‹ Analyse et synthése (volume 2)Chapitre 16 sur 30 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Il n'est personne ici-bas qui puisse dire quelles sont les intentions de la Providence ; mais en contemplant les événements, il est permis de tirer certaines inductions; de montrer à ceux qui doutent de la bonté du Créateur, combien les actes de la divinité sont venus à point et combien ils rendent à l'humanité de services pour lesquels les efforts des individus sont impuissants puisqu'ils ne peuvent émaner que de la volonté d'un Dieu.

Il existe, dans l'histoire des siècles, de ces instants solennels où Ton sent que l'avenir de l'humanité vase décider; mais ces moments échappent aux yeux des contemporains, éblouis par les détails. Si l'on avait demandé à un Romain du temps d'Auguste ce qu'il pensait de son époque, les mots lui auraient manqué pour peindre son enthousiasme, il eût répondu : « Le peuple romain domine le monde et je puis obtenir un proconsulat qui me fera presque souverain ». Qu'on ait adressé la même question au Grec, à l'Égyptien, au Syrien du même temps, il aurait répondu que le sort en étant jeté, les armes en ayant décidé, le

plus faible n'a plus qu'à accepter la loi du plus fort; et il courait encenser son vainqueur ! Donc un maître, des esclaves; d'un côté, l'orgueil du commandement qui n'a rien à respecter, de l'autre l'abrutissement dans la servitude qui fait de ses volontés litière à celles d'autrui.

Qui donc eût élevé la voix au nom de la dignité humaine, qui donc eût osé prédire tant de siècles de décadence et de honte où la corruption, partie d'en haut, allait descendre jusqu'aux derniers rangs de la société? Qui donc eût dit aux souverains : Vos peuples, gangrenés par le vice, ne tiendront pas plus devant les barbares que les feuilles jaunies agitées par le vent d'automne! Si cet homme eût été un simple sujet, il eût fait rire; souverain, ses efforts impuissants, malgré sa puissance, n'auraient pas plus arrêté ses sujets que les flots de la mer. Les générations furent comme un malade abandonné des médecins : elles n'eurent plus recours qu'en Dieu, pour arrêter le monde, car la force des particuliers, comme celle des rois ou des empereurs, ne pouvant s'opposer à rien, c'est le Créateur seul que les uns et les autres doivent invoquer. La Providence, en effet, indique la voie droite; elle peut trouver, dans l'arsenal des pensées divines, l'arme nécessaire à la régénérescence générale; car elle sait proportionner le remède au mal.

Combien ne dut-on pas, quoique cela se soit passé bien loin de l'Occident, remercier le Très- Haut de son infinie bonté, lorsque, par son fils bien-aimé, il chercha à pousser les hommes à

rentrer dans une voie meilleure et plus douce 1 Malgré la grande puissance de Rome, l'homme commençait, sur un grand nombre de points, à retourner vers la bête; et la vie particulière s'y trouvait gâtée, soit par des lois vicieuses, des mœurs corrompues et l'absence presque absolue du respect d'un sexe pour l'autre. L'esprit de famille s'en allait et l'intellect aussi; la conscience étant absente, la volupté, la gourmandise, l'avarice, le luxe étaient les seuls buts auxquels tendait l'homme. Naturellement Dieu savait cela absolument ; et par la délicieuse doctrine du Christ, c'est en reportant la vertu dans l'esprit de famille qu'il essaya, en commençant par la masse la plus infime, mais la plus étendue, à relever des qualités qui, plus tard, se porteront dans les classes dirigeantes, et prouveront, une fois de plus, que la direction vraie de l'humanité est là. Aussi, sans entreprendre de raconter ici la vie de l'adorable Christ, il est un devoir qu'on ne demande qu'à accomplir, c'est de rappeler le divin livre de l'Évangile et d'envisager ce merveilleux récit au point de vue des principales données philosophiques qui s'y trouvent et d'essayer de voir les résultats qu'elles ont produits.

Les effets de l'Évangile sur le monde ne se sont fait sentir que longtemps après la mort de Jésus- Christ ; mais ils ont jeté ces adorables bases qui ont presque révélé l'âme et montré quel était l'avenir certain de cette âme ; ils ont enseigné ce qu'il fallait que l'homme fît pour la sauver et la mener à l'éternel bonheur.

Le récit de la vie du Christ, œuvre de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean, était fait, dans son ensemble, pour montrer, moins les actes de sa vie que rénumération des doctrines par lesquelles, entrant dans tous les besoins et tous les désirs, il fait voir ce que dans ces nécessités ou ces tendances on devait refuser ou accepter.

