FUNÉRAILLES
de Monseigneur de MONTPELLIER.
(Extrait de la Gazette de Liège.)
Les funérailles de S. G. Mgr l’Évêque de Liège ont été telles que nous l’avions prévu ; une solennelle et magnifique manifestation de la reconnaissance liégeoise et de la foi populaire : quoi qu’en puisse dire l’impiété, un peuple qui décerne à son évêque pareil triomphe funèbre est un peuple resté profondément chrétien.
Le temps cependant était aussi mauvais que possible; de la nuit jusqu’à la fin de la cérémonie, la pluie n’a pas cessé de tomber. Il n’y a pas à douter d’autre part que le Conseil communal, en faisant annoncer son abstention avec bruit, espérait arrêter l’élan respectueux et sympathique de la population ; les intempéries de la saison et celles de l’autorité locale, n’ont donné que plus de signification à l’éclat de la cérémonie.
Dès le matin, la foule allait croissant dans nos rues; les trains arrivant en retard, à cause de l’affluence des voyageurs — on en avait pris 502 à la ‘seule station de Yerviers, — déversaient dans la ville d’innombrables députations de toutes les parties du diocèse; tout ce monde se dirigeait surtout vers la cathédrale et l’évêché.
Rendons tout d’abord hommage à l’attitude de l’armée : elle ne s’est point contentée d’apporter aux funérailles le concours des troupes de toutes armes placées sous le commandement supérieur du général-commandant De Maeter, et pour , l’infanterie sous celui du colonel Weilmans ; bon nombre d’officiers supérieurs se sont présentés à l’évêché pour rendre les derniers devoirs à un prélat dont les sympathies pour l’armée ont toujours été très grandes et qui n’a jamais entretenu avec ses chefs que les meilleures relations. Durant les offices mêmes, l’attitude parfaite de convenance de messieurs les officiers a été des plus remarquée, et nous sommes d’autant plus heureux de leur rendre cette justice, que souvent nous jugeons autrement qu’eux des choses militaires.
Un peloton de gendarmes à cheval, un bataillon du 9e de ligne avec musique, clairons et drapeau, réuni à un bataillon du 11e fort de cent hommes, précédaient le cortège et formaient la haie ; un escadron de chasseurs à cheval et deux batteries d’artilleurs à pieds, fermaient la marche, tous en grande tenue et parfaits d’attitude.
Il était dix heures et demie quand les foules massées dans les corridors, les salles, l’église du Séminaire et les nombreux salons de Tévêché se sont ébranlées pour le départ, sous la direction d’infatigables et nombreux commissaires, fournis par nos cercles catholiques.
La croix ouvrait la marche, escortée par un groupe de membres ouvriers et de membres actifs de ces patronages, qui tous sont nés et se sont étendus dans les principales localités du diocèse, sous l'épiscopat du regretté défunt; ils étaient suivis des délégations de ces communautés charitables, écloses également sur notre sol, sous ce pontificat : sœurs de la Providence, sœurs de saint Vincent de Paul, Petites sœurs des pauvres, avec une escouade de leurs vieillards.
L’armée des hommes de (la Sainte - Famille précédait celle des confréries paroissiales de Liège, rangées chacune sous quelque bannière de leur église. Les cercles catholiques venaient ensuite, et plus d’un millier de chrétiens, fiers de leur foi, bourgeois ou grands propriétaires revenus de leur villégiature, composaient le • contingent de ces cercles, dont aucun non plus n’existait avant l’avènement de Mgr de Montpellier au trône pontifical.
Les conférences de Saint Vincent de Paul sont de fondation plus ancienne, mais le chiffre de leurs associés marquait éloquemment à qui l’eût ignoré, que pendant ce dernier quart de siècle olles ont décuplé le nombre de leurs membres et celui de leurs bienfaits.
Elles étaient suivies des Comités pontificaux, des Conseils de fabrique, des Députations des Œuvres et des Associations catholiques du dio-
cèse et nous renonçons à dire combien d'institutions de charité, d’instruction, de piété de toutes les localités, non-seulement des deux provinces de Liège et du Limbourg, mais du pays entier, composaient ce groupe immense.
