‹ Analyse et synthése (volume 2)Chapitre 15 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Si la décadence du peuple romain commence à l'époque dont parle Salluste, et si les effets fâcheux qu'amènent les conquêtes montrent les erreurs pénétrant dans son existence propre, voyons un moment les conséquences qui découlent de ces mêmes conquêtes dans les pays soumis, jusqu'à la mort d'Octave. Ces faits historiques sont remarquables par deux résultats opposés l'un à l'autre, en Orient comme au Centre. En Grèce, en Asie Mineure et en Egypte, les victoires mettent entre les mains des Romains des territoires où les proconsuls se trouvent au milieu de nations en pleine décrépitude, dans lesquelles ils ne peuvent recueillir que des restes de civilisations à demi mortes, les derniers spasmes d'un état aussi vicieux qu'agonisant. Qu'en ont-ils recueilli, ces Romains? Mille principes fâcheux qui ont produit, à Rome et en Italie, l'effet de graines méphitiques transportées d'un pays au sol aride, dans un autre au sol profond et fertile, où elles donnent de beaux arbres,

mais dont la végétation majestueuse empoisonne les pays auxquels ils vont appartenir. De l'autre côté, quels résultats ont donnés les conquêtes romaines dans les provinces soumises? N'est-ce pas, sur beaucoup de points, une période longue mais relativement calme pendant laquelle les peuples indigènes ne vécurent plus dans les conditions d'autrefois et essayèrent, dans celte transformation, de se rasséréner un peu?

Dans les premiers temps de l'empire, cet Orient est curieux et l'on peut voir facilement à quels obstacles se heurtait l'autorité romaine. Tout l'espace au sud du Caucase et du Pont-Euxin était peuplé de mille tribus gouvernées par leurs chefs, mais de races absolument différentes les unes des autres. Chacune d'elles venait, dès l'origine des temps, de ces nombreuses populations, qui, arrivées de l'intérieur de l'Asie, habitèrentiour à tour ces pays, les traversèrent pour aller, soit par le Caucase, vers le nord, soit en suivant le côté de l'Asie Mineure en Europe, par le Bosphore ou les îles de l'Archipel. Chacune de ces peuplades avait laissé là une partie d'ellemême, au point qu'on y trouve même des Ibères. Toutes parlaient des langues différentes bien difficiles à apprendre. Les Grecs en connaissaient un peu; mais les Romains jamais! Aussi, ces derniers n'éiaient-ils servis dans les usages de la vie que lorsque les Grecs le voulaient bien. Dans ces régions, à toutes les époques, de grandes transactions avec l'Orient fécondaient le commerce, dans les villes intérieures de Tlbérie et sur la côte de Colchide, comme dans

toute la largeur du Pont-Euxin. C'était une réminiscence de l'époque des Argonautes.

Au sud et au sud-est de l'Ibérie se trouvait l'Arménie, dont le territoire, théâtre de tant de guerres entre les habitants de la Perse et les armées romaines, comme jadis entre d'autres puissances, avait été souvent et presque totalement ravagé; cet État si important, belliqueusement parlant, n'avait conservé, des avantages des temps passés, que sa vieille capitale, Artaxata sur le fleuve Araxes. Celte ville, temple du patriotisme, ne suffisait ni aux Grecs ni aux Romains; aussi, lorsque les Romains furent les maîtres de l'Arménie, ils créèrent la nouvelle ville de Tigranocerte, dont la population, absolument cosmopolite, servit à l'entretien des relations politiques ou commerciales.

