , pendant l'été, il avait a enseigner la chirurgie et la matière médicale en tant que celle-ci est applicable à la chirurgie. ( Val. Andr. op. citât, page aïo et passiro).

(1) En i443 le pape Eugène IV institua dans l'église de St.-Pierre à

dant pas longtemps la chaire des institutions (du 15 Juillet jusqu'au 31 Août 1634) , car Gérard de Villers étant décédé le 12 Mai 1634, Plempius obtint la place de professeur primaire de médecine pratique , que le premier avait remplie. Enfin la même année, il fut élu Recteur magnifique de l'université (1).

Pendant qu'il remplissait avec éclat les devoirs de sa charge à l'université, il sut encore mettre à profit les loisirs que lui laissait sa position en publiant un grand nombre d'ouvrages originaux sur les différentes branches de l'art de guérir. — Nous en donnerons plus loin la liste. — Il prit, en même temps, une part très-active aux discussions médicales qui, de son temps , surgirent dans toute l'Europe. Dire qu'il se mesura avec Regius, Harvey et Descartes, et que ces savants se crurent obligés de ramasser le gant que notre professeur leur jeta , c'est proclamer que Plempius sut dignement représenter l'université de Louvain dans ces jours de confusion et de bouleversement de systèmes médicaux.

En 1650 Plempius renonça à son canonicat, quitta la

Louvain dix nouveaux canonicats, qu'on appela les canonicats du nouveau collège ou de la deuxième fondation. De ces canonicats* deux furent cédés aux professeurs de la faculté de médecine, qui en pouvaient jouir comme d'une prébende pourvu qu'ils fussent célébalaires et qu'ils publiassent, chaque année, un traité de médecine. ( Nicol. Vernula?i. Acadi-mia Lovaniensis , page 55).

(i) Plempius reçut à différentes reprises cet honneur. Il fut encore élu Recteur en Février 1637, pui» en Février 1647 *t enfin en Août 1649.

présidence du collège de Breugel et épousa la même année Anne-Marie Van Dive , fille de Corneille et de Catherine Vandenzande.

Enfin le 12 Décembre 1671 le professeur Plempius mourut honoré et regretté du monde savant et pleuré par l'université entière. 11 mourut , dit une note biographique d'un contemporain , dans la religion catholique. En effet, Plempius, né de parents protestants , avait embrassé à Louvain la religion catholique. Et comme quelques-uns mirent en doute la sincérité de sa conversion , le pape Alexandre VII, qui, lorsqu'il n'était encore que le cardinal Fabius Chisius et légat du St.-Siége , avait été à même d'apprécier Plempius comme il le méritait, lui envoya un bref particulier, dans lequel il le tenait et le déclarait enfant fidèle de la Sainte-Eglise. —

Plempius fut enterré à Louvain dans l'église des Augustins, où naguère encore on lisait sur son tombeau l'épitaphe suivante :

Franconi Van Dive et Cath. Vuttenlimmingen Gregorio et Barbarse Vanden Heetvelde. conjugibus

Majoribus hic sepultis Adjungi voluit Anna Marie Van Dive Cornelii et Catherine Vandenzande filia Uxor dilectissima Clar. Dom. Vopisci Fortunati

Plempii , Patricia? apud Batavos familiae Med. Doct. Prof. Primarii et hujus Academiae IV Rectoris, viri toto orbe celeberrimi.

Satis dixi.

Devixit illa VIII Novemb. MDCLI Hic XII Decemb. MDCLXXl Cineribus uxoris conjunctus.

Voici maintenant la liste des ouvrages que Plempius a publiés :

Tractatus de musculis, Belgico sermone, ingratiam usumque chirurgorum. Amstelod. in-8°.

Ophthalmographia sive de ocvli fabrica, actione et usn prœter communem medieorum el philosophorum opinionem. Arost. Henric. Laurent 1632, in-4°. En 1653 parut la deuxième édition de cet ouvrage à Louvain infol. accompagné de : Rcsponsio Plcmpii ad Gerardi Gutischovii, mcd. licent. mathematiccs, anatomiccs , chirurgices et botanices in academia Lovanicnsi professons animadversiones in ophthalmographiam.

Anatomia Cabrolii in belgicum idioma conversa , annotationibusque aucta. Àmstel. 1635, in-fol.

Fundamenta scu institutiones medicinœ , libris VI. Lov. Jacob. Zegers 1658. En 1644 parut la deuxième édition in-fol. En 1653 Nempaeus en publia la troisième édition avec Y ophthalmographia. Cette édition était accompagnée d'un brève apologcma pro auctore adversus dieieria et ineptias cujusdam xtjjroupov , auctore Daniele Fermostio, medicinœ Licentiate et Polyatro Acrschotano. Enfin la quatrième édition vit le jour en 1664. Lov. Nempaeus, in-fol.

Doctornm aliquot vironim in ac a demi a Lova ni en si judicia de pkilosophia Carthesiana.

Animadver&ioncs inveram praxim curandœ tertianœ propositam a\Doctore Petto Barba, Ferdinandi Cardinalis ac Belgii Gubematoris Archiatro.LoY. 1642,in-4°.

Antimus Coningius Peruviani pulveris defensor repulsus a Mclippo Protymo. 1655, in-8°. — Dans cet opuscule Plempius, sous le pseudonyme de Melippus Protymus , attaque les opinions du père Honoré Fabri, jésuite.

Aviccnnœ canones medici ex Arabica lingua in Latinam translaté I«ov. Nempaeus 1658, in-fol.

