Voy. §§ 69, 101 ss
Marc secouru
ils aperçoivent au milieu, en un rochoi, les compagnons, qui attendent là le chevalier de Cornouaille. « Il faut jouter, » dit Dinadan. Mais Marc ne veut pas. Daguenet s'avance ; Marc, voyant son écu, accuse Dinadan de l'avoir trahi : il leur aura dit son nom, et c'est pour cela qu'on l'attend ici. Daguenet lui crie : « Vos estes morz L.jamès ne verroiz Cornoaille ! » Marc, croyant entendre Lancelot, s'enfuit, poursuivi par Daguenet et les autres, qui ne veulent pas perdre la compagnie de Daguenet ni laisser le temps à Marc de le reconnaître et de se retourner vers lui, et grant est la noise et la criée après le roi Marc. Par bonheur pour lui il rencontre un chevalier qui lui offre son secours. « Oh ! vous nepourrrez m'ai- iUpa°r ^ "chevader contre celui qui me poursuit. — Je vous défendrais même contre fier, Tristan; au reste, ce n'est ni Tristan ni Lancelot. » Marc se rassure qui abat tous les un peu; il n'ose d'ailleurs fâcher le chevalier et reste. Daguenet vient. compagnons,
Voilà le meilleur chevalier du monde ! » s'écrie Marc. « Non, dit le Marc.
îevalier, je connois bien au chevauchier que il n'est mie bon chevalier ; . . je
ibattrai tout de suite. » Et il renverse Daguenet sans le connaître.
farc l'avertit qu'il va arriver encore six chevaliers de la Table Ronde; 'autre lui dit de rester. Brandelis arrive; le chevalier s'élance vers lui 2t le désarçonne; il en fait autant d'Ivain — un des chevaliers les plus atemprés de la maison d'Arthur — et d'Osenaim Guer Hardi, qui viennent après. Marc est aussi étonné que les trois autres compagnons *, qui sont survenus. « C'est sans doute un des nôtres, » dit Gifflet, et il propose d'envoyer un valet demander au chevalier s'il est de la maison d'Arthur : s'il n'en est pas, ils tâcheront de venger les camarades. Lorsqu'on apprend qu'il n'est point compagnon de la Table Ronde, Gifflet s'avance : il est jeté à terre ainsi que les autres. Le roi Marc a peur que ces chevaliers ne se vengent de lui, s'ils le trouvent sans son libérateur, qui alors lui offre de l'accompagner jusqu'à la maison l'Arthur. Brandelis vient lui demander son nom, mais en vain : « Je
lis un chevalier errant, dit l'inconnu; ..chevalier sui je, non mie si bon ime mestier meseroit. »
223. Marc part avec le chevalier, qui parait bien triste; il ne dit m, soupire et se plaint à voix basse. Marc n'ose le questionner. —
Lprès l'eure de nonne ils arrivent à une belle fontaine, où ils descen-
snt ; le chevalier se fait désarmer, en partie, non mie en tele manière
que se il eùst besoing que il ne s'en peust tost armer. Puis il envoie un
des valets de Marc à un recet voisin demander à la châtelaine de lui
envoyer des provisions, mais sans que personne le sache : il ne veut
pas qu'on vienne le trouver : « car tost, dit-il, retournerai la, se Dieu
pies t. » Le messager doit dire que le chevalier de la beste glatissant fait
ïtte requête; la dame est sa mère. Marc ne sait pas qu'il est avec
ilamède, car il ne connaît point le surnom de ce chevalier. C'est Palamède.
La mère de Palamède pleure, et se plaint de voir si rarement son fils ;
lie suit consciencieusement ses ordres, et le valet retourne à Palamède
lui répète ce qu'a dit la dame. Palamède ne dit rien; il mange, tou-
iîs très pensif, et il ne demande même à Marc ni son nom ni d'où il
3nt.
224. Marc est fatigué et s'endort. Palamède le quitte, fâché de ce
l. Pour Dinadan, voy, ci-dessous, § 225.
