ESSAI CHIMIQUE
Sur le quinquina de Sainte-Lucie (Uns. piton) , exostemma
flovibunda.
L examen chimique, de l'espèce de quinquina connue sous le nom de quina piton , et qui croît particulièrement aux Antilles, où il passe pour être très-fébrifuge el vomitif, était d'autant plus important à faire , que le végétal qui le produit a été nouvellement séparé du genre cinchona par MM. Humbold et Bompland, en raison de quelques caractères botaniques qui lui sont particuliers. Malheureusement, malgré l'extrême obligeance de M. le docteur Alibert, qui a bien voulu se défaire, en notre faveur, d'une partie du quinquina piton qu'il avait dans son droguier , nous n'avons pu réunir une quantité suffisante de cette écorce pour en faire un examen approfondi. Mais , ne sachant quand nous pourrons reprendre ce travail , nous croyons devoir consigner les observations que nous avons été à même de faire sur la petite quantité d'écorce qui était à notre disposition.
Nous avons d'abord constaté l'extrême amertume et la propriété nauseuse de cette écorce. Son amertume est infiniment plus forte que celle des vrais quinquina-, elle se rapproche de celle de la fausse-anguslure. Les décoctions précipitent l'émétique et la gélatine , mais elles ne troublent que légèrement l'infusion de noix de galle : versées dans une solution de sulfate de fer, elles y font un précipité vert. L'action de la noix de galle est ce qu'il y a de principal à noter ici , puisqu'elle semble déjà indiquer que , s'il existe dans le quina piton de la quinine ou de la cinchonine , ces deux bases ne peuvent y être qu'en très-petite quantité.
Comme c'était la présence ou l'absence de ces deux ma-
lières qu'il nous importait principalement de constater, nous avons cru devoir traiter la plus grande partie de ce que nous avions de quina de Sainte-Lucie, c'est-à-dire, dix onces de cette ecorce, d'après le procédé indiqué dans notre analyse des vrais quinquina, § XLI de notre premier mémoire. En conséquence , la matière résinoïde a été obtenue par l'alcohol , et ensuite soumise à l'action d'unè grande masse d'eau bouillante qui en a extrait toutes les parties so- Jubles en ne laissant qu'une substance analogue au rouge cinchonique; les liqueurs aqueuses ont été rapprochées et traitées par de la magnésie, et l'on a obtenu une belle laque magnésienne de couleur jaune; les liqueurs filtrées étaient infiniment moins colorées , et n'avaient qu'une teinte jaune, mais elles étaient d'une excessive amertume. Le précipité magnésien , après avoir été bien lavé , a été traité par l'alcohol ; les liqueurs alcolioliques étaient presque incolores; distillées , elles ont laissé une très-petite quantité d'une substance d'un jaune brunâtre, d'une excessive amertume, et qui n'avait aucun rapport avec la cinebonine ni la quinine. Le peu de matière retirée de la magnésie par l'alcohol , l'excessive amertume des liqueurs aqueuses provenant du lavage de la magnésie, nous firent présumer que le principe amer avait été, pour la plus grande partie , retenu en dissolution dans les eaux de lavage delà laque magnésienne. Nous avons donc évaporé les eaux en consistance de sirop trèsépais , et traité ce résidu par de l'alcohol très-fort qui en a dissout la plus grande partie en se chargeant de tonte la substance amère. Les matières alcolioliques évaporées ont donné une matière brunâtre peu différente de celle obtenue par le traitement alcoholique au précipité magnésien : cependant sa saveur amère n'était pas aussi franche 5 elle avait un avantgoût légèrement sucré. Celte substance , peu soluble dans l'eau, quoique beaucoup plus que la quinine, dont elle a l'aspect , se dissout très-bien dans les liqueurs acides ; il ne faut même que des quantités extrêmement faibles d'acide
pour produire un effet très-sensible ; ce qui prouve que , si l'on considère cette matière comme une substance alcalescente, du moins sa capacité doit être indiquée comme trèsfaible.
La solution de la matière amère par l'acide sulfurique , évaporée avec précaution et abandonnée à elle-même , n'a pas donné de cristaux; on n'a obtenu qu'une masse gélatineuse. La solution par l'acide acétique n'a fourni que des plaques non cristallines. Ces diverses dissolutions étaient jaunâtres, et ne se décoloraient pas par le charbon animal.
Comme nous avions combiné à l'acide sulfurique la presque totalité de la matière amère que nous possédions , il a fallu pour la soumettre à de nouveaux essais , la séparer de l'acide sulfurique 5 nous avons à cet effet employé la baryte. La matière amère a été ensuite reprise par l'akohol fort. INous avons remarqué que la baryte s'est colorée en jaune brunâtre, et que la matière amère moins colorée avait perdu cet avant-goût sucré qu'elle possédait avant ce dernier traitement. La baryte lui aurait-elle enlevé une matière sucrée qui s'y serait trouvée mélangée avant d'avoir subi cette dernière opération. Nous ne pouvons assurer ce fait, n'ayant pas eu assez de matière pour avoir pu nous livrer à ces recherches. Du reste , la matière amère ainsi obtenue de nouveau se comportait avec les acides comme avant d'avoir été mise en contact avec la baryte 3 et ces sels ( si on peut appeler de ce nom les dissolutions dans les acides ) , n'étaient ni plus ni moins cristallisables qu'auparavant.
Les expériences que nous venons de rapporter , nous paraissent insuffisantes pour établir d'une manière positive la nature et les propriétés des principes que contient le quinquina de Sainte-Lucie ; elles démontrent cependant que la matière amère propre à cette écorce est différente de la ciuchonine du quinquina gris et de la quinine de quin-
quina jaune , elle se rapproche beaucoup plus de l'émétine. L'on sait d'ailleurs que le quinquina piton est vomitif (i). '
Quant à l'acide que contient en très-petite quantité le quinquina piton , nous ne croyons pas devoir nous prononcer entièrement sur sa nature } il a cependant beaucoup de rapport avec l'acide kinique : comme ce dernier il produit des sels solubles avec la magnésie et la chaux ; mais il précipite par l'acétate de plomb ordinaire, peut-être cet effet est-il dû à une matière étrangère que nous n'aurions pu isoler , vu la petite quantité de substance qui était à notre disposition.
L'absence de la cinchonine et de la quinine dans le quinquina piton, est d'autant plus à remarquer, qu'elle permet à la chimie de confirmer la séparation que les botanistes ont cru devoir faire du quinquina rjiton d'avec les véritables quinquinas. Il est même fort curieux de voir qu'une espèce séparée d'un genre par un caractère extérieur , se trouve aussi différer des espèces qui composent ce genre , par une composition chimique différente : cependant, comme nous avons retrouvé dans un portlandia , genre différent du cinchona , les mêmes principes que dans ce dernier genre , nous devons inférer de là , que la différence des genres n'entraîne pas toujours dans la famille des rubiacées une différence de composition. Il serait cependant assez singulier que les caractères botaniques qui ont déterminé la séparation du genre exostemma d'avec les quinquina , soient d'un ordre supérieur à ceux qui font différencier les genres cinchona et portlandia.
(1) Ayant remis une petite quantité de cette substance à M. Magendie, pour expérimenter physiologtquement sur des animaux, il ne lui a pas trouvé de propriété vomitive bien sensible ; mais comme il n'a pu faire qu'une seule expérience et sur un chien , il ne regarde pas cette expérience comme décisive, le chien étant un animal qui vomit très-difficilement.