CHAPITRE IV
Il serait conlraire au but de ce travail d'entrer dans le détail des annales romaines, d'ailleurs si connues ; mais ce qu'on peut examiner ici c'est le tableau de la lutte de l'aristocratie défendant la constitution contre les efforts de la démocratie, c'est la recherche de la part échéante aux Romains dans le progrès. Voilà le point à étudier, et, sans préconiser aucun système, on est en droit de vérifier lequel des modes de gouvernement offre aux Etals le plus de chance de durée, aux peuples le plus de bien-être et de grandeur. De cette lutte doit résulter un état meilleur ou pire. C'est en effet une règle inévitable de voir les peuples passer successivement par l'époque d'exaltation de leurs chefs naturels dont ils font des rois, puis ces rois succomber sous l'influence des chefs du second ordre devenus l'aristocratie, pour que celleci, à son tour, minée peu à peu, finisse par disparaître sous les flots montants d'une démocratie toujours ambitieuse et folle, dont l'absorption
dans une dictature souvent glorieuse au début, mais cruelle, incapable et forcément personnelle, conduit plus ou moins lentement h une décadence, et livre le pays sans défense à l'invasion étrangère. Il est curieux (c'est en cela que l'histoire romaine a un véritable intérêt) d'examiner si celte loi d'absorption successive des pouvoirs est une loi fatale, à périodes plus ou moins étendues; ou si elle n'a pas offert quelques points d'arrêt, quelques événements, quelques institutions qui, favorables à une fusion des principes, eussent permis aux Romains et pourraient permettre un jour à d'autres peuples d'enrayer, pour de longs temps, une position aussi triste.
C'est certainement un spectacle instructif que celui que présente chez ce peuple, celte ou gaulois d'origine, le développement des institutions ayant conservé les coutumes militaires, tomme les vertus et les vices des peuples dits barbares. D'après ces anciennes constitutions, à Rome le chef suprême était secondé par ses principaux compagnons, ses féaux. Mais bientôt, entravé dans l'exercice du pouvoir par ces féaux mêmes, il dut, pour leur résister, recourir à ses compagnons de second ordre et leur accorder, par contre, certains privilèges qui leur seront plus tard de puissantes armes dans leur lutte contre l'aristocratie. À ce jeu, les rois de Rome finissent par succomber, laissant en face de l'aristocratie les commencements d'une démocratie de plus en plus exigeante, et dont les incessantes attaques ne tar-
deront pas à assurer le succès. Ainsi, tandis que l'aristocratie, par une mesure toute dans son intérêt, avait fait tomber la monarchie, elle remplaça le roi par deux consuls à magistrature annuelle, pris dans son sein et dont une série de mesures faisait ses agents plutôt que les représentants directs de la nation. Elle dut permettre qu'à côté des assemblées curiates, toutes patriciennes, il y eût des comices cenluriates chargés, sur les propositions du Sénat, des décisions intéressant le peuple tout entier. Ces comices s'assemblaient hors la ville dans le champ de Mars, lorsque leur réunion était permise par les augures. L'aristocratie dut môme consentir à ce que l'impôt de capitation fût aboli, à ce que les faisceaux fussent retirés dans l'enceinte de la ville; enfin elle admit dans le Sénat quelques-uns des principaux plébéiens. Ces ordonnances tiennent à ce qu'à Rome le peuple n'était pas composé de prolétaires proprement dits : c'était un ordre dans l'État, celui des citoyens de fortune médiocre, inférieur à l'ordre des patriciens, mais qui constituait encore une sorte d'aristocratie en face de la multitude ; c'était quelque chose comme des soldats par rapport à leurs chefs, mais non la tourbe d'esclaves, de marchands, de traînards qui suivaient les armées. Chaque fois que les patriciens relativement peu nombreux eurent besoin du concours du peuple, ces masses firent un nouveau pas dans la fusion des deux ordres.
