breuz
et s'en va, en promettant de revenir le lendemain. En traversant la foret, elle est effrayée par un grand cri qui se fait entendre non loin d'elle. Son frère va voir ce que c'est et aperçoit un chevalier, descendu auprès d'une fontaine : ce chevalier le remarque, se fâche de son indiscrétion et court sur lui ; mais le jeune homme s'enfuit et retrouve sa sœur, avec qui il continue son chemin jusqu'au pavillon, où Tristan, Dinadan et Persides sont déjà arrivés. A la fin du tournoi, Persides avait été serré de très près par Bohort et Hector et n'avait été délivré que par le roi de la Marche : rentré au logis, il cherche vainement à apprendre de Dinadan qui est leur compagnon. — Tristan, qui dort, se réveille à l'arrivée de la demoiselle; elle lui raconte tout ce qui lui est arrivé *. Le valet décrit le chevalier qui l'a attaqué : à l'écu échiqueté de blanc et de noir, Tristan reconnaît Palamède ; et comme la fontaine n'est qu'à trois archiees de son pavillon, il s'y rend avec le valet. Il écoute les plaintes de Palamède, désespéré de la défaite qu'il a essuyée au tournoi : « Dieu céleste, s'écriet-il, pourquoi m'oublies-tu ainsi, moi qui t'appelle nuit et jour? Pourtant, je ne te blâme pas ; si j'ai été deshonoré aujourd'hui, ce n'est pas par toi, mais par Tristan. » — Il regrette que son rival ne l'ait pas tué, lors de leur premier combat en Irlande ; il se désole et voudrait mettre fin à ses jours ; mais il ne peut retrouver son épée. Il ne se rappelle plus qu'en arrivant il l'a jetée dans la fontaine, par un mouvement de désespoir. Il découvre Tristan, qui s'est caché derrière un arbre, mais ne le reconnaît pas et lui demande s'il sait où est le pavillon de son ennemi. Il veut y aller pour mettre Tristan à mort ou pour être tué par lui. La réponse est que Tristan n'est pas dans la foret et qu'il faut le chercher auprès du roi des Cent Chevaliers. Palamède pleure moût tendrement ; Tristan le blâme de se livrer ainsi à sa douleur et l'engage à reprendre courage : « Si tu peux, dit-il, te venger de Tristan, fais-le ! Ne crois-tu pas que Tristan te tiendrait pour mauvais, s'il voyait ton chagrin? Il en rirait; il n'en ferait que gaber. » Il l'invite à venir loger chez lui ; mais Palamède veut aller chez le roi des Cent Chevaliers chercher son rival. Tristan, lui ayant demandé son nom, continue : « Palamède, laisse ton chagrin ! Venge-toi de Tristan, mais franche-
La demoiselle
d'Iseut découvre
Palamède
dans la forêt.
Tristan écoute les plaintes de Palamède.
Ils causent,
et Tristan l'amène chez lui.
1. Elle lui raconte aussi comment elle se parti de Lancelot (qui n'a rien a faire ici), 756; — 334 donne correctement : se départi de lui (o.-à-d. de la reine).
Palamède
s'en va sans
prendre congé.
ment, non pas en trahison ! » Palamède assure qu'une telle pensée est loin de lui ; le bon conseil qu'il vient de recevoir le dispose à suivre celui qui le lui a donné, « mais il faut, dit-il, que je vous quitte demain matin avant le jour. » Tristan envoie le valet dire à Persides de recevoir leur hôte comme s'il était son meilleur ami, et prier la demoiselle de ne pas se laisser voir; car elle lui a raconté l'entretien qu'elle a eu avec Palamède. Arrivés au pavillon, Tristan, même désarmé, n'est pas reconnu par Palamède à cause des meurtrissures qu'il a reçues au visage pendant le tournoi ; il refuse de dire son nom à son rival. Palamède ne dort pas bien-, il pense qu'après tout c'est au tournoi qu'il pourra le mieux se venger de Tristan. Au petit jour, il se lève, dit aux valets qu'il ne veut pas réveiller leurs maîtres, qui dorment fort, s'éloigne sans prendre congé (f° 233) et regagne son propre pavillon, qui est au milieu de la grande plaine *. On y est fort inquiet de son absence prolongée : Gaheriet et Sagremor le croient mort, bien qu'ils l'aient vu sortir du tournoi ; Sagremor l'aurait suivi, s'il n'avait été retenu par le roi d'Irlande, qui l'avait reconnu parce qu'il avait ôté son heaume. La demoiselle, que Palamède avait jadis envoyée en Gornouaille, ajoute en pleurant qu'elle l'a vu, elle aussi, s'éloigner du tournoi, sain et sauf; seulement, elle a bien peur, vu le grand nombre de vaillants chevaliers qui haïssent Palamède. qu'il n'ait été tué au partement qe il ftst. C'est pendant qu'ils tiennent ce parlement que Palamède arrive et les rassure : il allègue pour excuse qu'il a été retenu par une aventure, et se repose, sans quitter son armure, en attendant le commencement du tournoi. Tristan est très fâché du départ brusque de Palamède. — Un valet, envoyé par Persides à la cour, rapporte qu'il a entendu dire au roi Arthur lui-même qu'il portera les armes ce jour-là. Tristan regrette de se sentir un peu fatigué après les grands efforts des deux journées précédentes.
Secondejournée 138. Le tournoi commence. Palamède, avec ses deux com-
chàteau'des pagnons, se met du côté du roi Arthur, qui est déjà armé.