Un second corps d'harmonie, exécutant comme celui de l’armée, des airs funèbres, séparait la partie laïque du cortège delà partie plus spécialement religieuse. Les élèves du Séminaire avaient interrompu leurs vacances pour faire une dernière fois escorte à leur Évêque : tous les ordres, toutes les congrégations régulières avaient envoyé de nombreuses délégations; trères des écoles chrétiennes, franciscains, dominicains, carmes, jésuites, rédemptoristes.
Quant au clergé paroissial, porter à un demimillier le nombre des curés et vicaires en surplis, sera certainement rester en deçà de la vérité; il n’était pas un canton, si éloigné soit-il, au fond de la Campine, ou à l’extrémité des Ardennes, qui ne fut représenté par quelques dévoués vicaires ou quelques vénérables pasteurs en cheveux blancs.
A la procession des curés et vicaires succédait celle des doyens, puis celle du Chapitre de la Cathédrale, complet comme jamais.
Derrière eux, s’avançait Mgr Doutreloux ; bien qu’accablé par le poids des soucis et des émotions de ces jours derniers, il n’avait voulu laisser à nul autre le soin de célébrer le saint-
sacrifice pour son vénéré prédécesseur, et il avait tenu à ce que son premier office d’évêque de Liège fût l’offrande de l’auguste victime pour l’âme si chère et si sainte de son Père dans le sacerdoce et l’épiscopat.
Il précédait le cercueil recouvert d’une immense couronne de verdure et de pensées, porté à bras, non sans peine, par des mains robustes, soutenu par celles d’un clergé nombreux et suivi à distance par la voiture de Son Em. le cardinal Decliamps, Archevêque de Malines et Primat de Belgique.
Trois autres évêques accompagnaient le cercueil : Mgr Gravez, Évêque de Namur; Mgr de Battice, Évêque de Pella, coadjuteur de Mgr l’Évêque de Gand; Mgr Moreno, Évêque missionnaire de l’Ordre des Carmes, exilé de son diocèse de Basse-Californie, et qui, de passage à Chèvremont, avait aimé de prendre part à ces funérailles pour y marquer par sa présence et la reconnaissance de son ordre pour le fondateur de la maison de Chèvremont, et le deuil causé, même en dehors de la Belgique, par la perte du généreux et grand Évêque de Liège.
Mgr Namèche, recteur magnifique de l’Université catholique, qui s’était rendu à Liège accompagné d’une nombreuse députation de professeurs, Mgr Beelen, Mgr Roelants, etc.; les abbés mitrés d’Averbode et de Bornheim séparaient les prélats de la famille de l’auguste défunt.
Le deuil était conduit par M. Alphonse de Montpellier, frère de Mgr l'Évêque, Charles de Montpellier, son neveu et légataire universel, MM. de Montpellier d’Annevoie, les barons Del Marmol et de Woelmont, et une parenté nombreuse, dont la plupart des membres appartiennent, comme on sait, à l’aristocratie la plus distinguée du pays de Namur.
M. le général comte Ignace Van der Straeten, en grand costume d’aide-de-camp du Roi, qu’il avait mission de représenter, avait pris place aussitôt après la famille. Derrière lui se pressait une foule d’autorités civiles, militaires et académiques; MM. les sénateurs comte de Limburg- Stirum, Van Willegen, les barons de Woelmont et de Selys-Longchamps ; MM. les représentants Thibaut, ancien président de la Chambre, Thonissen, de Borchgrave, de Pitteurs, de Zerezo, des officiers supérieurs de tous grades et de toutes armes, des magistrats de la Cour d’appel, M. l’administrateur-inspecteur de l’Université de Liège, les conseillers provinciaux catholiques de Liège, la plupart des membres de la Députation et du Conseil provincial du Limbourg. Il faut renoncer à citer les noms, parce que la liste ne finirait pas, et resterait bon gré mal gré incomplète.
