‹ Analyse de la langue albanaiseChapitre 35 sur 109 · NOMS DE NOMBRE · texte numérisé non relu

NOMS DE NOMBRE

§ !«'. — CARDINAUX ET ORDINAUX.

Les noms de nombre albanais sont les mêmes que ceux des langues indo-européennes ; mais celte identité ne prouve nullement que la langue des Skipélars fasse partie de la famille de ces dernières. On n'ignore pas que les noms de nombre arabes ont pénétré dans une foule de langues africaines, et que l'idiome dravidien des Brahvis, en accueillant les noms de nombre du sanscrit, n'a pu sauver des siens propres que les trois premiers. Les noms de nombre albanais jusqu'à dix sont, d'après Habn, les suivants :

i nje.

5 peze.

8 tête.

2 di (M.

6 gjashte.

9 nende.

3 tre, tri.

7 shate.

10 ^jete.

i caler.

De 1& sont formés les ordinaux :

Premier paftf . Sbàème ^jashte-te.

Deuxième dite. Septième shtate-te.

Troisième tre-te. Huitième tete-te.

Quatrième cater-te. Neuvième nende-te.

Cinquième pese-te. Dixième ^jete-te,

iV;e parait abrégé de nja, qui subsiste encore et qui peut désigner à la fois le masculin et le féminin. On peut le comparer au bulgare inu et jenu et au gothique aina. Pesé cinq rappelle le bulgare peti que Schleicher croit affaibli de penti; ce dernier viendrait de panti = pankti, car en lithuanien cinq se dit penki.

Quant à gjasht, on voit que Bopp le rattache directement au zend csvas. Pour dire toute notre pensée, nous nous méfions un peu de ces identifications entre des mots appartenant à une langue connue à peine depuis cinq siècles et ceux d'une langue morte depuis plus de deux mille ans. Pourquoi l'^ initial de sex n'aurait-il pas subi la métathèse comme dans yj^crpe, forme tosque à côté du guègue yjwfxecrr moitié (grec tIîp-tu), et pourquoi gjasht ne serait-il pas pour shakjt (comparez le bulgare shesti) ? Pourquoi l'a n'aurait-il pas été substitué à un ancien i ou e qui aurait succédé lui-même à un a plus ancien encore, comme dans l'alb. armik, anmik, latin inimi" eus? Dans ce cas gjasht serait identique à sex ou plutôt sekshy forme à laquelle serait venu s'ajouter le t des ordinaux.

Shate sept est évidemment contracté de shaptate. Tête huit nous présente la forme écourtée par l'aphérèse de asthete ou agtete, et 9jete la forme ramollie du vieux bul-

gare desenti (pour dakanti) (i). Le t des nombres cardinaux de cinq à dix peut être expliqué par un ancien suffixe ti qui sert à former les noms de nombre cinq, six, neuf et dix dans le vieux bulgare ; sept et huit s'y disent sedmj, osmj. L'un se rattacbe au suffixe des ordinaux ta, comme rOTtre au suffixe des ordinaux ma. Bopp a bien fait, ce nous semble, de ne pas identifier la syllabe tc des cardinaux avec l'antique suffixe ti qui se trouve déjà en sanscrit; il croit y voir plutôt le suffixe ordinal ta qui est le même en sanscrit.qu'en lithuanien (grec to, latin tu). Cette invasion partielle de la série des cardinaux par les ordinaux ne se trouve pas seulement dans le slave, mais déjà en latin : septem, novem, decem, qui rappellent les ordinaux sanscrits saptamàs , navamàs , etc., auxquels on peut joindre as'tamas.

Pour former ensuite les ordinaux, les Tosques ajoutent au suffixe tc des cardinaux, comme nous venons de voir, une seconde syllabe tc, ce qui fait que huit se disant tctc en albanais, le huitième s'y dit tctctc C'est là, en vérité, une forme peu harmonieuse. D'après Blanchus, toutefois, le dialecte du Nord n'ajouterait pas de second tc aux ordinaux déjà pourvus de cette terminaison. Pour lui, le sixième se dit i gjastij le septième i statiy le huitième i teti, le neuvième i nandi, le dixième i Sjeti, le onzième i nja mbe Sjetiy etc.

§ 2. — SYSTÈME VIGÉSIMÂL.

Il est à remarquer que les Albanais disent nje zet une vingtaine (c(xaç)..Le mot ^t est considéré par Bopp et par

(1) Schleicha*, VggL Grammatik, p. 483.

Pbtt comme identique k la désinence s'ati dans vdis'aH^ qui signifie vingt en sanscrit. L'aphérèse aurait fait tomber la syllabe initiale inn^.si significative pourtant. Quant à nous, il ne nous parait nullement prouvé que Zet ne soit pas à la fois corrompu et abrégé de di^et deux (fois) dix. Quoi qu'il en soit^ d'après de Rada, les dizaines paires se comptent par vingtaines, ainsi di^t (pour didiSjef) quarante, tri^et soixante, etc.; les dizaines impaires par dizaines, par exemple triiSiet trente, pese$jet cinquante, etc. On sait que ce genre de numéralion a été adopté par la langue danoise, et qu'il a laissé des traces visibles dans la langue française, comme le prouvent les expressions quatre-vingts y six-vingts, etc. Or, nous savons par Rosen que la numération par vingtaines est propre aux langues caucasiques(l) : à l'ossète, au mingrélien, au laze, au géorgien et à l'abchase (2). Le suane, d'après Rosen, ferait à peu près seul une exception.

§ 3. — BÊtLIMAISON DES NOMBRES CARDINAUX.

Enfin, une dernière considération : tous les noms de nombres cardinaux sont déclinables en albanais (par exemple pes cinq, pessesh ou pessash de cinq, pesseve, pes- ^ave à cinq, etc.). Ils suivent tantôt la déclinaison définie, tantôt la déclinaison indéfinie. Il en est de même sans doute dans d'autres langues, dans le sanscrit parmi les langues mortes, et dans le finnois parmi les langues

(1) Rosen, Ueher die Ossetische Sprache, p. 12.

(2) Rosen, Ueber das Mingrelische, Suanische und Àbchasische, p. 63 êi 75.

vivantes. Mais en grec la déclinaison s'arrête au nombre quatre, en latin au nombre trois ; les autres noms de nombre sont indéclinables dans ces deux langues. S'il fallait considérer l'albanais comme une langue analytique, comment expliquerait-on cette propension à suivre les allures des langues les plus synthétiques, tant anciennes que modernes.?

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