REVERENDISSIMI DOMINI ET IN CHRISTO PATRIS
Theodori Alexii Josepiii de Montpellier Episcopi Leodiensis LXXXV Qui sacratus Leodii VII Novembres MDCCCLII
Ibidem pie obiit XXIV Augusti Anno MDCCCLXXIX.
Les dépouilles mortelles de Mgr de Montpellier ont quitté Liège vendredi : à une heure et demie, une dernière absoute a été donnée à Saint-Paul par Monseigneur l’Évêque, entouré du Chapitre et d’une partie du clergé de la ville, et en présence d’innombrables assistants.
Le cercueil a été déposé alors dans le corbillard qui devait le conduire aux Guillemins, où le clergé seul l’a suivi, dans une douzaine de voi-
tures, traversant partout une foule aussi respectueuse qu’indignée de voir l’arbitraire communal exiler ainsi le cercueil d’un évêque.
C’est par le train de trois heures vingt-cinq minutes que les restes mortels du saint Prélat sont partis pour Vedrin.
Le corps de Mgr de Montpellier est arrivé à Namur à cinq heures et demie. M. le vicairegénéral Delogne, représentant Monseigneur l’Évêque, M. le doyen du Chapitre, plusieurs chanoines de la cathédrale, des prêtres et des religieux de la ville, et un grand nombre de fidèles attendaient à la station. Quand le cercueil a été déposé dans le corbillard, on a récité un De profundis , puis le cortège s’est formé, les voitures de la famille du regretté défunt en tête, et l’on s’est dirigé vers Vedrin, où l’inhumation a eu lieu.
Un service solennel, célébré par S. G. Monseigneur l’Évêque de Namur, l’a précédée.
Le nouvel Évêque de Liège, Mgr Doutreloux, accompagné de plusieurs membres de son chapitre; Mgr Dumont, évêque fie Tournai, accompagné de M. le chanoine Lafontaine, et Mgr Cartuyvels, vice recteur de l’Université de Louvain, assistaient à la cérémonie.
Des prêtres en grand nombre, venus de toutes les parties du diocèse de Namur et du diocèse de Liège, remplissaient le chœur de l’église et la partie du transept qui se trouve devant les petits
autels. On remarquait aussi des religieux et des religieuses, des PP. Jésuites, des Récollets, des Bénédictins de Maredsous, des Frères des écoles chrétiennes , une nombreuse députation des Sœurs de Notre-Dame, etc.
Parmi les laïcs on distinguait au premier rang M. de Luesemans, gouverneur de la province de Liège; M. le comte de Beauffort, gouverneur de la province de Namur; nos deux sénateurs MM. le comte d’Aspremont-Lynden et le vicomte de Namur d’Elzée,- nos représentants MM. Moncheur, Wasseige et de Moreau; M. Alfred Simonis, ancien représentant de Verviers ; des membres de la Députation permanente du Conseil provincial de Namur; des conseillers provinciaux du canton d’Eghezée, des deux cantons de Namur, du canton d’Andenne, du canton de Ciney, du canton de Fosses ; des officiers de la garnison de Namur, etc. La plupart des grandes familles de la province y étaient représentées, et l’on y voyait aussi des membres de plusieurs grandes familles de la province de Liège.
Des fidèles de tous les villages voisins étaient accourus pour rendre, en compagnie des fidèles de Vedrin, un dernier hommage à Mgr de Montpellier qu’ils aimaient et vénéraient depuis longtemps, et dont ils sont fiers d’avoir le corps parmi eux.
Et la foule, respectueuse, recueillie, priant pour le prélat défunt, ou plutôt sollicitant ses
bénédictions, voulut suivre jusqu’au caveau le grand Évêque exilé de sa cathédrale.
Ainsi fut enterré, au milieu d’une foule immense de peuple, cet Évêque dont le long et glorieux épiscopat peut se résumer en ces deux mots qui étaient inscrits sur le pectoral d’Aaron : La Doctrine et la Vérité.
DISCOURS
prononcé à la salle des Promotions de l’Université catholique de Louvain, le 15 octobre 1879, jour de l’ouverture des cours académiques, après la messe du Saint-Esprit, par Mgr NA- MÈCHE, Recteur Magnifique de l’Université.
Messieurs les Professeurs, '
Messieurs les Étudiants,
Voilà donc la grande famille universitaire réunie après une absence de quelques mois, et se préparant à reprendre ses travaux accoutumés. Les vacances sont nécessaires, elles ont leurs douceurs sans doute; mais le travail en famille et en commun n’est pas dépourvu des siennes. Pour nous, chrétiens, ce travail, qui est la condition providentielle de la vie humaine, a une double face, deux caractères divers sans être contradictoires. C’est une peine, une expiation, in sudore vultus tui munducabis panera tuum. A ce titre, il faut savoir l’accepter et en supporter les rigueurs, car personne n’est excepté de la loi commune ; mais si c’est une peine, c’est aussi un moyen de réhabilitation Toutefois, le travail n’est pas une peine seulement. Avant d’ôtre un châtiment, le travail fut pour l’homme une loi, une condition de son bonheur, de sa dignité, de son existence, un noble et nécessaire
emploi de ses facultés et de ses forces. Dans le séjour fortuné de l’antique Éden, l’homme innocent dut travailler, et travailler la terre, Dominus posuit eum in paradiso voluptatis ut operaretur et custodiret ilium. Messieurs, il en est encore ainsi des forces de notre corps et des facultés de notre âme, nous ne les gardons qu’en les exerçant.
Au moment donc de reprendre ce travail de l’enseignement et de l’étude, qui est le nôtre, je viens, selon l’usage, vous entretenir pendant quelques moments et de l’année académique qui finit aujourd’hui et de celle qui va commencer. Les institutions comme les individus ont toujours à apprendre, et rien, en général, n’est plus utile à celui qui poursuit un but élevé et difficile que de s’arrêter de temps à autre pour s’assurer qu’il est bien dans le droit chemin, pour constater les progrès qu’il y a faits ou les déviations qui l’en ont éloigné, et pour s’aider ainsi des efforts accomplis et de l’expérience acquise afin de poursuivre sa course d’un pas plus ferme et plus courageux.