De affectibus capillorum et ungium tractatus. Lov. 1662,in-4°.

De togatorum valctudinc tuenda commentatio.BrvLJ.. Franc. Foppens 1670 , in-4°.

A ne regarder que le titre des ouvrages publiés par Plempius , on reconnaît déjà qu'il ne fut étranger à aucune des branches de l'art médical. Quiconque voudrait les analyser avec quelque attention , serait étonné des vastes connaissances de l'ancien professeur de Louvain. On n'attendra certainement pas de nous que nous entrions dans des détails sur chacun de ces ouvrages : ce serait dépasser les limites de cette notice.

D'ailleurs , dans le nombre de ces écrits il en est plusieurs presqu'entièrement remplis de polémique médicale , si véhémente dans ce siècle et qui, par conséquent, ont moins d'intérêt pour nous. Nous nous contenterons donc de dire quelques mots des principaux ouvrages de

Plempius, espérant qu'ils suffiront d'ailleurs pour faire apprécier dignement cet illustre écrivain.

Uophthalmographia , dédiée aux professeurs de l'université de Leyde , ses premiers maîtres dans l'art de guérir, parut en 1632 à Amsterdam où Plempius exerçait la médecine ; et, pour le dire en passant , cette date prouve la méprise dans laquelle est tombé Portai , lorsqu'il avance que Plempius avait à peine atteint l'âge de dix-huit ans quand il publia cet ouvrage (1). Le traité est divisé en cinq parties. Dans la première l'auteur s'occupe de l'anatomie de l'œil et s'efforce surtout de démontrer les erreurs où Galien avait induit ceux des médecins qui ne croyaient qu'à sa parole Les descriptions anatomiques sont, en général, conformes à celles que quelques-uns de ses devanciers, Vésalc, Fabrice d' Aquapendente , Casserius, avaient déjà publiées. Par-ci , par-là cependant, Plempius rectifie quelques erreurs, et donne lui-même des détails nouveaux. Ainsi il est un des premiers qui nous ait donné une bonne idée du muscle orbiculaire des paupières (2). Contrairement à l'opinion de Vésale, qui en admet sept , et celle de Colombo qui n'en veut que cinq , notre anatomiste attribue à l'œil six muscles , quatre droits et deux obliques et les décrit très-exactement (3). A propos du cristallin, il nie

(i) Portai. Histoire de l'onatomie et de la chirurgie. Prris 1770, tom. II , p.ig .'18.

(jO OplitlialniOgrnpIiia. Amslel t63* , pag. 7, f3) Oplilhalmog , pag. 14.

que celui-ci ait la forme parfaite d'une lentille, puisqu'il présente une légère dépression à sa face antérieure , la face postérieure étant entièrement convexe (i). Il soutient également, contre l'opinion de tous ses devanciers, que la capsule du cristallin possède des vaisseaux qui ont pour usage de fournir l'humeur destinée à la structure du cristallin. Ces vaisseaux très-déliés et non apparents à l'état normal , se voient , au contraire , lorsque la capsule cristalline est enflammée (2). 11 prétend ensuite que les nerfs optiques ne sont nullement tendus ; qu'en conséquence ils ne souffrent aucun tiraillement lors même que l'œil sort en partie de l'orbite. Ces nerfs, dit-il , ne s'insèrent point au centre de l'œil , comme on le croit communément; c'est un peu en dedans de l'axe de la coque oculaire qu'ils y pénètrent et s'épanouissent pour former la membrane rétine (3). Enfin, dans la description de l'orbite, notre auteur prouve qu'il connaît le trou sus-orbitaire par lequel il fait passer une branche du nerf de la 3 e paire pour aller se perdre dans la peau et les muscles du front; et l'orifice du caual nasal par lequel les larmes s'écoulent dans le nez. A ce propos Plempius raconte avoir entendu dire à Spigelius, son professeur à Padoue, que celui-ci avait connu un empirique qui purgeait ses malades au moyen d'un col-

(i) lliid. , pag. 4*.

(?) I!>id. , pag. 47, (3) li.id. , pag. 49-

lyre dont il faisait bassiner l'œil. Les larmes imprégnées de cette liqueur coulaient dans le nez , de là dans la bouche , étaient ensuite portées avec la salive dans le ventricule et déterminaient ainsi la purgation (t).

Les deuxième , troisième et quatrième parties traitent de la lumière , de ses effets, de la vision ainsi que des illusions auxquelles cette dernière est souvent exposée. C'est tout un traité de dioptrique. L'auteur avoue que tout ce qu'il y dit de neuf, il le doit aux leçons que lui a données à Louvain son professeur Libert Fruidmont. Il déclare encore que son système se trouve complètement d'accord avec celui de Jean Kepler, célèbre mathématicien du temps (2). Cependant cette partie de Yophthalmographia est trop prolixe et écrite dans ce style par trop scolastique qui n'est guère goûté de nos jours. Quoi qu'il en soit, une chose frappe le lecteur, c'est que la physiologie de l'œil était déjà très -avancée à cette époque. Pour s'en convaincre il suffit de lire la théorie de la vision à laquelle Plempius consacre plusieurs pages. Après avoir prouvé, par l'expérience si connue de la chambre obscure, que les rayons lumineux, en pénétrant dans l'œil, subissent différentes réfractions de la

(1) Nnrrabat nobis Clarissinius Adrianus Spignlius , profossor Patavinus , quemdam Empyricum se pernovisse qui certa aqua oculis infusa duas trrsrc sedes aigris suis procurabat. Percolabatur oeroque aqua illa calliartica in palatum et os , indeque cum saliva in ventriculum deglutirbatur alqueitatum purgationem ciebat. — Opbtlialmog , pag. iq3.

