‹ ANALYSE DE L'ENTENDEMENT HUMAINChapitre 14 sur 29 · DESTRUCÏIVIÏÉ , INSTINCT CARNASSIER , SENS DU MEURTRE · texte numérisé non relu

DESTRUCÏIVIÏÉ , INSTINCT CARNASSIER , SENS DU MEURTRE

Eli quoi ! avons nous donc quelque chose à écrire sur l'honime quand il s'agit de Texercice et de l'emploi d'une pareille fecullc ?

La science marche si lentement, et encore de nos jours les préjugés obscurcissent à tel point rinlelligencC; que celte question parait à la plupart de mes confrères provenir chez moi d'un sentiment d'indignation tout naturel. Il n'en est rien cependant, et sous ce rapport au moins ma sensibilité , qui ne le cède point à la leur, ne m*a point troublé la vue; il y a longtemps que , sans me donner d'importance , et ce n'est point ce que j'ai fait de mieux , j'observe la nature et que je m'applique à découvrir les lois de son sublime auteur. Ici comme ailleurs je ne fais pas de grands raisonnements : je suis humble d'esprit; je constate les faits et j'admire les voies et moyens dont il se sert pour protéger notre vie et nous conduire à l'accomplissement de nos destinées.

« Lorsquele docteur Gall, a dit l'honorableM.Lélut avec celte loyauté qui n'appartient qu'au talent, si-

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gnala dans lu lélc humaine Tinslincl carnas&icr, le sens du meurtre ou do la destruction , ce fut presque un concert de malédictions contre le philosophe qui avait osé proposer l'admission d'une pareille Faculté dans la psychologie. Assimiler Thomme aux animaux carnassiers, au loup cervier, au tigre , à Thyène , en foire un meurtrier, un incendiaire, il y avait là presque de l'immoralité; et les opposants qui tenaient un pareil langage ne s'apercevaient pas ou ne voulaient pas s'apercevoir que tout ce qui les entoure n'est qu'une scène de carnage et de destruction dont ils sont eux-mômes les principaux acteurs: qu« l'herbe des champs est dévorée par la brebis , qui est dévorée par le loup , qui est tué par l'homme , qui se détruit et se dévore lui-môme; que nos festins, nos plaisirs de la chasse, du cirque, de l'amphithéâtre, notre point d'honneur, notre gloire guerrière, tout cela n'est que du sang; que nos lois en sont imprégnées , et qu'elles proclament depuis des siècles la nécessité du meurtre pour réprimer le meurtre, qui se reproduit toujours. C'était une honte que tant d'inconséquences ; il fallut bien avouer qu'on n'y avait pas vu clair : l'instinct passa. » L'instinct existe.

On ne peut plus se refuser à le croire : les Mis parlent plus haut que les sophismes. Oui, principalement pour les besoins de son alimentation, l'homme est un être éminemment destructeur. Oui,

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pour riiommc comme pour tous les autres degrés do réchello zoologique, c'est une condition suprême : vivre, c'est détruire j et Torganisation est partout en rapport avec ce but de la nature. Cette nécessité non seulement est impérieuse, mais elle est fatale, et dans quelque étonnement qu'elle jette notre esprit, il nous faut Tacccpter comme une loi, comme une volonté de Dieu; sans cette force spéciale d'autre part, T homme n'aurait jamais pu s'établir dans le milieu ouvert à ses activités. Il lui fallait un instinct qui le portât à y détruire les causes mêmes de destruction qui l'enveloppent de toutes paris.

Maintenant, pour continuera préparer l'esprilde nos lecteurs, nous allons nous demander si celte puissante faculté de conservation qui nous laisse, comme toutes celles que nous avons déjà analysées, dans la condition d'existence la plus brute et la plus instinctive, doitôtre abandonnée sans contrôle intellectuel et moral à sa propre énergie. Nous venons d'indiquer le but principal et légitime de ses applications; ne s'étend-il pas plus loin? L'homme a-t-il droit de vie et de mort sur l'homme? Cette faculté ne donnet-elle pas une teinte d'impatience et d'emportement au caractère, et n'avons* nous pas à en redouter les mouvements par la facilité avec laquelle elle se prête à nous débarrasser violemment et pour toujours de tout ce qui peut faire

obstacle à l'cxëculion de nos desseins? Que dit Thisloirc? que démontre l'étude des manifestations do la tête humaine?

