II
a pas jusqu’aux vieilles Marie de nos presbytères de campagne qui n’accompagnent le concert unanime d’éloges donnés de toutes parts, au souvenir du bon, du généreux chanoine de Montpellier. «
» Arrivé à Namur longtemps après son départje n’en ai pas moins eu la joie de recueillir partout les témoignages de son zèle, de sa bonté, de son exquise bienveillance. D’autres souvenirs que des paroles restent les monuments de son passage : Malonne avec ses cent normaiistes et ses quatre cents collégiens, proclame les ser vices éminents de celui qui l’a fondée, et dans un autre ordre d’institutions bien précieuses et bien nécessaires de nos jours, un journal catholique, l’Amt de l'Ordre , doit à l’impulsion qu’il a reçue de lui, l’honneur de garder un des premiers rangs parmi les organes purs de la presse. Je n’en finirais pas à nommer les œuvres spéciales qui sont pour l’Évêque de Liège un titre à la reconnaissance de l’Évêque de Namur. «
C’était à la jeunesse et au peuple, en effet, que le jeune et noble apôtre aimait à consacrer son dévouement. Multiplier les écoles était sa passion. Non content d’ouvrir à Namur un institut primaire, il en fonda, dès 1836, un plus relevé pour y former dos maîtres, l’installa chez lui tout d’abord; puis la prospérité venant, dut le transporter en 1840 au château d’Harlue, pour de là l’établir, enfin, l’année suivante, dans l’ab-
baye restaurée de Malonne. Quelque zèle qu’il y mît, quelque succès qu’elle obtînt, quelque appui qu’elle ait trouvé à ses débuts à la fois dans la protection de l’évêque, Mgr Dehesselle, et dans le concours de feu Joseph Lebeau alors gouverneur de la province de Namur, l’institution nouvelle eut des moments difficiles ; le chanoine de Montpellier pourvut à tout, do sa fortune, lorsque vinrent à manquer les ressources; de sa personne, lorsque dans un moment de crise il dut aller s’installer à demeure, à Malonne, tout diriger, tout réorganiser, tout sauver.
Aussi, quand l’évêque de Namur eut à choisir pour les écoles primaires de son diocèse, en vertu de la loi nouvelle de 1842, un inspecteur ecclésiastique, l’élu se trouvait désigné à l’avance dans le chanoine de Montpellier. Et un tait atteste encore aujourd'hui combien cette inspection fut active, féconde; c’est à elle, c’est à cette école normale de Malonne, la première établie en Belgique, c’est aux élèves formés par celte école, aux maîtres formés par cette inspection, que les deux provinces de Namur et du Luxembourg doivent l’honneur de conserver, pour l’instruction primaire, le premier rang parmi les provinces belges.
Quelque soin qu’apportât l’infatigable inspecteur dans l’accomplissement de ses fonctions, elles ne pouvaient suffire à son zèle ; elles ne l’empêchèrent ni de s’associer plus que jamais à
toutes les propagandes du bien, ni surtout de s’adonner à ces missions qui répondaient si bien à son caractère d’apôtre : il passait indifféremment des chaires les plus relevées aux plus humbles: de St-Denis de Liège, où il prêcha le jubilé du Saint- Sacrement en 1846; de la cathédrale de Tournai, dont il était chanoine, ou deSt-Waudru de Mons, au plus modeste oratoire de village, no quittant la prédication que pour s’enfermer au tribunal de la pénitence, et recueillir là, dans des milliers de conversions éclatantes ou inespérées, les fruits portés par la semence de son ardente et convaincante parole.
Ces œuvres, ces travaux, ces conversions firent de cette époque de sa vie, celle dont il aimait le plus à rappeler, dans l’intimité, jusqu’à ses derniers moments, les efforts, les peines et les succès; celle vers laquelle sa pensée se reportait avec bonheur, aux jours où il sentait le plus le poids de la charge épiscopale.
