Le fou du roi Arthur; voy
monde, soulfrit que le roi Marc, li desloiaz, li plus chaiti, li plus noiant a li plus court, le frappa, par trahison, d'une lance empoisonnée ; il mourut de ce coup, qui fut bien le coup de notre mort, de notre abaissemant ; je dirai même que c'est par envie de sa haute chevalerie que Dieu a permis sa mort. »
574. Bohort sait alors que c'est de Tristan que parle le chevalier, et il exprime lui-même sa douleur. Le chevalier entendant prononcer le nom de Tristan, se laisse tomber à terre. Bohort le relève en pleurant Dinadan veut et reconnaît enfin Dinadan, que le chagrin a rendu méconnaissable; il ven&er Tristan. déclare vouloir lui tenir compagnie jusqu'à ce que sa douleur se soit un peu apaisée, et se nomme. Dinadan lui dit qu'après un mois de séjour à la cour, il était parti quinze jours auparavant : il ne portera d'armes ni ne montera à cheval avant d'être arrivé en Cornouaille et d'avoir vu la sépulture de Tristan, et il vengera sa mort sur le roi Marc 4. « J'aurais été heureux, dit Bohort, de vous aider à accomplir cette vengeance, mais il me tarde de venir à la cour et de revoir mes proches parents ; au moins, je vous prie de laisser votre deuil ; » mais Dinadan répond que c'est impossible. Il charge Bohort de présenter ses amitiés à la cour, et les deux chevaliers se séparent; Dinadan dit qu'il ira passer la nuit dans un ermitage où Tristan et lui ont souvent couché, et Bohort va prendre son logis au château de Keu le sénéchal. Il part le lendemain et arrive enfin à Camaaloth.
1. Dans la Tav. Rit. aussi (p. 512), c'est Dinadan qui a le premier l'idée d'aller venger Tristan, après que Sagremor a apporté son message; puis Arthur envahit la Cornouaille, où il trouve le Morhout (Amoroldo) d'Irlande et le roi Gouvernai de Léonois, venus, eux aussi, pour faire la guerre à Marc, qui, dans son désespoir, fait tuer Andret, l'auteur de tout le malheur (cf. p. 205). Gouvernai fait prisonnier le roi Marc , qui avait essayé de s'esquiver (cf, le récit de 24400 ; § 591 ss.) et dont l'année est battue. Lorsque Marc est conduit devant Arthur, Dinadan s'emporte au point de le frapper à la tête. Arthur intervient, livre Marc au Morhout et à Lancelot, en leur défendant de le tuer, et ordonne de mettre Dinadan à mort, parce qu'il n'a pas respecté la personne du prisonnier ; les autres intercédant en sa faveur, Arthur déclare que le coupable ne peut être lanvé, si Marc ne lui pardonne, et celui-ci se montre généreux. Le Morhout et Lancelot font soigner la blessure de Marc, l'enferment dans une cage au haut d'une grande tour, près du tombeau de Tristan, en lui disant qu'il doit garder son neveu mort, puisqu'il ne l'a pas gardé vivant, et l'y font soumettre à un traitement à la fois abondant et uniforme, à la suite duquel, après trente-deux mois, il meurt d'obésité. — Arthur s'en retourne après avoir divisé la Cornouaille. Puis la Tue. Rit., avant de finir, ajoute la Mort Artu.
La mort de Marc est racontée d'une manière différente dans le dernier morceau — c'est un épisode tout à fait détaché — du ms. 340, f° 205 e (voy., pour ce ms., l'appendice) :
575 a. Le roi Bohort, qui avait été à l'enterrement de Lancelot, dont il s'est fait conter la mort par l'archevêque de Cantorbéry, résout de se faire ermite avec ce dernier, à l'exemple de Lancelot ; l'archevêque était devenu ermite après la triste bataille dans la plaine de Salebieres. Dlioberis suit l'exemple de Bohort. Ils quittent la Joyeuse Garde et sont rencontrés par Meraugis de Portlesguez, qui se fait ermite également. La nouvelle de la mort de Lancelot se répand dans tons les pays. Le roi Marc de Cornouaille est maintenant excessivement vieux; Tristan et lient sont morts il y a plus de sept ans. Marc regrette son épouse, mais non pas son neveu. Apres toutes ces morts, il espère conquérir sans peine le royaume de Logres. Il y passe avec son armée et fait tout mourir et détruire, aussi la Joyeuse Garde avec le tombeau de Lancelot; le corps île celui-ci est brûlé, ainsi que les os de Galehout, qui avait vaincu le roi Marc et les Saxons. Il triomphe des habitants de Camaalotb et démolit la pins grande partie de la ville avec la Table Ronde. Sur le conseil d'un chevalier de Cornouaille, il va chercher l'ermitage pour y tuer de sa main les quatre compagnons; l'archevêque s'avance et est frappé le premier, mais le roi Marcest Ite tué lui-même par Pautart, un chevalier du lignage de Ban , qui s'était mis en quête des ermites. Les gens de Marc n'osent le porter en terre consacrée ; ils l'enterrent devant l'ermitage : peu d'eux savaient comment il était mort, — et le ms. finit en ajoutant cet épilogue ; .Sï s'en taist atant cil de Borron, que plus n'en devise, car bien a mené a fin, selon .ton adeis. toutes les choses que il avoit proposées en son Une ,■ mais qui vouldra veoir et savoir tes comptes qu'il a entrelaissiez a dire par lieux, si praigne l'istoire de la Brait (sic) et de Tristan, car par ces deux lit r.'s poura il tout appertement veoir toutes tes choses du suint Graat, celles qui de latin sont translatée* en françois. Et sachent tous que sans cet deux livres ne puet l'en entérinement saroir tes aventures du saint Graal; mais qui tes uvroit avec eesim livre, adonc pourroil ilestre certain des merveilles du saint Graal. — Fin de 340.