Grâce à cette affluence de tout ce que nous comptons de plus respectable et de plus dévoué, grâce aux quelques absences voulues et annon-
cées par l’édilité locale, le cortège avait tout entier l’aspect le plus imposant et le plus grave; il était d’un bout à l’autre la manifestation solennelle de tous les hommes de cœur, de convenance ou de foi, en l’honneur d’un saint pontife et d’un grand citoyen.
A l’approche de la croix, et au bruit des prières récitées de groupe en groupe, le recueillement s’emparait de la foule, le respect faisait se découvrir tous les fronts. La tête du cortège qui se déroulait dans la vaste courbe formée par la rue Rouveroy, la rue St-Jacques et le quai Cockerill avait déjà passé devant le pont de la Boverie, quand les salves militaires annoncèrent à la ville entière le moment où les restes mortels du prélat sortaient de l'évêché'.
Impossible dès lors d’évaluer le nombre des milliers d’hommes qui avaient pris rang dans l’escorte funèbre; impossible aussi de fixer celui des assistants massés sur tout le parcours, dans l’attitude la plus sympathique et la plus respectueuse : Liège entière, peut-on dire, était debout pour adresser un dernier hommage à son Pontife.
La plupart des maisons sises dans les rues où devait passer la procession funéraire avaient arboré en berne quelque drapeau, orné de crêpes; les magasins s’étaient fermés sur le passage du cortège; un seul peut-être, un seul faisait exception dans la grande rue de la Cathédrale.
Nous ne savons si quelqu’un a jamais cru sérieusement parmi nous, qu’on pourrait à force de tracasseries mesquines ou d’injustices grandioses abattre, au pays liégeois, l’influence du principe religieux. L’impie qui se serait bercé de cette illusion, l’aurait assurément perdue hier à l'aspect do cette cérémonie : jamais démonstration n’a mieux montré parmi nous, en pleine vitalité, l’union de la foi, union de toutes les classes de la population : bourgeoisie, aristocratie, industrie, finance, professions libérales, union de l’armée du sacerdoce à l’armée des fidèles, union d’un peuple entier dans la fidélité publique à son évêque, et dans la profession des croyances et des espérancesqu’il lui a enseignées et laissées.
On sait que la Cathédrale de Liège avait été complètement évacuée avant l’arrivée du cortège et que la police avait prêté son concours le plus actif à l’exécution de toutes les mesures arrêtées en vue du maintien de l’ordre; quand le cortège fut entré à l’église, refoulant, massant bataillons de prêtres et bataillons de laïques dans les chapelles les plus écartées, le seul fond de la basilique put rester accessible aux fidèles.
Des troupes avaient cependant pris position à l’extérieur du temple; leurs commandants seuls étaient venus occuper les places qui leur avaient été réservées et où se trouvaient entre autres,. M. le comte Vander Straeten, grand maréchal
du palais, (rêre de l’envoyé du Roi, plusieurs hauts officiers, MM. Libert, membre de la Députation permanente et Angenot, greffier provincial, que M. de Luesemans, gouverneur de Liège, retenu à Ostende par une indisposition d’un membre de sa famille, avait priés de le remplacer. De leur côté les élèves du Séminaire s’étaient mêlés, sur le jubé, à la chapelle de la Cathédrale.
La messe fut célébrée en plain-chant, et la solennité grave de ces accents s’harmonisait bien avec la décoration simple et majestueuse de l’église, avec l’ornementation de l’autel en deuil, où six cierges seulement éclairaient le Saint- Sacrifice célébré par Mgr Doutreloux.
L’Èvêque officiait avec Mgr Warblings pour prêtre assistant, et MM. les chanoines Heuschen et Mommen pour diacre et sous-diacre; Son Em. le Cardinal archevêque en grand costume rouge, et NN. SS. les Évêques assistaient à la sainte messe des trônes et sièges qui leur avaient été préparés, et tous, pontifes, prêtres et fidèles confondirent bientôt leurs prières pour l’âme sainte du Prélat dont il ne restait plus sous leurs yeux que les dépouilles recouvertes, au cercueil, des insignes de l’épiscopat.
La messe terminée, Mgr Cartuyvels, vice-recteur de l’Université, parut dans la chaire sacrée; les prélats, la famille et les représentants du Roi vinrent prendre place pour l’entendre, en avant du catafalque.