C'est de la création du tribunat, magistrature populaire, que date réellement l'émancipa-
tion du peuple. La reconnaissance de la propriété individuelle, celte mesure essentiellement civilisatrice, était une des bases des premières constitutions romaines. Elle était sauvegardée et par la loi et par la religion, mais avec une sévérité telfe, qu'elle eut pour conséquence des lois cruelles sur l'usure. Ainsi elle attribuait au créancier, non seulement les biens du débiteur, mais son propre corps et celui de ses enfants non émancipés; or, le peuple presque en entier, soit pour s'armer, soitpour cultiver ses terres, avait emprunté à l'aristocratie, et celle-ci se faisait de ses emprunts un odieux moyen de pression. L'usure était devenue à Rome la plaie des classes inférieures ; aussi tourna-t-elle bientôt contre ceux qui l'exerçaient si cruellement. Elle fut le grand excitant qui poussa le peuple à la révolte malgré la dictature, dont le pouvoir suspensif de toutes les juridictions sauva si souvent la nation romaine. Cela ne suffit pas; un jour de danger, lorsque l'aristocratie réclama son concours, le peuple sortit de Rome, refusant de marcher sur l'ennemi. 11 ne consentit à rentrer dans l'ordre que lorsqu'on lui eut accordé l'abolition des dettes pour des débiteurs insolvables, et deux patrons, deux avocats des pauvres, auxquels le Sénat dut reconnaître, par une faute incompréhensible, le droit de suspension des sentences consulaires.
Delà nomination des tribuns date l'avènement de la démocratie; désormais elle a des armes, elle peut lutter. Le but même est dépassé : bien souvent la capacité de ces tribuns était rare ; quelquefois, par
leur petit nombre, ces avocats, trop en vue, devenaient plus puissants qu'une bonne application de la légalité ne le demandait. Ils furent les embryons des dictatures démocratiques cent fois plus nuisibles et plus coupables que celles de l'aristocratie. Les patriciens firent leur possible pour empêcher la création du tribunal ; car ils comprirent que c'était donner la parole à la masse incapable, et identifier la multitude à des individualités remuantes et ambitieuses, qui, le voulussent-elles ou non, ne pourraient s'empêcher de marcher de l'avant, la conséquence de toute popularité quêlée étant, pour celui qui l'obtient, d'obéir et non de commander. Pour résister, dans son intérêt même, à un peuple qui comprend sa force et s'en grise, il faut mieux que des opinions, des doctrines plus ou moins erronées et des superstitions ; il faut des principes cherchés et puisés en dehors et au-dessus des faits matériels. Il est beau et parfois salutaire de mettre en avant l'intérêt de la patrie; mais il est plus beau encore de le bien comprendre et d'aller droit au juste, d'où toute grandeur émane, d'où toute prospérité découle.
Comme institution créée en vue de services à rendre, le tribunat fut au peuple dont il défendit les droits; mais ensuite il obtint de telles modifications dans sa constitution et excita tellement l'antagonisme des deux ordres, qu'il arrêta, pour de longues années, le développement de la puissance romaine. Il obtint que le peuple, réuni dans ses comices, au lieu de voter simplement sur les proposi-
lions qui lui étaient soumises, délibérât ; ce résultat dut être appelé droit de résistance.
Les conséquences de cette immixtion du peuple dans les affaires publiques furent la demande, sans cesse renouvelée, d'une loi agraire qui établit une répartition des terres plus équitable pour les masses. 11 eût été bien plus profitable de ne pas aller au delà. La participation des plébéiens à presque toutes les magistratures, aux fonctions curiales et même sacerdotales, à la garde des archives, à l'édilité, de qui dépendait non seulement l'administration de la cité, mais la charge d'approvisionner la ville et de nourrir le peuple, la suspension des sentences consulaires, le droit même d'accuser et de juger les magistrats, de proposer et de faire des lois obligatoires pour tous, était une application plus que fautive pour Tinlérêt général. C/étaient des prérogatives par trop destructrices du juste et de l'honnête à donner aux masses inconscientes; et l'aristocratie dut comprendre quel tort elle avait eu jadis d'abuser du pouvoir. C'était surtout quand la loi des Douze Tables, édictée par les décemvirs, eut proclamé l'absolue égalité civile, que l'aristocratie put constater que les passions populaires, longtemps contenues par l'habitude et la superstition, étaient au service des ambitions incapables et éhonlées ; elle dut se repentir de n'avoir pas conservé à la loi sa valeur.