(2) Ibîd. Préface.

part des milieux différents qui entrent dans la composition de l'organe visuel , l'auteur agite la question de savoir comment nous voyons les objets dans la situation qu'ils ont réellement , tandis que ces mêmes objets se trouvent peints sur la rétine dans une situation renversée? Après avoir réfuté les théories plus ou moins ingénieuses des autres relativement à cette difficulté scientifique , Plempius donne la sienne que nous copions ici à cause de son originalité plutôt que dans le dessein de l'approuver comme l'on s'en persuadera facilement : les objets nous paraissent droits parce que le cerveau qui voit n'a point la peinture faite sur la rétine directement devant lui. En effet, la cavité de la rétine se terminant en arrière dans le cerveau , c'est derrière cette cavité que se trouve la faculté visuelle. De là résulte qu'il faut concevoir cette faculté comme si elle distinguait les . objets dans la rétine , à peu près de la même manière que nous voyons, dans la chambre obscure, une estampe, lorsque , placés derrière celle-ci , nous la regardons de haut en bas (1).

Enfin, la cinquième et dernière partie traite de la pathologie et de la thérapeutique oculaire. Si les quatre

(f) Ratio est : quia facilita* haec versus cerebrurn sedem obtinens non liai et sibi picturani illam ndvcrsam ; uam cavnm rctinas introrsum in caput vrrgit et retrocavum illud facultas sita est. Gnde co fcre modo concipc facoltatem senlientcm picturas in oculo dignnscere quo nos in clausa caméra imagines percipercmus rétro ckartam stanles et drsuprr in eam despicirnles. — Ophthalm. pag. 1 35.

premières parties de Yophthalmographia pèchent par trop de prolixité, celle-ci pèche pas l'excès contraire; Fauteur nous prévient qu'il ne s'occupera que des maladies les plus fréquentes de l'œil (1), et c'est vraiment dommage qu'il ne nous ait point donné un traité complet ; car il eût été intéressant de savoir où en était cette branche de la pathologie du temps de Plempius. Il a probablement senti ce défaut, car, dans les éditions postérieures, il a développé un peu plus cette partie de son ouvrage qui , malgré cela , laisse encore à désirer. — Quoiqu'il en soit, on y trouve encore plusieurs choses dignes de remarque. Ainsi l'auteur se récrie, avec raison croyons-nous, contre ces hommes, qui, affectés de maux d'yeux , se confient si légèrement au premier ignorant venu qui se pare du nom d'oculiste, « Car , dit-il , s'il est une partie de notre corps qui soit sujette à une infinité de maladies et pour le traitement desquelles il faut beaucoup de prudence et de circonspection , c'est bien certainement l'œil. » Paroles que de nos jours encore on ne saurait assez répéter.

Si nous avons bien compris notre auteur, il savait déjà reconnaître les granulations dans les blépharites (2). Le strabisme est, selon lui, uue affection des

(1) Ibid. , pag 3 1 3.

(2) Cum jam aucta est afleclio et non solum densitas atque inatqualitas in palpehra interna npparet , sed manifesta jam asperilns et ruhor adeo ut emineanl quasi granula ficus. — Oplitlmlmogr 3* édition Lot. 1659, pag. 19S.

muscles moteurs de l'œil et non pas un défaut de la faculté visuelle : les convulsions et ta paralysie produisent le plus souvent cet élat (1). Contre Yophthalmieaiguê il prescrit les saignées générales, les purgatifs; ce n'est qu'après l'emploi de ces moyens qu'on peut avoir recours aux vésicatoires à la nuque et aux différents collyres (2) , traitement qu'on suivra, encore de nos jours, utilement dans des cas de cette espèce. — Enfin en parlant des l aches de la cornée , il distingue parfaitement celles qui sont produites par un épanchement , de celles qui résultent d'une cicatrice : les premières peuvent disparaître , surtout dans l'enfance ; les autres, au contraire , persistent quoi qu'on fasse (5).

Lors de la deuxième édition de VophthcUmographia qui parut à Louvain, l'ouvrage suscita quelques observations critiques de la part du professeur Grutischovius, collègue de Plempius à l'université. Cette critique, roulant principalement sur quelques données de dioptrique applicable à l'œil, était une logomachie plutôt qu'une discussion vraiment scientifique. Aussi la réponse de Plempius ne se fit-elle pas longtemps attendre. Nous ne pouvons rien dire d'intéressant relativement à cette querelle, si ce n'est qu'elle se fit, de part et d'autre,

(l) Straliismus est musculorum affectio bulbum oculi moventiura... Sirahismum a convulsione musculorum oculi evenire... Certe a paralysi eliam provrnirc potest. Nam resoluto aliquo ex musculis oculam movenlihu» artagonista «jus scu oppositns sanus in sp contrahitur rt sic idrm farit ac si convutsus rssrl. — Ihid , pag. ?4*-

(a) ILld., pyg. ivj.

(3) Ibid. , pag. 218

( Tl )

d'une manière calme et en des termes passablement courtois , chose assez peu usitée à cette époque pour qu'elle mérite des éloges. —

Nous arrivons maintenant à l'ouvrage le plus important de l'ancien professeur de Louvain. Les Fundamenta wcdicinœ sont divisés en six livres. Le premier, trèscourt et qui sert, en quelque sorte, d'introduction aux suivants, traite d'une manière générale de la médecine et de son objet. Le second expose fort an long l'analomie et la physiologie humaine. Le troisième renferme l'hygiène. Le quatrième et le cinquième ont pour sujet la pathologie. Dans le sixième enfin l'auteur s'occupe de la thérapeutique.