En Asie M ineure on retrouve également des populations différentes, mais dont la diversité même permettait à des vainqueurs de les maintenir sous leurs lois. Les Romains combattaient toujours leurs ennemis, en politique comme en guerre, par les conséquences des oppositions, soit en moeurs^ soit en langues, soit en haine. Ces grands triomphateurs ont fini, après bien des siècles, par faire de ces pays des provinces de l'empire, à moitié civilisées, mais opposées les unes aux autres ; elles finirent (ne pouvant s'allier à leurs voisins) par s'adonner à l'agriculture, et admirent l'autorité centrale. A l'époque des empereurs, les habitants de l'Asie Mineure avaient oublié qu'ils étaient jadis Phrygiens ou Cariens ; mais, soumis si souvent, ils devinrent près-

que des Grecs, avec lesquels ils se trouvaient en relations intimes. « 11 y avait loin, comme dit Amédée Thierry, du Grec de Smyrne, de Pergame ou d'Ephèse menant dans ces villes superbes une vie remplie par le commerce, les arts et toutes les recherches du luxe, au Phrygien nonchalant, plié à tous les jougs; au montagnard cilicien, brigand sur terre et pirate sur mer, au stupide Cappadocien qui ne fournissait guère à la capitale de l'empire que des portefaix, et que ses rois ou ses seigneurs pouvaient vendre, comme leur propriété, sur les marchés d'esclaves. » Plus au sud , en Syrie, de la Méditerranée à l'Euphrate, bien des langues étaient parlées sans qu'on puisse, dans ces immenses pays, créer une nationalité nouvelle. Là, le chaldéen, le phénicien, l'hébreu, l'arabe, étaient parlés partout, ne laissant pas aux peuples la facilité de se comprendre et par conséquent de s'unir. Les Romains seuls, brisant l'un par l'autre, pouvaient y dominer ; mais un jour ils s'affaiblirent, et ces mêmes peuples, que rien ne tenait plus, les virent vaincre avec la plus complète indifférence.

Sur la côte, en descendant vers l'Afrique, Tyr et Sidon, à peu près mortes, étaient remplacées par Ptolémaïs (Acca) et Césarée; dans l'intérieur, au commencement de l'empire, Jérusalem, après s'être conservée comme une capitale importante, se révolta; elle fut assiégée et détruite par l'empereur Titus, Placée entre Antioche de Syrie et Alexandrie d'Egypte, sa grandeur matérielle, comme sa valeur intellectuelle, se perdirent. Ces deux grandes villes lui prirent

presque toute son importance religieuse, qu'elles essayèrent d'interpréter philosophiquement, mais souvent à faux ; elles ne la respectèrent que comme le plus vénéré des cimetières. Au sud d'Antioche se développaient Damas, Emèse, Apamée et enfin Palmyre du désert. Ces villes moitié syriennes étaient en même temps les têtes de ligne de l'immense péninsule arabique, où leurs ennemis grandissaient par le développement lent mais certain de ses populations.

Si de Syrie on passait en Egypte, on trouvait dans la vallée du Nil des peuples ayant subi, avant la conquête romaine, des adjonctions, telles que : les Pasteurs ou les Arabes venus de l'Orient, les nègres descendant le cours du fleuve et les Grecs venus des contrées du nord. Ces accumulations humaines étaient dans le principe animées par le désir de vaincre; et leurs caractères cruels avaient fini, une fois vainqueurs, par se laisser conquérir par la douceur d'un climat engourdissant. Sous cette influence leurs facultés se développèrent. Les nègres devinrent des esclaves, les pasteurs, des travailleurs agricoles, et les Grecs enfin, des maîtres intelligents. Ces derniers, continuant à exécuter le testament d'Alexandre, régnèrent en maîtres en Egypte, et y apportèrent sous les Ptolémées un luxe inouï qui fit d'Alexandrie la capitale intellectuelle de l'Orient. Les Romains, à leur tour, qui vinrent après eux, ont presque tout détruit dans ce pays dont ils ont fait, par la production du blé de la vallée du Nil, le nourricier de Rome. Sous eux les Grecs continuèrent leur