L’année 1878- 1870 a été, j’ai hâte de le dire, et de le dire avec bonheur et reconnaissance, une année marquée par des bienfaits et une protection toute spéciale de la divine Providence. Et, d’abord, jamais le nombre de nos étudiants ne s’était élevé à un chiffre aussi considérable; nous avons compté treize-cent quarante inscrip-
tions. Mais ce n’est là qu’une prospérité matérielle, et il arrive quelquefois, au témoignage de nos saints livres , que l’accroissement du nombre n’apporte point un accroissement de joie, multiplicasti gentem , uon magnificasti lœtitiam. Dieu soit loué! il n’en est pas ainsi pour l’Université catholique de Louvain. C’est un devoir, et un devoir bien doux pour le recteur de proclamer hautement que jamais la jeunesse académique ne s’est distinguée à un plus haut point et par l’attachement aux saines doctrines, et par la piété, et par l’assiduité et les succès dans le travail, et par un dévouement cordial à toutes les oeuvres de charité et de zèle chrétien. Jamais, non jamais, nous n’avons éprouvé d’aussi puissantes consolations, nous n’avons nourri d’aussi vives, d’aussi fermes espérances. La Belgique catholique peut être fiôre de ses enfants. En ces temps de lutte et d’épreuve, ils savent le sort qui les attend, et quand le moment sera venu, ils ne se laisseront pas désirer à leur poste de combat. Soldats du droit et de la vérité, ils iront rejoindre leurs frères dans l’arène, sans haine pour les personnes, pleins, au contraire, d’une tendre et active compassion pour les faibles, pour les pauvres, pour les opprimés, mais bien décidés à faire une guerre sans . trêve et sans merci aux mortels ennemis de notre pauvre société contemporaine, à la fausse science, à l’incroyance arrogante et ignare, à
l’empoisonnement moral des générations par la plume et par la parole, à l’ambition effrénée et sans conscience, aux basses cupidités, à l’avilissement des caractères, au cynismes des apostasies.
Avant d’entrer dans les détails de notre situation intérieure, je ne puis passer sous silence un incident pénible qui a marqué le commencement de nos vacances.
Vous savez, messieurs, toute la faveur dont jouissent nos pédagogies dans l’appréciation des familles honorables, qui confient leurs enfants à l’Université. Vous savez combien il nous était douloureux de ne pouvoir, faute de place, accueillir les vœux, les supplications qui nous venaient de toutes parts. Vous savez aussi que Nosseigneurs les Évêques, dont la sollicitude paiernelle est toujours éveillée sur les besoins de l’Université, se sont émus de cet état de choses, et, malgré nos embarras financiers, ont résolu la création d’une nouvelle pédagogie, où pourront être logés une centaine d’étudiants. Le nouvel édifice s’achève en ce moment, et ses formes gracieuses et imposantes dans leur simplicité, en rappelant les belles et monumentales constructions de nos grands âges de foi, contrastent singulièrement avec tant d’édifices lourds et prétentieux, que nous voyons surgir, de nos jours, A coup de millions, et au dam des contribuables, -On dirait — je hasarde cette observation en pas-
sant — qu’on a voulu les faire riches, ne pouvant les faire beaux. Je ne vous apprendrai rien, messieurs, en disant que cette nouvelle pédagogie nous a brouillés, bien malgré nous, avec l’administration de cette ville. On a prétendu que nous allions faire un tort considérable à la cité, que nous allions empêcher les habitants de louer leurs quartiers aux étudiants, et qu’ainsi nous nous mettions en opposition avec le contrat qui lie les deux administrations. Comme s’il ne suffisait pas de cette simple observation que tous nos collèges, y compris la nouvelle pédagogie, ne peuvent abriter qu’un peu plus de trois cents étudiants, et qu’un millier au moins ne peuvent s’établir ailleurs que chez les habitants. Ce qui dépasse infiniment — personne n’oserait le nier — toutes les espérances qu’à pu concevoir la bourgeoisie de Louvain à l’époque où la convention s’est conclue. Il n’est pas moins vrai que ces choses dites, répétées avec un grand sérieux, officiellement et officieusement, agrémentées de toute sorte de délamations et d’exagérations , ont fait une certaine impression sur le bon public et n’ont pas laissé, dit-on, d’aider au succès de quelques candidatures électorales.
Ce que vous ne savez pas aussi bien, ce sont les entraves que l’on a cherché â nous créer dans nos constructions, les retards qu’on a fait naître, les prétentions qu’on a élevées, les con-
ditions que l’on a voulu nous imposer. L’on a été jusqu’à réclamer de nous l’engagement par devant notaire de payer à la ville une rente annuelle, en compensation d’une prétendue usurpation de terrain, sans être à môme de produire l’ombre d’une preuve à l’appui de cette prétention. Violentée dans l’exercice de ses droits les plus légitimes, l’Université a posé à son tour des conditions d’une équité incontestable à l’emploi par la ville des locaux mis par celle-ci, en vertu d’un contrat onéreux des deux parts, à l’entière disposition de l’autorité académique. Vous savez le reste. Les pièces qui ont été publiées vous ont appris que, renonçant à l’interprétation loyale de la convention, l’on a eu recours à une subtilité juridique, et qu’on s'est fait ouvrir par arrêt de justice des portes qui ne pouvaient s’ouvrir devant l’équité et la logique. Je ne dirai rien de cet arrêt, messieurs, par respect pour la justice de mon pays. On me permettra seulement de remarquer qu’il est, dans le palais de Thémis, des endroits obscurs où il est périlleux de s’engager avec les seules lumières du bon sens et de la bonne foi. Je n’ai pas cru devoir commettre, une seconde fois, le bon droit de l’Université avec les finesses des avocats retors et les ressources procédurières de légistes dont l’effroyable fécondité n’a pas assez de trente volumes pour • élucider les principes de notre droit civil. Une chose me console, et je la crois incontestable.
C’est que si nous avons perdu notre cause devant le juge de céans, nous l’avons gagnée, à coup sûr, devant la conscience et la vieille loyauté du pays.
L’année qui finit est du petit nombre de celles qui ne nous ont laissé à regretter la perte d’aucun membre du Corps académique. Mais la fin en a été attristée par la mort d’un Prélat vénéré, en qui nous aimions et honorions l’un des bienfaiteurs les plus généreux de l’Université, et l’un de ses amis les plus dévoués et les plus attentifs. Vous n’avez pas oublié, messieurs, que nous devons, pour une grande part, à monseigneur de Montpellier notre nouvel institut anatomique, le plus beau peut-être, le mieux agencé qui existe en Europe. Quand nous nous débattions entre la nécessité qui s’imposait et l’insuffisance de nos ressources, ce grand Évêque, cet évêque au cœur d’or, vint au devant de nous avec une noblesse d’âme, une délicatesse de gentilhomme chrétien, qui ne sortiront jamais de ma mémoire; il mit à notre disposition, sans condition, sans stipulation d’aucune sorte, la somme respectable de quarante mille francs. Tout se passa dans un court et cordial entretien entre lui et le recteur; pas un mot ne fut , écrit. Récemment, quand nous recherchions les moyens de procurer à nos chers étudiants ce local, cette maison qu’ils désiraient, qui est la leur aujourd’hui, dont ils vont prendre possession demain, ce fut encore l’illustre Évêque
de Liège qui nous tendit la main, prodiguant les secours, les encouragements, avec une bonne grâce, une tendresse paternelle, qui en doublaient le prix. Les étudiants ne l’oublieront jamais. Et moi-môme, en acquittant la dette de la reconnaissance envers ce grand bienfaiteur, je sens mes entrailles profondément émues. Je compterai toujours parmi les meilleurs souvenirs de ma vie tant de marques d’affection et de confiance dont j’ai été l’objet de la part de ce bon et respectable Prélat.