Si nous jugions cet ouvrage au point de vue scientifique de notre époque, évidemment nous n'en pourrions dire que peu de bien ; nous serions même obligé de relever une foule d'erreurs. Que dire, par exemple, du suc mélancolique , des esprits vitaux, du caliduminnatum , sinon que ce sont là des erreurs physiologiques dont la science mieux éclairée a fait justice ? Mais si nous considérons le livre en question au point de vue de l'époque où il parut, alors nous sommes forcé d'admettre que c'est un ouvrage des plus complets, des plus clairs et où la médecine de ce temps se trouve admirablement résumée. D'ailleurs , gardons-nous de croire que tout ce que nos devanciers pensaient ou faisaient en médecine était erroné : l'ouvrage de Plempius nous convaincrait aisément du contraire. Avec des moyens d'investigation

moins nombreux et infiniment moins sûrs que ceux dont nous disposons, les anciens sont parvenus, à force de travail et d'étude , à des découvertes admirables qui font encore aujourd'hui l'orgueil de la science. Et , ne craignons pas de le dire, le savant professeur de Louvain a fourni une large part à ces progrès. Des descriptions anatomiques nouvelles et plusieurs rectifications consignées dans les Fundamcnta (i) prouvent suffisamment ce que nous avançons. Mais ce qui annonce, pardessus tout , l'immense intérêt du livre et la grande renommée de l'auteur, c'est la polémique véhémente qu'excita la publication des Fundamenta medicinœ. Quelques détails sur cette polémique nous mettront à même de faire comprendre la valeur de l'ouvrage dont nous parlons.

L'admirable découverte de la circulation du sang , récemment faite par Harvey , jetait le trouble dans les idées et devait ne pas tarder à bouleverser tout le système médical de l'époque. Les hommes les plus considérables, tant par leur science que par leur position, luttaient énergiquement contre cette nouveauté. Tl leur en coûtait de reconnaître comme faux tout ce qu'ils avaient enseigné et publié relativement au foie qui prépare le sang et au cœur qui envoie l'esprit vital dans toutes les parties du corps. D'ailleurs le fait proclamé par Harvey pouvait ne pas être vrai et éprouver

(i) Ce! ouYiage épuisa, datif un court espace de temps, quatre éditions. —

le sort de toutes ces innovations médicales qui alors , comme de nos jours, naissaient pour disparaître le lendemain. Des hommes placés dans une position élevée ne pouvaient point se laisser entraîner si facilement par les idées du jour. Plempius était du nombre de ces derniers. Dans la première édition de son ouvrage il rassembla tous les arguments qu'on faisait valoir pour établir la vérité des idées anciennes et toutes les objections qu'on adressait , de tous côtés , à la circulation du sang. A ce sujet , il fut attaqué par Descartes. Le philosophe français qui , comme nous l'avons dit, se mêla , en cette occasion , à la querelle des médecins , prétendit que le sang est chassé du cœur par les mouvements de cet organe ; que ces mouvements dépendent de ce que le sang arrivé dans le cœur y éprouve , par suite de la chaleur, une espèce d'effervescence qui fait gonfler le cœur , lequel , par sa réaction contre ce gonflement , chasse le sang dans les artères. Cette théorie devint l'origine d'une correspondance entre Descartes et Plempius (i). Celui-ci objecta que le cœur bat encore quand les veines caves et la veine pulmonaire sont liées de manière à intercepter le passage du sang dans le cœur ; et que cet organe continue quelquefois à se mouvoir même quand il est séparé du corps ; ensuite si la dilatation du cœur dépend de la raréfaction du sang , cette dilatation devrait être plus prolongée et plus durable

(i) Rpiftt. Cirlhcfii. AoifUl. i66S,in-4° E\ns\ 117 - 180. |>ag. 264

qu'elle ne Test à l'observation. Notre auteur avait publié quelques extraits de cette correspondance dans son ouvrage, mais il eut bientôt à s'en repentir. On lui reprocha d'avoir dénaturé les écrits de Descartes, d'avoir agi avec mauvaise foi , et Regius , professeur à Utrecht , alla jusqu'à lui dire qu'il avait mutilé les lettres du philosophe français parce qu'elles contenaient des arguments qui prouvaient victorieusement la circulation du sang (1). Dans l'édition suivante des Fundamenta , Plempius se plaignait amèrement de cette calomnie et s'empressa de publier littéralement et in extenso la correspondance avec Descartes. Mais une autre circonstance qui nous rend cette édition de son ouvrage bien plus intéressante, c'est que l'auteur y reconnaît son erreur et y admet la circulation du sang. Les paroles dont il se sert pour faire connaître sa conversion sont trop belles, trop nobles pour que nous résistions au désir de les rapporter « Dans le principe , dit-il , cette » découverte ( la circulation du sang ) n'eut point mon » approbation , ce que j'ai publiquement prouvé et par » mon enseignement et par mes écrits. Mais quand , » dans la suite , je me donnais le plus de peine pour la » réfuter et la critiquer, j'apercevais que je me réfu- » tais et me critiquais moi-même. En effet , les raisons » sont tellement évidentes que je ne dirai pas qu'elles