Bohortàlacour. §75. H descend à l'hôtel de Lancelot, et on juge de la joie avec laquelle on le reçoit. Quand le roi sait que Bohort est arrivé, il le mande '. Bohort le renseigne sur la fin de Galaad et de Perce val. Le roi, affligé , lui parle de la mort de Palamède et de Tristan et fait l'éloge de ce dernier; il pleure et dit que c'est grâce aux preux chevaliers de son hôtel qu'il n'a pas déjà perdu sa couronne : « Ainsi, Lancelot arrangea l'affaire de Galehout; après Lancelot vint T. an mont ostel ; il fut la fleur de la chevalerie sant Galaad, qui poedemorait entre nos. Lorsque les sept rois m'attaquèrent — le roi deGarmelide (ms. : Terni.), le roi Brangorre et les autres cinq — à l'époque où Lancelot était dans l'Ile de Joie, tous mes hommes m'ahandonnèrent, sauf ceux de la Ta hic Bonde, et je fus assiégé dans Garlion : je croyais tout perdu , quand Tristan vint en Logres pour me secourir et entra dans Garlion 2. Alors, reprenant courage , nous fîmes une sortie ; la bataille dura toute la journée, sans beaucoup de perte de notre côté. Le lendemain , Tristan sortit à notre insu et invita les ennemis à jouter : il en désarçonna douze des meilleurs, et après cela personne n'osa se mesurer avec lui. Ensuite il s'offrit à combattre deux ou trois à la fois ; le roi Brangorre et les rois de Garmelide et de Norgalles acceptèrent : ils furent vaincus et constitués prisonniers. Puis, après une nouvelle sortie, nous mîmes les ennemis en déroute, grâce à la bravoure de Tristan, qui, ce jour-là, me fit véritablement roi, mais à l'heure qu'il est nous sommes tous morts avec lui, et je peux bien rendre ma couronne avant qu'on me la prenne à force. » Et le roi et Lancelot avec toute la cour, autrefois si gaie, pleurent et se désolent.
576. Dinadan va se loger à l'ermitage 3. L'ermite ayant prononcé le nom de Tristan, Dinadan se donne un grand coup de poing en pleine poitrine, et lui demande pourquoi il a renouvelé sa douleur ; puis il se redonne unz atre cop don poingne an mis le pis, a puis mal dit Dex a toz le monde. L'ermite le blâme , et dit que Tristan a mérité son sort , à cause de la mauvaise vie qu'il menait. Dinadan, furieux, tire son épée, chasse son hôte et ferme la porte sur lui pour qu'il ne rentre pas, car il n'aime pait sa compagnie.
Dinadan en 577. Le lendemain, il part et gagne la mer où il a la chance de trou-
Gornouailles. ver un vaisseau faisant voile pour la Gornouaille. Il y rencontre un
chevalier dehaitiet qui va en Gornouaille voir son frère, et qui permet à
Dinadan, qu'il ne prend pas pour chevalier, de faire la traversée avec
lui. L'on arrive à Tintagel.
578. Mais les Gornouaillais n'aiment point les chevaliers de Logres, qui les ont déshonorés maintes fois ; ils arrêtent donc le chevalier et le mènent devant Marc, qui lui demande comment il eut herdemant de venir an Cornuaille, sachant que les Gornouaillais sont les ennemis mortels des habitants de la Grande-Bretagne. L'étranger dit avoir absolument ignoré cette haine, mais Marc le fait emprisonner quand même ; on ne s'occupe pas de Dinadan, qui n'a pas l'air d'être chevalier.
1. L'arrivée et le rapport de Boh. sont donnés aussi plus loin dans le ms.; voy. ijij G01 , fiOi, et cf. § 619.
2. On ne trouve aucune trace ailleurs de ces exploits de Tristan.