Les faits répondent. L'homme s'est baigné dans le sang de ses semblables; Tinstinct de destruction s'est montré sur toute la surface du globe : tantôt il a subjugué les autres fecultés de l'encéphale et les a entraînées dans ses violences ; et tantôt, c'est le fait le plus ordinaire y ce sont les autres facultés qui, pour leurs satisfactions non moins aveugles et non moins passionnées , ont fait appel h son énergie et allumé ses fureurs.

En résumé 9 par toute espèce de raisons , par lui-* même, ou sous Tégoisme incitatour des penchants du plus bas étage, ou par mesure toute naturelle et tout intelligente de conser^'otion ; dans d'autres circonstances , sous le feu des sentiments les plus élevés, ou par raison d'Ëtat et de haute politique, et trop souvent aussi sous les prétextes les plus honorables, pour ne rien oublier, dévoiler Thomme tout entier et signaler les hypocrisies de sa tête, cet instinct inférieur s'est ouvert la carrière, et a placé l'homme au-dessus et en dehors de tous les êtres qui portent autour d'eux le carnage et la mort.

Certes, pour tout homme d'un sens droit, ce simple exposé suffirait pour rendre incontestable l'existence d'un instinct destructeur dans l'encéphale humain; néanmoins je ne crois pas devoir

promulguer la loi morale do ses applications sans rapporter encore quelques nouveaux faits propres à dissiper les doutes qui pourraient rester dans l'esprit de quelques savants.

Il fout bien le dire à mes lecteurs, les savants^ en général, ne ressemblent point aux autres hommes. Assez souvent ils ont la tôte foussée ou rélrécie par leurs études spéciales, quand les succès fociles qu'ils obtiennent dans ces directions exclusives ne les enivrent pas complètement d orgueil et ne finissent pas par affaiblir leurs moyens. Je le demande à loulos les personnes qui ont lu mes deux premières livraisons^ qui pourrait s'imaginer, et vraiment j«i nen reviens pas moi-même, que quelques uns d'entre eux ont pris mon travail pour un travail abstrait? Je le tiens de rexcellent docteur Lallemahd, de Montpellier, qui me Ta dit do la manière la plus solennelle. Le mot est heureux et pas (rop compromettant; il donne de rimportance à celui qui le prononce, il le tire gracieusement d'affaire, et l'auteur qui le reçoit ne peut pas trop s'en offenser. Quoi qu'il en soit, je no puis accepter cette honorable qualiKcation. Mon travail est la déduction sévère des feits les plus nombreux et les mieux constatés, et ne se perd dans aucune abstraction. Pour se former une opinion, il faut, à ce qu'il paraît, à ces hommes si distingués d'ailleurs, des démonstrations con* crêtes. Tout ce qui ne se mesure pas au compas,

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tout ce qui échappe à l'action du toucher, tout ce qui ne s'analyse pas par le stéthoscope ou le plessimètre, est abstrait. Les observations les mieux faites ne disent rien à leur intelligence ; les manifestations instinctives, intellectuelles et morales do l'âme humaine, mille et mille fois révélées, manifestations toujours identiques, toujours invariables cl toujours prêtes à se prêter à vérification nouvelle, si je puis dire ainsi, ne les impressionnent pas à l'égal de la fracture d'un membre, de l'opacité du cristallin ou de l'engorgement de la rate ou du poumon. A leur avis, cependant, il pourrait bien y avoir quelque chose d'exact et d'intéressant dans tous ces faits, mais néanmoins ce sont toujours de ces phénomènes qui ne frappent pas tout d'abord les yeux de tout le monde, et qui ne se palpent pas des deux mains; ils constituent donc un travail abstrait, par conséquent un travail qui ne peut entraîner dans l'esprit la conviction rapide et profonde que commande impérieusement aux têtes les plus bornées la perception saisissante et grossière des objets matériels. Voilà les illusions de notre vanité , messieurs : l'homme est ainsi fait, il n'a de considération élevée que pour les travaux^, tels quels, dont il fait l'objet particulier de ses occupations ; il s'admire dans ses œuvres les plus minimes , et à fortiori dans ses œuvres de quelque importance. Et s'il arrive qu'il soit appelé à donner une opinion sur des travaux étran-

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gors à sa direction, et qui demandent pour leur exécution la mise en jeu de facultés supérieures ou de feculiés différentes de celles dont il a pour lui-même soigné la culture et perfectionné les activités, il préfère en abaisser le mérite plutôt que d'avouer son ignorance, et de se récuser en toute équité et toute dignité pour le jugement qu'on lui demande ou qu'il veut de lui-même prononcer.