Aussi, d'après saint Matthieu, Jésus voyant la foule monta sur la montagne et, quand il fut assis, ses disciples s'approchant de lui, il leur dit : « Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux.

« Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu'ils posséderont la terre.

« Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés.

« Bienheureux ceux qui sont affamés et altérés de justice, parce qu'ils seront rassasiés.

« Bienheureux ceux qui seront miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde.

« Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu.

« Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux est à eux. »

L'Évangile de saint Matthieu rapporte plus loin la suite de ce merveilleux discours de Jésus-Christ :

<« Vous êtes le sel de la terre : si le sel perd sa force, avec quoi salera- t-on? 11 n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors, et à être foulé aux pieds par les hommes.

« Vous êtes la lumière du monde. On n'allume

point une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur le chandelier, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison :

« Qu'ainsi luise votre lumière devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre père qui est dans le ciel.

« Le ciel et la terre ne passeront point que tout ce qui est dans la loi ne soit accompli parfaitement jusqu'à un seul uôtoc et à un seul point.

« Celui donc qui violera un de ces moindres commandements, et qui enseignera ainsi les hommes, sera regardé comme le moindre dans le royaume des cieux; mais celui qui enseignera et observera la loi, sera appelé grand dans le royaume des cieux.

« Car je vous déclare que, si votre justice n'est pas plus abondante que celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux.

« Moije vous dis que quiconque se mettra en colère

contre son frère méritera d'être condamné par le jugement.

« Laissez votre offrande devant l'autel, et allez vous réconcilier auparavant avec votre frère ; et alors venez présenter votre offrande.

« Il a été dit aux anciens : vous ne commettrez point d'adultère.

« Mais moi je vous dis que quiconque regardera une femme avec un mauvais désir, a déjà commis l'adultère dans son cœur.

« Il a été dit encore : Quiconque veut renvoyer sa femme, qu'il lui donne un acte de divorce.

« El moi je vous dis que quiconque renvoie sa femme, si ce n'est pour cause d'adultère, la fait devenir adultère ; et celui qui épouse la fempae répudiée commet un adultère.

« Je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient ;

« Afin que vous soyez les enfants de votre Père qui est dans le ciel, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et qui fait pleuvoir sur les justes et les injustes.

« Prenez garde de faire vos bonnes œuvres devant les hommes, pour en être regardés ; autrement vous n'en recevez point de récompense de votre Père qui est dans le ciel.

« Lors donc que vous donnerez l'aumône, ne faites point sonner la trompette devant vous, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les places publiques, pour être honoré des hommes; je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense.

« Priez votre Père en secret; et votre Père qui voit dans le secret, vous en rendra la récompense.

« Votre père sait de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez.

« Vous, prfez donc ainsi : Notre Père qui êtes dans les cieux, que votre nom soit sanctifié; que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

« Faites- vous des trésors dans le ciel, où ni la rouille ni les vers ne les consument, et où il n'y a

point de voleurs qui les déterrent et les dérobent; car là où est votre trésor, là est aussi voire cœur.

« Pourquoi voyez-vous une paille dans l'œil de votre frère, tandis que vous ne voyez pas une poutre qui est dans votre œil?

« Faites donc aux hommes tout ce que vous voulez qu'ils vous fassent : c'est là la loi et les prophètes.

« Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous couverts comme des brebis, et qui au dedans sont des loups ravisseurs. Vous les reconnaîtrez par leurs fruits : peut-on cueillir des raisins sur les épines ou des figues sur les ronces ? Tout arbre bon produit de bons fruits; et tout arbre mauvais produit de mauvais fruits. »

« Jésus, dit saint Matthieu, ayant achevé ces discours, le peuple était dans l'admiration de sa doctrine; car il les enseignait comme ayant autorité, et non pas comme leurs docteurs et les pharisiens. »

Si du discours sur la montagne nous passons à l'Evangile de saint Marc, nous y trouvons que Jésus, bien que n'étant pas de Rome, répondait aux pharisiens : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Quelle admirable parole ! Le divin Sauveur indique politiquement aux Judéens qu'il faut reconnaître César, acceptant cette grande idée, si intéressante au moment où il vivait, de l'empire romain allant de la Perse à l'Atlantique, et choisissant d'une façon suprême la capitale de cet empire, pour que, dé là, la pensée de Dieu souverain maître soit acceptée sur la même étendue.

