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et de certains usages étranges des Albanais à l'aide de traits de mœurs analogues qui nous sont rapportés des anciens Gariens, Lyciens, etc. J'ai fait mon profit des observations qui m'ont été adressées. Un chapitre entier de mon travail m'a été suggéré par le traité de feu Deville sur le dialecte tzaconien, traité que M. Egger avait signalé à mon attention.
Quoique je me sois servi consciencieusement de tous les livres qui, depuis quarante ans, ont paru sur la langue albanaise, je sens mieux que personne ce qu'il peut y avoir encore de défectueux dans mon travail. Cette défectuosité tient surtout à l'état instable où flotte la langue qui nous occupe. Ceux qui la parlent n'ont pu tomber d'accord pour elle ni sur une orthographe invariable, ni sur un alphabet identique. Hahn s'était servi, pour là transcription des mots albanais, des caractères grecs encore maintenant en usage chez les Skipétars du Midi, les Tosques. Gomme ils étaient insuffisants pour rendre tous les sons de l'idiome, il avait eu recours en même temps à quelques caractères latins, tels que &, (/, /, et à des points « diacritiques » pour exprimer d'autres nuances de prononciation. Il distinguait t de t {e couvert), y (gh) de y, er de i et de à {ch)^
X de X (A ^t 1® ghaî» arabe). M. Camarda a adopté l'alphabet de Hahn en y introduisant quelques modifications. Les Albanais du Nord, au contraire, les Guftgues, qui ont embrassé la religion catholique, ont reçu de leurs prêtres l'alphabet latin; et c'est cet alphabet dont on se sert pareillement dans les colonies albanaises de l'Italie et de la Sicile. M. de Rada/le poète national des Skipétars d'aujourd'hui, et son fils Gîuseppe, écrivent leur langue avec des lettres latines auxquelles ils ont ajouté quelques lettres grecques en accommodant l'orthographe à la prononciation italienne. Il nous semble pourtant qu'ils n'ont pas réussi encore, pas plus que ne l'avait fait le savant Hahn à établir une règle invariable pour la fixation de l'orthographe. M. de Rada écrit souvent les mêmes mots d'une manière différente. Le dictionnaire de Hahn est insuffisant aussi pour les textes publiés par lui-même, les mots ne présentant pas toujours des formes identiques dans ceux-ci et dans celui-là. M. Miklosich, à coup sûr, se sert d'une méthode vraiment scientifique, et il serait à désirer que l'alphabet proposé par lui fût introduit dès à présent dans tous les ouvrages qui s'impriment et s'imprimeront en albanais. Mais en attendant que cela se fasse^
cet auteur à pris là précaution de reproduire leà formes des mots albanais telles qu'il les trouve chez les écrivains, en ayant soin d'ajouter régulièrement les noms de ces derniers. C'est le système auquel je me suis conformé moi-même en retranchant les citations toutefois, de peur de multiplier les difficultés dans l'impression d'un livre déjà trop chargé de mots étrangers.
La grammaire de la langue albanaise présente la même instabilité que son orthographe : la déclinaison, la conjugaison, la construction et la phonétique surtout en fournissent cent exemples. Sans entrer dans trop de détails, j'ai été amené par les nécessités de mon travail à appeler l'attention des philologues sur les différences dialectales les plus considérables. Une grammaire complète de la langue shkipe reste encore à faire. Hahn en a jeté les fondements ; mais il s'en est trop tenu à l'idiome des Tosques. Giuseppe di Rada qui, comme il nous l'apprend lui-même, appartient par les liens du sang aux deux grandes branches qui constituent la nationalité albanaise (puisqu'il est issu d'un père tosque et d'une mère guègue), peut être consulté avec une confiance entière, loisqu'il s'agit de fixer l'usage. Malheureusenient son travail si précieux est beaucoup
trop court et comme fruste dans quçlques-unes de ses parties les plus importantes. M. Dozon nous a rendu le très-sérieux service de nous faire connaître quelques traits de la syntaxe albanaise. Mais peu de linguistes l'approuveront, je le crains, d'avoir constamment rendu par la grosse diphthongueâ^ (français eu) 1'^ bref, presque mi-muet, des Albanais.
