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La grammaire comparée, science toute réceate de notre siècle, est née surtout de la connaissance approfondie que nous avons pu acquérir de deux familles de langues, les plus intéressantes et les plus importantes de notre globe, les langues indo-européennes et les langues sémitiques. Nous en connaissons en effet assez bien le présent et le passé, c'est-à-dire les phases différentes qu'elles ont traversées, comme nous admirons les aptitudes que plusieurs d'entre elles ont montrées dans la création de vastes et brillantes littératures. Chacune des deux familles a son vocabulaire et sa grammaire, partant un cachet d'unité
indéniable, malgré les innombrables variétés qui se produisent dans chaque idiome particulier. La nature ne créa jamais deux formes entièrement identiques ; mais elle ne procède pas non plus par soubresauts : non facit saltus. Nous pouvons suivre pas à pas les changements qu'ont subis les mots dans le cours des siècles, non seulement au sein de la même langue, mais encore en passant par la bouche de peuples différents, quoique appartenant à la même race. Ces changements ont lieu généralement d'après des lois qu'on a pu constater. L'ensemble des langues appartenant aux deux familles présente ainsi deux vastes trames où tout se tient, quoique tout n'y puisse être expliqué avec la rigueur d'une logique inflexible. Aussi M. Max MuUer a-t-il eu soin de classer la science nouvelle parmi les sciences naturelles.
Est-ce à dire que la volonté réfléchie de l'homme n'aurait pas aussi exercé son influence sur la formation du langage? Sans parler de l'action des poètes, des orateurs et plus tard des écrivains qui le modifient et le fixent en l'ennoblissant, peut-on se figurer la création de formes aussi harmonieuses, aussi régulières, aussi conformes aux exigences de l'esprit humain que celles du sanscrit par exemple, sans le concours de castes initiatrices, dirigeant une population qui tâtonne et qui cherche sa voie? 11 y a eu à l'aurore même de la civilisation une époque où lés esprits les mieux doués travaillaient à l'établissement de la langue d'une nation comme ^ celui d'une institution. C'est cette conception à laquelle s'était arrêté évidemment Aristote lorsqu'il prétendait que les langues étaient avant tout une œuvre de convention
(Çuvônxï!).
Reste à savoir si les hommes qui, à l'origine, prenaient en main la direction de Tesprit des populations ne doivent pas être considérés eux-mêmes, dans un sens plus élevé, comme des instruments, ou pour mieux dire, comme des ouvriers intelligents de la nature, si, au lieu d'avoir recours à une pensée réfléchie, ils n'obéissent pas plutôt à un instinct admirable. Qui sait s'ils ne se rendaient pas compte, obscurément peut-être, des ressources que peut oflrir un idiome dont les premières traces existent déjà et des développements heureux qu'on peut lui donner? Dans ce cas, le principe que les langues sont le produit de la nature — humaine, bien entendu — (yu«Cj le naturwuchsig des Germains) resterait debout et cesserait d'être en contradiction avec l'assertion du philosophe grec qui en faisait le résultat d'une convention entre tous les membres des familles et tribus primordiales.