Pucelles. Lancelot a donné pour compagnons au roi Blioberis, Bohort et
Hector, qui ne devront pas le perdre de vue. Arthur forme
trois bataillons, conduits par le roi d'Irlande, Gauvain et
1. 97,100, 102 : dans la grande plaine; riendans 103. 128), le pavillon était situé àla lisière de la forêt.
Plus haut,
iradoc. Un écuyer vient annoncer que « le bon chevalier » arrivé et se trouve auprès du roi de Norgales. Arthur ordonne au roi d'Irlande d'attaquer le roi des Cent Chevaliers : ils s'abattent l'un l'autre, on les fait remonter à cheval et la bataille s'engage. On raconte à Arthur les merveilles de bravoure que fait Tristan ; Palamède essaie de rassurer le roi. Un chevalier de Norgales, blessé par Lancelot, passe devant Arthur et lui apprend que Lancelot prend part au combat; un écuyer rapporte qu'il surpasse le chevalier noir lui-même. — Le roi veut se rapprocher de Lancelot, quand il s'aperçoit que Tristan est tout près de lui et fait reculer ses hommes d'instant en instant. Palamède s'élance sur Tristan; mais il est désarçonné. Arthur, qui le suit, cherche vainement, en avançant les mains, à le maintenir en selle; il est renversé lui-même par le choc du cheval de Tristan contre le sien, remonte avec l'aide de Blioberis, et abat à son tour Tristan. Car Arthur est un chevalier de haute valeur ; malheureusement, son rang l'empêche ordinairement de faire admirer sa brillante chevalerie. Palamède, remonté à cheval, tente de s'emparer de Tristan ; mais le roi des Cent Chevaliers, qui veille continuellement sur le chevalier noir, attaque de flanc Palamède et l'abat ; Tristan lui donne un coup d'épée formidable, en criant : « Garde cela ! c'est de la part de ton bon ami Tristan. » Palamède ne perd point courage et se défend bravement, jusqu'à ce que le roi des Cent Chevaliers ramène à Tristan son cheval, en lui disant qu'un des chevaliers d'Arthur a presque vaincu leur parti. Tristan comprend que c'est Lancelot; il prie le roi des Cent Chevaliers d'attendre un instant et s'élance vers Arthur, en lui criant de se mettre en garde. Le roi l'attend de sang-froid et, au moment où i! va être frappé de la lance de Tristan, la coupe en deux avec son épée. Alors Tristan se rue sur lui : le choc seul suffit pour faire vider au roi les arçons. Puis Tristan se retourne vers Palamède, de nouveau à cheval; comme il n'a pas le temps de tirer son épée, il saisit le cheval par la bride, soulève le cavalier de sa selle, le porte à une longueur de lance de l'endroit où il se trouvait et le jette à terre sous les pieds des chevaux.
Sur ces entrefaites, le roi de Norgales, très vexé de la prouesse et du succès de Lancelot, réussit à le blesser grièvement au côté gauche. A son tour, Lancelot lui porte un grand coup ; le roi est sauvé par son cheval, qui l'emporte, et Lancelot, suivi de Keu et de Dodinel. quitte le combat pour se faire
Tristan excite
l'admiration de tout le monde.
Arthur
prend part aux
joutes.
Arthur abattu par Tristan.
Lancelot blessé.
soigner. On entend les hauts cris du tournoi, où Tristan s'est signalé au point de vaincre presque entièrement le parti d'Arthur. Il fait tout ce qu'il peut pour gagner le prix de cette seconde journée ; il a abattu onze chevaliers de la lignée de Ban.
139. A cet instant critique, un des écuyers de Blioberis, ayant vu la retraite de Lancelot, court à l'endroit où il se repose et lui fait part de ce qui se passe. Lancelot retourne à la bataille et rencontre Tristan, qui, déjà vainqueur, se retire Tristan,])] esse épuisé : Lancelot, qui ne vet mie regardant ou il fîert, quitte aie Tour- s'adrece a Tr. et le blesse au côté droit. Tristan ne reconnaît noi- pas son adversaire, qui porte son écu de côté, et lui assène le
coup le plus terrible que Lancelot eût jamais reçu, à ce qu'il dit lui-même plus tard à Arthur *. Il serait tombé, si Tristan avait eu le temps de le frapper une seconde fois ; mais son cheval l'emporte. Tristan, craignant que sa blessure ne soit mortelle, désolé de cet accident qui lui arrive au moment où il croyait être définitivement vainqueur, sort du tournoi, suivi du fidèle Gouvernai, quia eu toutes les peines du monde ce jour-là à se tenir auprès de son maître.
Tristan attaqué 140. A l'entrée de la forêt ils sont rejoints par Dinadan, efoaheriet Q*^ a remarqué le départ de Tristan et s'informe de ce qui lui est arrivé : Tristan dit que c'est Lancelot qui l'a blessé sans le connaître 2. Il veut déjà se désarmer, quand arrive Palamède, qui, le voyant partir, a compris qu'il est blessé et veut en profiter pour se venger. Alors Dinadan prouve qu'il est sensible aux sentiments nobles. Il s'offre à attaquer Palamède pour l'arrêter, jusqu'à ce que Tristan se soit enfui : il vaut mieux qu'il meure, lui, que le meilleur chevalier du monde, dit-il à Tristan, que fait sourire cette proposition magnanime. — Cependant, Palamède ne les a pas encore atteints, parce qu'il est descendu pour voir si rien ne manque à son cheval. D'ailleurs, il attend Gaheriet, qui vient après lui ; car toutes voies, il redoutoit T. a envaïr par lui seul. Gaheriet, furieux d'avoir été abattu trois fois dans la journée par Tristan, a quitté le tournoi et est accouru derrière Palamède pour se venger aussi.