Les Romains, dans les temps d'enfantement de leur constitution, montrèrent un grand esprit politique. Lorsque l'égalité civile, résultat d'une lutte
séculaire enlre les deux ordres, eut indiqué le droit de chacun, le patriciat ne fut plus qu'un titre honorifique; mais, .à rencontre de tant d'autres peuples, le plébéien eut le tact et le bon goût d'honorer ce titre pour qu'il restât le signe représentatif de l'élite de la nation! Aussi cette égalité générale eut-elle, après mille combats de tribune, après avoir frappé tant de fois injustement, celle conséquence heureuse pour la nation, de laisser la direction aux plus dignes comme aux plus intelligents, et d'arriver à une sorte de constitulionnalité moyenne, où le bien possible est pour le bas comme pour le haut, et amène d'un côté le respect, de l'autre la bienveillance. Elle assura la bon* tinuité de la puissance romaine qui, sans elle, eût certainement succombé. Cette égalité devant la loi empêcha la disparition de l'aristocratie, et son extrême perfectibilité donna trois cents ans d'existence de plus à la république. L'aristocratie ne voulant ni déchoir ni abdiquer, une fois ses grandes répulsions vaincues et l'égalité civile, sacerdotale et militaire établie, elle cueillit, en quelque sorte, dans le peuple toutes les grandes intelligences, tous les mérites, et les éleva jusqu'à elle. Ces nouveaux élus, récemment sortis des rangs, connaissaient mieux les besoins réels des masses et se prêtaient davantage à les satisfaire. Ils en donnèrent la preuve, soit en diminuant maintes fois le taux de l'usure, soit en abolissant à nouveau la contrainte par corps, soit en leur distribuant des terres, soit en donnant les droits de citoyen à des
fournées plus ou moins nombreuses de prolétaires; mais, tout cela, en n'abandonnant jamais les principes. A partir de ce moment, la qualité de citoyen entraînait le droit d'user à la fois de la loi politique et de la loi civile. Cette dernière engendrait les formes et les effets du mariage, les actes de la puissance paternelle, la jouissance et la transmission de la propriété et la faculté de tester. Elle garantissait l'inviolabilité des personnes.
Cette manière d'allier l'égalité civile avec le respect des supériorités réelles est un grand exemple de science gouvernementale donné par les Romains à l'humanité tout entière ; mais cet exemple eût pu être plus grand encore. Munis d'une forte organisation militaire et sociale, ayant une bonne part des vertus qui font les grandes nations, les Romains seraient arrivés, sous l'égide de la royauté qui de rien les avait faits si grands, h ne pas employer cent soixante- cinq ans en combats incessants, avant de revenir au même degré de puissance. Ils arrivaient ainsi à l'union des trois systèmes de gouvernement, la royauté, l'aristocratie et la démocratie, contenus les uns par les autres; en somme, le meilleur mode gouvernemental qui existe. Les Romains avaient dans leurs institutions tous les éléments d'un excellent système constitutionnel dont ils pouvaient tirer d'immenses services ; mais, pour cela, il eût fallu cette abnégation de soi-même qu'on ne trouve que dans l'espérance en Dieu protecteur et justement compensateur des maux d'icibas. Or, cette croyance leur manquait absolument;
el si, comme nous l'admettons, le Très-Haut fait concourir les hommes à la réalisation de ses insondables desseins, nous ne pouvons qu'admirer cette extension de la puissance romaine dans laquelle une société qu'on peut dire sans Dieu a donné tout ce que la matérialité est susceptible de produire.
Avec l'union légale des deux ordres, les Romains cessent de s'agiter dans le vide. Ils donnent à leurs armées une organisation nouvelle; et, par une série d'améliorations et de réformes telles que : la solde accordée aux légionnaires en campagne et la formation des proconsulats permettant aux généraux ayant commencé une guerre de la continuer au delà de la durée de leurs consulats, ils rendent leurs armées plus maniables ; les chefs peuvent exiger davantage, les campagnes peuvent durer plus longtemps, et les Romains terminer plus promptement les petites guerres presque intestines. On voit alors les Étrusques, les Sénons, les Sam ni tes, les Èques, les Herniques, les Latins, vaincus, se lancer comme armée romaine dans des expéditions plus lointaines, et imposer à presque toute l'Italie la terreur de leurs armes.
