‹ ANALYSE DE L'ENTENDEMENT HUMAINChapitre 16 sur 29 · SÉCRÉTIVITÉ · texte numérisé non relu

SÉCRÉTIVITÉ

Le fuu dil tout ce qu'il pense , le sage ne difulgue ta penice qu'a profos.

Par les détails que nous avons donnés jusqu'à présent sur le rôle et l'emploi de chacune des facultés précédentes, nous avons déjà remarqué, messieurs, loutes les sollicitudes de la nature pour assurer notre conservation ici-bas. Vous avez vu par quelles séductions, et en quelque sorte par quelle violence elle nous détermine à Toeuvre de la reproduction ; vous avez été frappés de la profondeur et de la vivacité de Vamour qui protège la faiblesse et les misères de la première enfance; vous savez aussi comment, à Taide d'un caractère aimant et affectueux, l'homme parvient à former ces associations intimes ou commerciales qui donnent tant de charme à sa vie et tant de puissance à sa volonté; vous n'ignorez pas non plus comment, par son courage, il lutte avec le monde extérieur, et vient à bout d'en briser les obstacles. Je viens tout à l'heure de vous

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retracer Ténergie et l'utilité de soa instinct destructeur, et je vous ai dit sous quel noble contrôle toutes ces virtualités conservatrices devaient se faire jour et prendre place dans sa vie. En nous élevant davantage maintenant dans Tétude de son oi^nisation, nous constaterons, avec un nouveau sentiment de reconnaissance et d'admiration, la diversité des pouvoirs que nous avons reçus pour faire face à toutes les éventualités possibles, et nous foire arriver d une manière ou d'une autre à prendre possession défini* tive et tranquille du domaine immense ouvert à nos activités.

A cette occasion » je ne crois pas devoir encore m'écarter de la ligne que je me suis tracée pour l'exécution de mon ouvrage, et en voici la raison, que je vous ai d'ailleurs déjà donnée. Je ne veux pas être pris pour un idéologue dans la mauvaise acception du mot , pour un songe-creux y pour un rêveur, pour un écrivain qui se place en dehors de ce que fournit à la pratique du monde l'observation des faits et leur rigoureuse induction. Je suis et je reste dans le domaine pratique. Je suis toujours occupé à recberclier ce que Tbomme renferme de virtualités dans sa constitution et à me demander ce qu'il en doit faire, et dans rinlérêl de son bonheur, tout en laissant carrière ouverte à l'exercice normal et régulier de ses activités inférieures , je ne cesse d'insister sur la nécessité do cultiver avec prédileo-

lion ses facultés spéciales, je veux dire son intelligence et ses sentiments moraux^ afin de le rendre de plus en plus à lui-même et de le faire vivre de sa vieproprCy de sa vie d'homme.

En conséquence de ces principes ^ avant de promulguer la loi d'activité de la puissance instinctive dont je viens d'exposer les différentes synonymies , je crois d*abord devoir commencer par me demander si cette faculté existe , si elle est , si elle fait partie des éléments constitutifs de notre organisation.

Lorsque, par des faits positifs, j'en aurai démontré rexistence, il sera temps seulement de tracer, d'une main assurée, le cercle moral dans lequel notre espèce doit la tenir renfermée. Car, il ne faut pas nous le dissimuler, par cet allribut, nous tenons encore ici à Tanimalilé ; mais qu'importe? nous avons tant de pouvoirs qui nous en distinguent, que nous ne devons pas nous trouver humiliés d'en avoir plusieurs de communs avec elle. S'il est dangereux, disait Pascal, de trop faire voir à Thomme combien il est égal aux bêles, sans lui montrer sa grandeur, il est encore dangereux do lui faire trop voir sa grandeur sans sa bassesse.

Voyons d'abord, sous le rapport de l'existence et de l'exercice de celle faculté, ce que nous apprend robscrvation chez les espèces inférieures. 11 n'y a plus aujdurdliui de conleslalion sur ce point. Les inductions les plus sûres sont celles qui découlent

des feits les plus nombreux, les mieux observés et les plus variés. Les lois générales établies sur ces bases méritent la confiance des vérités démontrées. Au témoignage des naturalistes les plus distingués, et en particulier de Geprges Leroi , de Gall, de Frédéric Cuvier, de Flourens et de Fée, professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg, les animaux emploient d'innombrables ruses pour se procurer leur nourriture et pour échapper à leurs ennemis. Si Ton réfléchit que ces moyens sont précisément toujours les meilleurs et les plus appror priés au but qu'il est question d'atteindre, et que les animaux qui y ont recours n'ont, sous tout autre rapport, que des facultés très bornées, on sera obligé d'admettre en eux une force particulière, ou, si Ton veut nous passer cette expression, un génie particulier qui les inspire. Tout le monde connaît les ruses du genre des chats, de la martre, de la fouine, du renard et des plongeurs. Qui croirait que le cerf et le lièvre trompent souvent le chasseur le plus expérimenté et les chiens les plus exercés? Ils les engagent dans mille détours, franchissent les buissons, des murailles même, reviennent sur l'ancienne trace, se sauvent tantôt en plein champ, tantôt dans des taillis , suivant qu'ils sont poursuivis par des chiens courants ou par des limiers, font lever d'autres cerfs et d'autres lièvres, accélèrent leur fuite, la retardent lorsque le danger ou le be-

soin de ménager leurs forces l'exigent. Qui n'a pas observé avec quelle ruse l'écureuil et le pivert tournent autour d'un arbre , comme la martre s'étend sur une branche et reste immobile pour se dérober à la vue du chasseur ?

Rarement le renard et le loup, à moins que la foim ne les y force^ mettent à contribution le voisinage; jamais ces animaux n'oublient qu'ils doivent se tenir en garde contre les pièges. Lorsqu'ils sont avertis par le vent que leur proie est près d'eux, ils se glissent à pas lents ; lorsqu'elle est encore éloi* gnée, ils volent pour s'en rapprocher.

Dans le cirque do Vienne, on mettait assez sou* vent plusieurs canards dans un réservoir, puis on lâchait sur eux quelques ours. Du moment où un ours entrait dans l'eau on ne voyait plus de canards ; lorsqu'enfin, après bien des efforts, un ours avait réussi à joindre un canard, celui-ci faisait le mort au point de paraître roide et glacé. À peine l'ours l'avait-il déposé à terre, que le canard regagnait l'eau avec une grande vitesse.

L'homme, en tant qu'animal, comme je le disais tout à l'heure, a reçu cette puissance de conservation, et l'on serait d'autant moins fondé à en contester l'existence, que non seulement il s'en sert et s'en est servi comme moyen légitime de défense, mais encore qu'il en a fait ce qu'il a fait de ses autres virtualités inférieures ; c'est-à-dire qu'il en a dépassé

bien souvent le bul d'activité et faussé les applications. Son intelligence et ses sentiments moraux, comme on va le voir, sont loin d'en avoir fréquemment dirigé l'emploi ou modifié les manifestations.

Et cela à tel point, que je ne serais pas étonné, tant les faits que je vais rapporter sont lamentables, et tant il est quelquefois difficile de satisfaire Tesprit rtivé de certaines gens, que je ne serais pas étonné, dis-je, de voir quelques uns des adversaires, aux exigences desquels je m'empresse avec bonne foi de souscrire, manifester du mécontentement touchant les scrupules et les soins que j'apporte à presser les uns sur les autres ces faits véridiques.

Comment sortir d'un pareil embarras? car enfin ce sont les faits qui constituent les sciences. Qu'on le sache bien, il ne s'agit pas, dans un ouvrage de cette sorte, de critiquer ou de louer Tespèce humaine, mais de l'examiner sous toutes les faces bonnes ou mauvaises qu'elle peut présenter, et d'y traiter des forces qui sont réellement inhérentes à leconomie morale de sa constitution. Si l'homme n'est pas connu dans l'exercice normal ou anormal de ses facultés, si l'on no sait pas jusqu'à quel degré il peut s'élever dans le bien et jusqu'à quel degré il peut tomber dans le mal, si Ton n'apprécie pas les différentes circonstances qui expliquent ses grandeurs ou ses infamies, il est tout à fait inutile de songer à son éducation, et à tout jamais impossible de lui tracer

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les voies de son perfectionnement et de son bonheur. Continuons donc à l'envisager sous ces larges points de vue, allons à la source des choses, découvrons* en les causes et nous nous convaincrons de plus en plus qu'en général l'homme qui obéit aux suggestions de la bêle est plutôt la victime des institutions que le produit manqué de la création.