Quand donc la mort de Mgr Van Bommel semblait une perte irréparable pour le diocèse de Liège, il apparut bientôt que Dieu l’avait prévue de longue date : son élu était prêt, ignoré d’un grand nombre, s’ignorant lui-même, admirablement préparé néanmoins par les vicissitudes de sa vie à l’accomplissement des devoirs de l’épiscopat. La persécution en s’attaquant à son premier collège, en l’en chassant lui-même, lui avait appris, dès l’aurore de ses jours, l’importance
insigne de l’enseignement chrétien ; son passage dans le monde lui avait fait voir à nu, toucher du doigt, les vanités, les faiblesses, les erreurs, les plaies qu’il allait avoir à combattre, à panser, à guérir ; le savoir sacré, puisé à la source pure des maîtres romains, l’avait imbu pour jamais de la doctrine la plus sûre; quinze ans d’apostolat à la recherche de toutes les brebis égarées l’avait instruit à être père et pasteur ; ce dévouement tout spécial, enfin, pour la jeunesse et le peuple, l’avaient rendu plus apte que personne à défendre contre les assauts de la corruption, et ces jeunes âmes, et ces âmes populaires, en butte plus que toutes autres aujourd’hui aux agressions du mal.
Aussi, quand Son Excellence le Nonce apostolique en Belgique, Mgr Gonella, présenta le chanoine de Montpellier comme le plus digne et le plus capable de succéder à Mgr Van Bommel, Pie IX put se souvenir de l’abnégation qu’avait montrée le jeune missionnaire dès ses débuts romains, ne point s’étonner du bien qu’il avait accompli déjà en Belgique, se convaincre que d’une position plus élevée il en ferait plus encore et l’appeler, le 27 septembre 1852, à monter au siège de saint Lambert.
Par une rencontre véritablement providentielle, c’était un ami que le chanoine de Mont-
pellier allait remplacer sur le trône épiscopal, et coïncidence plus frappante encore! Mgr Van Bommel lui même, peu de temps avant sa mort, entretenant le chanoine des devoirs de la charge pontificale, l’avait engagé à ne point refuser de s’y soumettre le jour où le Saint-Père la lui imposerait.
Le diocèse de Liège avait donné, quelques années auparavant, un admirable évêque au diocèse de Namur, dans Mgr Dehesselle ; Namur rendait ce don avec usure à Liège en lui donnant Mgr de Montpellier; aussi ne fût-ce pas sans peine que le chapitre de Saint-Aubin et le clergé namurois virent s’éloigner d’eux le dévoué chanoine. Ce chapitre ne se contenta pas de lui offrir une crosse épiscopale ; ce clergé, un calice; tous deux, unis aux autorités civiles et à une foule innombrable de catholiques, lui firent cortège jusqu’au train de départ, quand il prit, au milieu d’acclamations chaleureuses, le chemin de sa nouvelle patrie.
L’accueil des Liégeois ne fut pas moins enthousiaste. Le nouveau prélat avait choisi pour le jour de son sacre, le 7 novembre, solennité de saint Hubert, patron de la cité. Harangué à son arrivée par M. Devroye, le chanoine le plus ancien du chapitre, auquel il répondit par l’éloge de son prédécesseur, il se rendit de Longdoz à la Cathédrale, au milieu d’une succession d’ovations. Dans te cortège, qui l’escortait, on voyait
marcher fraternellement unis, clergé, laïcs, armée, milice citoyenne. Toute dissension civile s’était effacée pour fêter celui qui venait, tout à tous : omnibus omnia , Toutes les autorités de la magistrature, de l’université, de l’armée, de la province et de la commune attendaient le futur Évêque à Saint-Paul où douze pontifes, en tête desquels les cardinaux-archevêques de Malines et de Cologne, allaient sacrer leur nouveau frère.
Le souvenir de l’éclat imposant de cette cérémonie n’a point péri dans la mémoire de ceux qui en furent les témoins, ni le souvenir de l’énergie avec laquelle l’Évêque de Liège, répondant le soir au toast que lui porta M. le président de Behr, saluait « l’Église de Liège ancienne » fille de Rome, si illustre par le savoir et les » vertus de ses pontifes, par la magnificence de » ses institutions, par la fidélité de ses enfants ! » Je lui consacre aujourd’hui, s’écriait-il, toutes « mes forces, tout mon dévouement, toute mon » existence. Je veux vivre pour son bonheur,— » et, pour sa défense, Dieu aidant, je saurais « mourir! »
Parole prophétique, car l'Évêque est mort à la peine; engagement sacré, fidèlement tenu durant vingt- sept années d’un épiscopat plein de luttes, d’œuvres, de sacrifices et d’abnégation !
