‹ Analyse de la langue albanaise: étude de grammaire comparéeChapitre 105 sur 114 · ÉLIMINATIONS · texte numérisé non relu

ÉLIMINATIONS

Ceux qui auront lu attentivement les pages qui précèdent resteront convaincus, avec nous, que l'albanais, qui se présente aujourd'hui comme une langue mixte composée d'éléments étrangers et même hétéroclites, n'en est pas moins un idiome très-ancien qui a son originalité et pour ainsi dire son cachet à lui. Sa phonétique, qui ne ressemble à nulle autre, ses décUnaisons bizarres, ses conjugaisons édifiées apparemment sur une double base, ont sollicité les méditations de philologues célèbres comme Bopp, Pott, et tout récemment encore de Miklosich. Mais les résultats de leurs savantes recherches n'ont pas été jusqu'à présent bien concluants.

Nous aura-t-il été donné de faire un pas de plus que de tels devanciers? Ce seraient eux qui nous auraient indiqué la route où il fallait continuer de marcher. Commençons par résumer les résultats obtenus :

1. Il nous a semblé que la phonétique, la déclinaison et même la coiijugaison des Albanais, tout en subissant

l'inlluciice des langues parlées des peuples environnants, avaient laissé à leur tour des traces très-visibles dans la grammaire des Roumains, des Bulgares, des Italiens du Midi et de la Sicile, et peut-être même dans celle du grec classique.

2. Nous avons hésité à classer Talbanais parmi les langues qui se groupent plus directement autour du sanscrit. Comment n'aurions-nous pas reculé devant une affirmation qui avait paru quelque peu téméraire non seulement à Polt, mais encore à Bopp, si disposé pourtant à découvrir dans toutes les parties de l'ancien et même du nouveau continent quelques membres égarés ou perdus de la grande famille des langues indo-européennes?

3. D'un autre côté, la langue des Skipétars nous présente des traits trop connus et une physionomie pour ainsi dire trop familiale pour qu'il nous soit permis d'y voir un simple awa^ ycvo/xcvov, le produit unique d'une race à part. Pour essayer de découvrir ce que cet idiome pourra être, procédons par élimination; disons d'abord ce que, à coup sûr, il n'est pas.

11 n'est certes pas un idiome sémitique. Malgré quelques emprunts très-anciens et d'ailleurs isolés faits par les Albanais au vocabulaire araméen (comme gomar âne, hébreu lion etc., etc., peut-être DS mère?) et quel-

ques mots tirés de l'arabe et introduits dans le shkipe par les Turcs (par exemple ketableiire, x^^V^ foule), la grammaire albanaise diffère toto cœlo de cellcj de l'arabe et d€ l'hébreu. Elle ne connaît ni les prénoms suffixes qui s«î joignent aux substantifs, ni le status œnstructtis, ni les modes variés (itératif, factitif, etc.) de la conjugaison sémitique.

La langue des. Skipétars a eu incontestablement des contacts avec les idiomes tshoudiques et tatares. La négation fAo; ou /xw; rappelle le mas des Tshouvashes (dont Talbanais «ç pourrait n*être qu'une forme raccourcie). Le mot xjo»j/jic(rr lait, est évidemment le koumyss, le lait de jument dont se nourrissent encore aujourd'hui les Mogols (1). Enfin le pronom shoumë semble tirer son origine d'un substantif chamuq, charnu, gamy, gemu qui a le sens collectif de tous, ou de beaucoup (mot à mot : totalité) et qui appartient en commun aux Tshouvashes et aux Turcs, aux Mogols et aux Tongouses. Agglutiné aux noms des Tshouvashes, il en forme le pluriel (2). — Considérons maintenant que les Turcs ne se sont emparés de l'Albanie que vers la fin du XIV^ siècle. Skander-Beg, son héroïque défenseur, ne succomba même qu'en 1469; et pourtant le dialecte siculo-albanais, à peu près libre de mots turcs, montre déjà partout le pronom indéfini shoumë au lieu du rare bol (répondant peut-être au grec iroXu;). Il laut donc admettre que les Albanais ont été en rapport de bonne heure avec des populations de souche tshoudique

et finnoise. En effets l'Epire a été envahie depuis le VI® siècle par des Huns, des Avares et des Bulgares. Une partie de ces derniers se fixa même dans le pays à partir du IX® siècle (3). Mais déjà ils étaient slavisés, c'est-à-dire qu'ils avaient échangé l'idiome tshoudique qu'ils parlaient d'abord contre la langue désignée de nos jours sous le nom de bulgare ou de vieux slovène.

On peut supposer enfin que dans une antiquité plus

(1) Duncker, 1, p. 729.

(2) Renie de 'philologie et d'ethnographie, vol. I, p. 120.

(3) Hahn, p. 810.

reculée, les Albanais ont été les voisins des tribus mogoles portant le nom de Skolotes et habitant entre les embouchures du Danube et du Don (1). Les relations ont pu durer assez longtemps pour que la langue shkipe s'en soit quelque peu ressentie. 11 est au moins singulier que les idiomes finnois de l'Ouest aient exactement, comme l'albanais, la double déclinaison, déterminée et indéterminée. C'est ainsi qu'en finnois on dit à l'aspect indéterminé : kalà du poisson, pluriel kaloi des poissons; à l'aspect déterminé kala le poisson, pluriel kalat les poissons. De même (indéterminé) isé père, pluriel isi des pères ; (déterminé) isé le père, iset les pères. On remarquera que la désinence du pluriel défini en finnois t rappelle celle du même pluriel en albanais (2).