Leur puissance militaire avait en effet considérablement grandi avec la création si complète et si bien entendue de la légion, qui suivit de près l'accroissement de territoire que leur procura la prise de Véies et la défaite des dernières bandes de Gaulois hostiles. Une discipline rigoureuse, unie à des institutions militaires, comme à une tactique réelle-
ment savante, devait avoir raison, soit des barbares aux attaques fougueuses et incorrectes, soit des masses esclaves des armées orientales. La légion constituée compacte ou légère, suivant les circonstances, devait l'emporter, même sur les restes mal commandés de l'épaisse et inébranlable phalange grecque. Tandis que les impétueux Gaulois ou les cavaliers de tous pays venaient se briser contre le front serré de la' légion, les légionnaires divisés instantanément en petits corps indépendants, lorsqu'ils avaient les Grecs devant eux, après avoir harassé la phalange, finissaient par la briser. Attaqués, ils ouvraient leurs rangs devant les chars ou les éléphants, les laissaient passer comme un torrent, se reformaient derrière et faisaient face à l'ennemi de tous les côtés.
On ne peut pas dire, d'une manière absolue, que Rome dut sa grandeur à tel ou tel fait, à telle ou telle de ses institutions: car les Romains présentent ce spectacle unique dans l'histoire, d'un peuple qui, pendant de longs siècles, s'est presque toujours dirigé selon ses intérêts et qui, dans le plus grand nombre de cas, a toujours été à la hauteur des circonstances. Ainsi, tandis qu'ils perfectionnaient leur tactique, ils créaient des magistrats nouveaux ou préteurs, chargés de juger au civil, soit les causes entre les Romains, soit celles entre Romains et étrangers, d'édicter et de colliger les lois, fonctions jusqu'alors réservées aux consuls. C'est dans les travaux des préteurs qu'il faut chercher les bases des codes romains qui furent les premiers éléments du
droit, dans le sens moderne du mot. Dans le milieu où s'élevait Rome, la création d'une jurisprudence même embryonnaire, mais à peu près fixe, fut un immense bienfait, dont les conséquences sont faciles à saisir. Qu'on pense en effet au retentissement qu'eut dans le monde barbare de l'Occident, où la justice n'avait pour point de départ que les vieilles coutumes des populations nomades ou guerrières, l'existence de législations reconriues et suivies, fussent-elles défectueuses. Quel immense progrès d'être à peu près assuré du lendemain, de voir ses relations de famille protégées par le droit, assurant l'hérédité ! Les Romains avaient fait des juristes pour leurs besoins spéciaux. Par le seul fait d'avoir aidé à la fixation du droit et d'en avoir créé l'enseignement, ils élevèrent Rome à la hauteur d'un tribunal d'appel, où, au grand bénéfice de leur ambition, non seulement les particuliers, mais les peuples, viendront un jour porter leurs causes.
Dans la politique romaine iout concourait au but de faire de Rome la capitale du monde ; mais nul fait n'y aida davantage que la formation des colonies et l'extension donnée au patronat. Le Sénat, devenu le créateur de la législation, si habile à discerner partout le véritable intérêt romain, se servit du prétexte très réel que lui offrait la nécessité de repeupler les pays soumis et dévastés, pour y déverser, sous forme de colonies, un tropplein de population dangereuse dans la métropole. Il arrivait à ce double résultat d'assurer la tranquillité intérieure en donnant des terres à ces émigrants,
d'augmenter le nombre des citoyens, conséquemment celui des légions; de créer au loin des villes qui, suffisamment fortifiées, fussent, en même temps, pour les populations vaincues une protection contre les dangers venus du dehors, ou des points de départ, de ravitaillement et de refuge pour les expéditions à venir.
La cité victorieuse se serait cependant bien vite épuisée s'il avait fallu créer des colonies en proportion avec l'étendue des territoires des nations vaincues ; aussi, là où la dévastation n'avait pas été complète, le Sénat procéda-t-il autrement. Assimiler le plus possible la position sociale d'un étranger vaincu à celle d'un Romain, devint le but de toutes les ambitions ; mais le Sénat sut graduer ses bienfaits en se montrant d'autant plus avare du titre de citoyen que cette distinction était plus recherchée. Tantôt il donna, soit le titre, le rang et les droits, tantôt seulement les droits de citoyen romain ou le titre d'allié du peuple romain à l'ensemble d'une partie des peuples vaincus, ou aux personnalités principales de quelques-uns d'entre eux; il avait soin que la prépondérance politique restât toujours aux vrais Romains, et pour cela il assurait dans le Forum la majorité au peuple souverain. Le vote avait lieu par tribus; et le résultat s'atteignait en maintenant l'ancienne distribution qui divisait les habitants en vingt et une tribus, n'en laissant sur les trente-cinq existantes que neuf où venaient se grouper tous les citoyens nouveaux.