Oui, cette prédominance de Tinstinct sur nos facultés supérieures s'explique par Tenfence de l'humanité, par son enveloppement et ses malheurs, par le début d'éducation morale, par les nécessités terribles de certaines posilions, et par conséquent par les besoins impérieux de sa conservation qui sont les plus puissants de tous les besoins de sa nature ; et la preuve, c'est que, les annales de l'histoire à la main, nous constatons la mise en jeu permanente et souvent désordonnée de cette faculté partout où la conquête a établi violemment sa domination, partout où Tesclavage, le servage et le despotisme le plus absolu ont pesé sur les nations et se sont opposées à l'exercice do leurs droits ou à la satisfection de leurs intérêts les plus légitimes. Dans ces situations extrêmes l'homme ne peut pas et ne doit pas ne pas dissimuler. Il est en foce des hommes de la force et de l'iniquité; il fout bien que dans l'intérêt de son existence tout son être se soulève contre eux ; par tous les moyens imaginables la nature le contraint à protéger sa vie; non seulement

elle ne veut pas qu'il meure, mais elle veul qu'il déjoue les projets des méchants et qu'il arrive au bonheur. Sil ne sait dévorer les outrages, cacher ses pensées, renfermer l'expression de ses sentiments, les persécutions, les vengeances ou la mort vont l'atteindre. Et s'il a quelque fortune, s'il manifeste tant soit peu d aisance, s'il n'enfouit pas son argent, s'il n'afHche pas la plus profonde misère, il s'expose aux extorsions les plus criantes et à la ruine la mieux consommée.

C'est dans ces phases subversives où l'intrigue, la violence « Tégoisme et la cupidité régnent sans opposition que la sécrélivité est ingénieuse en ressources, mais aussi qu'elle dépasse naturellement le but ordinaire de ses applications. De quoi vous étonnez-vous donc ? Dans ces réactions indispensables à sa conservation, l'homme inférieur se met au diapason des indignités générales , il est dans les ténèbres de l'ignorance et sous le coup de la terreur ; il n'entend rien aux choses de haute moralité dont personne ne lui donne et l'exemple et l'idée ; et il échappe tant bien que mal pr le mal au mal qu'on veut lui Faire.

En dehors do ces situations fausses et forcées qui portent les faibles et les opprimés à se soustraire .p;ir le mensonge et l'astuce aux abus de la puissance maléricllc , Thomme obéit en général aux spontanéités de son être et se dessine sous tous les attri*

buis qu'il tient de la nature. Il y a en nous un penchant naturel à dire la vérité et à nous servir dans le langage des signes qui inlerprètent le plus fidèlement nos sentiments. Ce principe, a dit je ne sais plus quel auteur, agit puissamment même chez les grands menteurs; car, pour une fois qu'ils mentent, ils disent cent fois le vérité. Le vrai est toujours ce qui se présente d'abord à l'esprit. C'est notre nature de le dire. Pour être vrai, il ne faut ni art ni instruction, ni tentation ni motif. Il suffit de ne point résister au penchant de notre constitution. Mentir, au contraire, c'est faire violence à sa nature, et, même chez les hommes les plus dépravés, c'est un acte qui a besoin d'un motif. On dit vrai, comme on mange du pain , par simple appétit , et sans aucun dessein particulier. On ment comme on prend mé* decine, pour un but particulier, et qu'on ne peut atteindre qu'à cette condition.

Ces préliminaires établis démontrent maintenant par des faits l'existence de la sécrétivité dans la tête humaine.

Les idiots incomplets ont quelquefois cette faculté très prononcée. Il est d'autant plus- facile d'en constater chez eux la présence et les mouvements qu'elle se trouve en quelque sorte isolée dans leur tête, qu'elle y est privée de Tassociation du conseil et de l'appui des autres pouvoirs de l'entendement, et en particulier de Tintelligeûce qui, singulièrement

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bornée, ne peut en régler et en modifier en rien les manifestations grossières et purement instinctives*

Chez Thomme aliéné, chez la tète qui ne tient plus son gouvernail^ la ruse , surtout lorsqu'elle est nativement prédominante , se manifeste assez fréquemment aussi par une activité prodigieuse. Le trouble plus ou moins étendu de l'encéphale la prive de ses conlre*poids naturels^ la livre abandonnéo à ses incitations exclusives et démesurées , et la met aisément à découvert.

Quelquefois néanmoins, lorsque Taliénation porto particulièrement sur la lésion des facultés affectives, on voit certains malades dissimuler si profondément leur état mental, qu'ils échappent à Texamen juridique des tribunaux , et qu'ils conservent dans le monde une liberté d'action contre laquelle proteste vainement l'homme profondément versé dans l'étude de ces terribles maladies.

Dans le commerce ordinaire de la vie , cette faculté se révèle à l'observateur le moins attentif, lorsque nous plaidons le faux pour savoir le vrai , lorsque nous exagérons le bien pour apprendre le mal, ou lorsque nous donnons des vertus supposées aux personnes que nous soupçonnons avoir des vices ou des défauts sur lesquels il nous importe d'être complètement renseignés.

Suivant les intérêts du moment » ou les exigences de la société, on évite de faire connaître son ftge, on

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caché Sa jeunesse ou sa vieillesse, on affecle la santé^ on simule la maladie ; dans une foule de circonstances, on répond d'une manière évasive, à double sens; on persuade, à qui veut nous entendre, que Ton va lentement à droite quand on court à gauche. Avons^ nous été faire des visites à tel et tel personnage plus élevé que nous on pouvoir et en dignité , on dit en avoir obtenu le plus gracieux accueil, alors môme que nous avons été consignés à leur porte, ou qu'ils nous ont fort mal reçus.

On aime et l'on cherche Fincogfmto. Est-on reconnu et regardé, on foint rinsouciance et la distraction.

Trop souvent encore dans la société, à la honte de notre espèce et par suite des vices de l'éducation, on entoure d'hommages et d'adulations des per* sonnes que Ton déleste. La bassesse du caractère et la duplicité vont quelquefois plus loin. On prodigue des marques d'estime et d'amitié à des individus qui n'inspirent en réalité que le plus profond mépris. Quelquefois aussi on cache sa haine sous les apparences des sentiments les plus affectueux.

Aux étals de filois^ Henri III, pour ne point éveiller la défiance de Guise le Balafré son cousin , le salue et l'embrasse devant la cour assemblée ; puis il le mande à son cabinet et le fait assassiner dans le corridor qui précède ses appartements.

François II, grand-duc de Toscane, avait épousé Bianca Capello. Voulant fêter l'anniversaire de son

mariage, il engage Ferdinand de Nédicis, son frère, à se rendre dans ce but à Florence. Celui-ci parait répondre av^c plaisir à Tinvilalion, et lorsque devant les seigneurs réunis il pressa François II sur son cœur, personne ne put lire en son âme , personne ne soupçonna ses intentions criminelles.

En signe de sa réconciliation et de ses bons sentiments , et conformément à la vieille coutume du pays, il demande à échanger sa coupe avec celle de ses hôtes. On accepte avec joie. Au milieu de la table se dressait une coupe d'honneur, donnée autrefois par Venise à un des plus illustres aïeux des Médicis. Ferdinand s'en saisit, et après Tavoir remplie jusqu'au bord , il la porte à sa bouche en feignant d'y tremper ses lèvres. Bianca Capello et François II, auxquels il la présente lui-même, la vident tous les deux sans défiance, et ne lardent point à payer de leur vie leur funeste confiance.

Néron ne dissimulait pas mieux et ne se défaisait pas autrement de Britannicus.

Voilà des infamies presque toutes droites et des duplicités presque toutes simples. Ne nous arrêtons pas à ces misères ; publions des faits plus éclatants, et voyons jusqu'à quel dejré t'f'.^u\aa table d'horreur peut tomber la li^ie humaine lor5^|u'ellc méconnaît sa nature supérieure, lorsqu'elle a^il en dehors des libéralités de son Dieu, qu elle n'est inspirée ni par h Ténéralion, ni par la bienveillance, ni par la jus-

tîce, ni par l'estime de soi-même, et que son intelligence profonde , assujettie par les mauvaises passions, vient s'ajouter au calcul de ses hypocrisies.

Voici l'histoire du curé de Loudun. Au point de vue que je veux mettre en relief, elle aura, pour un grand nombre de lecteurs, l'intérêt de la nouveauté.