— « Nous allons, » disait encore alors le nouvel Évêque aux doyens qui venaient pour la
« première fois lui présenter leurs hommages ; » nous allons travailler de concert au salut des » âmes. Que tous, comme par le passé, s’em- « ploient avec dévouement, abnégation, énergie » et constance à ce glorieux labeur. Je m’y em- « ploierai au milieu de vous comme un père au * milieu de ses fils. » Et les actes, comme toujours chez lui, avaient aussitôt suivi la parole; sur le trône épiscopal il resta, avant tout, ce qu’il avait paru d’abord : homme d’action, missionnaire, apôtre.
Missionnaire dès le mois de juillet 1853, le nouvel Évêque donnait à Herve une mission dont le souvenir est resté populaire ; l’an d’après, c’était l’Avent qu’il prêchait à Saint-Jacques, à Liège; un peu plus tard, les fonctions de curé > qu’il remplissait pendant la quinzaine de Pâques dans la paroisse de Saint-Barthélemi, où venait de mourir à la peine le digne doyen Lovens; puis, la populeuse paroisse de Dison, qu’il évangélisait. En 1863, il prêchait le Carême dans sa cathédrale ; en 1864, à Verviers ; à Liège l’année suivante, il s’associait aux religieux appelés par lui à donner simultanément de grandes retraites dans toutes les paroisses de ces deux villes... Nous n’en finirions pas...
Apôtre auprès de la foule, il l’a été depuis vingt-sept ans dans ses innombrables visites d’églises, dans cette administration infinie du Sacrement de la Confirmation, qui ne se termi-
aaient jamais sans l’auguste couronnement des exhortations épiscopales ; il l’a été dans ces manifestations de foi publiques, pèlerinages solennels de la Sarte, de Cortenbosch, de Stavelot, de Tongres, de Maeseyck, de Saint-Trond, de Hasselt.de Visé, de Chôvremontetde St-Hubert; il l’a été auprès des populations; il l’a été auprès de leurs pasteurs, en toute occasion, à l’occasion surtout de ces retraites mensuelles qu’il introduisit dans le clergé, de ces retraites annuelles dont il partageait les exercices et donnait les instructions principales ; il l’a été par la parole en mille et mille rencontres ; par la plume, dans tant de mandements si lumineux, si pressants et si fermes; par les actes de générosité dans toute sa carrière.
Mgr Doutreloux le rappelait admirablement au vénéré prélat, lors des fêtes du XXVe anniversaire de sa consécration épiscopale :
« Edification et restauration des églises, lui » disait-il, magnificence du culte et des céré- » monies, instruction et éducation de l’enfance » et de la jeunesse, osprit et science ecclésias- « tique dans le clergé, maintien et revendication » des droits de Dieu et de l’Église, nombre et « prospérité de3 communautés religieuses et » des œuvres catholiques de toute sorte, énergie » et vigueur de la vie chrétienne dans les indi- » vidus, la famille et la société, amour de l’Église » et du Souverain Pontife, en un mot tout ce qui
» intéresse le royaumo de Dieu sur la terre a » trouvé dans votre parole, dans votre exemple « et, partout, là où elle pouvait aider, dans votre « largesse, une nouvelle force, un nouvel élan.»
La Gazette de Liège avait essayé pour la même circonstance, et dans l’article où nous n’avons à changer que des chiffres, de rappeler aussi quelques traits de cette existence si remplie :
Mgr de Montpellier a consacré de ses mains jusqu’à ce jour, quatre-vingt-huit nouvelles églises construites dans son diocèse; son zélé coadjuteur déjà près do cinquante ; en est il une à l’érection de laquelle il n’ait aidé de sa fortune, et sait-il lui-même de combien il a secouru, hâté l’ameublement et la restauration !
Sous son épiscopat, et en dehors de la ville de Liège, d’importantes fondations, hospices, hôpitaux, orphelinats, ont été créées à Housse, à Lize, . à Herve, à Hodimont, à Soiron, à Ensival, à Verviers, à Huy, à Aubel, à Henri- Chapelle, à Maeseyck, à Ans, de maints autres côtés : combien l’auraient été sans son large concours? Les associations do charité se sont multipliées autour de lui : quelle part n’a-il pas prise à cette extension, quels sacrifices ne s’est-il pas imposés pour les soutenir?