» me persuadent : elles me forcent d'admettre la cir- » culatiou du sang (1). » Ainsi, celui qui, quelque temps auparavant, était l'antagoniste décidé de la circulation, qui la combattait avec force, devenait maintenant le champion le plus ardent de la belle découverte d'Harvey ! Et ne croyons pas que notre professeur, de guerre lasse , se soumette tout bonnement aux arguments , très-convaincants sans doute , de ses contradicteurs , qu'il trouvât plus de commodité et, peut-être même, plus d'honneur à se ranger du côté de ceux dont l'opinion gagnait tous les jours du terrain : il nous apprend lui-même qu'après plusieurs vivisections pratiquées sur des chiens , il est, à son tour, parvenu à se convaincre de la réalité du fait. Il n'esidonc pas seulement vaincu par la polémique de ses adversaires : il observe lui-même la circulation du sang ; il en fait , en quelque sorte , une seconde fois la découverte. Aussi ne dût-on à Plempius que d'avoir propagé par sa parole grave et respectée ce grand fait physiologique dans notre pays , il aurait déjà suffisamment mérité la reconnaissance de la Belgique médicale I

Indépendamment de la dispute sur la circulation du sang , le livre de notre auteur eut encore à essuyer d'autres critiques. Sans parler de Schenkius, profes-

(1) Primum milii iuventuru lioc oon placuit , quoil et voce et scripto pubiice testât us sum; std dum postea ci rr futando et explodendo veliemrntius incumbo , rrfutor ipse et explodor. Adco sunt raltonis ejus nou persuadantes scd cogrn'cs. Fundamcata mcdicinœ , a e édition.

seur à Jéna, qui attaqua l'écrivain à propos de la doctrine sur les humeurs ; sans nous arrêter davantage aux grossièretés dont Plempius fut en butte de la part d'un professeur de physique de l'université de Leyde, grossièretés dont un élève de Louvain, Daniel Vermostius , médecin à Aerschot , fit justice , nous dirons quelques mots de la sortie violente que fit publier Primirose contre l'ouvrage dont nous parlons.

Jacques Primirose, français de naissance, qui pratiquait la médecine dans une ville d'Angleterre (1), fut le grand querelleur de l'époque ; son envie s'attaqua à toutes les réputations naissantes ou établies. A peine Harvey avait-il publié son ouvrage sur la circulation que Primirose critiqua avec fureur la doctrine du chirurgien anglais. Plus tard , lorsque Plempius , rendant hommage à la vérité, embrassa cette doctrine, Primirose, qui avait laissé passer inaperçue la première édition des Fundamenta, crut enfin convenable de les réfuter avec grand bruit. Il publia un ouvrage (2) , dans lequel la passion et la mauvaise foi s'allient pour décrier le professeur de Louvain. Plempius ne pouvait pas répondre à une telle critique : il se tut. Mais deux élèves du profes-

(i) Sprengel. Histoire de la médecine, traduct. de Jourdan. Paris i8i6 f tom. IV , pag. 94.

(j) Dcstructio iundamentorura medictuse Vopisci Foilunali Plempii in academia Lovaniensi médecin» Professons , ubi brcvitcr quatercentum ipsius errores demonstrantur a Jacobo Primirosio, Doctore medico. Roterodami. Arnold Lrers 1657, in-Qo.

seur , indignés de cette violente diatribe dirigée contre leur maître chéri et vénéré , se chargèrent de punir l'attaque furieuse de Primirose. L'un , François Plempius , neveu de notre auteur, l'autre, Gérard Blasius , tous deux docteurs en médecine publièrent, chacun et la même année, un ouvrage (1) où le savoir et le caractère de notre professeur furent , nous ne dirons pas , maintenus — la réputation de Plempius était trop solidement établie , — mais entièrement lavés de la souillure qu'un envieux avait voulu leur imprimer.

Nous terminerions ici cette notice , peut-être déjà trop longue , si nous ne craignions pas de commettre , par notre silence , une injustice à l'égard de l'excellent livre que Plempius publia à la fin de son honorable carrière.

Pierre Xylander , membre du conseil privé à Bruxelles , avait demandé à notre professeur quelques conseils d'après lesquels il aurait à se conduire pour conserver sa santé souvent chancelante , tout en lui permettant de

(1) Munitio CundamcMitorum medicinœ Yopisci Fortunnti Pleinpii adversus Jacobum Primirosium , allcrum Herostrafum ea drslruere conantem : ul-i brevitrr milUni ipsins prroros ostrnduntur a Francisco PlempioJ. U. ac mrtlicinoo Doctorc. Amst. Joacli .a Mrtolen irï.*9« in-^o.

Impctus Jacobi Primirosii, Docloris modici. in Vopiscum Fortunatum Plempiom Amslolodnmmsrn» , in Acadomia Lovaniensi medieinae P10- (Vssorcm ce-lcbcri imum rMusus a Grrardo I.cnn. Bh»sio , Amslclodaracnsi mrdirins Doctoro et in Pafria Practico. Amstelod Jnann. Ravfsl^rn 1 65f| y in-4°

vaquer à ses devoirs de magistrat. Pour satisfaire aii désir exprimé par cet homme éminent dont l'amitié honorait tant Plempius, celui-ci écrivit le livre intitulé : De togatorum valctudine tuenda comment a tio. Ce commentaire, cependant, est loin d'être un ouvrage complet, achevé; l'auteur avoue lui-même n'avoir pas voulu écrire un traité scolastique sur cette matière. Il ne s'est proposé que de donner quelques règles générales pour entretenir une bonne santé et il les a écrites dans un style dégagé , sans prétention comme étant plus du goût de son ami. Le conseiller Xylander ne fut, toutefois, pas longtemps à même d'expérimenter la bonté des prescriptions de son ami le professeur. Car, quelques mois après la publication du livre et pendant que Plempius était occupé à en préparer une seconde édition , il mourut à Bruxelles, comme nous l'apprend une note autographe que notre auteur a ajoutée à un exemplaire de cet ouvrage, exemplaire qui a appartenu à Plempius lui-même comme le prouvent les différentes corrections écrites de sa main , et que nous avons été assez heureux de trouver à la bibliothèque de l'université. —