Urbain Grandier était un homme distingué par ses grâces et par son esprit. Au milieu des mœurs abominables de son époque , on lui reprochait des mœurs faciles et même relâchées , dit l'historien Sismondi , auquel j'emprunte la plus grande partie de mon récit.

En général alors , et dans le bas-peuple surtout , on croyait encore à la magie , à la sorcellerie, aux possessions du démon, et souvent par ignorance et sans mauvaise intention, et quelquefois même s'imaginant bien faire , on condamnait au bûcher de malheureux imbéciles ou de pauvres aliénés qui reflétaient dans leur infirmité mentale ou leur délire les idées dominantes do leur siècle.

« Urbain Grandier avait de nombreux et puissants ennemis. Il parait que le bruit de ses aventures et la croyance qu'il devait ses succès à un pacte fait avec le diable , était parvenu aux oreilles des Ursulines de Loudun. Bientôt elles se crurent exposées à son obsession. Leur imagination exaltée leur fit éprouver des attaques de nerfs , des syncopes qui , par une sorte de contagion, se multipliaient et s'ag-

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gravaient à la vue les unes des autres, D^une corn mune voix toutes ces religieuses accusèrent Urbain Grandier d'avoir mis le diable à leur poursuite.

» L'évoque de Poitiers ne douta pas de la pos« session* Souerdis, archevêque de Bordeaux, montra un peu plus de défiance , et son intervention sus* pendit pour un temps ces scènes scandaleuses. Urbain Grandier déploya beaucoup de valeur et d'activité pour repousser une accusation que le clergé en général fevorisait ou par jalousie ou par amour de tout ce qui est surnaturel. »

Jusque-là tout est marqué au coin du ridicule , de l'ignorance, de la superstition ou de quelques petites passions de Tespèce humaine. Maintenant nous avons à faire ressortir le côté atroce , odieux , abominable de cette histoire. Tout ce que le caractère le plus astucieux, tout ce que la férocité la plus noire et la plus monstrueuse , tout ce que Tintelligence la plus infernale ont pu inventer pour tromper la multitude et égarer TopinioU; s'y trouvent mis au grand jour. Reprenons la narration de Thislorien, et réfléchissons sur la valeur et la portée de chacune des expressions dont il va se servir.

ce Vers la fin de l'année 1633; un conseiller d'État, intendant de justice, nommé Laubardemont, arriva dans le pays pour Faire démolir le vieux château de Loudun. Il entendit parler de l'accusation , et avec cette avidité pour les crimes et les supplices qu on

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reoeonlrait alors fréquemment chez les magistrats , il écrivit en cour pour qu'on lui permit de commencer le procès. Il obtint , en effet, une commission très ample, et , au mois de décembre 1633 , il fit mettre en prison Urbain Grandier : le procès se ftt selon les formes voulues par les lois, mais ces formes ne donnaient aucune protection ni à l'accusé, ni à la justice, ni à la raison publique. »

Les religieuses persistèrent à accuser Urbain Grandier avec acharnement. Les exorcistes et sur* tout les capucins et les récollets s'attachèrent à produire le genre de preuves qui devait faire le plus d^effet sur le peuple. Ils annonçaient qu'aux places marquées par le diable, Grandier, qui s'était donné à lui, devait être insensible, et le chirurgien promet nant la sonde sur son corps d'une main adroite , tantôt lui arrachait des cris de douleur en l'enfonçant dans les chairs , tantôt le touchait à peine là où Ton annonçait que le patient ne pouvait éprouver de douleurs.

On désirait, admirez encore ici la naïveté de rhistorien, pour rendre compte d'un des plus grands crimes des temps modernes ; « on désirait que le peuple lui vit repousser le crucifix , et Von avait pris la précaution de le faire rougir au feu avant de Vap^ procher de ses lèvres. »

Que pensez-vous de ce chirurgien, de cet homme de la science? honorables confrères. Que pensez*

VOUS aussi de ces capucins et de ces récollets ? qui s'est ainsi placé au-dessus des barbares et montré si profondément fourbe et sacrilège et impie ?Sont-ce des hommes réduits comme les sauvages aux instincts de la brute? sont-cedes misérables enveloppés dans les ténèbres dû fanatisme et de la superstition, et se faisant de la meilleure foi du monde saintement homicides ? sont-ce des scélérats échappés des galères du roi et capables de toutes les monstruosités possibles? Non y ce sont des têtes d'élite , des serviteurs de Dieu, qui s'entendent avec un homme versé dans Tétude de l'organisation y pour torturer et perdre un malheureux qui ne leur avait fait aucun mal. Ils n'étaient pas la dupe des mœurs de leur temps, ils cherchaient, au contrairOt à en prolonger la durée. Si dans un récit aussi grave, je ne répugnais à me servir d'expressions figurées , je retour-nerais contre eux l'accusation , et je dirais qu eux seuls avaient foit pacte avec le diable , car ils se conduisaient en démons; tant il est vrai, messieurs, que l'homme ne peut jamais impunément scinder les différents pouvoirs de sa constitution cérébrale et en briser l'ordre harmonique et hiérarchique, et qu'il tombe non seulement au-dessous de l'animal , mais qu'il devient la plus ignoble ou la plus féroce des créatures, lorsque ses penchants inférieurs, soutenus ou renforcés'par son intelligence, s'exercent sans l'assistance et en dehors de la suprématie de

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ses sentiments moraux. Aucun être dans la nature ne peut s^élever aussi haut que Tliomme, aucun être non plus ne peut tomber aussi bas.

« Une commission de seize magistrats, présidée par Laubardemont , soumit le prévenu à une effroyable torture. Mais encore qu'on n'entendtt de lui que des paroles de piété et de résignation , et qu'il ne cessât de protester de son innocence, on ne lui tint aucun compte de ses dénégations. Urbain Grandier, attaché à un poteau, fut brûlé vif sur la place du marché de Loudun. Le récollet Lactance , qui Tavait exorcisé , mit lui-môme le feu au bûcher (l). »

En 1327, les sujets du roi d'Angleterre, Edouard, se révoltent contre lui. Sa femme, Isabelle de France et son frère sont h la tête des rebelles. Un nommé Mortimer, que Ton signale comme amant de la reine, agit aussi contre lui, mais il agit dans l'ombre. Edouard est fait prisonnier, jeté dans un cachot et bientôt après mis à mort. Des assassins le tuèrent en lui enfonçant un fer rouge dans les entrailles. Pour, autant qu'il était en eux, ne laisser aucune trace de leur crime, pour en ensevelir à tout jamais l'horreur, ils avaient eu la précaution d'introduire un tube de corne dans lanus , afin de ne point toucher les parties extérieures de son corps

(1) Sismondi, Histoire des Français , vol. XXIII, p. 239.

et de pouvoir secrètement promener le feu dans les profondeurs de son ventre.

Henri YII y empereur d'Allemagne , est mort le 24 août 1313, à Buonconvento , près de Sienne. On voulait s'en défeire sans éveiller les soupçons de la cour et du peuple, et sans qu'il parût avoir succombé à une mort violente. Comment arriver à ce but ? Peu d'hommes , on le sait , sont grands et profonds et complets dans le crime comme dans la* vertu. Le vulgaire, dans ses capacités médiocres, ne se fait idée ni des uns ni des autres. Les termes de comparaison lui manquent pour juger les grands hommes ou les grands scélérats , et il refuse ordinairement sa croyance aux choses qui dépassent la portée de sa vue. Pour que le fait que nous allons rapporter» tout avéré qu'il pût devenir, fût rejeté par l'opinion publique et restât à tout jamais comme apocryphe ou comme inventé par le malin esprit^ on s'arrêta à un moyen d'exécution tout à la fois au-dessus et au-dessous des conceptions habituelles de l'humanité. Henri YII fut empoisonné le 15 août, en communiant , des mains du dominicain Bernard de Monlepulciano.

Les médecins le supplièrent en vain de prendre un vomitif pour prévenir les effets du poison. Il refusa de sauver sa vie aux dépens d'un scandale (1).

(i) Gt$ta Balduinif lib. ii, ch. 17.— Albertus Argentinensis,

Ce serait témoigner d'une grande ignorance de l'histoire ou passer sous silence un des faits qui démontrent le mieux l'existence et l'abus de la secrétivité que ne pas rappeler les mystères dont s'enveloppait autrefois un tribunal, dont le nom seul aujourd'hui fait encore frémir l'humanité : j ai désigné l'inquisition.