tâche jusqu'au moment où, la grande distinction des races se faisant sentir, les passions religieuses chrétiennes arrêtèrent leurs efforts. Alexandrie était devenue le centre de doctrines où les Grecs reprirent leurs discussions scientifiques, avec lesquelles ils formèrent unimmense foyer d'hérésie. La religion chrétienne a été là tellement controversée, qu'on est arrivé, par décrépitude d'esprit, à y former des collèges de cénobites et de solitaires. Aucun respect ne vient honorer des hommes qui pratiquent aussi mal, qui, dans leurs errements, font des choses fausses sans aucune utilité, qui abandonnent la mission que Dieu leur a confiée sous le vain prétexte de croire que la peine qu'ils s'imposent mène à quelque chose. Ils ont cru honorer le Créateur en abîmant les corps qu'il leur a donnés et qui font la gloire de son œuvre. Ils ont ressemblé aux derviches, et ont eu le tort grave de nuire à la religion par de pareils actes. Était-ce dû à une cause climatérique, qui parait indiquer qu'on trouve cet enfantillage plus développé au fur et à mesure qu'on s'approche des tropiques? Peut-être en fut-il ainsi; mais ce qu'on peut dire à coup sûr, c'est qu'il y a dans la religion chrétienne tant de belles œuvres à accomplir, tant de dévouement à montrer, tant de gloire à obtenir, que ce n'est pas à cet isolement profondément paresseux ou affreusement exagéré, qu'il faut frapper pour la propager et la soutenir.

Dans l'Afrique, entre le désert du Soudan et la Méditerranée, les Romains rencontraient les vieilles races descendant des enfants de Noé : les Chamites.

les Pelages, les Chananéens, augmentés, au bord de. la mer, de tous ceux qui avaient fondé des colonies sur ces rivages ; la puissance redoutable de Carthage avait sensiblement renforcé ces colonies. Les populations intérieures appelées les Numides, vaincues par les Romains et adonnées à la culture du sol, acceptaient des rapports fréquents avec les étrangers des villes maritimes. Ces étrangers, craignant jusqu'à un certain point le joug de Rome qui les faisait respecter des populations indigènes, devinrent pour Tltalie les intermédiaires du commerce des céréales. Leur intelligence permettait, là comme en Orient, à certaines hérésies de se développer. Elles y furent souvent réprimées par le clergé romain et finirent par se ranger sous la domination religieuse occidentale.

Passant du monde oriental au monde occidental, nous trouvons dans ce dernier une composition qui montre la différence de politique que les Romains, à la fin de leur république et pendant les premiers siècles de leur empire, ont parfaitement comprise. Si de l'Afrique on remonte dans la péninsule de l'Espagne, on y traverse un pays où les populations ont été dures à vaincre ; cette victoire terminée, on a eu devant soi des races ibériennes généralement tranquilles, dont l'agriculture faisait l'occupation principale. Les villes nouvellement fondées y étaient nombreuses; elles jouissaient d'un calme relativement sympathique, les légions romaines s'y recrutèrent assez facilement et les sciences s'y développèrent.

Lorsqu'on a passé les Pyrénées et qu'on entre dans les Gaules, ce vaste pays qui s'étend au nord de ces montagnes jusqu'aux embouchures du Rhin et qui forme le centre de l'Europe occidentale, c'est avec plaisir qu'on contemple les quatre grands territoires qui l'entourent : l'Espagne au sud-ouest, l'Italie au sud-est, la Grande-Bretagne et l'Irlande au nordouest et la Germanie à l'est et au nord-est du Jura et du Rhin. Quatre mers baignent ses côtes, qui peuvent y attirer un jour le commerce du monde. Elle est riche en plaines fertiles, cette Gaule qu'aucune chaîne de montagnes ne coupe entièrement pour rendre comme en Espagne les rapports difficiles aux habitants; elle est en outre ornée de fleuves navigables qui, par leurs embouchures, mettent partout les territoires intérieurs en relation avec les mers voisines et en font le pays le plus admirablement situé pour attirer et au besoin pour défendre la civilisation. Un jour elle deviendra la dépositaire du bien-être européen.