Après ces détails sur l’année qui disparaît, j’ai à vous rendre compte, messieurs, des changements qui s’opèrent parmi nous au commencement de la nouvelle année académique.
Nosseigneurs les Évêques, dans leur réunion annuelle de la fin de juillet, ont promu au grade de professeur ordinaire M. Helleputte, de la Faculté des Sciences, et à celui de professeur extraordinaire, M. Massalski, de la môme Faculté, et M. Bruylants,de la Faculté de Médecine. A la même date, ils ont nommé professeur extraordinaire à la Faculté de Philosophie et Lettres, M. l’abbé Ferdinand Lefebvre, fils de notre cher et honoré collègue de la Faculté de Médecine, qui rend à l’Université, depuis tant d’années, des services si dévoués et si hautement appréciés. Notre jeune collègue enseignait avec distinction la philosophie proprement dite à l’institut St-Louis de Bruxelles; il continuera ici le
même enseignement pour les élèves de la Faculté des Sciences. M. le professeur Jacops avait cumulé jusqu’aujourd’hui cet enseignement avec celui dont il est chargé pour les élèves de la Faculté de Philosophie et Lettres. Ce double fardeau qu’il a porté plusieurs années avec un courage et un désintéressement des plus méritoires et dont lui seul peut-être était capable, ne pouvait peser indéfiniment sur ses épaules. Au moment où il en est déchargé, c’est un devoir pour moi de proclamer ici avec quel succès et quel dévouement il s’est acquitté de cette lourde tâche, et de lui exprimer toute la reconnaissance de l’Université. Aux nominations précédentes j’ai à ajouter celles de MM. Marchand et Vanderlaat, en qualité de professeurs agrégés de la Faculté des Sciences. M. Marchand qui a fait à Louvain d’excellentes études d’ingénieur et de docteur en sciences physiques et mathématiques, nous a rendu d’importants services, et comme répétiteur des cours de hautes mathématiques de M. le professeur Gilbert, et par les leçons données dans l’Institut préparatoire à 110s Écoles spéciales, institut dont la direction lui était confiée depuis un an. Tout en continuant à nous rendre les mêmes services, il professera, à l’École supérieure d’agriculture, le cours important du génie rural, pour lequel il est parfaitement préparé. M. Vanderlaat, après avoir terminé, lui aussi, avec le plus brillant
succès, ses cours d’ingénieur, a dirigé pendant quelques temps un établissement industriel à l’etranger ; il a ensuite consacré de serieux travaux à l’étude de l’organisation chrétienne du travail, et de cette question si débattue, si actuelle, des rapports entre le capital et le salaire, entre les maitres et les travailleurs. Sa position de famille l’a mis à même de s’occuper aussi et de très près des relations de notre commerce et de notre industrie avec l’étranger. M. Vanderlaat donnera, cette année, les cours de géographie industrielle et commerciale et de comptabilité agricole.
Permettez-moi, messieurs, après ces indications générales, de parcourir un peu à l’aventure, comme je l’ai fait l’an dernier, nos diverses Facultés, et de vous présenter, à mesure qu’elles se rencontreront sur mon passage, les particularités que j’ai recueillies, les observations que j’ai eu l’occasion de faire et les réflexions qu’elles m’ont suggérées. Il y a toujours quelque profit, je crois, aux communications de ce genre. Fondées ou non, ces observations ont au moins pour résultat de réveiller l’esprit d’amélioration et de progrès. L’homme est ainsi fait que son attention a toujours besoin, si l’on peut ainsi dire, d’être tenue en haleine, et que les choses les mieux établies, les plus sagement organisées, ne se conservent que par les efforts que l’on emploie à les améliorer. Dans ce sens, il est très vrai de dire que l’on ne conserve que par le progrès.
Le programme (le la Faculté de Théologie s'est enrichi du cours de patrologie, que nous désirions y voir figurer depuis longtemps. A la demande de Nosseigneurs les Évêques, M. le professeur Jungmann a bien voulu se charger d’initier nos jeunes théologiens à la connaissance des Pères de l’Église. Je vois avec bonheur s’ouvrir pour ces jeunes ecclésiastiques si bien doués, si laborieux, l’accès à tous ccs trésors de doctrine et d’éloquence, qu’il est si difficile, et qu’il serait peut être périlleux d’aborder sans une préparation spéciale. Ce cours leur sera commun avec les élèves de notre École normale ecclésiastique des humanités, qui se forment avec tant de zèle, sous une direction éclairée et dévouée, à la tâche importante de donner l’enseignement dans nos petits séminaires et dans nos collèges. S’il est désirable, s’il est nécessaire même, comme personne ne le conteste aujourd’hui, je pense, qu’une part importante soit faite, dans ces études, aux écrivains chrétiens, j’ose croire que nous avons trouvé le meilleur moyen pratique de préparer nos futurs professeurs à cette partie essentielle de leurs futurs devoirs. Pour le fond comme pour la forme, l’étude des Pères présente des difficultés réelles, exige par conséquent une initiation, une direction, qu’en général on ne peut pas se donner à soi-même. C’est pour cela que tant de professeurs, convaincus pourtant de l’utilité, de la nécessité
même de cet enseignement, ne l’abordent qu’avec hésitation, qu’avec crainte, et s’y sentent, si je l’ose dire, mal à l’aise. Il faut rassurer les courages, élaguer les premières difficultés, faire goûter peu à peu le charme de ces magnifiques études, de ce commerce familier avec les plus beaux génies du christianisme. C’est là le bienfait que nous attendons de ce nouveau cours. En s’en chargeant avec un empressement dont je lui suis très reconnaissant, M. le professeur Jungmann aura bien mérité des études théologiques et des lettres chrétiennes.
En ce qui concerne la Faculté de Droit, je ne saurais assez insister, messieurs, sur la nécessité, plus impérieuse aujourd’hui que jamais, d’affermir solidement dans les esprits la notion de la sainteté et de l’immutabilité du droit. On l’a dit avec raison : soit qu’on l’envisage en lui môme, dans son origine, dans son objet, dans son but, soit qu’on l’étudie dans les lois humaines qui le déterminent et le règlent, le droit apparait avec une gravité, une grandeur et une autorité, qui font de cette science une science à part et souveraine.
Le droit a son origine dans la loi éternelle, qui est l’expression de la raison divine ellemême, et dans la loi naturelle, qui n’est qu’une dérivation de la première. « Le droit est la raison universelle, la suprême raison fondée sur la nature des choses. Les lois sont ou ne doivent
être que le droit réduit en règles positives, en préceptes particuliers. » Tel est le langage des auteurs du premier projet de code civil, dans leur discours préliminaire.