Sous son épiscopat encore, les nouvelles écoles
catholiques, instituts, collèges, pensionnats, se sont élevées aussi nombreuses que les églises nouvelles; les seules corporations vouées à l’enseignement des jeunes filles. Sœurs de Saint- Vincent, Sœurs de Charité, Sœurs des Pauvres, Sœurs de la Miséricorde, Sœurs de la Providence, Sœurs de Sainte-Marie, Sœurs de Notre- Dame, Sœurs de l’immaculée Conception, Sœurs Grises, Sœurs de saint Joseph, Sœurs Maricoles, Filles de Marie, Filles de la Croix, Filles pénitentes, Norbertines, Sépulchrines, Ursulines, Bénédictines, Récollectines, Dames de l’Instruction chrétienne. Dames de la Sainte- Union, Dames du Sacré-Cœur, Religieuses -allemandes, ont ouvert dans le diocèse, depuis 1552, plus de quatre-vingt grandes écoles ou pensionnats. Qui ne sait le concours qu’il a prêté à leur érection?
Qui ne sait ce que lui doivent les écoles des Frères de la Doctrine chrétienne, étendues ou multipliées dans nos principales villes, les instituts liégeois de Saint-Paul et de Saint Barthélemi, les Collèges nouveaux des Jésuites à Verviers, des Croisiers à Maeseyck,des Hieronnymites à Looz, ces établissements catholiques de Stavelot, de Waremme et de Saint-Quirin à Huy, dont il fut le fondateur; l’école des mines, le nouvel amphithéâtre de médecine et l’institut pédagogique adjoints avec son aide la plus généreuse à l’Université de Louvain; les séminaires affermis ou aggrandis par lui à St-Roeh et St- Trond ?
La restauration de nos plus belles basiliques, restauration de plus en plus artistique, restera l’un des monuments de son pontificat. Une autre restauration a été son oeuvre : de même que nous apprenons à reprendre de mieux en mieux dans le style de nos églises les traditions de nos pères, de même aussi, et bien plus encore, grâce à Mgr de Montpellier, les catholiques Liégeois, fidèles et clergé, ont-ils appris à rétablir dans leurs âmes, de plus en plus pures et de plus en plus complètes, la notion des doctrines catholiques, des doctrines romaines. Certes d’autres avant lui nous avaient conduits dans ce noble chemin; — c’est l’honneur de l’Église de Liège de ne s’en être jamais écartée, — mais quelle marche rapide, assurée, en avant, depuis ce quart de siècle! comme on a mieux appris à aimer, servir et défendre l’Église, son Credo , sa discipline, sa hiérarchie, son Chef suprême ' surtout, et comme il a bien paru que l’efflorescence plus abondante des bonnes œuvres est le produit béni de la multiplication de la sève des vrais principes !
Ce n’est point l’heure sans doute de rappeler des tristesses ; mais les oublier tout à fait serait difficile, et le jour est bon, d’ailleurs, pour demander à la miséricorde divine de répandre le pardon et la lumière sur ceux qui se sont trop souvent, trop longtemps refusés à entendre son pontife. Bien des contradictions sont venues,
pendant ces vingt-sept ans, assaillir l'Évêque de Liège; il lui a falu soutenir bien des combats et, tantôt vainqueur, tantôt vaincu plus noblement encore, essuyer le3 alternatives de bien des conflits douloureux.