La nature fit tout pour les Gaules; et lorsque les Romains commencèrent à en prendre possession, ils furent, et au delà, récompensés de leurs efforts. Ils attaquèrent un pays vierge encore, mais destiné, malgré ses populations barbares, à prendre les qualités qui appartiennent à l'âge adulte.

Les Gaules se divisaient en quatre grandes parties : Ce qu'on appelait la colonie romaine, la première que les Romains occupèrent, avait été déjà un peu connue par la présence sur ses rivages méditerranéens de l'établissement phocéen de iMarseille.

Quelque ' temps après çp avoir pris possession, les Romains l'appelèrent la Narbonnaise. Elle s'étendait des Pyrénées aux Alpes. Ensuite venait, vers l'ouest, la province à' Aquitaine qui allait de laNarbonnaise à l'océan Atlantique et des montagnes des Pyrénées d'abord jusqu'à la Garonne; puis, sous Auguste, jusqu'à la rivière la Charente. Au delà, vers le nord, depuis le sud du pays d'Auvergne jusqu'au delà de la rivière la Seine et à l'est de l'Helvétie à l'extrémité de la péninsule Armoricaine, était étendue la partie du territoire appelée la Celtique, formant la troisième province. Quant à la quatrième, elle commençait à la limite nord de la Celtique et était bornée à l'ouest par la Manche, par le Rhin à l'est et au nord ; les Romains la nommaient la Belgique.

Toutes les populations de ces provinces étaient actives et bonnes, mais surtout guerrières ; on peut le demandera César. Ce capitaine fut d'autant plus grand homme qu'il eut plus à vaincre ; mais son nom, le premier du monde romain, fait bien connaître ce qu'étaient ces Gaulois dont la valeur a mérité ses Commentaires.

Pendant que l'empire romain s'élevait, à l'est de la Gaule s'étendait la Germanie occupée le long du Rhin par les Bructères, les Francs, les Sicambres, les Alémans, tribus encore sauvages. Les Helvètes habitaient les montagnes des Alpes. Sous les premiers empereurs, pendant de longues années, tous ces peuples, franchissant le Rhin, attaquaient la Gaule que défendirent des légions, purement

romaines; mais plus tard ces légions furent recrutées parmi les guerriers gaulois protégeant leur pays; et quelques siècles après ces dernières légions furent tellement mélangées de combattants empruntés à tous les pays et aux barbares eux-mêmes, qu'on en arriva à les opposer les uns aux autres. A partir de l'Helvétie, la Rhétie, la Norique, la Pannonie, la Dacie, les Mœsies se trouvaient alors à peu près entre le cours tout entier du Danube et les chaînes des Alpes et des Balkans; tandis que la Macédoine et le pays des Thraces se dessinaient pendant les premiers siècles de l'empire au sud de ces dernières montagnes. L'ensemble de ces provinces formait de vastes champs de batailles, où les Romains rencontraient constamment des peuples entiers venant du nord et de l'est, peuples tantôt germains, tantôt slaves.

Si de ce tableau superficiel mais intéressant par l'immensité de l'empire romain, on revient à la partie qui nous touche le plus, on remarque que c'est en Occident, dans les Gaules, que les Romains trouvèrent, dans les mœurs des populations, des facilités naturelles pour l'agriculture, l'art militaire et la vie de famille. Le bon côté de l'administration romaine se développa en effet sur les Gaules dans un terroir neuf; les cultivateurs, se trouvant après la guerre dans la condition de vie toute différente de celle qu'ils avaient menée jusqu'alors, ils acceptèrent l'éducation nouvelle et bien ordonnée. Peu h peu ces anciens sauvages gaulois, acceptant les notions nouvelles et cherchant à calmer leurs vain-

queurs, ils arrivèrent à une pratique de civilisation presque égale à celle des Romains; et, avec le temps, à une ressemblance presque complète entre le vaincu et le vainqueur.