C’est de la devise même de Mgr de Montpellier •que l’orateur a tiré son texte : Omnibus omnia factus sum, ut omnes salvos faciam. «Je me suis fait tout à tous pour donner à tous le salut ! *» Et après un exorde touchant, emprunté au souvenir de son affection et de„sa perte personnelles, et aux impressions laissées par l’agonie de l’Èvêque, l’orateur débute par montrer •que les fonctions de l’épiscopat sont la réalisation de son texte. Tout à tous, pour nous sauver fous. Il expose, en termes magnifiques, l’importance essentielle de l’épiscopat dans l’économie du plan divin : c’est la plénitude du sacerdoce, le fondement essentiel de la hiérarchie, l’origine plénière de toutes les églises ; la continuation de l’apostolat des Pierre, des Paul et des Jean, et nulle part, plus que dans le pays liégeois, les bienfaits de la civilisation ne sont arrivés aux chrétiens autrement que par les évêques : les ■évêques ont été le centre et le principe de tous les développements qu’ont pris chez nous la sainteté, le savoir, les lettres, les arts et ces libertés politiques dont nos ancêtres étaient si fiers.
Tour à tour, l’orateur évoque les figures des plus illustres prédécesseurs du défunt, de saint Monulphe à saint Lambert, de saint Hubert à ses derniers successeurs, pour arriver à conclure, au terme de cette splendide revue de nos gloires sacrées, qu’il serait plus malaisé d’arra*
cher des souvenirs de l’histoire de Liège, les traces constantes de nos évêques que de déraciner les rochers sur lesquels sont bâties leurs cathédrales.
Dépouillé des titres temporels de ses prédécesseurs, Mgr do Montpellier n’en a pas moins dignement porté la charge redoutable de ces traditions de foi active, de grandeur et de dévouement. Et de là le deuil dont son trépas est suivi.
Ce deuil est profond, non pas tant à cause des qualités personnelles, de la bonté paternelle, de la générosité, du cœur aimant de celui que nous avons perdu : mais surtout parce que celui-là était un Évêque.
Mgr Cartuyvels narre alors comment Dieu l’avait préparé à cette formidable mission, sa naissance dans une vieille famille chrétienne, son éducation première dans ce presbytère de Boneffe, non loin duquel se relève aujourd’hui le monastère des fils de saint Benoit; les soins particuliers dont l’entoura une parente , une tante de grande vertu; les années ensuite de ce collège d’Alost, où il se lia d’amitié avec ceux qui devaient être plus tard l’Évêque défunt de Bruges, Mgr Malou; l’Évêque de Gand, Mgr Bracq ; Mgr Schepers, le fondateur des frères de la Miséricorde, et un de ces Dechamps, dont le nom était appelé à personnifier le talent et le génie dans les conseils de la nation et dans les conseils de l’Église.
Le collège d’Alost fermé, celui des Jésuites do saint Acheul termine l’éducation de l’héritier des Montpellier; il se rend à Rome alors inconscient de ses destinées; il y embrasse la carriôro ecclésiastique ; bientôt même, il quitte l’académie où se préparent les futurs diplomates et les dignitaires de l’Église pour celle dont sortent les apôtres, et où se retrouvent sur les mêmes bancs quatre amis également appelés à ceindre un jour la mitre, Mgr de Montpellier, Mgr Malou, Mgr Dreux-Brezé, Évêque de Moulins, et le défunt Évêque de Soissons. L’existence la plus apostolique est celle qu’il embrasse; apostolat des prisons et des bagnes ; apostolat du confessionnal, apostolat des missions, qu'à son retour de Rome il vient seize ans durant exercer au pays de Namur. Avec quel succès, un trait suffit à l’indiquer : il quittait Fleurus, qu'il avait évangélisé quelques jours; la population tout entière se mit à le suivre pour l’entendre encore, et comme il ne trouvait dans la campagne nulle éminence d’où il pût adresser à ces bonnes gens une dernière exhortation au bien, force lui fut, pour leur faire ses adieux, de transformer en chaire, en plein air, un des chars sur lesquels on emportait le produit des mines du pays!