Il serait réellement désirable que Dora d'Istria, qui est entourée de la vénération et de l'affection enthousiaste de tous les Skipétars, fît un appel patriotique aux albanophiles de tous les pays, afm que réunis « en concile », sous sa gracieuse présidence, ils se missent d'accord pour fixer enfin l'orthographe, la grammaire et le dictionnaire de leur langue nationale, pour arrêter d'une manière définitive les textes de leurs chants anciens^ ainsi que de leurs poètes modernes. Gomment un pareil résultat ne serait-il pas obtenu par la collaboration d'hommes aussi remarquables que MM. de Rada père et fils, qui possèdent et écrivent si admirablement la langue de leurs aïeux ; que M. Gamarda, le savant linguiste qui a comparé dans un ouvrage plein d'érudition l'albanais aux idiomes indo-européens, et notamment au grec ancien; que M. le consul Dozon qui, ayant
vécu des années au milieu des Albanais, a fini par en parler couramment la langue, et qui s'est formé sous la direction de M. Cristoforidis, dans lequel il voit l'albaniste le plus profond de notre époque ; enfin que M. Miklosich, si justement célèbre par ses beaux travaux sur les idiomes slaves, par la pénétration et la sûreté de sa critique, dont ses recherches sur l'albanais sont un éclatant témoignage de plus?
Combien serais-je heureux de me joindre « septième :& à ce groupe éminent, moins pour contribuer à ses travaux que pour profiter de ses lumières et en faire profiter « pro virili parte » les linguistes de la France !
Jamais réunion des sommités littéraires et scientifiques de l'Albanie n'aurait été plus opportune que dans le moment présent. Elle coïnciderait avec les démarches énergiques que le pays tente pour revendiquer son indépendance ou au moins une certaine autonomie sous la suzeraineté du sultan. A l'instar de la Servie et de la Bulgarie slaves, de la Roumanie latine, l'Albanie réclame le droit non seulement de parler sa langue et de suivre ses coutumes, mais d'être administrée, gouvernée par ses propres enfants; le droit enfin de
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vivre de sa vie nationale! C'est un droit incontestable, sacré, qu'il serait inique de lui refuser. Les Skîpétars sont certainement les plus anciens habitants de la terre qu'ils occupent. Ils ont à leur avoir, aux yeux de l'Europe chrétienne, la résistance héroïque opposée par leur chef Skander-Beg aux progrès du croissant, puis la part glorieuse qu'ils ont prise à l'affranchissement de la Grèce. Celle-ci ne devrait-elle pas avoir quelques égards pour des voisins qui lui ont rendu de si importants services, et ne devrait-elle pas cesser de leur disputer des lambeaux de territoire où la majorité des habitants n'appartient pas à la race hellénique? Par ses mœurs plus policées, par sa civilisation supérieure, elle devra essayer d'exercer sur sa sœur aînée, moins favorisée par le destin, une influence douce et bienfaisante ; de l'attirer à elle par de bons procédés ; de l'entraîner enfin dans les voies d'une politique commune et également profitable à l'une et à l'autre. Qui sait si un jour, quand une ambition excessive aura fait place chez les Grecs à une plus juste appréciation des moyens à l'aide desquels ils pourront s'assurer un avenir glorieux, l'Albanie ne demandera pas spontanément une alliance ou môme une réunion qu'elle repousserait au-
jourd'hui, si l'on voulait la lui imposer ? Faut-il dire toute notre pensée? Nous avons confiance dans la sa* gesse des grandes puissances qui, par le traité de Berlin, ont fait entrer la question d'Orient dans une phase d'apaisement où, nous l'espérons du moins, elles sauront la maintenir. Elles tiendront compte aussi assurément des revendications de populations pauvres, mais braves^ qui, unies entre elles par les liens du sang, du langage et de coutumes immémoriales, n'aspirent qu'à conserver ces liens, tout au plus à les resserrer, afin de ne pas devenir la proie de voisins peu scrupuleux en quête d'agrandissements injustifiables.
Louis Benlœw.
Paisy-Paris, ie 15 août 1879.
ANALYSE