Oui, le droit a son principe et sa source en Dieu. L’antiquité l’avait compris; à Rome le droit était quelque chose de saint et de vénérable comme la religion; et les Institutes du droit romain, fidèles à la tradition, nous donnent de la science du droit cette belle définition -.jurisprudentiel est rerurn divinarum atque humanarum scientia ; la jurisprudence est la connaissance des choses divines et humaines.
Il n’est pas de plus beau spectacle à comtempler que le travail de l’humanité sur le droit : comment de ces principes généraux d’équité naturelle, empreints dans l’âme humaine par son auteur, l’humanité, après bien des incertitudes et des défaillances, à l’aide surtout des lumières apportées sur la terre par la révélation chrétienne, a pu tirer, par un incessant travail et un progrès continu, le vaste ensemble de lois, qui font descendre le droit dans les plus grandes comme dans les plus ordinaires relations des hommes; qui, suivant la pente du temps, soutiennent ou contiennent les mœurs publiques, et où se reflètent l’histoire comme le génie de chaque peuple : car la mesure des progrès et de la civilisation d'une société, ce sont ses lois; telles sont les lois, tel est le peuple.
Rien de plus intéressant, rien de plus nécessaire aussi que l’étude du droit. Le droit touche à tout, embrasse tout. * L'es divers peuples, a dit Portalis, ne vivent entre eux que sous l’empire du droit; les membres de chaque cité sont régis, comme hommes, par le droit, et, comme citoyens, par des lois. Toutes les lois, de quelque ordre qu’elles soient, ont entre elles des rapports nécessaires. Il n’est point de question privée dans 'laquelle il n’entre quelque vue d’administration publique, comme il n’est aucun objet public qui ne touche plus ou moins aux principes de cette justice distributive qui règle les intérêts privés. »
L’étude du droit est une des plus propres à former le jugement pratique, à fortifier le sens dujusteetde l’injuste, à mettre dans les idées de l’élévation et de la droiture; à une condition toutefois, c’est que cette étude ne sera pas un étroit formalisme, une pure science de formules et de textes, mais qu’elle remontera, comme elle le doit, aux raisons des choses, aux principes. Et il importe de le remarquer : ces principes si clairs, quand on les regarde dans leur théorie abstraite, ne le sont pas également dans leurs conséquences pratiques, et se modifient souvent quand il s’agit d’en faire l’application aux affaires humaines.
Cette étude du droit, messieurs, peut devenir singulièrement attrayante, quand on l’envisage
par ses grands côtés, quand on considère la place considérable qu’occupe le droit dans les affaires humaines, dans les intérêts publics et privés. Le droit enlace le citoyen, le saisit par tous les points de son existence. Il a sa fortune, ses terres, ses intérêts matériels ; il a des relations sociales; il achète, il vend, il échange; il a des parents, une famille; il se mariera, il aura des enfants; il sera héritier, ou légataire, ou testateur, il peut citer ou être cité en justice. En tout cela le droit intervient, règle, confirme, annule, pose des conditions ou des incapacités, confère ou refuse des actions.
Mais on n’a pas seulement ses propres affaires, on est de sa commune et de sa province; on peut être appelé à représenter son pays dans les conseils de la nation. Et quand un jeune homme a un nom, une fortune, un talent, cette perspective n’est-elle pas dénaturé à animer sa jeunesse aux sérieux labeurs qui préparent aux honorables destinées? Renoncer au travail, à l’étude, c’est se condamner à la nullité dans le présent, à l’incapacité pour l’avenir. Or, on ne fait rien nulle part qu’avec des hommes capables, et dans la vie politique, on n’est pas un homme qui puisse compter, quand on s’est mis par l’ignorance du droit et des lois de son pays, en dehors des mille questions où cette connaissance est nécessaire.
Et, abstraction faite de ces hautes positions
politiques, dans celte vie de discussion et de combat à laquelle nous sommes condamnés aujourd'hui, dans co pêle-mêle des opinions et des systèmes, où tous les principes sont contestés, toutes les grandes vérités attaquées, celui qui veut se jeter dans la lutte, non pour perdre sa voix dans l'air, mais pour être un utile soldat de la vérité et de Injustice, celui-là doit demander une grande partie de ses lumières à la science du droit. Quand avec la religion, tous les principes, tous les devoirs, la propriété, la famille, la liberté, l’autorité, la souveraineté sont chaque jour remis en cause, comment défendre pertinemment toutes ces choses, si l’on ne s’est pas mis en possession du trésor de lumières, que la haute raison des jurisconsultes religieux et des plus graves publicistes a, par tant de profondes méditations, répandues sur ces matières?
Il faut donc faire son droit, vous dirai je avec l’illustre évêque d’Orléans, car c’est lui que vous venez d’entendre sur toute cette matière. Mais qu’est-ce à dire : faire son droit? Est-ce passer simplement quelques années dans une ville universitaire, suivre les cours tant bien que mal, et même subir, vaille que vaille, ses examens? Non. Il faut étudier le droit pour le savoir, pour le posséder, pour entrevoir du moins les grands horizons où l’on pourra s’élever un jour. Sans doute l’enseignement élémentaire a ses aridités
et ses ennuis; sans doute il est peu attrayant d’être retenu si longtemps dans la lettre des textes et des formules. Mais si peu à peu l’on s’accoutume à remonter aux principes, aux considérations générales; si l’on fait effort pour approfondir peu à peu les textes, pour les pénétrer par une méditation attentive ; si on les éclaire par la comparaison, on ne tarde pas à apercevoir sous ces sèches formules les idées les plus dignes d’un esprit grave et réfléchi.
Appliquons ces considérations à notre code civil; il était loin sans doute d’être parfait il l’origine; il renferme encore de bien graves erreurs, au point de vue notamment de la conscience et de la vérité catholique. Mais enfin, à part cela, ce qui est beaucoup, je l’avoue, il y a là le dépôt vénérable de l’expérience et de la sagesse des âges, avec une empreinte d’esprit chrétien, dont les auteurs du code, malgré les tendances du temps, n’ont pas pu se défendre complètement, parce que cet esprit s’était infusé dès longtemps dans les mœurs et dans les lois. Ce que la sagesse romaine, pénétrée et rectifiée lentement par le christianisme, ce que l’expérience de nos pères et la sagesse de nos gouvernants, pendant quatorze siècles, ont pu trouver de meilleur, voilà ce qui a passé plus ou moins dans ce code ; et pour faire un choix dans ces richesses, pour rédiger ces textes, tout ce que la France avait alors de jurisconsultes érai-
nents ont longtemps étudié, délibéré, discuté ; il n’est pas un mot, dans ces innombrables articles, qui n'ait passé au crible de ces discussions savantes et contradictoires, que nous possédons et que nous pouvons relire encore aujourd’hui.