C’est qu’il était de la race de ces évêques héroïques dont saint Grégoire de Naziance, leur contemporain, écrivait : « Quelque doux et trai- « tables qu’on les connaisse d’ailleurs, ilsne sup- » portent point de devenir modérés et faciles » quand le silence et le repos trahiraient la » cause de Dieu; alors ils sont ardents à la lutte, » impétueux dans le combat (car ici le zèle, c’est » une flamme) et ils sacrifieraient tout plutôt « que d’omettre rien du devoir. »
Responsable des âmes commises à sa sollicitude, constitué par Dieu môme le gardien des droits de l’Èpouse du Christ, comment un évêque aurait- il pu voir, sans s’efforcer de leur barrer ie chemin, les pouvoirs de la terre abusant de leur autorité, entraver les fondations de la charité chrétienne, porter la main sur le patrimoine des paroisses, ravir sa dotation séculaire à l’enseignement chrétien, fermer les écoles à la vérité, ou ne consentir à la laisser entrer qu’avec l’erreur, ouvrir indifféremment à l’incroyance, à la révolte, à l’apostasie le champ béni dans lequel l’Église recueille les dernières dépouille» de ses enfants, repousser brutalement des places publiques la prière et les applications tradition-
nelles, enlever aux séminaires, pour les enrégimenter aux casernes, les saintes recrues du sacerdoce, arracher les âmes à Dieu, enfin, par les excitations quotidiennes d’une presse blasphématrice, ou par les manœuvres d'associations maçonniques !
Témoin de ces tentations, de ces attentats, Mgr do Montpellier n’a jamais hésité à les flétrir, n’a rien négligé pour les empêcher : toutes les chaires de nos temples, nos tribunaux, nos Parlements, le Roi même ont entendu ses protestations, et l’ont vu, pour défendre la cause divine, ne s’arrêter que devant la force brutale.
Ceux-là même qui l’ont méconnu dans ces circonstances, lui rendront du moins la justice de convenir qu’étranger aux mesquines passions des hommes, Mgr de Montpellier n’a jamais agi que dans une vue supérieure, pour ce qu'il croyait, pour ce qu’il savait le bien des âmes, la défense du peuple chrétien, le service de Dieu.
Sans doute, il sentait vivre en lui les traditions de foi sans tache de plus de cent évêques, la dignité de plus de cinquante princes ses prédécesseurs au siège épiscopal ; il se sentait surtout comptable devant Dieu des huit cents milliers d’âmes confiées à sa sollicitude, mais le cœur assez fort pour ne point ployer sous cette charge de dévouement.
Visées ambitieuses , esprit de domination sont des reproches qu’on a pu lancer contre lui, mais qui jamais n’ont pu l’atteindre. La seule ambition qui l’ait enflammé, — et ce feu ne s’est éteint en lui qu’avec la vie — était le salut des âmes; la seule domination qu’il ait poursuivie, sans fin, toujours oublieux de lui-même, était le règne de Jésus-Christ dans les cœurs, les familles et la patrie belge.
Rappelant, dans la première lettre pastorale qu’il adressa au diocèse le jour de son sacre, les souvenirs des princes- évêques de Liège : « Grâce » à Dieu, 8’écrait-il, nous ne devons plus, comme « ces grands hommes le faisaient dans ces temps » d’enfance sociale, nous livrer aux soins des » affaires temporelles. Nous sommes voués tout » entier au gouvernement spirituel des âmes et « ce gouvernement est assez difficile pour exi- « ger tous nos jours, pour occuper toutes nos » pensées, pour épuiser toutes nos forces ; il est » assez grand, assez sublime, pour nous faire » regarder comme rien la puissance du siècle, « pour nous faire dire comme le patriarche : >* Donnez-moi les âmes et prenez le reste. »
Autant donc il était prompt à se lever dès qu’une atteinte menaçait la foi, les droits religieux de son troupeau, le pouvoir maternel et sauveur de l’Église, — autant alors môme que l’ignorance ou l’hostilité l’accusaient de tremper dans nous ne savons quels ambitieux desseins.
autant il se désintéressait de toutes les compétitions dans lesquelles il ne voyait engagés ni la cause de l’Église ni le bien des âmes.