Combien de fois n'a-t-on pas vu * par un pareil travers, tels et tels coryphées placer au-dessous d'eux des hommes dont ils n'avaient pu mesurer la puissance et la portée, et qui, dans le sentiment profond et vrai de leur supériorité, avaient dédaigné do se mesurer avec eux !

Je disais que l'instinct de la deslructivité existe dans la tète humaine ; je le répète encore : il est, et il a été donné, comme toutes les autres facultés que nous avons jusqu'à présent examinées, pour la conservation de l'espèce et de l'individu* Non seulement c'est lui qui donne à l'homme la force voulue pour tuer sans répugnance, et même avec plaisir, les animaux nécessaires à son alimentation ; mais c'est encore lui qui prête son assistance, son appui, sa vigueur, son irascibilité aux autre3 pouvoirs de son cerveau. Ceux-ci aspirent certainement par euxmêmes à se manifester, et ils trouvent, d'ailleurs, dans les impressions des objets extérieurs, les excitations qui conviennent à leur mise en application ;

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mais, dans une foule de circonslances, néanmoins, ils manqueraient de l'énergie suffisante pour atteindre le but qu'ils se proposent, si cet instinct , qui s'irrite devant les difficultés, n'était là pour les retremper et les animer à Taclion.

Ainsi donc, la chose est incontestable, je vais parler d'une chose réelle. La destructivité est une faculté inhérente à Tespèce humaine, et l'homme des temps anciens, comme l'homme des temps modernes, en a fait large emploi, lorsqu'il n'en à pas fiait un cruel et fréquent abus. Ce sont des faits avérés :

 toutes les époques, dans tous les lieux, sous tous les drapeaux, sous toutes les formes gouvernementales connues (républiques, monarchies, théocraties» oligarcliies, despotismes), nous nous sommes tous, et à qui mieux mieux, respectivement roulés dans le sang les uns des autres. Nous l'avons (ait, comme je le faisais entendre tout à l'heure, pour de bonnes ou de mauvaises causes : nous l'avons feit pour nous emparer du pouvoir et nous y maintenir ; nous l'avons fait par passe-temps, par plaisir, pour nous amuser. Dans notre infirmité mentale, nous l'avons feit pour plaire à Dieu, à qui nous avons prêté la portée de nos vues et nos passions de bas aloi. Je crois même, si mes souvenirs sont fidèles, que, par la plus basse des sensualités, par gourmandise, nous avons jeté des hommes vivants dans des viviers pour engraisser des murènes destinées à nous engraisser

nous-mêmes, et que, dans nos grandes fêtes populaires« nous avons enduit de poix-résine et d'huile des hommes également pleins de vie, pour nous servir de luminaires. Quedirai-je de ces malheureux qui y pour occuper les loisirs de la ville éternelle, disputaient leur existence à la fureur des panthères et des lions? Dois-je passer sous silence ces autres infortunés qui, au nombre de vingt mille quelquefois, descendaient dans les cirques, s'inclinaient avec respect devant l'empereur en lui disant : « César, ceux qui vont mourir te saluent!» puis, tout à coup, à un signal donné, se précipitaient les uns sur les autres et se taillaient vaillamment en morceaux, sans qu'il leur vint dans l'esprit de massacrer les spectateurs sauvages qui leur donnaient ces ordres affreux? C'est le moment et le lieu de citer ces patriciens et ces grandes dames de Rome qui, dans l'intérêt de leurs vengeances particulières, recherchaient les poisons les plus subtils, et qui, pour être bien convaincus de leur efficacité, prenaient le soin attentif de les essayer sur de jeunes garçons et déjeunes filles qu'ils faisaient amener devanteux, et dont ils contemplaient froidement les convulsions et la mort Il faut avouer cependant, pour nous rappro*cher des temps modernes, en faire ressortir les mœurs un peu plus douces, ne point charger le tableau et rendre toujours hommage à la vérité, que quelquefois nous avons témoigné de l'horreur pour