Aucun homme, aucune corporation d'hommes n*a porté plus loin l'esprit à élrc clandestin en pensées, en projets, en actions. Chez le saint office, tout se faisait en secret. Le malheureux qui tombait dans ses mains y tombait bien souvent par surprise. Après un temps plus ou moins long de captivité oti il avait vécu dans un isolement complet et où l'avait affai-* bli un régime sévère, on le faisait comparoir pour donner quelques explications sur les faits qui lui étaient imputés; car on tenait à conserver le simulacre de quelques formes judiciaires protectrices: vainement il demandait à voir ses accusateurs, vai* nen^ent il demandait à voir ses juges et vainement il protestait de son innocence. Sa parole pathétique, accentuée, tantôt révélant l'indignation de son àoie» tantôt exprimant la terreur et invoquant la pitié, frappait l'air d'un vain bruit et laissait impassible son terrible auditoire. Dans tous les cas, sans preuve aucune de culpabilité, on le soumettait à la ques-

p. 18. — Continuator Heronis^ ad an. 1313, p. blx9, — Henricus Rebdorff, ad ac. 1313, p. 605.

tion, et pour que ses cris ne fussent pas entendus, on lui en faisait subir les tourments dans la profondeur et le silence des cachots. Ses bourreaux, comme les autres figurants de cet horrible drame, lui restaient également inconnus. Le véritable interrogatoire commençait alors ; car c'était un parti pris, on ne donnait de valeur qu'aux réponses arrachées par la torture, si toutefois ce n'était pas le calcul de la ruse la plus cruelle et la plus abominable.

Si j'arrête votre attention sur ces pénibles détails, lecteurs, c'est qu'en vérité je n'ai jamais trouvé rien d'aussi complet dans les annales de l'humanité que ce muet tableau d'horreurs. Rien n'y manque : la secrétivité s'y montre magnifique. Oui, tout le monde agissait dans l'ombre. On prétendait servir la religion et poursuivre l'œuvre du Christ, et cependant aucune face d*homme n'osait se découvrir devant un malheureux sans défense. L'accusateur était voilé, le juge était voilé, le confesseur tenant un crucifix en main était voilé, les bourreaux étaient voilés, et le médecin lui-même, chargé de suspendre les tortures au moment ou il s'apercevait que le patient allait échapper par la mort à la rage de l'inquisition, masquait aussi avec soin son visage.

Que signifiait cette précaution de cacher son visage? Était-ce une manifestation instinctive et profonde de la secrétivité? était-ce une lâcheté, un moyen d'échapper à la vengeance des individus qui

sortaient des mains de l'inquisition, ou bien était-ce un respect pour soi-même et pour ses semblables, un dernier vestige de la grandeur humaine ? Dans son immoralité la plus profonde, dans sa dégradation la plus abominable, dans sa férocité la plus inouïe, dans son fanatisme le plus odieux ou dans son ambition la plus démesurée, Fhomme tiendrait-il toujours quelque chose de sa création supérieure, l'inquisition tout entière n'aurailrelle pu s'empêcher de chercher à dérober à elle-même et au monde les raffinements de cruauté dont elle épouvantait la nature?

Ces histoires affligeantes sont d'un haut enseignement, messieurs, et voilà pourquoi j*ai voulu vous les raconter ; je ne les ai point rappelées pour fournir matière aux argumentations des contempteurs de l'humanité ; je n'aime point, on le sait, à servir les . passions de bas étage. Ces histoires affligeantes ne prouvent que contre les feuteurs particuliers de ces désordres. Elles ne prouvent rien contre l'excellence de la médecine, de la magistrature et de la religion. Elles prouvent seulement qu'il a existé des médecins, des magistrats, des récollets et des dominicains qui ne comprenaient pas ou qui comprenaient mal l'exercice de leur profession ou de leur sacerdoce , ou qui pouvaient être des méchants : toutes ces horreurs retombent sur le malheur des temps, sur l'état arriéré de la civilisation et surtout

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sur Fabsenco presque totale d*éducalion morale, éducation morale à laquelle d'ailleurs, si je fais quelques rares exceptions, personne n'entend encore rien aujourd'hui; j'aurai l'honneur de vous le démontrer. Je pourrais presque dire que ces abominatiens ne prouvent pas plus contre une classe d'hommes que conlre une autre classe. A peu de différence prèSy tous les hommes se ressemblent lorsqu'ils n'ont pas reçu les bénéfices de cette éducation morale sur laquelle vous me voyez si fortement insister, et qu'ils n*ont point été, par conséquent, armés contre eux-mêmes, c'est-à-dire contre les suggestions déréglées de leur égoisme et do leur orgueil. Ces histoires, on ne peut plus déplorables, prouvent tout simplement que dans tous les degrés de notre ordre social, indistinctement^ les hommes les plus remarquables par l'énergie de leurs instincts, l'étendue de leur intelligence et les ressources "déliées de leur savoir-feire, sont les êtres les plus dangereux et les plus épouvantables de leur espèce, lorsque ces différentes puissances d'action s'exercent en dehors de l'association, du contrôle et de l'autorité prépondérante des sentiments moraux; employez le mot qu'il vous plaira, mais si vous découronnez le chef-d'oeuvre de la création, si vous lui ôtez sa bienveillance, son amour, sa charité, s*il n'a point de vénération, s'il pèche par défaut d'équité, s'il n'a d'estime ni pour lui ni pour ses semblables, vous n'aurez plus

qu'un monstre sous les yeux, et ni vos prévisions, ni les richesses de votre langue ne pourront jamais s'élever au niveau des turpitydes, des crimes, des abominations, des fourberies et des férocités dont il peut à tout moment marquer son existence.

A Tappui des opinions que je soutiens touchant les abus de la secrélivité, on ne lira pas sans intérêt un court extrait que je viens de feire du testament de Pierre I", empereur de Russie. Les événements dont nous sommes aujourd'hui les témoins donnent une importance nouvelle à ce document.

Cet homme hors ligne joignait la ruse à une haute intelligence. Dans son égoisme femilial et national, et le silence inouï de ses sentiments moraux, il ne croyait manquer ni à lui-même, ni à l'humanité, en indiquant dans les termes suivants aux successeurs de sa dynastie; les moyens cachés, obscurs, astucieux, violents et perfides, à l'aide desquels il désirait établir la domination de sa maison sur l'Europe.

Malgré tout son génie, le czar Pierre payait tribut à son peuple arriéré. Son testament parait dater des temps les plus instinctifs de la vie des peuples. C'est presque une œuvre de sauvagerie ; il y perd de vue la marche ascensionnelle de Tespèce humaine et les principes élevés du christianisme. En effet, quoiqu'il ait osé feire ses recommandations au nom de la très sainte et indivisible Trinité^ et qne le grand Dieu de qui il tient son existence et sa cou'-

190 HUSË, FINESSE, SAVOIR-FAIKI;:.

ronne (expressions textuelles) l'ait cofistamtneni éclairé de ses lumières et de son divin appui, on n'aperçoit pas signe et ombre de la moindre moralité dans les enseignements qu*il laisse aux héritiers de son empire.

Nous allons d'autant plus froidement écouter ce grand déprédateur, que nous n'avons point à redouter en Europe, aujourd'hui, Texéculion d'un pareil plan, et qu'il y aurait tout simplement un lourd anachronisme à tenter l'entreprise.

« Entretenir la nation russienne dans un élat de » guerre continuel, pour tenir le soldat aguerri et » toujours en haleine. Ne les laisser reposer que » pour améliorer les finances de l'État; refaire les » armées et choisir les moments opportuns pour l'at- >i taque ; foire ainsi servir la paix à la guerre et la » guerre à la paix, dans l'intérêt de lagrandissement » et de la prospérité croissante de la Russie.

» Prendre part en toute occasion aux affaires et » démêlés quelconques de l'Europe, et surtout à » ceux d'Allemagne, qui, plus rapprochés, intéres* » sent plus directement.

» Diviser la Pologne en y entretenant le trouble et » les jalousies continuelles; gagner les puissances à » prix d*or ; influencer les diètes, les corrompre afin » d'avoir action sur les élections des' rois. Y faire » nommer ses partisans, ses protégés ; y faire entrer » les troupes russiennes et y séjourner jusqu'à l'oc-

» casion d'y séjourner à jamais. Si les puissances » voisines opposent des diFficuités, les apaiser mo- » mentanément en morcelant le pays jusqu'à ce qu'on » puisse reprendre ce qui aura été donné.

» Prendre le plus qu'on pourra à la Suède, et sa- » voir se feire attaquer par elle pour avoir prétexte » de la subjuguer. Pour cela l'isoler du Danemark » et le Danemark de la Suède, et entretenir avec » soin leurs rivalités.