On ne lit plus guère do nos jours les anciens jurisconsultes. Il en est deux pourtant que je voudrais arracher à cet abandon. De ces deux l’un est unique, je crois, pour la généralisation des grands principes du droit; l’autre Test également pour la connaissance du vieux droit français, dont une part si considérable a passé dans notre droit actuel. Je parle de Domat et de Pothier. Les lois civiles de Domat sont la plus belle synthèse qui existe de la science du droit, dans aucune langue. A ce titre Domat conserve aujourd’hui toute son importance, et quoi de plus digne d’une intelligence élevée que d’embrasser ainsi d’une seule vue toutes les lois civiles comme autant de rameaux sortis d’un même tronc ! Quant à Pothier, ce qui lui fait une place au-dessus de tous les jurisconsultes qui l’ont précédé, c’est cet amour du bon et du juste, cette connaissance approfondie des lois naturelles et divines, dont il fait dériver toute législation. C'est dans les ouvrages de Pothier que les rédacteurs du code ont puisé une grande partie des articles dont se compose notre nouveau droit. Ses expressions elles-mêmes ont presque toujours été conservées, surtout dans la matière
des obligations et des contrats, la partie la mieux faite de notre code, au jugement des maîtres de la science.
Cet attrait, cet intérêt, cette haute utilité qu’offre aux esprits sérieux l’étude du droit, ne se rencontrent pas à un moindre degré dans les autres parties du domaine de cette vaste science. Rien ne serait plus facile à démontrer, s’il était permis de les parcourir toutes successivement. Obligé d’arrêter ici ces considérations déjà trop longues.je me borne à émettre un vœu en terminant. Je voudrais voir cette étude du droit prendre un peu plus de place dans le travail libre de nos étudiants, dans l’emploi de ces heures que l’on dérobe à sa tâche quotidienne et obligée pour se livrer à une occupation de son choix et répondant aux aspirations de son propre esprit. Pourquoi n'avons-nous pas une société de droit, comme nous avons des sociétés de médecine, de littérature, de sciences? L’histoire du droit, l’étude comparée des législations, le droit public, le droit criminel, l’économie sociale, ne sont-ce pas là des matières éminemment intéressantes, des sources d’une fécondité inépuisable? Ce vœu j’en confie la réalisation à tous ces jeunes gens distingués et laborieux, que grâce à Dieu, la Faculté de Droit compte si nombreux en son sein.
J’arrive à la Faculté de Médecine, et je me félicite tout d’abord d’avoir à relater une particularité, qui honore la Faculté entière dans la
personne respectée d’un de ses membres. Tout le monde sait que l’honorable M. Craninx enseigne la médecine à Louvain avec les plus remarquables succès depuis un demi-siôcle. Acclamé dés ses premières leçons — et je puis en rendre témoignage, car j’étais à Louvain alors — acclamé dès ses premières leçons, comme un professeur modèle de clinique, il a soutenu et agrandi cette renommée jusqu’au moment présent, où nous sommes heureux de le voir, plein de vigueur et de santé, continuer glorieusement son enseignement. Presque tous ses collègues sont fiers et reconnaissants d’avoir été ses élèves. Or, la chose que je tiens à signaler ici, et qui aura peut-être encore un caractère de nouveauté pour plusieurs d’entre vous, par l’effet même de la modeste discrétion de M. Craninx, cette chose la voici. Sa Sainteté le Papa Léon XIII, qui nous connaît et nous aime, et qui se plaît à le répéter, m’a fait la grâce de m’adresser, par l’intermédiaire de Mgr van den Branden de Reeth, pour être transmis à M. Craninx. un bref pontifical, conçu dans les termes les plus flatteurs, et lui conférant le grade éminent de commandeur de l’ordre de Saint Grégoire le Grand. Une faveur si rare, venant de si haut, est un honneur insigne, dont l’éclat rejaillit sur l’Université eliemôme, et dont je remercie l'auguste Pontife en son nom.
Messieurs, je ne vous apprendrai rien de nou-
veau en disant que notre Faculté de Médecine est toujours dans l’état le plus florissant. Je me contente de mentionner à la hâte quelques spécialités récemment introduites ou renouvelées parmi nous, et qui ont, en quelque sorte, le caractère de nouvelles créations. La policlinique obstétricale, sous l’action de l’infatigable dévouement de M. le professeur Ledresseur, a pris d.es développements importants, elle peut être considérée comme une œuvre définitivement fondée à Louvain. C'est, de l’aveu de tout le monde, un avantage considérable pour nos études médicales. L’histologie, la microscopie appliquée à la médecine ont conquis, sous l’habile et zélée direction de M. le professeur Verriest, une place importante dans notre enseignement. Notre école de pharmacie, relevée de ses ruines par les sages efforts de M. le professeur Blas, va se développant d’année en année, grâce aux soins persévérants du même professeur si utilement secondé aujourd’hui par M. le professeur - Bruylants.
L’application de no3 étudiants, leur assiduité aux cours, la haute idée qu’ils se font de l’importance de leurs études et de la grave responsabibilité qui les attend dans l’avenir, tout cela est couronné chaque année par les plus légitimes succès. Dirigés, encouragés par les leçons elles exemples de leurs maîtres, les jeunes médecins de Louvain s’honorent de leurs croyances chré
tiennes et spiritualistes, et ne se laissent pas entamer par les tendances de plus en plus avouées vers le matérialisme, l’athéisme et autres doctrines de môme aloi qui, sous des noms divers etpseudoscientifîques, déshonorent aujourd’hui une si notable portion du monde médical. Hélas ! oui, messieurs, c’est un fait indéniable. Le matérialisme, cetfe odieuse et abjecte doctrine, si absurde aux yeux de tous les grands penseurs ; le matérialisme, si effrayant, si antisocial dans ses 'conséquences morales, a conquis, dans l’enseignement médical, de nombreux adeptes, des écoles presque tout entières.
C’est pour cela, messieurs, que nous nous attachons avec plus de force que jamais à ces doctrines spiritualistes, qui sont l’honneur de l’esprit humain, et contre lesquelles on n’invoque que des sophismes mille fois réfutés. Rien de plus lumineux que les preuves de la spiritualité de rârae. Rien de plus opposé, de plus contradictoire que les conditions de la pensée et les attributs de la matière.
Le matérialisme, messieurs, peut il est vrai, citer parmi ses défenseurs des médecins éminents. Il faut'bien avouer cette vérité humiliante pour l'humanité; il faut bien reconnaître qu’avec une métaphysique détestable sur l’âme et sur ses opérations, on peut être très versé dans la connaissance du corps humain et des maux qui
l’affligent. Mais ce qu’on peut, ce qu’on doit refuser hautement aux apôtres du matérialisme, c’est la logique, la puissance du raisonnement, la faculté de lier leurs idées et d’enchaîner des conséquences justes à des principes bien démontrés. Et si ces hommes se font si aisément des disciples, si ces doctrines infectent si facilement une certaine jeunesse, n’est-ce pas parce qu’elle même est avide de ce qui flatte ses penchants, émousse la pointe du remords, débarrasse l’âme de toute crainte, et lui laisse, par l’espoir de l’impunité, la licence de tout faire ?