Marc s'endort, manque de politesse chevaleresque : « il ne m'est pas avis, dit-il aux et. Palamède écuyers, au semblant que j'ai veû, que il ait gramment chevauchié. » Le s en va, ac . roj ge r^vejjie peu apreS) soit parce qu'il ne dormait pas à l'aise, soit éveillé par le hennissement des chevaux. Les écuyers lui répètent lea paroles de Palamède. Marc s'en veut de ce qu'il a fait et s'en va pour retrouver Palamède ; il dit aux écuyers de rester. Il trouve les traces du cheval et les perd aussitôt; cela le l'ait aller çà et là, tout comme le fait Palamède lui-même, qui tant durement penssoit que il ne savoit quel part il aloit. Enfin Marc perd les traces tout à fait; la nuit approche, et il se décide à retourner, mais il s'égare; il s'arrête dans l'obscurité et écoute pour savoir se il peùst oïr nul homme du monde qui de riens le seùst assener. Il entend des plaintes assez près de lui, suit la direction et arrive près d'un chevalier assis en l'arbrill d'une roche, pleurant et soupirant : il est tantôt liez, tantôt affligé; il se lève et se rassied à chaque instant; il ne voit pas Marc, qui est à meins de .11. lances de lui, tant entendoit merveilleusement a son fet;.. une heure rioit, et une autre heure si plouroit . Marc sourit : il le croit fou.
Les lamenta- 225. Les compagnons abattus par Palamède sont désolés. Daguenet tions de Da- se plaint de ce que ce chevalier lui a presque rompu le cou, et il brait et guenet exci- cr(e j cela reconforte un peu les autres : ils rient, et ce est une chose qui Générale ^es ' 'os^e ^es orn^e5 P^?wees dont leur cuers estoient a malaise. Arrive Dina-
dan, qui ne sait encore rien de ce qui s'est passé. Etonné de leur trouver l'air tout desconforté, il se renseigne auprès de Mordret, en disant qu'il était resté en arrière pour parler à un chevalier qui, venant de Gamaaloth, lui avait donné des nouvelles de la cour. — Les compagnons se reconfortent toujours des plaintes de Daguenet, qui crie et brait et se maudit et jure comme forssenez que il le comparront avant que il muire.. : « Trop sui honniz et maleûreus quant pour lesdiz a ces mestres musarz qui ici se sont atrapelez (1. atropelez) vesti oneques les armes a ce dolereus qui a tout ne pouoit mes avant aler ! » Il prétend être percé sans pouvoir indiquer où; il montre son côté et dit qu'il est navrez a mort sanz nule doute, mes il ne sait en quel lieu, ce redit, et les compagnons en commencent trop de cuer a rire, et en oublient leur duell et leur courrouz de la grant feste que il en ont.
Dinadan pour- 226. Dinadan, les voyant moins tristes et apprenant par Mordret que suit Palamède. je chevaiier porte un écu d'argent avec une tête de lion vermeille, prend congé des compagnons, en exprimant ses regrets de ce qui est arrivé, et se met à la poursuite de ce chevalier, qu'il croit être Lamorat. Un chasseur avec un chevrel troussé lui dit qu'il trouvera le chevalier la devant et lui indique une maison de forestier voisine. Il entend la voix du chevalier qui se plaint — c'est Palamède — et va tout seul le trouver. Il n'est vu que par Marc, qu'il n'aperçoit point.