Ainsi la sage assemblée doublait les forces de
la nation sans abdiquer la direction de l'empire. En appliquant à chaque peuple vaincu, auquel était laissée l'autonomie administrative, des privilèges ou des droits différents, on empêchait que les citoyens d'un même peuple, ou l'ensemble des peuples soumis, d'abord en Italie, plus tard dans les provinces, eussent des intérêts communs. Le Romain mettait ainsi enpratique l'axiome politique : diviser pour régner.Mais, toutenlaissant aux différents peuples des intérêts particuliers, il les rattachait tous à l'empire par les privilèges accordés et par le patronage. Ce lien qui, dans Rome même, unissait les citoyens entre eux, fut appliqué, au fur et à mesure de l'agrandissement de l'empire, aux provinces des pays vaincus. Les populations soumises eurent le droit de choisir, à Rome, une sorte d'avocat chargé de les représenter dans toutes les causes où ils étaient intéressés, soit devant le Sénat, soit devant le peuple. Ces patrons étaient naturellement pris parmi les chefs des plus grandes familles. C'est à cet usage que les patriciens durent ce regain d'honneur, d'influence et, plus tard, de richesse; ce qui fit la grande aristocratie du monde occidental.
De la nécessité pour les patrons de défendre leurs clients, naquit, à côté du jus civile, le jus gentium, réglant les droits des étrangers, soit entre
eux, soit avec les citoyens romains, soit avec l'Etat lui-même. Celte prérogative cependant, malgré son nom pompeux de jus, de droit, rie s'exerça jamais, en ce qui regardait les étrangers, que sous le contrôle de la raison d'Étal ; et à Rome les scrupules n'ont
jamais gêné la politique. L'honneur romain, mis si souvent en regard de la foi punique, n'a jamais eu d'autre valeur que celle qu'il s'allribuait lui-même. Ce que l'humanité dut à Rome ne fut pas toujours bon; car, tout en rendant justice aux vertus des Romains, comme au mérite de leurs institutions, on n'est que trop souvent forcé de constater leur politique odieuse : fallacieuse en toute occasion, elle était toujours cruelle. 11 est bien évident que la politique est l'art d'être personnel, et que, sans une main de fer, quelle que soit la forme du gouvernement, il est impossible de commander aux hommes et de les vaincre. La mauvaise foi, plus ou moins couverte par la superstition, vient trop souvent en aide aux ambitions. Le système de dévastation des pays ennemis entre pour beaucoup trop dans l'homogénéité qu'ils obtinrent en Italie; par exemple, la conquête, de l'Arno aux rivages delà mer Ionienne, demanda cent ans de dévastations et de massacres. Les institutions romaines étaient un progrès très réel sur les institutions barbares, nul ne peut le nier; mais il ne faudrait pas aller trop loin dans la louange, car elles ne furent acceptées, particulièrement en Italie et dans la Cisalpine, que là où elles accompagnèrent la victoire. Ces institutions étaient merveilleuses pour amener le triomphe ; mais elles ne furent surtout bien comprises des différents peuples, que lorsque le Sénat les eut fait apprécier à travers les spectres de Carthage, deNumance et de Corinthe. La conquête une fois faite, la prépondérance romaine établie, il eût été salutaire que les nations vaincues oubliassent
un peu de ce qui leur venait de cette noble origine, pour arriver à une combinaison désirable. Voilà ce que le Sénat ne voulut pas. Quoi qu'il en soit, ce que les peuples vaincus doivent à la puissance romaine est immense ; et le joug qui fit cesser pour de longs siècles, en Occident les guerres de tribu à tribu, en Orient les querelles incessantes de ligue à ligue, de potentat à potentat, fut un joug béni. Cette conquête marque une nouvelle et grande étape de l'histoire de la civilisation.