Il avait l’énergie qui sait vouloir avec efficacité, qui seule peut mener au but, mais aussi le tact qui fraie la voie et la rend accessible môme à travers les circonstances les plus hérissées de difficultés. Sa grande force, c’était son cœur, trésof qu’il dépensait sans compter et sans * l’épuiser : un vrai cœur d'évêque , comme le lui disait si bien, il y a deux ans, le seul des curés de Liège qui, placé à ce poste pour l’accueillir en 1852, s’y retrouve encore pour le pleurer en 1879, M. Jamotte, curé de Saint-Christophe; « un » vrai cœur d'évêque ; je veux dire un cœur « noble qui ne s’abaisse pas par des concessions « faites à l’erreur, un cœur invincible qui ne sa » laisse pas abattre dans les tribulations, un *» cœur grand et généreux où vos adversaires » eux- mêmes trouvent une large place ; un cœur « prévoyant qui, pour assurer le bien de votre » diocèse dans l’avenir, a fait choix pour succes- « seurd’un autre vous-même dans la personne * de Mgr Doutreloux. »
Il jugeait de haut, en effet, et il voyait de loin; de là cette demande qu’il fit au St-Père, et cette faveur d’obtenir un coadjuteur qui, choisi par lui dans l’élite nombreuse des prêtres formés par ses leçons, associé par lui depuis déjà plusieurs années à l’administration la plus élevée et
la plus délicate du diocèse, instruit à son école, pénétré de son esprit, put le jour où sa main glacée par la mort quitterait la crosse de Saint- Lambert, la reprendre aussitôt sans hésitation, sans attente, avec la même fermeté, le même cœur et les mêmes dévouements!
Quoi d’étonnant si cette prévoyance, cette sagesse et ce dévouement avaient invinciblement attaché à l’évêque, le clergé et les fidèles dont il était le chef, les pontifes ses frères, et le Pape dont nul plus que lui no se montra le fils dévoué.
Cette union qu’il exaltait si magnifiquement dans les émouvants adieux de mercredi, union des principes des âmes, des cœurs et des volontés, cette union de l’évêque et de ses prêtres, était surtout son œuvre ; c’était aussi l’une des consolations dont il aimait le plus à remercier le bon Dieu. « Nous nous sommes, disait-il il y a deux ans, en insistant sur « cet accord si entier, » si cordial qui n’a jamais cessé d’unir à Liège » le chapitre et l’évêque, — nous nous sommes » bien entendus sur la terre ; j’espère que dans » le Ciel, nous nous retrouverons un jour réunis » dans la même bonne entente, dans la sublime » et bienheureuse accolade du bon Dieu ! »
Chefs d’un diocèse qui pour l’ancienneté tient le second rang dans nos provinces, et pour l’illustration historique le premier, nos évêques
ont toujours joui d’une considération spéciale dans le corps épiscopal de Belgique : de son temps, Mgr Van Bommel en fut l’âme ; Mgr de Montpellier ne tarda pas d’y prendre un rang d’élite : aux pontifes nouveaux qui demandaient au Pape de les guider dans le choix d’un conseiller, c’était l’évêque de Liège que le Souverain Pontife nommait :
« La charge épiscopale toujours lourde, vous » le savez, » disait aux Liégeois Mgr l’Èvêque de Namur, « l’est surtout dans nos temps mal- » heureux; il est difficile parfois de connaître la « voie à suivre pour agir au mieux des intérêts » de Dieu. Eh bien, quand je me trouve dans » quelqu’une de ces difficultés, ma pensée s’en « va, bercée sur les eaux du fleuve qui nous est » commun; elle en suit le cours et vient aborder » au quai Cockerill; je tourne mes regards vers » l’Orient, bientôt la lumière apparaît et une » voix intérieure me dit : « Contemple ton aîné, » suis la voie que t'a tracée sa sagesse , son ex- » périence et tu ne t'égareras jamais. »
Pie IX qui avait si heureusement distingué et porté au trône épiscopal le chanoine de Montpellier, Pie IX pouvait à bon droit l’entourer de cette affection qu’un grand cœur voue toujours à ceux qui répondent à la grandeur de ses espérances et de ses desseins : aucun évoque n’aima le pape d’un amour plus fidèle, plus tendre, plus généreux que le chef de l’Église de Liège; aucun
n’apporta dans la revendication des droits du pouvoir temporel, dans l’organisation du Denier de Saint-Pierre ou des Étrennes pontificales , dans toutes les grandes manifestations de l’épiscopat catholique, dans cinq pèlerinages au tombeau des apôtres, dans les délibérations enfin du saint Concile du Vatican un dévouement plus complet à l’Église et à son Pontife infaillible !