Plaintes de Pa- 227. Palamède exprime longuement sa douleur : « Je m'attends, lamède. dit-il, au sort de Kahedin. Le plus mescheant de touz les rois, c'est le roy
Marc de Cornoaille, ..et le pire de tout le monde a le soleill et la lune entre les meins ; mais c'est comme qui dirait un aveugle : il ne saurait distinguer l'or du quoivre ; bien qu'il ait avec lui la biauté et la clarté de tout ce monde, . xhetiveté et lascheté, qui dedenz le cuer li sont herbergiees, li
mour.
ont si du tout tolue la veiie qu'il ne saurait apprécier ni la beauté ni la valeur d'Iseut. » Ici Palamède aperçoit Dinadan, qui lui dit qu'il a assisté à ses plaintes, et lui expose 'son sentiment sur l'amour : il ne veut pas « d'amour à la Palamède, qui commença en mauves croissant ; ce n'est mie amour, ançois est amertume trop pire que n'est Opinion de Dite venin qui du serpent ist ; mes de la moie amour, qui au cuer me tient, sui je riant et gai et envoisié, et tout autretant m'est se celé que je tieng pour ma dame., pleure comme se ele chante, et tout autretant m'est se ele a froit comme chaut, ne onques amors ne me menti, car onques je ne la requis denule chose dont je n'eusse tout mon gré, ne onques, voir, sanz mon cuer je ne fui; ançois lèsent touz jours dedenz mon pizdebatre et remuer, et je ne veux aucunement le donner à Iseut, car ele a tant de cuers dedenz son ventre, si granz et si merveilleus et si forz, que il ne lesseroient ja le mien durer ne demourer en nule manière du monde, ançois le chaceroient hors. Son cœur est plus orgueilleux que le mien : si elle porte les cœurs de 'ristan et de Palamède dedenz son ventre, qui ne par est mie trop grant, ?t se je le mien [i\ vouloie mètre par aucune aventure, cuides tu que ceuls jui dedenz son ventre sont herbergiez me vousissent avecques euls sousnr ? Certes, nenil ; car il sont trop durs pautonniers et trop félons et trop "uieus et trop orgueilleus durement ; je veux donc garder mon cœur avec moi, et je ne le laisserai à dame ni à demoiselle. Il y a plus : si Iseut portait tous les quatre cœurs, celui de Tristan, étant plus grand et plus entreprenant que les autres, leur chercherait bientôt querelle, et le cœur de Marc, qui est mauvais et failliz et qui en soi n'a nul hardement, celui seroit tout premièrement chaciez hors de l'os tel ; bientôt après ce serait le tour du cœur de Palamède, qui n'a donc pas bien fait de l'héberger avec celui de Tristan : tu fès autresint comme le félon povre homme qui conpere son petit avoir et melle avecques l'avoir au riche homme, et puis si ne garde l'eure que le grant avoir au riche homme a lengié le sien petit avoir ; tu as engagé une lutte avec un homme plus )rt que toi-même. Tristan a honni le roy Marc et mis au desouz , et pour wi donques ne fera il de toi autretant ? »
de Palamède.
228. Palamède n'a jamais rien entendu de pareil et reste silencieux. Dinadan cri- Pourquoi, poursuit Dinadan, ne défends-tu pas ta cause? As-tu tique l'amour terdu la parole ? » Palamède le prie de ne plus lui faire de discours ïmblables : « car tost m'osleriez de mon droit sens. — Gela ne se peut •as, riposte Dinadan, car tu n'eus onques sens; autrement, tu ne serais •as si malheureux : c'est dommage qu'un si bon chevalier ait si peu de lesure. »
Dinadan, après tout, n'a dit que le vrai, et Palamède ne lui en veut )as ; il lui demande qui il est, et Dinadan se nomme. Palamède est leureux de le revoir, et Dinadan demande pardon de ce qu'il a dit. Il ne mie pas à comprendre que Palamède, qui ne veut pas lui répondre à sujet, est bien le chevalier qu'il cherche. Palamède dit avoir quitté lare endormi. Marc, alors, parlast trop volentiers , mes il redoute trop hjnadam, et sise doute trop ansint de Pal., ne il n'a orendroit nul ïomme en tout le monde que il redoute autretant comme il fet ces .II., ns seulement Tr y s tram.