» Approcher le plus possible de Constantinople et » des Indes. Celui qui y régnera sera le vrai souve- » rain du monde. En conséquence, susciter des » guerres continuelles, tantôt aux Turcs tantôt à la » Perse; établir des chantiers sur la mer Noire, » s'emparer peu à peu de cette mer ainsi que de la » Baltique, ce qui est un double point nécessaire à » la réussite du projet. Hâter la décadence de la » Perse, pénétrer jusqu'au golfe Persique ; rétablir, » si c'est possible, par la Syrie l'ancien commerce du » Levant, et avancer jusqu'aux Indes qui sont l'en- » trepôt du monde.

» Une fois là on pourra se passer de l'or de l'An- » gle terre.

» Rechercher et entretenir avec soin l'alliance de » l'Autriche; appuyer en apparence ses idées de » royauté future sur l'Allemagne, et exciter contre Délie par -dessous main la jalousie des princes; » tâcher de faire réclamer des secours de la Russie

102 RUSE, FINESSE, SAVOlR-FÂlRË.

» par les uns ou par les autres^ et exercer sur le 10 pays une espèce de protection qui préparé la xlomi- » nation future.

» Intéresser la maison d'Autriche à chasser le » Turc de l'Europe et neutraliser ses jalousies lors i> de la conquête de Cens tan tinople^ soit en lui sus- » citant une guerre avec les anciens États de TEu- » rope, soit en lui donnant une portion de la conquête 3^ qu'on lui reprendra plus tard.

>) S'attacher à réunir autour de soi tous les Grecs » réunis ou schismatiques qui sont répandus, soit » dans la Hongrie, soit dans le midi de la Pologne ; » se faire leur centre, leur appui, et établir d'avance » une prédominance universelle par une sorte de » royauté ou de suprématie sacerdotale : ce seront D autant d'amis qu'on aura chez chacun do ses » ennemis.

» La Suède démembrée , la Perse vaincue , la » Pologne subjuguée, la Turquie conquise, nos ar- » mées réunies, la mer Noire et la mer Baltique gar- » dces par nos vaisseaux, il faut alors proposer sépa- » rément et très secrètement, d'abord à la cour de » Versailles, puis à celle de Vienne, de partager » avec elles l'empire de l'univers.

y> Si l'une des deux accepte, ce qui est imman- » quable en flattant leur ambition et leur amour- » propre, se servir d'elle pour écraser l'autre, puis » écraser à son tour celle qui demeurera en enga-

RUSE, FINESSi:, SAVOIR-FAIRE. 193

» géant avec elle une lutte qui ne saurait être dou-

» teuse^ la Russie possédant déjà en propre tout » l'Orient et une grande partie de l'Europe.

«Si^ ce qui n'est pas probable , chacune d'elles » refusait Toffre de la Russie, il faudrait savoir leur » susciter des querelles et les faire s'épuiser l'une » par Tautre. Alors, profitant d'un moment décisif, »la Russie ferait fondre ses troupes rassemblées » d'avance sur rAllemagne» en même temps que 9 deux flottes considérables partiraient, l'une de la » mer d'Azof, Tautre du port d'Archangel, char- » gées de hordes asiatiques sous le convoi des flottes » armées de la mer Noire et de la mer Baltique. » S'avançant par la Méditerranée et par l'Océan, elles » inonderaient la France d'un côté, tandis que l'Aile- » magne le serait de l'autre; et, ces deux contrées » vaincues, le reste de TEurope passerait fecilement » et sans coup férir sous le joug.

o Ainsi peut et doit être subjuguée l'Europe. »

Il est très difûcile aux personnes étrangères à l'étude des forces constitutives de l'entendement humain, d'analyser et de juger les faits et gestes de notre espèce.

L'homme rusé, surtout lorsqu'il est servi par une grande intelligence, échappe à leur appréciation. La raison en est simple : ces personnes s'en rapportent aux apparences ; elles croient que tout homme qui veut paraître honnête est honnête, et elles ne savent

1S4 ir«. fraisât, >AV-:curj:3«.

pas que rkoaune le plos fin est L:i;»iTrs ^oAiL pi

paratl le i&oîxks Pétre.

Quel que soit le Ic-q oa l^ k^ttû$ «htoil ui IL a. bssty rkomme a do&c en 1^ tiz** binl^d moû» 33ptcble qui le p^rte à Vr-anier k$ >t ^'n ' .^t û* Œîslcoce et à se dércber, à i'aa=JLJ»ir »i ■lenl y aa icoics deTint d« po-T? :îr5 jnrerMirs aix sîens^ dev^Dt d« surprises, des eail«i*:iâ& Lis^m»leoces d«jQt par a réacli-:a s>:ti iiize «^ pt^noBals il ne pcHimit sortir Ti::,:*iHrx; ec «a «Wî. «s. yreience des dangers de ic-cte 5#:rte anpiii* i ^ât i»cessamioeDt exposé duks 1^ a.ll~«Hi tl"! hkcm^ • ^sm întêlIiçeiKe • son oioncTr- « ses minrv^BsiLS xisor* ble» et d€strîKtc!irs n'iirair^: pas safi z*mr ^chlé^r sa Tîe. Il Iji fillkii ^^ Îx-Çwji.:! pcs sàr at plus p-roicpt q^ïe rîilrlli :•?;:•» : zliSr sh^ith. boÊS sa& actic-ii qrîe ses a-itres p«r-»:LLiU: j«lis siicl riif ses autres sentiments • ei q:d . ari^.: v«£lf rifltsaio. «t aiant iMite atli pe^ le pi-nil, •:^i":a T^fr . ■> âta permettre ces eifr«*â:Gs, à frisseiiir j*$-*t menis, à éiilcr le> p It^ôîs et a iiir^îr i» puîçîén. Cest ce q:îe b ni:::re a fai: -z^ 1^1 5:GJiafi£ !ii q^e »: us d^' rifits ii; icril^il lias !a sinare le i>: 31 de j<jrtr:. •{:<?.

QcanJ elk ccire en *»:tl:c, if\I»f pica» Iiiiame i s*efibccr. à se s.t::re l-r cCie r»:«ir :csfrf*fr -iCse m»doire «isilte s^iî^i-t les «lirMGâCiai^s. Ia seçKôlilé est persccjkrlie ii^ sa askTi?^ ; eCtî insàrs ks

moyens obliques de vaincre les obstacles ; elle s'oppose à là manifestation naïve de ce que Ton pense ^ et tend surtout à dissimuler le but* que l'on se propose d'atteindre ; elle feit éviter la lutte ouverte et chercher des détours. Spurzheim disait qu'elle rendait l'homme clandestin en projets, en pensées et en actions.

On ne peut nier qu'en raison de sa spontanéité et bien souvent de la violence de nos penchants et de la vivacité de nos sentiments, il ne fût très important, pour l'ensemble et l'harmonie de nos rapports, que nous pussions avoir assez d'influence sur nousmêmes pour imprimer une retenue salutaire à nos manifestations.

Dans notre esprit naissent involontairement , en effet, beaucoup de pensées, de désirs et d'émotions dont l'expression extérieure exciterait le fou-rire ou soulèverait l'indignation de nos semblables. Sans l'assistance secrète et réservée de cette faculté les relations sociales seraient impossibles. L'homme ne saurait vivre avec l'homtne.

On se repent bien souvent de ce que l'on a trop tôt dit et foit. Les dictons populaires de toutes les nations ont consacré la justesse de cette observation. La secrétivité a été regardée comme l'âme des affaires ; en même temps qu'elle sert de frein à l'impulsion de nos autres pouvoirs , elle nous protège aussi contre une indiscrète curiosité.

196 RUSE, FINESSE, SAVOm-FAIHE.

Comme tous les autres attributs inférieurs de notre espèce , cette £aculté doit donc être respectée dans son but et ses applications bien ordonnées. Notre devoir seulement est de la maintenir dans le j uste degré d'énergie nécessaire à notre propre dé* fense y et de ne l'employer que sous le contrôle de rintelligence et l'inspiration des sentiments les plus élevés de l'âme humaine.

 ce sujet, je crois devoir revenir sur une obser* vation que j'ai déjà faite et qui est aussi intéressante pour la science qu'elle est consolante pour l'honneur et la dignité de notre espèce ; elle porte d*ailleurs sur presque toutes nos virtualités de conservation. Cette observation, la voici : c'est que les abus inî^ maginables et nombreux de ces pouvoirs inférieurs appartiennent à l'enfance de l'humanité, et que l'homme, proprement dit^ n'en est pas responsable.