Après des journées de prédication, il lui arrivait fréquemment alors de passer la nuit au confessionnal, et cependant, ce n’était point assez pour son zèle : à la sainte passion des missions.
il joignit celle de l’instruction, fonda la première école primaire catholique de Namur, la première école normale du pays, et contribua plus que personne, en qualité d’inspecteur diocésain, à conquérir aux deux provinces du diocèse de Namur, le rang d’honneur qu’elles ont gardé pour l’instruction primaire.
Aussi quand le Ciel réclama l’âme de ce grand Évêque Mgr Van Bommel, nul ne fut jugé plus digne de le remplacer que le chanoine de Montpellier.
L’orateur sacré trace le portrait du caractère de l’Évêque, admirable mélange d’énergie, de dévouement et de bonté familière. Il rappelle ensuite les grands devoirs qu’impose la charge épiscopale.
Le premier de ces devoirs, c’est la sollicitude de son clergé, et quel pasteur veilla plus soigneusement à faire régner dans son séminaire la sainteté des mœurs chrétiennes, la pureté de la doctrine, les inspirations de la plus généreuse abnégation? Parmi ses petits séminaires, il avait \ trouvé celui de Saint-Trond, magnifiquement organisé; il acheva d’en faire un établissement sans rival et dont le renom s’étend à la chrétienté tout entière : il agrandit celui de Saint- Roch et en fit cette maison bénie d’où sortent des évêques; il ouvrit celui de Saint-Quirin tout à la fois aux futurs lévites du sanctuaire et aux futurs praticiens des professions libérales. Quel
prêtre ne se souvient de son zèle pour les retraites ecclésiastiques, retraites annuelles, retraites mensuelles dans lesquelles il épanchait son âme, communiquait à tous son ardeur, et au sortir desquelles ses prêtres se disaient comme les disciples d’Emmaus après le départ du Sau- Teur : Comme nous sentions notre cœur s’enflammer pendant qu’il nous parlait!
L’orateur rapporte alors cette conversion que nous avons déjà narrée à nos lecteurs, de ce prêtre égaré que Mgr de Montpellier s’en fut ramener à Dieu, en allant à lui aux premiers jours de son épiscopat. Et que de traits de la sorte il y aurait à rappeler !
Le second devoir de l’évêque est celui de porter l’Évangile, suivant le cérémonial symbolique, dans lequel on en charge ses épaules au jour du sacre épiscopal. Ce devoir, qui l’a mieux rempli que Mgr de Montpellier, dans ces missions qu’il porta en apôtre sur tous les points de son diocèse, ou dans cette visits des paroisses, charge accablante, capable d’occuper dans des pays comme les nôtres, la vie entière d’un évêque? Car il ne faut pas s’imaginer que cette vie peut se consumer dans le seul travail de la direction des âmes. Cette visite des paroisses oblige l’évêque à se rendre un compte minutieux de la situation de chacune des églises de son diocèse, d’en examiner de près l’administration, d’y distribuer les sacrements, d’y faire le catéchisme
aux enfants, l’instruction aux parents, de parler à la foule au temple, puis au cimetière. Cette visite coïncide souvent avec la cérémonie fatigante de la confirmation ou celle de la consécration d’une église, acte solennel auquel l’evêque doit se préparer par le jeûne, et dévouer une matinée laborieuse ; Mgr de Montpellier a consacré près d’une centaine de ces églises; on l’a vu accomplir en un jour jusqu'à deux de ces visites; et combien de fois sa générosité n’a-t-elle pas eu à se donner cours en ces circonstances!
Si des cent soixante-dix églises érigées sous son pontificat, il n’en est pas une peut-être qu'il n'ait aidé à édifier, à quelle œuvre de bienfaisance chrétienne ou d’instruction catholique a-t-il pu demeurer étranger : beaucoup sont sorties de son cœur, toutes se sont inspirées de lui, toutes ont prospéré grâce à ses générosités.