le sang, et que, tout simplement, nous avons fait brûler à petit feu des milliers d'individus qui ne demandaient qu'à vivre dans la foi de leurs pères, quand, je ne sais par quel caprice ou quelle préférence, nous ne les faisions pas périr dans d'autres supplices non moins épouvantables : témoin ces prisonniers, hommes et femmes, faits dans les guerres de religion de la Hollande *vers la fin du xvi' siècle. La différence des sexes n'établissait pas de dif* férence entre eux ; on les tuait de la même manière : on remplissait de poudre le dernier intestin des uns, et chez les autres les appareils profonds de la génération lui servaient de réceptacle. Ainsi préparés et bourrés, on les voyait soulevés de terre à la première étincelle, faire explosion et se fendre en morceaux. Pour rester fidèle à mes bonnes habitudes, et par conséquent persévérer à rapporter simplement les choses telles qu'elles se sont passées, je dois encore faire remarquer que dans ces temps-là, qui ne sont pas bien loin de nous, on avait de par( et d'autre des attentions particulières pour les officiers qui ne périssaient pas dans la bataille. Leur grade leur donnait titre à quelques distinctions, et dans la crainte perpétuelle où l'on était d'offenser la divinité en faisant couler leur sang, on ne trouvait rien de mieux à faire, pour tout concilier et les tuer sans pécher, que de recourir au moyen de destruction que je vais vous raconter.

On étendait sur une table ces malheureux ofKciersy et lorsqu'ils y étaient assujettis de manière à ne pouvoir briser leurs lions et échapper aux exécuteurs, on plaçait sur leur ventre un bassin de cuivre, sous lequel on introduisait un rat affamé. Dans Fimpatience où Ton était de voir commencer le supplice et l'opération, on chauffait avec des charbons ardents la surfiice extérieure du bassin pour exciter le rat à mordre le vcnlrc de la victime et à y chercher un refuge. Comme on le pense bien, il ne tardait pas à pénétrer dans les entrailles; on cessait alors l'action du feu. Le domicile du rat se trouvait établi, et pendant quelques jours on pouvait considérer à loisir les souffrances inénarrables et le dépérissement graduel de ces nobles soldats qui, dans la simplicité de leur esprit, le désintéressement de leur caractère et Tamour de leur pays, n'avaient pu jusqu'au dernier instant s'imaginer qu'ils ne trouveraient pas chez leurs ennemis victorieux et chrétiens quelque chose de l'homme et quelque chose du chrétien.

D'ailleurs, la manière de faire, lemodus faciendi,\e genre d'extermination, à quelques différences près, ne change rien au fond des choses et ne rend pas moins patente et pas moins abominable chdz nous tous le désordre ou l'abus de la destructivité.

Ainsi, j'ai lu dans quelques livres que l'homme ne s'était pas fait défaut, non plus, d'écorcher

li\SrjNCT DE DESTRUCTION. I&t

riiommc tout vif ; que, dans d'autres circonstances, il l'avait mis entre deux planches pour le scier à plaisir et avec moins de difficulté. Je ne dis rien do l'amputation du nez et des oreilles, pratiquée chez un certain nombre d'individus^ ni de Tarrachement des paupières, des yeux, des dents et des ongles , opéré sur quelques autres : ces suppliccs-là ne faisaient pas mourir ; ils ne détruisaient pas complètement le sujet.

La sainte inquisition refrénait aussi Tactivilé de son instinct destructeur ; elle prenait quelques mesures de conservation en faveur de ses frères en Dieu; elle cherchait et trouvait des médecins qui suivaient les effets de la torture et qui en suspendaient les horribles cruautés, quand ils s'apercevaient que la victime allait échapper, par la mort, à la rage de ses bourreaux orthodoxes.