On le conçoit, on l'admet sans conteste, l'homme fait seul est comptable de ses actions. Dans le règne végétal comme dans le règne animal, il faut du temps et de plus des milieux favorables pour l'accroissement total et complet de chaque individu ; et ce n'est point dès les premiers instants de leur vie, ni sous des influences délétères , que vous voyez apparaître en chacun d'eux les caractères propres de leur es^ pèce. Eh bien, l'homme n'échappe point à cette loi, il ressemble en cela aux végétaux et aux animaux, et même son éyolution se fait avec plus de lenteur

encore que celle de tous ces êtres. Si le milieu dans lequel il se développe est défevorable , il reste audessous de lui-même ; il ne donne jour ni à son âme ni à son esprit, et au physique comme au moral, il ne présentée l'observateur qu un être faible misérable, difforme, avorté, sans intelligence et sans moralité. Je l'ai dit et le redirai toujours, l'homme, en général, est le disciple de tout ce qui l'entoure. Voilà l'espèce de fatalité qui pèse sur lui et à laquelle rien ne peut le soustraire.

N'accusons donc pas la nature quand tout s'explique par notre ignorance, notre incuriCy le vice de nos institutions ou notre mauvais vouloir vis-à-vis de nos semblables. L'homme est fait pour le bien, pour l'honnête et le vrai ; il est h\t pour le progrès en toutes choses, et, ce qui le prouve, c'est que depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, en dépit de mille et mille obstacles, il n'a cessé en valeurs de tout ordre de surpasser ses aieux et de prendre des positions supérieures. S'il n'avait pas en lui des aptitudes positives, des dispositions naturelles, des sentiments qui le mettent en dehors et au-dessus de toutes les autres espèces vivantes, et qui ne sont et qui n'existent que pour lui assurer une noble et grande existence; s'il n'était pas perfectible, s'il était créé pour une* étemelle animalité, notre organisation sociale n'aurait pas de signification; notre sollicitude pour nos .enfants serait ridicule ; les soins que nous pre«

nons de leur éducation seraient pris en pure perle ; les préceptes des philosophes et des sages n'auraient point donné de résultats; la punition des crimes et les récompenses de la vertu témoigneraient de notre insanité; le sang du Christ aurait coulé pour des brutes , et ses exemples sublimes n'auraient point servi d'exemple à l'univers.

Certes nous avons immensément à faire encore pour arriver au terme de notre évolution intellectuelle et surtout de notre évolution morale. Néanmoins^ si nous comparons les mœurs des temps anciens z\x% mœurs des temps modernes^ la comparaison est toute à l'avantage de notre époque. Vouloir mettre sur la responsabilité de Vhommey homme^ les actes instinctifs et sauvages de l'homme animal^ et placer ces deux êtres si dissemblables sur le même plan, c'est vouloir tout confondre à plaisir, dans l'esprit humain et ne rien comprendre au mouvement de la civilisation ; c'est nier les énormes transformations subies par l'humanité et la livrer pour toujours au mépris; c'est la condamnera tout jamais à Fignorance, au malheur et au crime; c'est douter des vues de la Providence sur elle et déclarer qu'en lui donnant un si vaste cerveau, elle s'est tout simplement mise en foux frais pour elle ; c'est enfin donner raison à tous ceux qui ont voulu la maintenir dans l'abrutissement et l'esclavage et qui, la jugeant incapable de pouvoir se déterminer par des motifs élevés,

RUSE, nNF:SSE, SAVOIR-FAIRE. 199

n*ont cessé pour la gouverner de s'opposer à son instruction, de la traiter en béte et de suspendre incessamment sur elle le cimeterre et le bâton.

Si cette doctrine sacrilège et impie prévalait sur la nôtre y si elle était légitime et fondée, elle renverserait toutes les notions que nous avons du bien et du mal et toutes celles du bon sens. Les bienfaiteurs du monde n'auraient été que des idiots, et les oppresseurs des peuples, par une connaissance mieux approfondie du cœur humain, auraient eu seuls de Tamour et du génie. Ils auraient eu raison d'abaisser nos prétentions, de nous marcher sur la tète et de nous empêcher d*aspirer à un rôle de noblesse, de grandeur et de vertu qui n'atteste que notre orgueil et qui ne convient point à nos misères.

Voici à l'occasion des reproches que l'on faisait aux esclaves de l'antiquité sur leurs dispositions au mensonge, à la ruse, à la duplicité, ce que vient d'écrire dernièrement un des membres les plus distingués de rinstitut. J'aime à reprendre mon bien partout où je le trouve, et à utiliser au service de la science des observations de détail auxquelles on ne peut reprocher d'avoir été feites daiis des idées préconçues. Ma citation va faire voir quelle forte assise je donne à mes travaux.

tt Mais à quoi faut-il attribuer ces vices de l'esclave, si ce n'est àTesclavage même? La dissimulation et la ruse ne sont-elles pas les seules armes des

SOO RUSE, FINESSE, SÂVOIR-FAIRB.

faibles et des opprimes contre la force brutale et le despotisme sans frein? Oui, le mensonge était le vice des esclaves, comme on le disait avec raison pour en inspirer laversion aux hommes libres. Mais qui forçait l'esclave à mentir, si ce n'est le maître? à quoi la franchise eùt»elle conduit l'esclave, si ce n'est à se faire rouer de coups et peut-être pis encore ? 11 ne faut pas oublier que Pollion, le plus élégant des Romains, fit jeter à ses murènes un esclave pour lui avoir cassé un vase de cristal par maladresse; que le clément Auguste fit mettre en croix un intendant coupable d'avoir tué une caille de combat pour la manger. La franchise I elle n'eût pas même éclairé le maître sur ses erreurs ou sur ses défauts, tant ils se croyaient supérieurs non seulement par position, mais encore par nature ; car tous, dans l'infatuation de leur orgueil, étaient persuadés de la meilleure foi du monde que les esclaves étaient d'une espèce inférieure, et cette incroyable prétention était admise par les plus graves philosophes, entre autres par Aristotc.

» On observe partout les mêmes différences entre le vainqueur et le vaincu. Dans le Levant, les populations grecques, arméniennes, syriennes, etc., qui n'ont pas toujours été protégées comme aujourd'hui, ne passaient-elles pas pour avoir moins de loyauté que les Turcs? De quelle réputation jouissent les Juifs en Pologne, en Russie, partout où l'oppres-

sionia plus brutale pèse encore sur eux? Ne semblent-ils pas justifier par leur conduite les préjugés qui les poursuivent? Cependant qu'on observe les Juifs chez nous, et qu'on se rappelle ce qu'ils étaient au moyen âge et même avant notre glorieuse révo* lution ; alors on comprendra ce que peut une longue oppression sur le caractère et la dignité des opprimés, ce que peut la liberté pour les relever de leur abjection. » (F. Lallemand.)

Un des hommes qui font le plus d'honneur à la France I Montaigne, qui n'était pas médecin, et voyez où la science de la nature de l'homme a été trouver son interprète , avait apprécié Timportance et le rôle de la faculté dont il est ici spécialement question ; mes lecteurs ne me sauront pas mauvais gré de leur faire connaître dans quelle mesure il en prescrivait l'emploi; ils verront comment , sous la direction d'une belle intelligence et d'un beau caractère, une faculté de bas étage peut revêtir de distinction et de moralilc.