N’était-ce point encore pour évangéliser ses peuples qu’il les entraînait dans ces pèlerinages sur tous les sommets visités par les miracles de la Vierge, vers tous les sanctuaires célèbres par les restes de n;s saints patrons, comme dans cette basilique de SainfHubert, où vingt cinq mille fidèles acclamèrent à la fois le pasteur de Liège et le pasteur de Namur, dignes héritiers tous deux du grand Apôtre?
L’Évangile enfin, no l’a-t-il pas fidèlement et vaillamment gardé dans cette défense de la
vérité religieuse qui a rempli sa vie? Ce serment que l’évêque prête à son sacre de dire la vérité, ne l’a-t-il pas bien tenu dans tant de mandements et d’écrits voués à l’exposition de quelques points de foi ; dans cette défense des droits de Dieu destinée à revendiquer les droits de l'Église et des fidèles en matière de temporel du culte; dons toutes ces protestations contre les atteintes portées à la discipline, aux traditions, aux prescriptions de l’Église, en ce qui concerne le cimetière, l’armée ou l’école?
Ceux mômes qui n’avaient cessé de combattre le grand Évôque vivant, n’ont pu se retenir de lui rendre mort la justice de reconnaître l’absolue sincérité — et ce mot est son plus bel éloge — avec laquelle il a rempli les devoirs de sa mission; — et la justice de reconnaître aussi qu’il suffisait de rapprocher pour sentir combien d’affection se mêlait môme à ses réprimandes.
Un troisième devoir de l’évêque est la fidélité à l’Église, mère et maîtresse de Rome : quel pontife lui fut plus fidèle que le nôtre, et qui mérita mieux de donner le témoignage séculaire de son église dans le saint Concile qui proclama dans leurs plénitudes les prérogatives du Saint-Père? Cinq pèlerinages au tombeau des apôtres, l’introduction du Denier de saint Pierre dans le diocèse de Liège, le concours donné au recrutement de l’armée héroïque qui apporta le tribut du sang à la cause des droits du saint Siège;
tant d’écrits vengeurs de ces droits sacrés, l’élite des lévites liégeois envoyés chaque année à Rome pour y puiser la science de Dieu à la source la plus pure, et assurer ainsi l’avenir de la foi parmi nous, tout cela n’atteste-t il pas le dévouement sans égal porté par Mgr de Montpellier à la Chaire de Pierre?
Tout cela nejustifie-t-il pas la confiance unique que les Souverains- Pontifes avaient placée dans Mgr de Montpellier, et le témoignage que vint lui rendre le représentant du Saint-Père, quand il saisit l’occasion solennelle des fêtes du XXV® anniversaire du sacre de l’Évêque et de la remise du splendide cadeau de Pie IX, pour affirmer, au nom du Saint-Père, que le vénérable chef du diocèse do Liège avait bien mérité de l'Église et des âmes ?
Tout cela n’explique-t-il pas merveilleusement l’union qui, malgré tous les efforts de l’impiété, n’a cessé de se fortifier au diocèse de Liège entre l’Évéque et le clergé? Tel est l’ordre providentiel en effet : l'attachement de l’évêque au Pape entraine celui du clergé à l’évêque; et plus le clergé se serre étroitement autour de son chef, plus aussi le peuple suit fidèlement ses prêtres.
Mgr Cartuyvels montre alors le fruit de cette union dans les œuvres de l’Évêque : édification des âmes, édification d’asiles pour toutes les misères du corps, pour tous les besoins de l’intelligence, congrégations pieuses, patronages.
sociétés ouvrières, hospices, hôpitaux, établissements d’instruction, églises nouvelles érigées de toutes parts, culte rétabli dans tous les lieux chers à la piété des fidèles, la Sarthe, Chèvremont, et cette montagne de Cornillon, gloire de l’église liégeoise, d’où la Fête-Dieu descendit dans le monde chrétien.