Malgré ces quelques points que le shkipe et les langues ougro-tshoudiques ont en commun, le système grammatical de ces dernières est formé sur un tout autre plan que celui de la langue albanaise. Celle-ci est une langue à flexion comme toutes les langues indo-européennes et sémitiques ; celles-là, au contraire, appartiennent à la classe des langues agglutinatives présentant celte étrange variété et complication des formes grammaticales qui les caractérisent d'une manière toute particulière.

§ 2. — l'ensemble des langues caucasiques.

Il reste une dernière voie qui pourrait bien conduire à la solution véritable. Autour du Caucase et dans ses vallées

(1) Duncker, p. 728.

(2) Ujfalvj, Étude comparée des langues ougro-finnoises, I, p. 58.

profondes séparées par des parois abruptes, demeurent de nombreuses peuplades parlant des langues très-différentes, quoiqu'on y remarque plusieurs groupes distincts. A cause de cette particularité même, le Caucase est appelé des Arabes la montagne à langues. Deux de ces dernières, Tarménien et Tossète, sont considérées d'ordinaire comme faisant partie de la famille indo-européenne. Il n'en est pas de même du géorgien, du mingrélien, diï Jaze, du suano-colque, de l'abchase et du tsherkesse. Tous ces idiomes ont leur caractère à eux, leur originalité, quoique dans leur vocabulaire et même dans leur grammaire on trouve les traces de l'influence des langues parlées par leurs voisins, Perses, Turcs, Russes. La construction arménienne a quelque chose de l'emboîtement de la phrase turque. La déclinaison turque pourrait de même avoir déteint sur celle des Suano-Golques : en effet, le pluriel des substantifs chez cette peuplade caucasique se termine souvent en ar, el, al, et même en lar (comparez suano-colq. kogho-lar cousins, au turc baba-lar pères) [\). k tout prendre et à certaines différences près, les langues dites caucasiques sont coulées dans un moule semblable à celui où se sont formées les langues des Aryâs; elles en constituent une branche latérale ou, si l'on aime mieux, collatérale. C'est pourquoi Bopp a cru pouvoir les considérer comme faisant réellement partie de la même famille, et qu'il a essayé d'énumérer les titres et degrés de celte parenté. Il n'a pas manqué de signaler la coïncidence qui subsiste entre les nominatifs et accusatifs

(i) Rosen, Ueber dos Mingrelische, Stmnische und Âbchasische, p. 59.

pluriels en t*a de la déclinaison géorgienne, en ta de la déclinaison ossète, et le pronom démonstratif servant en albanais de désinence à Taspect déterminé (comparez alb. malle-te les monts, à géorg. wg'wdel-t'a les prêtres, et à Toss. fidal't'a les ancêtres) (1).

Nous avons été frappé nous-même de Tidenlité de la terminaison ta du prétérit albanais avec la terminaison di de rimparfait géorgien, ou celle de t de l'imparfait laze, ou celle de la désinence demou temàn prétérit persan (2). Ce n'est pas tout. L'albanais forme le pluriel d'un trèsgrand nombre de noms en -era; le suano-colque en présente peut-être autant qui se terminent en ar ou ar (3).

Dans la plupart des idiomes qui se parlent autour du Caucase, la numération se règle non pas sur le système décimal proprement dit, mais sur le système vigésimal; il en est de même, comme nous l'avons vu, dans l'albanais. Enfm les explétifs re et bo de la langue shkipe semblent trouver leurs analogues dans le ra et ba des Abchases, dont le premier se joint à quelques-uns de leurs pronoms, et l'autre s'ajoute aux noms de nombre de deux à dix (4-).

Si l'on réfléchit ensuite que des noms de villes et de montagnes léléges se rencontrent dans toute l'étendue de l'Asie-Mineure jusqu'à l'Halys et même au-delà, on ne s'avancera pas beaucoup en envisageant les Albanais comme d'anciens voisins des Arméniens et des Suano-

(1) Bopp, Die Kaukasischen Glieder des indo-europ. Sprachslammf^ p. 16 8qq.

(2) Bopp, ibid., p. 47.

(3) Kosen, Ueber das Mingrelische, Suanische und Abchasische, p. 59.

(4) Rosen, ibid., p. 74 et 76.

ColqueSy et leur langue comme un idiome caucasique qui, tout en conservant son caractère original, s'est formé non pas à l'aide des mêmes éléments constitutifs, mais sur le même plan que ses langues sœurs, plan un peu bigarré d'ailleurs et dont plusieurs traits paraissent empruntés aux différents groupes de cette vaste tour de Babel qu'on appelle la famille caucasique (1).

11 faut ajouter, toutefois, que l'albanais a été rapproché peu à peu surtout des langues indo-européennes, et notamment du groupe gréco-latin par la longue cohabitation des Skipétars avec les Aryâs de l'Occident.

Bien entendu, nous ne prétendons pas que les ancêtres (les Albanais aient été les seuls possesseurs du sol de la Grèce avant l'arrivée des Hellènes/ De nombreuses peuplades s'y seront heurtées et mêlées, et bien des idiomes aujourd'hui éteints y auront été parlés. On sait que l'Anatolie renfermait plus de langues que de provinces ; dans la seule petite république d'Œnoanda on en comptait quatre.

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