« Celui qui va en la presse, dit-il, il faut qu'il gauchisse, qu'il serre ses coudes, qu'il recule ou qu'il avance, qu'il quitte le droit chemin selon ce qu'il rencontre, qu'il vive non tant selon soi que selon autrui, non selon ce qu'il se propose mais selon le temps, selon les hommes, selon les affaires { car le sage ne marche pas toujours d'un même pas, encore qu'il suive le même chemin, il ne change

202 • RrSE , FISRSSE , SAVOIR-FAlKE,

pointy il s'accommode comme le bon marinier fait des voiles selon le temps et le vent. 11 convient souvent^toumer, et obliquement arriver où on ne peut en droit fil, c'est habileté. »

Je ne sais, messieurs , si la femme avait besoin pour suppléer à sa faiblesse, pour remplacer les forces qui lui manquent , pour se conserver heureuse et libre, de trouver une espèce de compensalion dans l'énergie de celte faculté. Je ne sais si la nature a voulu la faire échapper par là aux abus de la puissance d'une foule d'hommes qui n'ont jamais su l'aimer ni la respecter ; mais ce que je puis afSr^ mer en toute vérité, et sans avoir l'intention de me livrer à la satire, c'est que Tinstinct à être clandestin en toutes choses et en toutes circonstances forme un des traits dominants de son caractère. Observezles, messieurs, dans l'intérieur du foyer domestique, et vous les verrez incessamment disposées, surtout aux yeux du public, à satisfaire les fantaisies frivoles, les ordres de détail du chef de la communauté, à user son autorité sur une foule de minuties pour ressaisir la liberté dans les occasions qui les intéressent, et acquérir par ce mélange habile de la complaisance et de la ruse une indépendance très effective; il semble en outre qu'il y ait entre elles toutes un complot tacite de domination, elles en connaissent les articles sans se les être communiqués; je n'irai pas jusqu'à dire avec Diderot, que

plus civilisées que nous en dehors, elles sont restées de vrais sauvages en dedans, qu'elles sont toutes machiavéliques du plus au moins, et qu'elles deviennent presque toujours, par cela même, implacables ennemies de celui qui les a devinées, mais j'adopterais assez volontiers pour elles le symbole de l'Apocalypse sur le front de laquelle il est écrit mystère.

Il est certain qu'elles s'en imposent mieux que nous sur ce qui leur platt, qu'elles simulent mieux que nous les mouvements des passions, qu'elles ne s'oublient jamais, même en en éprouvant l'ivresse, et que le moment où elles sont toutes à leur projet est quelquefois celui même de leur abandon le plus complet.

Voici d'autres faits qui serviront peut-être encore à faire admettre la secrétivité au nombre des forces vives de notre organisation. Veuillez bien, messieurs, continuer à m'bonorer de votre attention.

Quelque indigne qu'il soit d'un homme d'employer la ruse et la dissimulation pour le succès de ses entreprises , il est assez difficile quelquefois de se prononcer avec équité sur le caractère et la moralité de certains individus qui se sont acquis de la célébrité dans cet ordre de manifestations.

Comme vous le pressentez probablement, je vais m'occuper de suivre le jeu de la secrétivité chez les hommes, qui, dans la constitution telle quelle des

20& lUJSK, finilSSë, savoir-faire.

sociétés^ exercent la plus grande influence sur 1c sort des Ëlats. Je vais la mettre à découvert chez nos plénipotentiaires, nos ministres^ nos diplomates, nos généraux et nos ambassadeurs. Il n'est guère possible, vous le voyez, de l'étudier sur un plus brillant théâtre, et de trouver par conséquent une occasion plus fevorable pour en apprécier le bon ou le mauvais emploi. Il y a peu d'hommes aussi mal jugés que le sont ordinairement tous ceux dont je vais vous entretenir un instant.

La force d'âme qu'il feut avoir pour jouer un pareil rôle, cette tranquillité imperturbable qu'il faut montrer au milieu des mécomptes et des obstacles , et quelquefois même au milieu des outrages et des douleurs, ont pu être et ont été effectivement admirés par des hommes dont le jugement n'est pas à dédaigner. Ainsi , le profond Davila célébra souvent la dissimulation de Catherine de Médicis ; le sévère Clarendon celle de Digby, comte de Bristol ; le judicieux Loke celle de Ashley , comte de Schaftesbury; Gicéron lui-même considérait le caractère dissimulé noti seulement comme un caractère supérieur, mais comme s'accordant avec une certaine flexibilité de manières qui lui parait agréable et respectable, et dont il trouve l'exemple dans l'Ulysse d'Homère, dans Thémislocles, dans Lysandre et dans Marcus Crassus.

En France^ messieurs, un homme qui appartient à

l'histoire de nos soixante dernières années, Charles- Maurice de Talleyrand-Périgord, prince deBénéventy s'est largement dessiné comme type de l'esprit politique : personne mieux que lui ne connaissait la science des affaires , et n*a mieux manœuvré dans le silence et dans l'ombre ; personne n'a montré plus de secrétivité y n'a moins fait soupçonner ce qui se passait dans son &me, n'est arrivé plus tranquillement à ses fins , n'a déjoué avec plus de grâces et d*esprit y comme aussi avec moins d'emportement les complots de ses adversaires : au milieu des plus importants débats et des passions les plus vives, personne n'a mieux que lui réprimé l'expression extérieure de ses émotions, n'a mieux dissimulé sa colère et sa joie. Toujours maître de lui-même , devinant ses interlocuteurs tout en restant impénétrable pour eux ; personne n'a certainement porté plus loin le tact, l'esprit et le Bavoir-faire ; n'a mieux mis à la longue la fortune de son côté , et personne à la longue aussi, par suite de ses prodigieux succès, n'a soulevé chez les autres plus de mouvements divers et n'a été exposé à plus de jugements contradictoires.

Permettez-moi de vous le dire, messieurs, quand bien même je devrais blesser en cela l'opinion de plusieurs de mes confrères et trahir en même temps chez moi-même un sentiment d'orgueil, il n'est point donné à tout le monde de juger de pareils hommes.

Des tètes de cet ordre sont exceptionnelles ^ et des tètes médiocres, comme le sont les tètes des trois quarts et demi du genre humain, des tètes médiocres qui, d'ailleurs, s'engourdissent et végètent dans les positions inférieures ou moyennes de la société, n'ont rien en elles de ce qu'il faut avoir pour oser se permettre un jugement sur des hommes de cette trempe. Ces hommes, indépendamment de leur forte secrétivité , l'emportent encore sur les autres par une intelligence nette et précise qui les fait arrivera connaître du premier coup d'œil ce qui est. Chez eux , tout est le résultat de l'observation ; tout est positif, tout est réel et tout se réduit à la plus simple expression. Les paroles ne sont rien , les bits sont tout. Point d'utopie dans leur esprit, point de poésie nébuleuse, point de merveilleux surabondant. En un instant ils ont tout analysé , tout vu, tout comparé ; leur thème est fait, et la tendance instinctive qu'ils ont d'ailleurs à s'effecer, à se mettre de côté pour bien voir, à suspendre les manifestations de leurs pensées et de leurs sentiments, se trouve incessamment renforcée et encouragée dans son activité, par le succès, par l'habitude, et leur grande expérience des hommes et des choses de ce monde.

D'après l'aulorilé des hommes que nous avons cités et qui ont ouvertement montré leur considération pour les grands diplomates de l'antiquité, on comprendra sans peine la réserve que des esprits

sévères doivent apporter à asseoir une opinion sur les hommes qui leur succèdent et les remplacent aujourd'hui dans le maniement des affaires. Nos mœurs publiques et particulières ne sont point encore tellement avancées, tellemenl respectables que nous puissions nous poser en grands juges de leurs actions el déverser sur eux, sans examen et de prime abord, la critique, le blâme et l'injure. Devant eux, abandonnons les termes ordinaires de comparaison, tenons compte du milieu dans lequel ils se trouvent et des intérêts majeurs qu-ils tiennent dans la main, ne les abaissons pas au niveau de notre intelligence commune , remarquons plutôt avec quelle supériorité de vue ils se mettent en rapport exa'ct , harmonique et complet avec la civilisation de leur époque et les réalités du monde , et cessons , une fois pour toutes, de les examiner avec la simplicité d'âme et d*esprit d'un bourgeois du Marais , ou d'un docteur en médecine, en Sorbonne, ou en droit.

Il n'y a point à s'élever contre l'évidence des faits. Malheureusement, presque jusqu'à l'époque actuelle, le respect pour les droits des nations, comme Ta fort bien fait observer Adam Smith, n'a été qu'un mot et une vaine prétention. Certes, la chose est humiliante à dire, mais on n'a presque jamais vu les représentants des États consulter et observer dans les guerres et les négociations les principes de la justice. La vérité et la loyauté y sont généralement méprisées;

les traités sont violés, et, si leur violation peut avoir la moindre utilité^ le pays qui en retire avantage place fort haut dans son estime et son affection le personnage politique qui n'a point été arrêté dans ses déterminations par les maximes d'une morale qu*on regarde comme déplacée.