Il faut finir, cependant, et l’orateur sacré raconte en termes émouvants les derniers jours de l’Évêque, la grandeur héroïque de sa communion solennelle, ses adieux au triple sacerdoce du clergé, des communautés religieuses et des œuvres catholiques. Puis se tournant vers le successeur du défunt, il lui applique avec un à-propos attendrissant les paroles adressées par saint Paul à l’église qu’il avait fondée et qu’il n’avait su quitter qu’en lui léguant pour la régir, Timothée, le disciple le plus cher à son cœur d’apôtre.
Timothée saura garder le dépôt sacré dont le soin paternel lui est ainsi commis; il saura porter le poids de tout ce dévouement, entretenir l’ardeur de toute cette charité, qu’il recueille dans l’héritage sacré. Et pour nous, si à toutes nos douleurs se joint celle d’entendre refuser à notre père les six pieds de terre qu’il sollicitait dans la cité à laquelle il s’est dévoué trente ans; s’il faut nous résigner à voir sa cendre, à peine refroidie, s’exiler pour trouver une tombe aux lieux de son berceau, nos cœurs du moins lui
réserveront un asile sacré à l’abri des outrages, nos cœurs garderont son souvenir immortel en attendant qu’un jour, en suivant ses leçons, en pratiquant ses exemples, nous puissions mériter d’être réunis à lui, dans la gloire où sans doute il est entré.
Telles sont les grandes lignes du monument élevé par l’orateur à la mémoire du Pontife; mais il faudrait avoir écouté Mgr Cartuyvels, suivi tous ses élans, frémi de toutes ses émotions pour comprendre l’effet de cette parole entraînante, et la joie intime de tous les cœurs d’entendre exprimer avec cette magnificence et cette ardeur les sentiments dont ils débordaient.
Cinq absoutes ont suivi l’oraison funèbre : la première a été donnée par Mgr l’Èvôque de Namur, la seconde par Mgr l’Évêque de Liège, la troisième par Mgr do Battice, la quatrième par Mgr Moreno, la dernière par Son Em. le Cardinal -archevêque; et cinq fois le chœur des prêtres, répondant aux supplications des Évêques, tandis que les prélats payaient une dernière fois aux restes de leur vénérable frère le tribut de l’eau consacrée et de l’encens, a fait monter vers le Ciel une prière immense, cri de l’affection et de la reconnaissance pour l’âme du grand et •saint Pasteur.
Il était plus de deux heures quand s’est terminée la cérémonie; les troupes postées sur la place et qui avaient salué de décharges d’artil-
lerie l’entrée du corps à la cathédrale, ont repris le chemin de leur garnison, et la foule s’est dispersée sous l’émotion profonde laissée dans toutes les âmes par ces funérailles, dignes d’une grande ville, d’un grand évêque, et telles que la vraie foi seule peut en solenniser.
Inhumation à Vedrin des restes du vénéré Prélat. .
Extraits
de la Gazette de Liège et du Bien public.
Monseigneur de Montpellier s’exprimait ainsi dans son testament, sur le lieu de sa sépulture : « Par affection pour mes chères ouailles, par » respect pour le caractère sacré dont je suis « revêtu, non moins que pour me conformer à un » usage établi depuis un temps immémorial, je » demande que mon corps soit inhumé dans mon « église cathédrale et réuni à ce que l’on a pu » recueillir et conserver des cendres de mes an- » ciens prédécesseurs, près des restes sacrés de •> ceux d’entre eux que leur éminente sainteté a » fait placer sur nos autels. Si l’autorité civile » s’opposait, ce que je ne puis croire, à la réali- » sation de ce vœu si légitime, je prie mes chers » parents de faire transporter à Vedrin ma dé- » pouille mortelle et de la déposer dans notre » sépulture de famille. »
Cette intention du vénérable Prélat, exprimée d’une manière si touchante, est la seule qui n’ait pu recevoir son exécution. A la communication faite du désir de Sa Grandeur â l’autorité communale, celle-ci répondit par un refus catégorique...
Les restes mortels de Monseigneur avaient été déposés dans un cercueil de chêne, entouré d’un second cercueil de plomb, recouvert lui même par un troisième cercueil de chêne, garni de velours noir fixé par des clous d’argent.
Sur ce cercueil on lisait l’inscription suivante :
In hoc sarcophago conditum est corpus