Ainsi, ce que Rome avait pris de mauvais à l'Orient, elle l'a gardé pour elle et a donné à l'Occident ce qu'elle avait de bon ; elle arriva à favoriser la répartition des progrès humains en ôtant aux peuples une partie de leur barbarie. D'où l'on est forcé de conclure que depuis la fin de la république jusqu'au temps qui suivit les premiers empereurs, il s'écoula une période pendant laquelle de bons principes étaient jetés par la ville victorieuse sur les peuples de l'occident du bassin méditerranéen. Ce nouvel ordre d'idées mettait les populations de cette région, dont il satisfaisait en grande partie la vie pratique, en élat de porter leur espérance vers une religion élevant la vie des âmes dans une voie merveilleusement satisfaisante.

C'est à la suite des conquêtes de la république que les lois militaires ou civiles, les mœurs, l'éloquence, la littérature sérieuse et historique, arrivèrent à leur apogée; l'architecture même, l'étude de la philosophie, commencèrent à marcher de progrès en progrès. Les avantages tirés de l'état militaire dans lequel brillaient les Scipions, les Métellus, les Marius, les Sylla, les Pompée, les César, Auguste les accumule sur lui en se faisant nommer imperator. Il devient aussi préfet des mœurs, nouveau nom du grade de censeur; c'est ainsi qu'il prit entre ses mains l'existence de la famille tout entière. Succès-

seur des Gracques et de tant d'autres, il fut nommé tribun, puis consul à vie. Prenant en son pouvoir la magistrature, comme la politique intérieure et extérieure, il se fit enfin élire souverain pontife : titre qui lui donnait le pouvoir sur toute religion même accrue des divinités venues de l'étranger, et faisait du souverain de Rome elle-même le chef de tout l'intellect du monde romain.

En suivant la pensée qu'avait eue César, Auguste fortifia l'unité de l'empire, propagea le droit de cité dans les provinces et atteignit l'aristocratie en y introduisant de nouveaux éléments récoltés dans ces pays soumis, comme César l'avait fait en renouvelant et en agrandissant le Sénat. Ainsi Auguste fit de lui-même la personnalité du centre; position qui peut être bonne lorsqu'un empereur parfait se porle bien; mais qui, s'il est malade, anéantit la nation. C'est triste de comprendre ainsi, mais c'est le résultat auquel, peut-être sans y penser, il arrivait tout droit.

Le pouvoir ainsi obtenu pouvait être intéressant pour les grandes idées qui devaient contribuer au règlement de l'empire immense ; mais, d'un autre côté, cette constitution, toute nouvelle qu'elle fût, faisait de Rome le point de réunion de tous les vices ; elle annonçait que le peuple romain, un jour, fier d'une pareille abjection, serait séduit par tous les dérèglements du monde, et qu'il devait, en s'en servant, mettre à la mode le panem et circenses, cris de la paresse du corps et de la distraction de l'esprit, mais en même temps prix du vote. Avec ce dicton

on jouit de voir des gladiateurs se massacrer, mais on fera un empereur de l'organisateur de leurs combats ; et, plus un prétendant offrira au suffrage l'occasion de contenter sa cruauté au milieu d'une nonchalance visqueuse, plus il aura de chances d'être choisi.

Avec ces combinaisons qu'il avait réunies, on peut dire, à juste titre, qu'Auguste, oubliant Octave, vanta Cicéron, mais glorifia Brutus, l'assassin de César. Il fit du bien, mais il soutint ce bien par le mal; avec le temps, il ne resta de son œuvre que le mal.