Chose étrange, messieurs, et où il faut voir peut-être un châtiment providentiel de l’orgueil humain ! L’homme si superbe aujourd’hui, si fier de son indépendance, l’homme fait des efforts prodigieux de science et d’esprit pour se persuader que les bêtes le valent bien, et qu’entre elles et lui il n’y a pas de différence essentielle, il n’y a que du plus et du moins. C’est l’accomplissement de cet oracle saisissant de la sainte Écriture : l’homme que Dieu a élevé si haut, n’a pas compris sa dignité : il s’est comparé aux brutes privées de raison, et s’est rendu semblable à elles. Homo , cum in honore esset , non intellexit; comparatus est jumentis insipientibus, et similis factus est illis. Vains efforts cependant. La prééminence humaine éclate de toutes parts; elle se montre et dans la majesté du port, et dans la dignité du front, et
dans la sublimité du regard, et dans la position de ce bras que l’homme tient élevé, étendu sur son empire ; elle éclate surtout dans cette pensée qu’il répand autour de lui par la parole, qui se fixe par l’écriture pour être portée en tous lieux ; elle éclate dans cet esprit, dont les livres saints donnent une idée si magnifique, en disant qu’il est fait à l’image do Dieu. Oui, par la domination qu’elle exerce sur cette portion de matière qui lui est unie et qu’elle gouverne, l’àme retrace quelque chose de l’action puissante du moteur de l’univers ; par la rapidité de ses pensées, la mémoire du passé, la conscience du présent, le pressentiment de l’avenir, elle se rapproche de l’intelligence divine, qui, d’un coup d’œil, embrasse tous les temps et tous les lieux. L’impétuosité de ses insatiables désirs, l’étendue de ses espérances l’avertissent qu’elle doit posséder par grâce cette éternité que Dieu possède par nature.
Une transition toute naturelle m’amène, messieurs, à vous parler des études philosophiques qui tiennent une place privilégiée dans l’enseignement de nos deux Facultés de Philosophie et Lettres et des Sciences. Le souverain Pontife heureusement régnant vient, dans sa magnifique encyclique Æterni Patris du quatre août dernier, d’appeler d’une façon toute spéciale l’attention de l’univers catholique sur le prix qu’on doit attacher à ces études et la direction qu’il
importe de leur donner. Après avoir déploré le malheur des temps et la triste situation des affaires publiques et privées, le saiut Père constate qu’une cause féconde des maux qui désolent la société consiste dans les erreurs qu’y a introduites une fausse philosophie. « Comme il est conforme à la nature de l’homme, dit-il, de suivre en agissant la raison pour guide, les erreurs de l’intelligence entraînent aisément les défaillances de la volonté. Au contraire si la raison de l’homme est saine et fermement assise sur des principes solides et vrais, il en résultera pour le bien public et pour les particuliers de très nombreux avantages. Nous devons attendre avant tout, ajoute-t-il, de la vertu toute puissante et du secours de Dieu que les ténèbres de l’erreur se dissipent et que les âmes reviennent à de meilleurs sentiments. Mais il ne faut ni mépriser ni négliger les moyens naturels mis à la portée des hommes par un bienfait de la sagesse divine qui dispose tout avec force et suavité. Or, Ce tous ces moyens, le plus efficace est certainement le bon usage de la philosophie, et la lumière de la foi, loin d’éteindre ou d’affaiblir l’intelligence, la perfectionne au contraire et, augmentant ses forces, la rend capable de connaissances plus sublimes. «
« Mais, continue toujours le saint Père, pour que la philosophie soit capable de porter ces excellents fruits, il est indispensable qu’elle ne
dévie jamais du sentier tracé par la vénérable antiquité de nos pères dans la foi, et approuvé par le suffrage solennel du concile du Vatican. Ainsi donc, puisqu'il est bien avéré qu’on doit accepter un grand nombre de vérités de l’ordre surnaturel placées beaucoup au-dessus de la portée de toute intelligence finie, il faut que la raison humaine, reconnaissant sa faiblesse, les reçoive avec une foi humble etentiôre,et s’estime très honorée de se mettre, comme une modeste suivante, au service des doctrines célestes, et de pouvoir y atteindre dans une certaine mesure par un bienfait divin. Quant aux questions que l’intelligence humaine peut embrasser par ses forces naturelles, il est très juste que la philosophie y emploie sa méthode, ses principes et ses arguments, non pas cependant en paraissant vouloir se soustraire audacieusement à l’autorité divine. Loin de là, puisqu’il est constant que ce qui est connu pan. la révélation est d’une vérité certaine et que ce qui est repoussé par la foi est également rejeté par la raison, le philosophe catholique doit être assuré qu’il violerait tout ensemble les droits de la foi et ceux de la raison, s’il admettait une conclusion qu’il saurait inconciliable avec la doctrine révélée. »
« En appliquant les forces de l’esprit à réfuter les opinions incompatibles avec la foi et à prouver celles qui lui sont conformes, la raison s’exerce d’une façon digne d’elle et souveraine-
ment utile. Dans les premières, elle découvre les causes des erreurs et met à nu les vices des arguments qui les étaient; dans les secondes, elle saisit les preuves qui en démontrent solidement la vérité et les font accepter à tout homme sensé. Nier que ce travail et cet exercice augmentent les ressources de l’esprit et en développent les facultés, c’est prétendre que le discernement du vrai et du faux n’est d’aucune utilité pour le perfectionnement de l’esprit et du talent. »
Après avoir montré celte philosophie chrétienne se développant sous la plume des apologistes et des Pères de l’Église, après avoir représenté les docteurs du moyen âge, les scolastiques réunissant et coordonnant tous les trésors ainsi amassés, Léon XIII arrive à saint Thomas, « lequel, dit-il, selon la remarque de Cajetan, par son profond respect pour les anciens docteurs sacrés, a mérité en quelque façon d’avoir l’intelligence de tous. » Vient ensuite ce magnifique éloge de l’angélique docteur : « Doué d’un esprit docile et vigoureux, d’une mémoire facile et tenace, irréprochable dans sa vie, n’aimant que la vérité, très riche en science divine et humaine, ce grand homme, semblable au soleil, réchauffa la terre par l’ardeur de ses vertus et la remplit des splendeurs de sa doctrine. Nulle partie de la philosophie qu’il n’ait traitée à fond avec autant de pénétration que
de solidité. Ses écrits sur les lois du raisonnement, sur les substances incorporelles, sur l’homme et les autres créatures sensibles, sur les actes humains et leurs principes, ne laissent rien à désirer ni pour l’abondance des matières, ni pour la juste disposition des parties, ni pour l’excellence de la méthode, ni pour la sûreté des principes et la force des arguments, ni pour la clarté et la propriété du langage, ni pour la facilite à éclaircir les points les plus obscurs. » « Chaque fois, dit encore le saint Père en terminant, que nous réfléchissons à la bonté, à la force, aux magnifiques avantages de cet enseignement philosophique, nous jugeons qu’on a eu tort de ne pas lui avoir conservé toujours et partout la place d’honneur, d’autant plus que la philosophie scolastique avait pour elle et une longue expérience, et l’approbation des plus grands hommes et, ce qui est capital, le suffrage de l’Église. L’amour de la nouveauté a paru gagner, en certains lieux, les philosophes catholiques eux-mêmes. Dédaignant l’héritage de l’antique sagesse, ils aimèrent mieux construire à nouveau que d’agrandir et de perfectionner cet ancien patrimoine : résolution peu sage et qui a nui au progrès des sciences. En parlant ainsi, nous ne blâmons d’aucune manière les hommes savants qui appliquent à la philosophie leurs recherches, leur érudition et les ressources des découvertes nouvelles; nous com-
