DU DOCTEUR. CHOMEL
Lu à l'Académie des Sciences
Sur T emploi de la quinine et de la cinchonine dans les fièvres intermittentes.
Depuis que le quinquina est devenu d'un usage général dans le traitement des fièvres intermittentes , on a senti qu'il serait avantageux de séparer des matières inertes avec lesquelles il est mêlé, le principe actif auquel ce médicament doit sa vertu fébrifuge. Les efforts des médecins et des cbimistes sont long-temps restés sans succès.
Par une analyse plus exacte , un principe amer a été récemment séparé des autres principes du quinquina. Étudié dans sa nature et ses affinités , combiné comme les alcalis
ivec les acides , il a donné naissance à des sels particuliers. On a donné le nom de quinine au principe alcalin contenu lans le quinquina jaune ; on a nommé cinchonine celui des juinquina gris. Ces deux substances étant très-peu soluales , on les a combinées avec un acide , afin d'ajouter à leur înergie en augmentant leur solubilité; on les a unies à l'acide sulfurique , avec lequel elles forment des sels qui ne Ssont pas déliquescens. M. Pelletier ayant bien voulu me remettre une assez grande quantité de sulfate de quinine et de sulfate de cinchonine , j'ai fait, à l'hôpital de la Charité, des recherches cliniques sur leur action.
Voici les règles que j'ai suivies dans l'administration de ces médicamens :
Je n'en ai fait usage que chez les individus chez lesquels la fièvre intermittente se montrait bien manifestement avec les caractères qui la distinguent.
Je ne les ai employés que dans les cas où rien n'annonçait que les accès dussent prochainement cesser.
Le changement de lieu et de régime chez les fébricitans , lors de leur entrée à l'hôpital , pouvant interrompre le cours des accès , j'ai toujours attendu que la fièvre eût reparu une )u plusieurs fois, avant d'administrer ces fébrifuges.
Par le même motif, lorsqu'un vomitif, un purgatif, une saignée, ont été prescrits , j'ai attendu que la fièvre se fût reproduite avant oie faire usage du médicament dont je cherchais à reconnaître l'action. Chez un des malades que je soignais, la fièvre cessa spontanément après l'administration d'un vomitif.
J'ai toujours fait prendre les sulfates de quinine et de cinchonine dissous dans une ou deux cuillerées d'eau. Je les aurais enveloppés dans du pain à chanter ou dans l'épidémie d'un fruit, si les malades eussent éprouvé pour eux une très-grande répugnance. La petite dose à laquelle on les emploie en rend l'administration facile, et permet toutours d'en masquer la saveur. La première dose a été de six
à huit grains chez la plupart des malades; je l'ai doublée lorsqu'elle a été insuffisante. J'ai commencé par une dose beaucoup plus forte lorsque l'ancienneté ou l'opiniâtreté de la maladie portaient à croire que la quantité ordinaire serait insuffisante.
' J'ai recommandé aux malades de prendre ces substances à jeun , dans les heures qui précédaient l'accès, et de ne porter aucun aliment dans l'estomac pendant les quatre ou cinq heures qui suivaient l'ingestion du médicament.
Je me suis conduit , du reste , d'après les règles établies pour l'emploi du quinquina. J'ai prescrit les sulfates de quinine et de cinchonine là où le quinquina aurait pu être employé 5 j'en ai différé l'usage là où quelques indications préalables auraient fait retarder l'usage du quinquina lui-même.
La plupart des malades mit pris pour boisson , dans le jour, la solution de sirop tartareux , et le matin quelques tasses d'infusion de chicorée sauvage. Le régime a été réglé, comme chez les autres malades , d'après l'état des organes digestifs.
Voici les résultats que j'ai obtenus :
Sur treize individus atteints de fièvres intermittentes , et traités par le sulfate de quinine, dix ont été guéris; deux n'ont éprouvé qu'une simple diminution dans leur accès ; chez un autre, ce remède n'a produit aucun effet sensible.
Sur les dix qui ont été guéris , cinq l'ont été par la première dose , cinq par la seconde.
Dans deux cas , le sulfate de quinine employé après le quinquina gris a paru agir avec plus d'énergie ; dans les trois cas où le sulfate de quinine a été impuissant , le quinquina n'a pas été plus efficace.
Le sulfate de quinine , administré une heure avant l'accès , n'a pas eu d'action marquée sur lui ; mais il a prévenu l'accès suivant.
La même substance , continuée à dose décroissante pendant huit jours , à la suite des fièvres quotidiennes , pen-
Si
dant quinze jours, à la suite des fièvres tierces , a prévenu chez tous les rechutes , qui sont si fréquentes à la suite de ces maladies. Cette circonstance est d'autant plus remarquable , que deux de ces sujets ont été saignés , que deux autres ont eu des indigestions , et que deux autres , ayant pris des bains , ont certainement été exposés à l'impression du froid en sortant de l'eau : toutes choses généralement considérées comme propres à produire des rechutes.
Les matières résineuses et ligneuses contenues dans le quinquina , administrées seules , c'est-à-dire , après avoir été séparées de la quinine, à la dose de deux onces , n'ont pas interrompu les accès , que le sulfate de quinine , employé seul ensuite, a immédiatement suspendus.
Quelques-uns des malades ont éprouvé des douleurs passagères , soit à la tête, soit à l'estomac, immédiatement après avoir pris le sulfate de quinine ; mais les mêmes sujets ayant pris , les jours suivans , le même remède à la même dose, ou à des doses plus fortes , n'ont rien senti de semblable.
Il me semble démontré , d'après tout ce qui précède , que la vertu fébrifuge du quinquina jaune réside , sinon exclusivement, du moins principalement , dans celui de ses principes auquel on a donné le nom de quinine.
Je pense que, dans presque tous les cas, on pourrait substituer les sels de quinine au quinquina en poudre , et que, dans un certain nombre, cette substitution serait profitable aux malades. Toutefois , si l'on avait à traiter un individu atteint d'une fièvre intermittente pernicieuse , je crois qu'il serait conforme aux règles de l'art d'employer alors la poudre de quinquina , dont une longue expérience a démontré l'efficacité, préférablement au sulfate de quinine b1Cn qu'il soit de toute probabilité que son action serait là même, en admettant qu'elle né fût pas plus forte et plus prompte encore 5 je dis plus prompte , parce que le principe médicamenteux, débarrassé des matières résineuses et
ligneuses qui l'enveloppent, doit être plus promptement digéré et absorbé, et que dès lors son action sur l'économie doit s'opérer dans un temps plus court. J'ai essayé une fois le sulfate de quinine préparé avec de la quinine retirée du quinquina carthagène : il n'a pas réussi. Toutefois on ne doit pas en déduire la conséquence qu'il ne jouit d'aucune vertu fébrifuge.
Je n ai fait prendre qu'une fois le sulfate de cinchonine ; il a interrompu l'accès à la dose de vingt grains, après les avoir seulement adoucis à la dose de six grains.