Si l'humanité doit quelque reconnaissance aux Romains, c'est surtout parce qu'ils ont élevé à la hauteur d'une doctrine l'obéissance et la discipline. Les succès que les Romains obtinrent furent dus à l'abnégation qu'ils surent toujours faire de leurs sentiments individuels en face de prescriptions légales; c'est au respect des personnalités éminenles et aux croyances en elles qu'ils durent l'extension de leur empire. Ce sont ces vertus qui, après avoir rendu les Romains maîtres de l'Italie, assurèrent leurs succès lorsque, appelés en Sicile, ils se trouvèrent en lutte avec les Carthaginois. Vainqueurs de ces redoutables ennemis dans les première et deuxième guerres puniques, c'est encore à ces vertus qu'ils doivent d'être devenus si grands après Zama, lorsque, maîtres de l'Espagne, de la Sardaigne, de la Sicile, souverains du Nord de l'Afrique, on ne voit plus dans l'Occident que Rome victorieuse, jusqu'au jour où l'on n'allait plus compter dans le monde que l'empire romain et les barbares.
Mais si l'esprit de discipline, le seul qui fasse les armées, aide puissamment au développement, cette extension même de l'État, formée par la grande cité italienne, eut pour conséquence forcée un relâchement dans cette discipline. Quelques symptômes s'étaient déjà produits avant la chute de Carthage, laissant voir ainsi, sur quelques-unes des branches extrêmes d'un arbre au port si majestueux, aux rameaux si étendus, des taches provenant d'une vermoulure qui, gagnant de proche en proche, s'étendra chaque jour, portant la gangrène des extrémités au cœur. Contenues par la discipline, les passions romaines restèrent des vertus; rendues libres par la possession, elles devinrent des vices ; ceci démontre une fois encore qu'il est souvent plus difficile d'être vertueux dans la richesse que dans la pauvreté, les appétits croissant en raison des moyens qu'on a de les satisfaire.
Avec la dernière guerre punique finit l'histoire véritablement glorieuse des Romains, celle où ils ont triomphé de tous les obstacles, à force de vertus civiles et militaires. Pendant les deux siècles qui vont suivre, ils vivront sur le fonds acquis, le dépensant follement ; aussi, bien étonnés un jour; après avoir été si hauts, d'être tombés si bas, ils se donneront un maître, dans l'espoir d'être relevés par lui. Mais ils ne se rendent pas compte que, à l'exemple de maint autre peuple, au lieu de confier leurs destinées à un chef, lorsqu'ils ont encore assez de valeur pour que leur nouvelle constitution soit le fruit d'une entente commune, ils ne se rendent pas
compte qu'ils sont réduits à ne présenter qu'un peuple d'esclaves aux genoux d'un maître d'autant plus tyrannique, que tout devait émaner de lui ou remonter à lui. Les Romains ne comprirent pas qu'il fallait s'arrêter au moment où le souverain esl forcément un guide pour l'exercice d'une liberté sage; ils tombèrent inévitablement, soit dans une démocratie honteuse, soit dans les mains d'un tyran dont le joug est d'autant plus dur que rien ne s'oppose à l'ineptie de sa volonté.
Celte marche de la liberté à l'absolutisme venu du haut ou du bas est-elle donc une loi fatale du développement des nations? Non, cent fois non! Dieu n'a pas plus permis l'extension de la liberté, en défendant aux peuples de s'écarter de la droite voie, qu'il n'a dit à l'homme : « Lorsque, adulte, tu seras en possession de la force, si lu négliges les vertus de ton jeune âge, tu emploieras celte force aux satisfactions de tes appétits, dût l'abjection de la vieillesse être le fruit des débordements de Ion âge mûr. » — Dieu a mis au contraire, dans la vie des peuples, comme dans celle de l'homme, un grand moment psychologique ; capables de réflexion, ils doivent peser le bien et le mal, et disposer de leur avenir. Pour Rome cette grande époque qui suivit la bataille de Zama passa inaperçue. Au delà, malgré les merveilleux restes des vertus passées el le développement très accentué de leurs conséquences, l'historien ne peut plus étudier Rome qui monte, mais Rome qui descend.