Abstraction faite de telles erreurs, Auguste fut un homme grand et personnellement louable. Il était digne d'être le Mécène ou le souverain d'un siècle où brillaient Lucrèce, Ovide, César littérateur, où Ton devait admirer Horace et s'enorgueillir de Virgile. A côté de l'attrait malheureusement laissé par sa position souveraine à tant de vices différents, il créa des lois précieuses à mille titres qui punissaient l'adultère et réglaient, outre le divorce que la religion n'arrêtait pas, un grand nombre des intérêts des familles; et cela, non seulement pour Rome et l'Italie, mais pour tout l'empire. Du moment où il fut le grand pontife, Auguste pour les Gaules, bien qu'il admit si facilement tous les dieux de l'Olympe, tourna son autorité vers la religion si sévère et si cruelle du druidisme. Il l'attaqua de main de maître en défendant les sacrifices humains et en déclarant que tous les dieux gaulois avaient droit à l'adoration du monde romain; il leur consacra des temples

où leur culte était suivi à côté de celui des autres divinités.

Telle était alors celle organisation romaine dont les actes et les lois intéressaient de près ou de loin la moitié au moins des populations de l'ancien continent. C'était Fart du bien sous une législation pratique, sérieuse et intelligente. Entourée de nations aux civilisations disparues, de barbares à peu près sauvages auxquels elle distribuait tout ce qu'elle savait en politique comme en législation, la puissance romaine avait laissé se produire à côté de ce succès assuré mille vides, mille défauts ou, comme on le disait tout à l'heure, mille vices dont elle était le foyer. Rien chez elle ne tourna à la compréhension de la spiritualité, c'est-à-dire à la recherche du Dieu suprême.

En Grèce naquit l'art de penser, à Rome l'art de gouverner; mais, philosophie ou politique, l'une et l'autre ne produisirent qu'un fond peu sérieux. L'idéal, l'élan de l'âme manqua. Le tangible fut leur grand mobile. Le Bien leur fut relatif, le Vrai parfois utile ; ils ne connurent du Beau que sa matérialité, n'étant jamais remontés à sa source. Les uns et les autres avaient tout fait en faveur de la vie humaine, rien en prévision des dernières fins de l'homme. Leur bonheur rêvé pour au delà du tombeau était la suite de leur bonheur terrestre, avec cette seule différence que les âmes devenaient une sorte de corps éthérés n'ayant aucun besoin et par conséquent ne devant demander d'autres satisfactions que celles de l'esprit. Il semble malgré

cela que, les âmes de leurs sages causant entre elles, avaient un si mince spiritualisme, qu'elles ne parlaient que du passé terrestre. Il semble, à voir leurs regrets, que dans le paradis grec ou romain, ce soit la terre qu'ils aient regrettée; il semble même, malgré leur substance éthérée, tant ils éloignèrent les âmes des femmes de leur existence dans les Champs- Elysées, que les hommes se soient bien peu souvenus des jouissances que la femme leur avait données icibas. Leur paradis sentait tellement la terre, qu'il en découlait naturellement cette conséquence : qu'une société ne concevant rien de supérieur à l'homme devait chercher tant de jouissance, qu'elle en mourrait; et un jour effectivement elle en mourut!

Les Romains étaient, à la mort d'Auguste, un peuple arrivé au summum de la gloire; n'ayant plus rien à ambitionner, il ne cherchait qu'à maintenir son avoir. La décadence touchait à son omnipotence. A la jouissance acquise se joignaient les voluptés à acquérir, c'est-à-dire la sensualité portée au suprême, l'absence absolue de morale, position dans laquelle l'homme n'étant guidé par aucun sentiment affectueux veut satisfaire ses passions quel qu'en soit le prix; méthode qui conduit les fils des grandes familles au rôle de gladiateurs et où les filles se font inscrire sur la liste des prostituées. Si ces métiers ne valent plus rien, les crimes les remplacent et quels crimes! Ils arrivent même à n'avoir plus la force de les commettre, et il ne leur reste plus qu'à les commander à des stipendiaires. Ainsi tombèrent les Romains !