Dans ces différentes circonstances, les ambassadeurs qui ont trompé les ministres des nations ennemies ; les généraux qui, par leurs stratagèmes, ont déjoué tous les' calculs et tous les pièges de leurs adversaires , ont toujours été admirés et applaudis de leurs compatriotes. Le général honnête homme, le diplomate scrupuleux qui mépriserait dans ces positions bien déterminées les avantages que la ruse peut leur donner, ou qui aimeraient encore mieux en laisser prendre sur eux que d'en acquérir par un tel moyen; les hommes enfin qu'on aimerait et qu'on estimerait le plus dans les transactions particulières seraient regardés comme des enfants ou comme des niais, si sur les champs de bataille ou dans les négociations politiques ils négligeaient une seule des puissances et des ressources de leur constitution. L'enjeu de part et d'autre est trop fort, de trop grands intérêts sont en présence pour que les populations pleines d'anxiété puissent excuser le plénipotentiaire ou le chef d'armée qui, dans de pareilles extrémités, n'a point voulu se servir d'un de nos plus précieux instincts de conservation.' La délica-

RUSE, FINhlSSË, SÂVOlR-FAlRE. 2^09

tesse esl bonne y elle est belle , elle est honorable , mais elle est généralement préjudiciable en temps de guerre et d'extermination ; elle est ridicule auprès de gens qui n'en écoulent en rien et n'en suivent en rien les inspirations. Le dévouement, l'amour du prochain, l'abnégation, la loyauté, la franchise, sont incontestablement des vertus méritoires; mais si nous sommes menacés , soit comme individus , soit comme corps de nation, dans notre existence et nos droits l^itimes ; s'il s'agit d'être ou de n'être pas, nous devons montrer des vertus d'un autre ordre et convoquer toutes les forces de l'organisme au salut de notre conservation. Ainsi l'a voulu la nature.

Que pensez-vous de toutes ces observations sur la secrétivilé, médecins mes confrères, physiologistes de la rate et du foie, de l'estomac et des poumons ? Qu'en dites-vous aussi, anatomistes, orthopédistes, qui connaissez si bien notre charpente osseuse et l'action des muscles qui s'y implantent et la font mouvoir? La faculté dont je traite en ce chapitre exisle-t-elie, et si elle existe, si nous sommes de par la nature contraints et forcés de l'admettre au nombre des forces de l'organisme cérébral, que vais-je en faire? que puis-je en dire? Ne vous occupez-vous pas de choses réelles ? Comprenez-vous enfin que tout en me livrant à des études moins grossières que celles qui font l'objet de vos importants travaux, je n'en

suis pas moins dans une direction scientifique quia son mérite et son utilité.

Quoi ! les uns et les autres, vous donnerez des préceptes pour accomplir et fevoriser des digestions laborieuses ; vous indiquerez par quels procédés on peut fecililer et agrandir les mouvements respiratoires, ou bien encore vous direz par quels moyens on peut feire acquérir au corps le plus faible, le plus lourd ou le plus mal contourné, de la vigueur, de la grâce et de la souplesse ; vous saisirez enfin sur une foule de points les détails et Tensemble de notre organisation matérielle, et vous en réglerez par cela même les fondions les plus simples; et lorsqu'un autre médecin, se plaçant comme vous en fece de la nature, viendra mettre en relieFles facultés que nous partageons avec les animaux ; lorsqu'il viendra, pour ne citer qu'un exemple, vous parler des instincts de conservation qui forment avec eux notre commun apanage, et que pour aider à notre perfoctionnement intellectuel et moral, il exposera de quelle manière nous devons les faire fonctionner sous nos qualités d'hommes, vous ne voudrez ni examiner, ni accepter, ni appliquer ses principes. La chose est inimaginable, car enfin, quelque misérables qu'aient été les cours de logique et de philosophie que l'on vous a fait faire, vous avez au moins quelquefois entendu dire un mol de l'association de nos facultés et des influences respectives qu elles exercent les unes sur

les autres. Eh bien, lorsque ce confrère, pénétré de la valeur de son enseignement, bravera votre incrédulité et viendra vous indiquer par quelles ressources qui sont en nous et en même temps par quelles modificateurs extérieurs il est possible, comme je vous l'ai déjà dit tant de fois, d'éclairer, d'épurer, d'ennoblir l'expression de^ ces mêmes puissances inférieures, vous dédaignerez sa parole et hausserez sur lui les épaules de pitié. Allez, allez, vous vous donnez une importance que vous n'avez pas, Fautorité vous manque en pareille matière, et je ne crains point de vous abaisser à mon tour. Vous m'avez jugé sans la science, je vous juge avec elle, et, fort de sa sanction, je mets le pied sur votre tête et vous renvoie vos mépris.

Il y a cependant des siècles qu'on vous le dit : Au moral comme au physique on peut aider, corriger, modifier la nature.

Fortifier des constitutions délicates, ramener à leur état normal et régulier tels et tels appareils où prédominent momentanément la névrose et la surexcitation, redresser avec bonheur et facilité telles et telles difformités du corps ; enfin soulager, faire revivre et marcher des machines, voilà qui n'est pas mal, la médecine la plus vulgaire est en rapport avec les besoins les plus simples et les plus nombreux de l'humanité, et elle honore incontestablement le bon homme qui l'exerce, mais nous ne

212 BUSE, FlTïESSE, SAVOIR-FÂIBE.

pouvons pas ne pas Varticuler bien haut, l'art mé dical s'élend au delà de toutes ces épaisses modifi* cations de la pQatière , et ce n'est pas là que se trouvent les confins de sa puissance.

Un horizon tout différent se déroule sous les yeux du médecin qui a étudié Tanatomie et la physiologie du cerveau et du système nerveux , il connaît l'homme proprement dit : il connaît sa nature inslihclive, intellectuelle et morale, il sait tout ce qui 1 ébranle du dedans comme du dehors; non seulement, comme je me plais toujours à le répéter, il a fait l'analyse de toutes les forces inhérentes à son organisation cérébrale; il sait par conséquent le nom et le nombre de ses penchants inférieurs, le nom et le nombre de ses sentiments moraux, le nom et le nombre de ses pouvoirs intellectuels, industriels et artistiques, mais il sait aussi quelle est Tinégalité de leur puissance dans la tête humaine, quel est leur ordre d'hiérarchie, et par quels moyens extérieurs il peut frapper sur chacune de ces virtualités et en augmenter ou en ralentir à son gré les activités acquises ou innées.

Comme de raison alors, pour l'homme en général, il expose les principes à Taide desquels on peut exciter ou refréner l'énergie de ses instincts, stimuler ou modérer l'activité de ses sentiments, développer ou régulariser les pouvoirs de son intelligence, et si on vient le consulter pour des sujets hors ligne, pour

des léles mal nées ou viciées par une mauvaise édu* cation première; si Ton vient à lui pour des âmes boiteuses, des intelligences étroites , des caractères pervertis, des esprits excentriques, ou bizarres, ou frappés daliénation, il répond à l'appel qu'on lui £ait pour tous ces infirmes. H fait au moral ce que font ses confrères au physique, et il le feit d'autant mieux, qu'ayant surpris le mécanisme admirable des opérations de l'entendement humain, il n'a besoin pour le succès de son œuvre que de disposer entièrement du sujet qu'on amène à sa consultation et du milieu qu'il veut foire peser sur lui.

Pour que ces idées ne fussent pas fondées, pour que ces prétentions ne fussent pas légitimes, il faudrait faire abstraction des plus grandes œuvres des législateurs anciens et modernes. Il faudrait méconnaître également tout ce qu'ont fait sous ce rapport les moralistes, les philosophes, les prêtres, les médecins et les hautes têtes politiques de toutes les époques, qui malgré l'état peu avancé de la science de la nature de Thomme, ont fait fléchir sous leurs puissants systèmes les différentes forces virtuelles de l'humanité.

Je le redis encore une fois, s'élever contre des principes aussi invariables et aussi positifs , c'est nier l'influence de l'hygiène, des mœurs, de l'instruction, des institutions de tout ordre sur le sort des nations, c'est s'inscrire eu faux contre le témoi-

su RUSE , FINESSE , SAVOIR-FA IRE.

gnage du malléable genre humain. C'est protester contre toutes les dispositions de notre esprit^ contre les miracles de Téducation, l'amendement des criminelSy la guérison des aliénés, la conversion des méchants et Tagrandissement intellectuel et moral des têtes inférieures. C'est perdre son nom d'homme et mourir à l'observation, à la comparaison, à Tin^ duction, à toutes les forces capitales de notre ma* gnifique organisation.

Voyons maintenant si, pour l'exercice intelligent et moral de la secrétivilé , j'ai bien saisi les indications de la nature, voyons si ma loi de promulgation ressort de l'esprit de sagesse qui a présidé à la formation de la tête humaine et si j'ai été assez heureux pour l'avoir révélée tout entière.

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