prenons parfaitement que cela contribue ail progrès de la science. Mais il faut bien prendre garde de faire de ces recherches et de ce travail d’érudition Tunique ou le principal objet des exercices philosophiques. »
« C’est donc avec beaucoup de raison qu’un bon nombre d’amis des études philosophiques s’appliquent à faire revivre la doctrine de saint Thomas et à lui rendre son premier lustre. Notre vœu le plus cher — le saint Père s’adresse aux évêques — et le plus ardent est que vous offriez en abondance à la jeunesse studieuse les eaux très pures de sagesse qui coulent à grands flots de la source intarissable du docteur angélique. »*
L’encyclique pontificale contient un dernier avis, que nous ne saurions assez méditer : « Toutes les connaissances humaines doivent se promettre des progrès et attendre des secours de la restauration des sciences philosophiques, que nous avons en vue. Car la philosophie est la science maîtresse qui dirige toutes les bonnes études, leur imprime une marche salutaire, et qui est pour elles comme un réservoir commun où elles viennent puiser la vie. C’est un fait prouvé par une constante expérience que les lettres et les arts ont jeté leur plus grand éclat là où la philosophie a conservé l’honneur de son rang et la sagesse du jugement; qu’ils ont été négligés, au contraire, et se sont presque
éclipsés là où la philosophie est devenue la proie des erreurs et des inepties. »
Ah! messieurs, combien tout cela est vrai! Qu’il est affreux de voir le monde actuel si dédaigneux de la vraie philosophie ; livré si complètement, si aveuglément en proie à ceux qui en sont les plus mortels ennemis, à ceux qui en sont l’antithèse vivante, aux sophistes !
Contemplez ce tableau tracé, dirai-je? parla plume ou par le pinceau du grand évêque contemporain, que je me plais à citer :
« 11 y a dans ce monde, où la lumière lutte avec les ténèbres, deux grands courants parallèles de la pensée humaine, la philosophie et la sophistique, et deux races d’esprits entièrement opposés, les philosophes et les sophistes. Ceuxci ne sont pas, mais il s’appellent philosophes et ils s’attachent aux flancs de la philosophie comme un cancer, pour la dévorer. On en voit à toutes les époques; ils pulullent dans les moments de décadence intellectuelle et d’abaissement moral et social, comme on voit pulluler les reptiles malfaisants après un jour d’orage. Tandis que les philosophes représentent dans l’humanité la lumière,, les sophistes représentent les ténèbres. Le3 philosophes croient à la raison, les sophistes nient la raison et la retournent contre elle -même. Les philosophes établissent les vérités, les sophistes les ruinent; au lieu que les philosophes proclament la
certitude, les sophistes proclament le doute. Doute radical, portant non sur un point obscur de la science, mais sur les vérités essentielles et sur le fondement même de toute vérité. Ils minent le sol sous nos pas, et nous suspendent sur des abîmes. Par malheur, on ne le sait que trop, les sophistes ont répullulé parmi nous, et nul temps peut-être n’a été plus fertile que le nôtre en ce genre d’esprits. Sans cesse, soit dans les journaux , soit dans les livres , sur toutes les questions de politique, de morale, de littérature, et spécialement de philosophie et de religion, vous vous trouvez en face d’un sophiste ou d’un sophisme. Il faut le dire aussi, le triste affaissement d’esprit où notre époque est tombée ne leur est que trop favorable. Comme un tourbillon soulève quelquefois dans les airs la poussière du sol, ainsi on dirait que de nos jours la poussière sophistique a été soulevée dans toute notre atmosphère intellectuelle et sociale. Les sophistes do toutes les espèces ont reparu : et ceux qui s’attachent à ruiner toute croyance, et ceux qui, sans pousser aussi loin l’audace de la négation, déshonorent la philosophie par leur manière indigne de traiter la vérité; rhéteurs plutôt que philosophes, qui, par l’inanité de leurs idées, la stérilité de leurs méthodes, la morgue de leur parole, le ridicule de leurs prétentions, ont réussi à faire de la philosophie, cette science si haute et si grave.
les uns la vanité la plus creuse, la plus vaine qui fut jamais ; les autres la vanité la plus superbe, la plus hautaine, et au fond la plus hostile à la religion et à la société, et la plus digne du mépris des honnêtes gens. Et c’est cela qui est un juste sujet d’effroi pour les hommes qui réfléchissent et qui savent où la sophistique peut mener une société. Un philosophe chrétien a dit, et la parole est vraie, que quand des monstres d’erreurs apparaissent, on ne tarde pas à voir des monstres de crimes. »
Messieurs, j’aurais encore plus d’une chose à vous dire, si le temps n’y faisait obstacle. Il me serait agréable d’arrêter votre attention et sur les progrès réalisés par l’Université dans le domaine de la philologie classique et orientale, et sur les publications magistrales de plusieurs de nos collègues dans le cercle de ces études, et de celles des sciences historiques et économiques, des sciences naturelles et mathématiques, et sur le développement donné dans toutes les parties de notre enseignement aux travaux pratiques, et sur l’agrandissement et l’amélioration lente, il est vrai, et nous le regrettons, mais continue et intelligente, de nos collections et de nos appareils scientitiques. Quoique les gros budgets fleurissent plus que jamais, et que l’on se lasse moins que jamais pour les gonfler outre mesure, de puiser dans la poche des contribuables, les établissements catholiques n’en res-
sentent guère, nou3 ne le savons que trop, la bénigne influence. Hélas! le droit de payer largement l’impôt est l’une des rares libertés catholiques qui ne soient pas menacées en ce moment. Chose monstrueuse, inouïe! dans un pays de liberté, dans un pays où la foi catholique est si vivace, où la charité catholique accomplit tant de merveilles, l’argent des catholiques, recueilli par un gouvernement qui n’a pas, qui ne peut pas, au moins constitutionnellement, avoir de doctrine, cet argent sert aujourd’hui, pour une très grande part, à faire la guerre et quelle guerre ! aux croyances et aux institutions catholiques. L’avenir, l’impartiale histoire, conservons celte espérance, n’auront pas assez d’analhômes pour les hommes, pour le parti, dont l'audace et la déloyauté ont fait cette situation à notre chère et malheureuse patrie, pour les hommes insensés et criminels, qui aggravent - chaque jour cette situation, au grand péril de nos intérêts les plus sacrés et de notre nationalité elle-même.