Si dans le cours de leur long empire très médiocrement bon, avec les Vespasien, les Titus, les Trajan, les Adrien, Ànlonin le Pieux et Marc-Aurèle, on réveille encore quelques idées saines pouvant aider au sauvetage de la civilisation, on y trouve aussi des Tibère, des Caligula, des Néron, des Domitien, des Commode, c'est-à-dire toutes les horreurs humaines.

Grâce à cette différence, ces deux siècles allant de l'élection d'Auguste à la morl de Commode, forment la période où l'empire fut matériellement à son apogée ; mais nourri des errements pratiques de son gouvernement il meurt en même temps, de l'absence de toute vertu ressortant de l'âme. A part les crimes, les hommes de Rome durant ces deux siècles avaient le désir de vivre agréablement, sensuellement; bien peu, et ceux-là n'ont pas été compris, ils cherchaient, oubliant la tyrannie odieuse, le bonheur en puisant une satisfaction dans les facultés ou les désirs de leurs âmes. Quelques-uns des empereurs ont été de ces chercheurs d'une vie meilleure, plus morale et mieux établie mais malheureusement l'habitude n'a pu être vaincue. Ils désiraient le bien, le cherchaient dans tout ce qu'ils pouvaient voir ou toucher, mais ils n'osaient pas le prendre où il était. A la fin de cette période, la morale chrétienne était là; mais alors, tant de gens la déclaraient fausse et ennemie du pouvoir et de Rome, qu'un des empereurs, cherchant la vérité, s'écria : « Oh! mon âme, pourquoi donc suis-je si tourmenté 1 » Trajan voulait le bien, en mille lieux il croyait l'avoir exécuté; et cependant à Rome, en

403 jours il fit, dans le cirque, s'égorger 10,000 gladiateurs ! Devant de tels actes, les Pline, les Phèdre, les Sénèque, les Tacite passaient au second plan.

Les princes amenaient pour l'empire une chute que rien ne pouvait empêcher dans l'organisation romaine. Tout allait mourir. 11 s'agissait donc de trouver une idée comme une morale pouvant arracher l'homme à cette décadence honteuse, lui donner connaissance de ce quelque chose qui pénètre vraiment en lui-même, qui protège sa vie sous des mœurs honorables, qui, n'ayant rien de trop pénible, lui permette de produire ses actes au grand jour et de les voir aimés de tous ceux qui l'entourent. 11 s'agissait surtout de lui donner l'espoir d'une vie future compensant, en bonheur, tous les malheurs, tous les martyrs que les circonstances ont pu faire ici-bas. Le culte du vrai Dieu pouvait seul satisfaire son âme!

C'est une erreur qui fut inhérente au gouvernement romain de n'avoir pas combiné les choses auxquelles il poussait en faisant entrer les biens ineffables de la spiritualité à côté de ceux de la matérialité. C'était là le grand principe gouvernemental et il l'est encore. Où ce principe n'est pas observé on trouve des individus ayant émis des théories plus ou moins fâcheuses et essayant des idées d'autant plus mal faites qu'on voulait, avec elles, corriger une pratique matérielle arrivée à des limites insensées. On n'obtient un grand peuple louable et dévoué qu'en lui persuadant ce qui est l'extrême et l'absolue vérité : l'existence d'un pouvoir divin devant lequel tout le monde s'incline et dont les répréhen-

sions ou les récompenses sont aussi à craindre et à espérer pour le puissant que pour le faible. Oh! combien les hommes qui cherchent à rendre compte de tout ce qu'il y a de bon et de mal dans la vie humaine devraient tomber à genoux, devant la merveilleuse manifestation de ce créateur, qui, en ordonnant que la vie de l'âme soit révélée, après tant de siècles, à l'homme qui l'avait laissée perdre, lui fait entrevoir les splendeurs célestes !

Lutter contre tous les vices était bien difficile, presque impossible; mais ce fut Dieu, la suprême grandeur qui le voulut, et pour que sa volonté s'accomplît, il ordonna au Christ de naître, et le Christ naquit !

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