Plus loin Jésus dit : « Dans le ciel, les hommes ne prendront point de femmes ni les femmes de maris, mais ils seront comme des anges dans le ciel. » Il y a dans celte parole une révélation immense pour l'humanité; car les anciens admettaient presque partout que lia femme faisait partie des objets utiles aux hommes; et cette parole du Christ rappelant la vérité, en fait les égales des hommes. C'était montrer à la moitié agréable des êtres humains le bien qu'elle devait ressentir de la doctrine nouvelle et la choisir comme le meilleur et le plus doux des interprèles.

La femme n'était-elle pas, en effet, l'agent par excellence d'une civilisation nouvelle, qui devait tirer le monde de l'anarchie? Merveilleuse vérité qui a donné à l'homme qui est la force matérielle en tout, un tuteur plus faible mais, par sa gracieuse spiritualité, adorablement persuasif.

On remarque dans saint Luc les paroles suivantes du Christ, qui indiquent à ceux qui subissent la tyrannie de leurs semblables, circonstance forcée du matérialisme, que cette vie n'est pas tout, que la vie future sera infiniment meilleure pour ceux qui auront bien supporté les vicissitudes d'ici-bas : « Vous êtes bien heureux, vous qui êtes pauvres, parce que le royaume des cieux est à vous. »

« Vous serez bien heureux lorsque les hommes vous haïront, qu'ils vous repousseront, qu'ils vous diront des injures et qu'ils rejetteront votre nom comme mauvais. »

« Réjouissez-vous ce jour-là et tressaillez de joie :

car voici qu'une grande récompense vous est réservée dans le ciel.

Jésus dit ensuite aux hommes : « Soyezpleinsde miséricorde comme voire Père esl plein demiséri corde.»» C'est-à-dire : Pensez, vous enfants de Dieu, qu'étant nés de lui, pour y revenir après la vie, vous devez suivre et pratiquer la divine miséricorde qui est son essence même. Il répète cela dans l'Évangile de saint Jean, lorsqu'il dit : « Je vous laisse un commandement nouveau : c'est de vous aimer les uns les autres, et que vous vous entr'aimiez comme je vous ai aimés. »

Dans le même évangéliste on trouve également : « Ne croyez-vous pas que je suis en mon Père, et que mon Père est en moi? Ce que je vous dis, je ne vous le dis pas de moi-même ; mais mon Père, qui demeure en moi, fait lui-même les œuvres que je fais.

« Ne croyez-vous pas que je suis en mon Père et que mon Père est en moi? Croyez-le au moins à cause de mes œuvres.

« Et je prierai mon Père, et il vous donnera un autre consolateur, afin qu'il demeure éternellement avec vous.

« L'esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit point, et ne le connaît point; mais pour vous, vous le connaîtrez, parce qu'il demeurera avec vous, et il sera en vous. »

Ainsi disait Jésus!

Après avoir engagé l'homme à cultiver le bon sens, le sens vrai, de ses sentiments les plus intimes, après avoir jeté dans la civilisation d'alors, prête à

périr, les bases d'une civilisation nouvelle destinée à éclairer et à protéger la vie de chaque jour, il ajoutait, comme dernière et meilleure raison : « Le but de votre existence n'est pas celui que vous avez cru jusqu'à aujourd'hui. Ce n'est pas seulement d'être heureux ici-bas ; mais d'atteindre à celte existence si parfaitement bonne que vous ne pouvez gagner qu'à la condition de vous souvenir que vous êtes fils de Dieu, c'est-à-dire mes frères, qu'au moment où je ne serai plus là, notre lien de parenté, celui qui est la preuve de l'essence semblable que nous avons les uns et les autres, celui qui est la raison de votre existence sur la terre, sera le besoin d'amour ineffable qui unît les portions d'un même tout : le Saint Esprit. »

Rappeler ces faits énoncés par le Christ, c'est montrer comment, et à quel moment, Dieu engagea l'humanité à changer la vie qu'elle menait. C'est en mettant au jour un aliment nouveau de tendresse et d'amour, indiquer que le bien était là, et que, pour la valeur de ce lien de famille, on pouvait tout sacrifier. On en était recompensé par l'élévation de l'humanité. En un mot, ces paroles créaient l'adorable et merveilleuse Trinité qui est la réunion de toutes les parties volontairement séparées, et qui sont l'essence même, et de Dieu et de l'humanité. Réunies alors, elles forment tout ce que la spiritualité peut être.