Ijos infortunés dans la bouche et les oreilles desquels on a coulé du plomb fondu, ou qui ont été suspendus vivants par les épaules à des crochets de fer, comme le sont des quartiers de mouton à Tétai d'un boucher, et qui sont morts de faim, de soif, de fièvre et de marasme dans cette affreuse position, ne se comptent pas, par respect pourThumanité. L'esprit le plus inventif se perd vraiment dans ces aberrations du roi de l'univers, et comme il me serait facile de remplir je ne sais combien de volumes du récit d'atrocités équivalentes ou analogues, je passe

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outre, ne voulant pas profiter de mes tristes avantages et rester plus longtemps avec mes lecteurs dans ces abîmes dé la perversion instinctive , intellectuelle et morale de l'humanité.

Je dois seulement faire remarquer qu'il n'y a presque pas de facultés dans la tête humaine qui n'aient appelé la destruction à leur aide pour se donner satisfaction et accomplir leurs desseins : nous avons tué des foules d'hommes pour le triomphe ou le soulagement de notre orgueil , pour nous disputer des femmes, pour venger nos vanités blessées ou pour apaiser notre soif insatiable de l'or. Les annales historiques de tous les peuples en font foi. Dans la personne de quelques chefs de gouvernement, les sentiments les plus beaux de Tàme humaine ont eu eux-mêmes besoin de recourir à la destruction pour établir leurs droits de suprématie, protéger l'ordre social et vaincre l'anarchie. C'est encore là de l'histoire, et cette page est assez belle et assez rare pour la mettre en relief et la faire servir, s'il est possible, au rachat de nos indignités. Il n'est pas jusqu'à nos acuités intellectuelles, ordinairement si peu passionnées, si dégagées d'intérêts matériels , au dire absurde des plus grands docteurs, qui n'aient ellesmêmes mis la mort à contribiltion ; et, en effet, nous avons eu recours à ses grâces pour imposer nos idées creuses et régner en nos sorbonnes.

Pour résumer tout ce qui est d'observation posi-

tive et générale, avec nos sciences si avancées, nos morales si affectueuses et si tendres , nos religions si pures et si douces, non seulement nous avons tué et nous nous sommes feit tuer pour des choses qui n'en valaient pas la peine, ce qui semble bien indi* quer chez nous tous quelques feibles dispositions à la chose ; mais encore nous avons épuisé, vis-à-vis les uns des autres, dans maintes et maintes occasions, les raffinements les plus inimaginables de la barbarie, probablement comme si c'eût élé le seul moyen qui pût être en rapport avec la violence de nos incitations, et qui pût seul en apaiser les mouvements frénétiques.

Et ce qu'il y a d'inconcevable pour nous dans tout cela , ce qui dénote la subversion totale de la tète humaine ou sa profonde hypocrisie, c'est que dans une foule de circonstances , comme je l'ai fiait en-» tendre au commencement de ce chapitre, l'horreur que nous avons professée avec ostentation pour le sang nous a feit commettre des horreurs qui manquent de nom dans la langue des nations. Jamais on n'a porté plus loin le mépris de l'humanité. Quels exécrables sophismes 1 quelles abominables dislinclions ! quelles amères dérisions !

Ce qu'il y a de certain, c'est que les caractères propres de l'humanité se sont effocésdans ces extravagances et ces délires ; la raison, la bienveillance^ la justice, l'estime de nous-mêmes et de nos sem-

blablesy la vénération, tout ce qui pouvait nous sauver de ces horreurs s'est abîmé dans la bête et nous a perdus. Somme toute, nous ne savions plus ce que nous foisions : la bête, dans toute la hideuse accep* tion du mot, la bête atroce, la bête feuve, a dominé notre nature supérieure, lorsque notre nature supé* rieure elle-même, pervertie ou égarée, ne Ta pas contrainte à servir ses dérèglements inouis.

Ainsi donc, ladestructivité,bienou mal employée, apparaît dans la vie de Thumanité : partout la vue, l'odeur et le goût du sang ; partout nous entendons le cri lamentable ou héroïque d'hommes violemment arrachés àrexistence; partout des échafauds, des bûchers , des champs de bataille , des empoisonnements, des assassinats, des empalements, des boîtes aux oubliettes ; partout des moyens d'attaque et de défense pour ou contre la destruction, des canons, des poudrières, des arsenaux magnifiques , des fortifications bien établies; partout des mesures de destruction vigoureusement prises dans l'intérêt du crime comme dans celui de la vertu , et , par conséquent, partout la nécessité d'éclairer l'espèce humaine sur les applications d'une des virtualités les plus dangereuses ou les plus utiles de sa constitution cérébrale.