Quoi qu'il en soit , le livre qui , par parenthèse , ne contient pas seulement des règles à l'usage des gens de cabinet , comme le titre semble l'indiquer , mais qui est plutôt un traité populaire à* hygiène , est divisé en dix chapitres. Dans le premier l'auteur définit l'objet dont il veut traiter, c'est-à-dire , la conservation d'une

bonne santé et il prévient tout d'abord ses lecteurs qu'il ne leur promet pas à tous une extrême vieillesse , puisque , après tout, la durée de l'existence ici-bas dépend principalement du tempérament et de la constitution de chaque personne. Ce qu'il leur promet c'est de prolonger la vie par l'observation des règles qu'il prescrit et de rendre celle-ci aussi agréable que possible en faisant éviter les maladies.

L'auteur s'occupe ensuite de tout ce qui , dans la vie , peut influencer directement ou indirectement la constitution physique de l'homme et dans le dernier chapitre enfin , il apprend comment tous les hommes , mais surtout les gens d'étude doivent faire l'application des principes qu'il a posés. Il nous serait difficile de ne donner que des extraits de cet ouvrage , car tout y est agréable , à la portée de toutes les intelligences. Pour ne parler que des trois chapitres où l'auteur traite des altmente,avecquelle exactitude n'annote-t-il pas chaque mets , chaque boisson que nous autres Belges nous servons d'ordinaire sur nos tables? Comme il décrit minutieusement chaque substance alimentaire et en fait voir les effets , non tels que l'analyse chimique les lui a fait connaître , — il ignorait probablement cette analyse , — mais comme une longue pratique et une observation assidue les lui avaient démontrés ! Et dans tout le livre , même finesse d'aperçus , même connaissance intime des habitudes et des besoins de ses compatriotes auxquels ce petit livre était destiné. Enûn

quelle vaste érudition cachée sous les apparences d'un badinage léger !

Nos aïeux, certes, plus savants que nous , aimaient aussi davantage le bien-être et la gloire du pays que nous leurs enfants. Que possédons-nous , en effet , sur Y hygiène sinon des livres écrits par des étrangers, faits pour les besoins d'un pays qui n'est pas le nôtre ? Or , comment ces livres peuvent-ils jamais être chez nous d'une utile application , à moins qu'on ne croie que la différence de la position géographique et du climat d'un pays , des besoins et des mœurs de ses habitants ne réclame aucune différence dans la prescription de règles hygiéniques !

ANDREA VESÀLH PRiECONÎUM , ORATIO QUAM IN SOLEMNI PR;EMIORUM DISTRIBUTIONE COLLEGII LIT. HUM. ALTICOLENSIS , DIE 13 MENSIS AU- GUSTI 18U, HABUIT MCOLAUS WEYNANTS, RHETORICES ALUMNUS.

Magnifiée hujus Acadcrniœ Rcctor gravissime , honoratissime ;

Qui rébus civilibus et sacris prœestis , viri summo honore habcndi ;

Prœses pro [essor esque doctissimi ;

Commilitones dilecticsimi ;

s Cœterique quotquot adestis , cives et hospites , auditores exoptatissimi.

Quemadmodum superioribus annis , virorum Universitatis Lovaniensis clarissimorum , Adriani VI et Viglii laudes cum benevolentiâ audivistis ; sic spero vos hodie, quum de alio ejusdem Academiae lumine orationeni habiturus sum , benignam quoque aurem mibi praebituros. Quae Academia vix a dimidio saeculo condita , orbi catholico Pontificem suppeditaverat omni doctrinâ et virtute ornatum , et virum instituerat qui doctissimis scriptfc de legibus gloriam sibi conciliavit perennem ,

ea profecto medicis famâ inclytis carere non debuit. Eodem verù tempore , quo priores illi viri maxime florebant, quasi ex fecundœ matris gremio vir surrexit qui nisi illos magnitudine ingenii et gloriâ superavit , in eodem certe honoris gradu collocandus est. II le vir Vesalius fuit. Hoc nomine quis nostrum a patriae amore tam est alienus qui origine suâ non superbiat , non eam prœ se ferat ? Quis vestruni , carissimi condiscipuli , non vehementer gestiat in hâc institui celeberrimâ Academiâ atque ex fonte illo benignissimo salutarem haurire doctrinam quâ Vesalius , quâ Adrianus immortalem gloriam assequi valuerunt.

Hos tantos viros , auditores ornatissimi , summis ipsi vel taciti prosequimini bonoribus : ego verô qui, ut publicam Vesalio laudem referam innumeraque ejus mérita voce meâ celebrem , advocor , rei magnitudine pressus , nunquam tantum opus aggredi ausus essem , nisi vestrâ benevolentiâ confiderem , speraremque vos rébus potius quam verbis attentos fore.