Déjà, dans les guerres d'Espagne et de Macé-
doine, les légions se permettent certains actes d'indiscipline dont elles seront, par la suite, encore moins avares dans les grandes campagnes d'Afrique ou d'Asie. C'est que déjà le recrutement s'étend; les armées de Rome, trop souvent dépensées, ne sont plus exclusivement romaines. Le Sénat, alors, maître à peu près incontesté des destinées de l'empire, déploie, dons la conquête de la Macédoine, dans la soumission de la Grèce ou dans les rapports avec les lois d'Asie ou d'Afrique, trop de politique, et une politique trop habile et trop ignorante de toute pudeur, pour que l'absence absolue de scrupules n'ait pas pour contre-coup l'espoir, pour chaque citoyen, d'arriver à des résultats particuliers identiques. Celte sorte de scepticisme, seulement politique d'abord, mais qui par la suite devait prendre une si grande extension, en même temps qu'il triompha des étrangers, vainquit les vertus romaines. Au contact des autres peuples, au charme de leur philosophie décevante, de leurs religions et de leurs mœurs faciles et attrayantes, à la douceur d'une existence résultant des richesses acquises, l'intérêt particulier pénètre de plus en plus dans l'esprit du citoyen. Avec la réduction de la Grèce en province romaine et la destruction de Carthage, commence la décadence de Rome. Cette idée est d'autant plus vraie qu'elle s'accorde avec le dire de Salluste, qui, connaissant bien la vie qu'il pratiquait, s'exprime ainsi (1) : « A Rome et dans les camps, les bonnes
(0 Conjuration de Catilina. Trad. Mollevaut, 1813.
mœurs étaient cultivées, la concorde parfaite, l'avarice inconnue; la nature autant que les lois faisaient prévaloir le juste et l'honnête ; les haines et les vengeancçs s'exerçaient contre l'ennemi; le citoyen combattait de vertus avec le citoyen; magnifique envers les dieux, économe dans son intérieur, il était fidèle à l'amitié; la valeur dans la guerre, l'équité dans la paix réglaient sa conduite et celle de l'État. Nous en avons de grands exemples : dans les camps on a puni plus souvent pour avoir combattu sans ordre ou quitté trop tard le champ de bataille, que pour s'être écarté des drapeaux ou enfui devant l'ennemi. Dans la paix ces mêmes Romains gouvernaient parles bienfaits plus que par la crainte ; outragés, ils préféraient le pardon à la vengeance.
« Mais, dès que le travail et la justice agrandirent la république ; que la guerre eut dompté des rois puissants, subjugué des nations sauvages et de grands peuples ; que Carthage, émule de Rome, périt dans ses fondements ; que toutes les terres et mers s'ouvrirent aux Romains, la fortune commença à sévir, à tout confondre. Ceux qui avaient facilement soutenu les travaux, les périls, les crises de l'adversité , furent accablés sous le poids du repos et des richesses, objets de tous les vœux. D'abord s'accrut la soif de l'or, ensuite celle du pouvoir, source de tant de malheurs; l'avarice anéantit la bonne foi, la probité, toutes les vertus; elle enseigna l'orgueil, la cruauté, le mépris des dieux et la vénalité : l'ambition rendit faux presque tous les hommes, mit une pensée dans le cœur, une autre
sur les lèvres, calcula la haine et l'amitié d'après l'intérêt seul, et préféra la marque de la vertu à la verlu même. D'abord les vices s'étendirent peu à peu; on les réprima quelquefois; mais dès que leur contagion se répandit comme une peste, Rome changea : ce gouvernement si juste et si vertueux devint cruel et intolérable.
« D'abord l'ambition plus que l'avarice tourmenta les âmes; ce vice, en effet, est moins éloigné de la vertu, car l'honnête homme et le méchant cherchent également la gloire, les honneurs et le commandement; mais le premier y tend par des voies légitimes ; le second, au défaut des talents, emploie la ruse et l'intrigue : l'avarice au contraire a la soif de l'or, que méprise le sage; ce vice, comme infecté d'un mortel poison, efféminé le corps et l'âme virile; toujours sans bornes, insatiable, l'abondance et la disette ne l'affaiblissent pas...
« Dès que la richesse fut honorée et obtint la gloire et la puissance, la valeur s'émoussa, la pauvreté rougit, la vertu passa pour hypocrisie. Avec les richesses, le luxe, la cupidité et l'insolence s'emparèrent de la jeunesse ; piller, dissiper, mépriser sa fortune, ambitionner celle des autres, violer la pudeur, la décence, les lois divines et humaines, franchir toutes les bornes, telle était sa conduite. »
Barbie du Bocage. II. — 15