Voilà du concret, messieurs, voilà du positif, voilà qui n'est pas trop abstrait, voilà, dans les justes prétentions que j'ai toujours affichées, ce qui est à la

portée de tous les esprits , ce qui ne peut faire le moindre doute ni soulever la moindre contradiction, et voilà ce qui m'enhardit à me mettre en frais et à traiter, devant mes illustres confrères , de l'instinct destructeur, comme s'il ne s'agissait pas d'une feculté trouvée sous la fourrure un peu chaude de mon bonnet doctoral.

Il faut avouer, messieurs, que j*ai bien de la peine à mériter ostensiblement l'honneur de m'asseoir à vos nobles côtés : tantôt on me signale avec affccfa* tion dans la presse médicale comme un homme plein d'esprit et d'imagination, ce qui pourrait bien signifier que je n'ai pas le sens commun, si je connais bien la valeur et la portée de certains mots; et tantôt on me dit que mes compositions sont abstraites, ce qui veut dire en d'autres termes, car il faut que je traduise encore ici les honnêtes sentiments de mes frères d'armes, qu'elles sont tant soit peu métaphysiques, embrouillées, difficiles à comprendre et partant presque indifférentes, inutiles ou étrangères au grand mouvement intellectuel de mon époque. Partie intéressée comme je le suis dans le débat, mon opinion peut paraître suspecte; mais je m'estime assez et j'estime assez mes semblables pour ne point ratifier par mon silence ces interprétations d'une bienveillance plus que douteuse. Certes, mon ouvrage n'est point d'un homme supérieur, mais il est le fruit d'un esprit net , rigoureux , analytique ;

il est Tœuvre d'ua cœur droit , et sa profondeur abstraite y si tant est qu'elle existe , disparaît sous l'évidence des h\ls ^ le bonheur de l'expression et la clarté de la pensée.

En présence des feits universels que je vous ai rapportés, messieurs, en présence de ces millions et millions d'hommes qui, sur toute la surface du globe et par tant de raisons diverses, sont tombés sous les coups de la destruction et y tombent encore tous les jours , une dernière et solennelle question se présente tout naturellement à l'esprit; je ne sache pas qu'elle ait été posée devant l'humanité sous le large point de vue que je viens d'ouvrir à mes lecteurs.

Quelle est la destination de ce penchant? A-t-il pour but seulement de porter Thomme à détruire les animaux nécessaires à son alimentation , et à feire disparaître les causes de destruction auxquelles il est journellement exposé dans le milieu qu'il habite, ou bien son action doit-elle aller plus loin? Peut-elle s'étendre sans crime jusqu'à la destruction de ses semblables? L'homme a t-il le droit d'armer l'homme contre l'homme? Â-t-il le droit de conduire au combat, à la bataille, à l'extermination, des milliers d'individus les uns contre les autres? Peut-il avoir quelquefois des motifs suffisants, c'est-k-dire des motifs approuvés par l'intelligence et les sentiments moraux pour faire couler à grands flots le sang humain?

L'homme esUil^ dans ces circonstances comme dans tant d'autres y Tinstrument de la Providence. Le maître universel des mondes, le Dieu que nous adoronsy est-il donc encore aujourd'hui comme autrefois le Dieu jaloux, le Dieu vengeur et exterminateur, et sommes-nous dans l'ordre et le bien lorsque , pour animer nos soldats à la défaite et à la ruine des êtres humains qui nous font obstacle , nous l'invoquons comme le Dieu des armées, et que nous faisons bénir nos drapeaux par les ministres de ses autels?

La question est bien posée, ce me semble ; il n'y a pas d'ambiguïté dans les termes : j'espère y répondre à la satisfaction de mes lecteurs.

Il est temps, en effet, que l'homme apprenne h se servir de ses fecultés; il faut qu'il sache sur qui, sur quoi et à quels degrés il doit en déverser les puissantes activités dans le monde'extérieur.

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