Andréas Wittings natus est Bruxellis , honesto génère, anno millesimo quingentesimo decimo quarto , a Vesaliâ inferiore, ubi majores diu habitarunt, Vesalius dictus. Pater ejus pharmacopola fuit Margaretae quse Belgis praeerat. Avus mathematicus peritissimus , multa de arte sanandi egregii scripsit ; proavus Maximiliani imperatoris medicus , Universitatis Lovaniensis et professor et rector magnificus; denique tritavus magnâ fuit, suis temporibus, in medicis gloriâ. Nec frater nostri si-

lentio praetermittendus, qui, parentibus hortantibus , ad juris studium quidem se contulerat , sed, naturà cogente, ad inedicinam aninium applicuit.

Erat igitur noster, ut ipse dicere solebat, génère medicus et hereditario quodam jure hanc studiorum rationeui suscepit et ingressus est. Quum autem recte sapere omnis disciplinée sit fons et principium , iis artibus quibus ad humanitatem juventus informatur, totum prius se dedidit , in hac nostrà civitate diligenter litteris latinis et graecis incumbens. Quantos in illis progressus fecerit nullum certius est testimonium quam quod , quum latino uti sermone soleret , ejus dictio pura et nativa semper ab omnibus sit judicata , et Galieni opéra ipsi recognoscenda et emendanda aliquando tradita sint. Nec minus studii in physicis et mathematicis disciplinis consumebat, et familiaris erat Gemmae qui omnibus suae setatis mathematicis anteceilebat.

Ut primura ex adolescentiâ exeessit Vesaiius , utque ab iisartibus, quibus illa aetas ad satus scientiarum accipiendos praiparari solet, sese ad medicinae studium conferre statuit, in dubio erat utrum Lutetiam an Montem Pessulanum peteret. In his enim civitatibus erant tune temporis celeberriniîe medicinae scholae, quarum haec Arabum doctrinis instructa singulis annis corpus humanum dissecandum discipulis praebebat , in illâ vero doctores erant illius disciplina clarissimi. Hàc dubitatione brevi sublata , primum Monte Pessulano medicinae studuit, inde Lutetiae ubi ei celeriter contigit ut omnibus

suis condiscipulis doctrinâ praestaret. Cujus gloriae si quid ingenio dandum , taraen laboribus continuis maxima pars tribuenda. Quanta enim, auditores ornatissimi, in nostro fuit diligentia, quam singulare discendi studium! Quoties quum vanâ quàdam superstitione nullum humanum corpus daretur, sepulcretum Innocentium noctu adivitï Hâc Vesalii diligentiâ perspectâ magistri jam tum futuram illius gloriam prsevidebant , Guntherusque discipulum familiaritate obstrictum habere cœpit, et tanti eruditionem ejus fecitut sua ei scripta recognoscenda commendaverît.

Iisdem temporibus, quum Gallorum rex, Franciscusl, bel lu m Carolo V inferre deerevisset, Vesalius animadvertens apud hostes sese tutu m esse non posse , Galliam reliquit ac Lovanium demigravit, ubi copia illi data anatomiae publiée monstrandœ. Cogita te, auditores ornalissimi , magistrorum ac discipulorum admirationem , quum anatomiœ elementa ex ipsius hominis corpore explicaret ; etiam atque etiam eorum cogitate stuporem quum, quod nunquam antea viderant, osseam integram formam illis ostendit. Factum autem erat ut Lovanii, familiari suo Gemma juvante, ossa omni carne spoliata sibi paravisset. Sed nostra Academiae datum non est ut talis juvenisdiutiusin hoc oppido commoraretur. In Galliam enim imperatoris exercitus, ut chirurgus , secutus est , inde in I taliam transivit , regionem celeberriraam , eruditissimis hominibus , liberalissimisque studiis aifluentem, ibique incredibili scientiœ amore

incensus, magistratus adivit et ab illis.precando et obstestando impetravit ut supplicio afTectorum omnium dissecari licerct corpora , quum antea vix singulis annis unum concederetur. — Longum est enumerare , Auditores ornatissimi, qui fuerint ejus labores , quse curse; tamen jure increpandusessem, si praetermitterem indefessum nos t ru m juvenem, quod antea Lutetiaî fecerat , etiam bic vel vitee suœ perieulo in sepuleretis factitasse. Interea fama ejus ita crevit ut summis honoribus dignus judicaretur, atque hâc celebritate vel absentibus notus, a senatu Veneto , extraneus et juvenis admodum, deligeretur qui anatomiam in Academià Patavinâ doceret.

Quantum censetis gaudium, quantam laetitiam nostrum ex eâ re percepisse? Qui quod jam dudum in animo habebat, nunc tandem voti compos effieere poterit, ut Galieni auctoritatem per quatuordecim saecula vigentem gravissimis ipsius veritatis argumentis impugnet atque evertat. Et hoc eo magis mirandum quod Vesalius vix octo et viginti natus annos diffîciliimum opus tenta verit , et novum mundum , ut ait Senacus , aperuerit. In Italiâ septem annos commoratus est, anatomiam tum Patavi, tum Boloniœ , tum Pisis docens atque horas subsecivasin scribendo deanatomiâ opère consumens.

Tum vero imperatoris verbis adductus Italiam reliquit et ad copias in Gueidriâ bellum gerentes missus est. In eâ regione Venetorum legatum gravi morbo affectum sanavit. Deinde ex eâ provinciâ decessit Ratisbonamque venit. Csesar aîgrotabat in hâc urbe, chiragrae doloribus

confectus, suosque omnis fere spes deseruerat, quum Vesalius squina? radiée et sanitati et suis eum reddidit.