Pie IX connaissait bien ce dévouement et lui rendait un juste hommage quand il s’associa au diocèse de Lièçe pour téter le XXVe anniversaire du sacre de l’Evêque et quand « mettant, « suivant l’expression de son nonce apostolique, » mettant pour ainsi dire le sceau de son appro- « bation sur vingt-cinq années d’épiscopat, il » rendit solennellement témoignage en ce jour » que durant un quart de siècle le vénérable « pontife de Liège avait bien mérité de l’Église » et des âmes ! »
Pie IX comparait à la sienne la carrière pontificale de l’Évêque de Liège, et cette comparaison restera le plus magnifique éloge qu’on puisse faire du saint prélat que nous pleurons. C’était après cette cérémonie publique où il avait exprimé si vivement au Pape, dans la langue italienne de ses jeunes années, les sentiments de la Ilelgique chrétienne; il eut alors le bonheur de voir une dernière fois le glorieux martyr du Vatican :
— Ce n’est pas une bénédiction que je viens
solliciter de vous, Saint-Père, lui dit-il, c’est une absolution. Le pardon est la seule chose qui puisse convenir à l’Évêque qui dirige le vaste diocèse de Liège depuis un grand nombre d’années.
-Est- ce que l’Évêque de Liège ne fait pas tout ce qu’il peut? demanda souriant le bon Saint-Père.
— Oui, mais...
— Eh bien! le Pape fait de même. »
— « Paroles consolantes, ajoutait l’Évêque en racontant cette dernière entrevue ; paroles encourageantes, qui nous confirment dans l’espoir que, avec la grâce de Dieu, nous ne faillirons jamais à notre devise : « Sancta Legia ecclesiœ romance filia. »
Léon XIII ne portait pas moins d’estime que Pie IX à Mgr de Montpellier, dans lequel il retrouvait le condisciple chéri de ses jeunes années ; l’ami qui, dans notre Belgique même, avait guidé les premiers pas du jeune Nonce, alors encore ignorant de ses destinées; le prêtre dont il connaissait depuis un demi-siècle l’âme brûlante de dévouement; le Pontife qu’il aimait à revoir fraternellement chaque fois qu’un pèlerinage nouveau menait Monseigneur en Italie, et avec lequel il partageait encore au temps du Concile, l’hospitalité du Collège belge.
Respecté, vénéré, chéri de la sorte, l’Évêque faisait rejaillir sur son diocèse la considération
singulière dont tous, dans l’Église, se plaisaient à l’honorer : bien des œuvres de salut nous ont été empruntées, parce qu’elles avaient germé dans le sol confié à un pasteur de ce renom, et maints pays qui le connaissaient à peine, ont largement profité des fruits de son labeur apostolique.
Ainsi que nous l’avons rappelé déjà, une montagne, aux portes de Liège, représente à elle seule l’œuvre de Mgr de Montpellier : c’est la montagne sainte, la montagne historique de Cornillon.
Dans le cours de son épiscopat, le vénéré pontife a joui de la consolation d’asseoir aux pieds de ce mont l’institution d’où les Sœurs de l’Espérance vont porter assistance à tous les malades de la ville; de restaurer sur son versant le Carmel, aux lieux mêmes où pria sainte Julienne; de couronner son sommet du vaste hospice ouvert à trois cents vieillards par les Petites Sœurs. Et naguère, de ce coteau émigrait la colonie des religieux auxquels il a confié la garde de la basilique érigée plus haut encore, au sommet de Chêvremont, comme il avait confié à d’autres saints religieux celle du sanctuaire de Notre Dame de la Sarthe.
Ainsi,’ sous l’impulsion de l’Évêque, l’Espérance, la Foi, la Charité n’ont cessé d’entraîner le peuple fidèle dans l’ascension de leurs conquêtes; ainsi l’humanité et ses misères ont été
mieux aimées et plus soulagées, parce que Dieu, son Église et ses droits étaient mieux connus, plus révérés, placés toujours plus haut. Ainsi, des œuvres établies par Mgr de Montpellier, d’autres ont surgi, essaiment à leur tour, qui conserveront, étendront à travers les âges le bien qu’il a aidé ou poussé à faire, le bien qu’il a fait, et qui toujours ajouteront, c’est notre ferme espoir, à la récompense qu’il est allé recevoir dans l’éternité.