Me permettriez vous, messieurs, d’ajouter un mot sur la plus jeune de nos institutions académiques? Je prie ses aînées de me pardonner cette exception au profit de leur sœur cadette. Notre École d’agriculture s’est ouverte sous de favorables auspices, et ses débuts nous donnent le droit d’espérer qu’elle répondra pleinement au but de sa création. Il y aura là un nouveau
Di!
et important service rendu par l’Université aux familles et au pays. On l’a dit ayee raison. La société doit à l’agriculture ce qui n’est pas moins nécessaire à un peuple que le pain matériel qu’elle lui fournit, que la richesse dont elle est la source ; la société doit à l’agriculture des mœurs tempérantes, des vertus fortes et viriles, des races robustes. L’ordre, l’économie, l’activité, la prévoyance, la persévérance sont réclamés par les travaux des champs. Les rudes labeurs de la culture imposent une vie sobre et réglée, endurcissent aux fatigues, et, en fortifiant les corps, trempent les caractères. Voilà les vertus que de tout temps on a remarquées dans la race agricole : ses mœurs plus pures, casta pudicitiam servat domus, comme chantait admirablement Virgile; sa patience inépuisable aux travaux, pcitiens operum ; sa frugalité modeste, parvoque assuetajuventus ; son ferme bon sens et sa loyale équité, extrema per illos Justitia excedens terris vestigia fecit ; enfin son esprit religieux. Un ancien qui a beaucoup écrit sur l’agriculture, Columelle, disait : la vie des champs est voisine, sans aucun doute, sinon parente, de la sagesse : vita rustica , sine dubitatione , proxima et quasi consanguinea sapientiae est. Et le vieux Caton disait aussi : c’est parmi les cultivateurs que naissent les meilleurs citoyens et les meilleurs soldats.
Messieurs les Professeurs, au moment de reprendre nos travaux académiques, je n’ai pas besoin de faire appel à votre* zèle et à votre dévouement. Ce sont choses éprouvées depuis bientôt un demi-siècle. Cette chère Université, que nous aimons plus que nos entrailles, c’est vous, c’est votre savoir, c’est votre enseignement, c’est la haute réputation de vos écrits, c’est l’admirable union en vous de la foi et de la science, c’est tout cela qui, après Dieu et nos Évêques, l’a faite ce qu’elle est. Vous aurez de plus en plus à cœur de lui maintenir son triple caractère, sa triple auréole, religieuse, scientifique, patriotique. J’ignore ce que l’avenir nous prépare. Mais cet avenir nous l’attendons sans crainte, parce que nous croyons être sans reproche; parce que nous nous sentons, je le proclame avec une humble reconnaissance, parce que nous nous sentons providentiellement protégés. L’Université est nécessaire à la Belgique catholique, et la Belgique catholique compte trop de saintes âmes dans son sein, trop de dévouements, cachés souvent mais héroïques, pour être abandonnée du Dieu miséricordieux qui aurait pardonné à Sodome même, si dix justes se fussent rencontrés à Sodome. Sans doute une guerre impie, haineuse, implacable nous est faite, devient plus acharnée chaque jour; sans doute une secte nombreuse, puissante, s’enveloppant de
ténèbres, s’affublant de toute sorte de masques et d’oripeaux,
Monstrum honendum, informe, ingens, cui lumen ademptum ,
une secte, ennemie des trônes comme des autels dont l’action néfaste se retrouve dans tous nos bouleversements contemporains, cette secte d’hypocrite3 démolisseurs médite notre perte depuis longtemps avec celle de toutes les institutions religieuses. Mais Dieu est plus puissant que les hommes, le ciel plus puissant que l’enfer. L’issue de la lutte n’est pas douteuse, le moment peut être éloigné, mais il viendra où les défenseurs de la vérité entonneront sur les ruines de l’empire du mal l'hymne du triomphe et de la délivrance : Christus vincit, Christus régnât , Christus in œternum triumphat.
Et vous, chers Étudiants, que je vois avec bonheur si nombreux et si attentifs sur ces bancs, je salue en vous le meilleur espoir de la religion et de la patrie. Je ne saurais vous dire tout ce qui se remue en moi à votre aspect, mais mon cœur vous parle à défaut de mes paroles, cor meum ad vos loquitur. Tous les yeux sont fixés sur vous. L’ennemi lui-même vous admire malgré lui et vous redoute. Préparez-vous avec plus de soin, avec plus d’ardeur que jamais aux hautes destinées qui vous attendent, mais préparez vous-y en jeunes gens chrétiens. Préparez-
vous par la prière, par le travail, par la pureté de votre vie, par l’union dans la pratique des œuvres de charité et de miséricorde, dans l’amour de tout ce qui est vrai, de tout ce qui est bon, de tout ce qui est réellement aimable. Que toute faiblesse trouve en vous un appui, toute douleur une consolation, toute souffrance un soulagement. Et lorsque l’heure de la vie militante sonnera pour vous, lorsque Dieu vous appellera à prendre votre part de ce grand combat où tant de vos frères, vos aînés sur cos bancs, vous ont précédés, vous entrerez à votre tour dans la lice sans mesurer la grandeur du péril et sans compter le nombre de vos adversaires. Une couronne immortelle vous y attend. Soldats du Roi invincible des siècles, quelles que soient les chances du moment, la victoire finale, tardive peut-être mais certaine, vous est réservée. Dans ces luttes, soutenues non contre des hommes, qui sont nos frères et que nous ne cesserons d’aimer, mais contre des doctrines funestes, contre des attentats coupables, une force supérieure nous protège, tout en nous laissant le mérite du danger et de l’effort, Dieu l’a voulu ainsi, pour nous rendre plus dignes de cette couronne de justice corona justitiœ% qui est la récompense de ceux qui ont combattu le bon combat. Car, comme l’a dit le poète :
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.
L’année académique 1879-1880 est ouverte. Je la place avec une confiance filiale et justifiée par le passé sous la toute puissante protection de Marie, l’auguste patronne de l’Université * catholique, de Marie, reine du ciel et de la terre, de Marie, que nous saluons avec l’Église ellemême, comme notre vie, notre douceur et notre espérance ; vita , dulcedo et spes nostra.