Intérim quum summo honore afficeretur , multique nobilissimi viri ejus eognitionem atque familiaritatem appeterent, magnum opus de anatomià, tôt et tantarum animi a?gritudinum causam futuram perfecerat. Inter doctissimos viros quorum consilio usus est , multi eum hortati sunt ut ne rem exsequeretur quam mente agitabat, alii vero ei persuaserunt ut opus in quo scribendo tôt dies tôt noctes consumpserat in lueem proferret. Horum quum sententiam sequi vellet, non dubitans hâc re in sese multorum odium atque invidiam eoncitaturiim , epitomen edidit quae elementa istius sua? disciplina? exponeret ; qui liber neque damnatus est neque ullius in auctorem odium movit.

Nunc tamen qua? ei hue usque arridere visa est , fortunam experietur adversam. Nam quum magnum opus in publicum protulisset, quo a Galieni ratione longissime se abhorrere confirmasse^ undique et malis libellis et injuriis lacessitus est. Auditisne, Ornatissimi auditores , hos indignantium clamores et ignorantiœ dementiœque crimina , et injurias Sylvii quem quondam Vesalius medicinse doctorem habuit?Hujus tamen injurias omnes silentio praetermisit; tanta enim in eo erat erga magistros pietas ut i 1 1ns , quamvis eruditione Iongissime superaret, maximâ coleret veneratione. At uhi Eustachius, qui Romae anatomiam docens magnam erat famam consecutus, nostrum non verbis sed argumentis

ex scientiâ depromptis adoriretur, tum in Italiam sibi transeundum existimavit, atque ibi Enstachium, om nesque Galieni propugnatores ita prostravit ut ab eo tempore , in omnibus Italiae Academiis ad quas accesserit , tantus et discipulorura et magistrorum fieret concursus quantum nemo unquam antea viderat.

In hac regione quum maxime floreret, quumque ab omnibus qui aliquid de ingeniis poterant judicare coleretur , apud Garolum V falsis inimicorum criminibus impietatis accusatus est. Qïiod Carolus tum fecit quam vellem omittere ! Sed dicendum est. Quem semper dilexerat, quem summis extulerat honoribus, illi nunc diem indicit ! 0 imprudentia lucluosa regum ! Salamancae tamen theologiae facilitas , ad quam Carolus rem detulerat , causâ cognitâ, criminis eum absolvit. Hoc judicio quamvis ejus fama ubicumque esset restituta , tamen imperatoris offensione permotus omnes suos libros , scripta omnia in flammas abjecit. Ebeu ! périt m ul toru m annorum irritus labor„

Post reditum nihil in majorem gloriam consequendam conatus est, Bruxellisque privatus vixit; posteàverôin Germaniam profectus, Thermis inferioribus sic ab omnibus colebatur ut, gratum se praebiturus, illi civitati osseam formam donaret quae ibi hodienum summâ religione asservatur.

Quum Philippus patris regnum adeptus esset , hune in Hispaniam secutus est , ibique honoratus sed tristitiâ languens, vitam misère traxit. Quid dica m hoclocode

crimine omnium gravissimo , de corpore vîventis a Vesalio aperto ? Quid eum capite damnatum, vix per regem Philippum impetrasse ut, mutata pœnâ , Hierosolymam proficisceretur scelus expiaturus? Ficta hœc omnia et commentitia hodie constat. Itaque ne verbum quidem u 11 ii m de hac re addendum necesse existimo.

Attamen quum tristitiâ absumeretur quod ne osseum quidem caput parare sibi posset, Hierosolymam profectus est , votum interserens religiosum eo consilio ut Hispaniam relinquere ac rursus in Italiam demigrare posset famam suam Fallopiœ seriptis imminutam restituturus. Contendit igitur Hierosolymam ; quo quum advenisset, litteras a senatu Veneto accepit qui ei amplissimis verbis anatomiae eathedram obtulit. Quibus ex litteris Vesalius quam maximum gaudium percepit. In Italiam ire properansquum médium i ter confecisset,vehemens incidit procella ; navis fluctibus jactata undis submergitur; Vesalius in Insulam Zacynthum ejectus, ibique famé oppressus omnibusque auxiliis orbatus, éiem obiit supremum anno œtatis suae quinquagesimo. Post aurifex quidam corpus invenit , ejusque ossa in sacello quodam Sanctîe Virginis sepelienda curavit.

Hic finis fuit viri clarissimi qui multo laboreet pracipuo suo periculo scientiam reperit bominibus longe utilissimam, veritatis adversum mendacium miles strenuissimus , de nostrâ Academiâ , de patriâ , de génère humano optime meritus. Cujus si corpus ventis , fluctibus et inediâ frangi potuit , at memoria vivet incor rupta , omnibusque immortaîitatis insignibusornata.

Nu ne tandem ad vos me converto , carissimi commilitones, vos qui mecum inde donati arenam hanc relinquitis , vos etiam qui nondum litterarum stadium decurristis, habeat hic dies solemne aliquid et sanctum! Quocumque adoranda Dei voluntas unuraquemque nostrum vocaverit, maneat semper pura sinceraque animorum conjunctio, maneat amicitia nullâ temporis vicissitudine minuenda, sitque vita nostra Deo , patria? , parentibus , amicis devota ! Quid autem ad communem utilitatem Belgii , hujus civitatis Academiaeque Lovaniensis optatius , quid ad vestram ipsorum famam desideratius excogitari possit quam ut celeberrimorum virorum in htleris scientiisque coiendis exempla imitemini ? 0 utinam hoc raeura votum impleatur ! Utinam hœc Academia virtitubus vestris ornata et egregie scrip tis nobilitala pristinam famam recipiat et conservet !

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