229. Palamède avise Marc, mais vaguement à cause de l'obscurité Losbth. — Tristan. 11
Jugement de de la nuit, et lui adresse la parole. Marc dit être un chevalier errant ; Marc sur l'a- il exprime son étonnement du dialogue qu'il vient d'entendre. Palamour. mède lui demande à quel avis il se range ; Marc n'ose refuser de
répondre et donne raison à Dinadan : il voudrait aimer aussi légèrement que lui ; cependant ceux qui aiment passionnément ne sauraient être blâmés ; ils sont poussés par force de nature, et amours si déçut le plus sage homme du monde, ce fu Salemon meesmes. «Celui, continue Marc, qui point ne s'i abandonne en a bien la plus sauve part, mes il en a meins de pouoir, et je meesmes ai aucune foiz parti a tel afere et mis trèstoute m espérance. »
Marc s'en va Les deux autres trouvent cette réponse excellente. Dinadan ajoute furtivement qu'un méchant homme empireroit, en aimant par amours, tout comme Arthur0 ce ser&^ ^e cas s ^ devenait riche. — Il raconte ensuite comment Lancelot et Tristan, en quête l'un de l'autre, se sont battus au Perron Merlin. Palamède lui dit qu'il a été emprisonné à cette époque, et Dinadan trouve que c'a été pour son bonheur, car il ne saurait triompher de Tristan. Dinadan est porté à croire que c'est Tristan qui a eu le meilleur de la bataille : il est, selon lui, plus fort et plus entreprenant que Lancelot; Palamède est de son avis. — Ils s'endorment. Marc, craignant que Dinadan ne le fasse connaître à Palamède, s'esquive au petit jour et va là où il avait laissé ses écuyers, qu'il retrouve endormis. On part, et l'on arrive à la cour d'Arthur au jour nommé *.
Mort d'Amant. 230 a. Il se bat avec Amant (cf. 757 ; § 230) et le tue devant Arthur et sa cour, bien qu'Amant ait le droit pour lui ; et puis fu il recordé 2 que a celui point passoit le tort le droit et que desloiauté avoit mise loiauté au desouz, par quoi il avint que les seremenz des batailles furent trouvez premièrement, qui encore sont meinlenant. Car devant ce que celé aventure avint n'avoit l'en fet nul serement, neiln 'en fcsoient nul se il ne leur plesoit . — Marc part sans vouloir se nommer, et Arthur s'en fâche. Lancelot, qui sait bien que c'est Marc 3, s'offre à le faire revenir ; Arthur accepte. Lancelot atteint Marc dans la forêt et joute avec lui ; il s'en fallut de peu qu'il ne le tuât pour l'amour de Tristan et d'autres chevaliers.
231 a. Sur ces entrefaites, les demoiselles sont condamnées au bûcher, mais on les délivre par force et contre la volonté d'Arthur. Mes A pour ce que il me couvient entendre a autre chose vos en lesserai je a tant a conter comme a cestui point; si trespasserai ceste matière au plus legierement que je porrai pour retourner desus une autre matière et pour conter comment il avint au roy M., après ce que Lancelot l'ot renvoie a la cort et queil l'ot conquis en la forest, ainsinc comme je vos ai conté 5.
Lorsque Marc a été ramené par Lancelot, il se constitue prisonnier, comme le lui a ordonné, dit-il, son vainqueur. Arthur, qui ne le connaît pas encore, lui fait dire son nom; puis il lui ordonne — car il a
1. Tressan, p. 128 : Lorsque le roi Marc s'est fait conduire à Camaalotb, la populace lui jette de la boue et élève sa huée contre lui.
2. Que celé bataille fu la première qui par tort fu renoue en la maison dou roi Art., et fu dit que a celui point avoit mis deslealté, etc., 12599 et les autres sauf 94, 99.
3. Gomment ? On voit la suppression; cf. 757 (voy. ci-dessous).
4. 12599, f> 151 a : Et qui ce voldra veoir apertement, si prcnge le livre de mon seignor Rob. de Borron, quar Mec porra il veoir cestui fet tôt en tel manière com il avint ; je le devisasse en mon livre, mes por ce qu'en autre leu est devisé le voill je taissier a cestui point et, trespasser ceste matière, etc. — 103 supprime les remarques de rédaction.