Ainsi Jésus-Christ donna à l'homme des qualités qui lui permirent de vivre, qui le soutinrent dans sa lutte contre la perversion et empêchèrent son abrutissement. La suite des événements démontrera

quels avantages considérables la spiritualité a produits dans le cours de l'histoire, quels chemins elle a ouverts dans le sens du progrès; et cela, malgré les malheurs du temps. Cet immense empire romain allait supporter à l'intérieur des secousses et des guerres intestines, résultats des passions humaines; et tout autour, sur toutes ses limites, des barbares, poussés par d'autres peuples, allaient l'attaquer. Pour lutter, presque rien ne restait; l'État avait atteint cet aspect cadavérique qui ne laisse pas d'espoir. Le peu de force qui subsistait était affreusement employé et, chose étonnante, c'était justement par les corrections apportées à ce mal par la doctrine de Jésus-Christ, que les Romains essayèrent de relever leur empire. Attirées par les événements, les masses se portèrent vers cette nouvelle doctrine. Par ses sages préceptes un certain nombre de races reprirent vigueur et courage ; mais, cependant, elle ne sauva pas l'empire, elle le prolongea seulement. Son grand avantage fut, lorsque plus tard cet état disparut, de former de ses débris la base d'une civilisation plus intéressante, plus productive que la précédente.

Avec le martyre le christianisme grandissait; il finit à Rome même par gagner bien des esclaves malheureux, et par pénétrer dans chaque famille. Ces exquises leçons de moralité entraient partout et, partout aussi on commençait à saisir l'intérêt d'une amélioration portée dans les actes essentiels de la vie.

La lutte fut longue, terrible ; la foi des victimes

étant complète, le martyrologe prit des proportions étonnantes; la spiritualité avait de telles qualités que, malgré tant de morts, le nombre des convaincus fut encore plus grand- Chaque hécatombe, au lieu d'un anéantissement, amenait une résurrection de chrétiens. Sans parler ici des Néron ni des Caligula, bien d'autres empereurs, tout en empruntant au christianisme des mesures telles que l'interdiction aux maîtres du droit de vie ou de mort sur leurs esclaves et la création des refuges pour les orphelines, continuaient d'ordonner des massacres. Trajan, le grand Trajan, le non moins grand Marc-Aurèle, suivirent cet exemple. Les empereurs espagnols, italiens, même syriens continuèrent ces scènes sanglantes. L'anarchie en était venue à tel point, que les armées appelaient au pouvoir empereur sur empereur, pillant dans l'intervalle, puis égorgeant un Auguste après un autre Auguste. Ceci se passait de 235 à 312 de l'ère chrétienne, époque la plus féconde en martyrs.

Enfin, un jour arriva où les populations finirent par comprendre que le christianisme, malgré les épouvantables massacres, gagnait chaque jour, et que les empereurs chrétiens pouvaient seuls conjurer l'anarchie, et donner à leur autorité un verdict nouveau.

Six empereurs régnaient à la fois, mais un seul mérite d'être cité : il s'appelait Constantin. Plus intelligent que les autres, il fut le plus fort; el, voyant l'importance à laquelle était arrivée la religion nouvelle, il estima qu'il y avait plus de chances

à se jeter de ce côté. Il assura sa gloire et sa force en se faisant chrétien pour céder, disait-il, à sa mère Hélène. Mais, ce dont il ne se rendait pas parfaitement compte, c'est que le christianisme alors représentait le bien luttant contre le mal. Son adhésion au christianisme, c'était donc la victoire du bien.

Combien allait durer cet heureux succès?

L'esprit général de l'empire est alors intéressant à connaître, il montre à quel degré l'on était parvenu et quelle influence le christianisme devait avoir sur le monde.

Malgré tous les malheurs éprouvés, une sorte de jugement s'était formé dans tout l'empire et avait créé une opinion générale. Cette opinion démontrait les grands avantages qui devaient résulter pour les masses de la religion nouvelle. On sentait que tout manquait; il fallut donc non seulement que les masses saisissent cette corde de sauvetage, mais que pour la partie intelligente des sociétés de chaque province de l'empire, on en arrivât à être convaincu de la nécessité de ce changement. Des hommes de grande valeur, se tenant dans le principe en dehors des discussions, furent saisis de son importance. Reconnaissant ensuite la valeur des conséquences de celte doctrine chrétienne, ils s'adonnèrent à en recueillir les dogmes et à énoncer l'amour si bon et les qualités si sérieuses qu'elle produisait comme de vrais savants peuvent le faire. Là furent des hommes réellement chrétiens.

Après les conquêtes des Romains, chez chaque peuple, dans les sociétés païennes, parlant plus tard

italien, il se fit une sorte de cénacle intellectuel qui, à la suite des siècles se développa ; et, rejetant en partie les mœurs de chaque nation, établît, sans la définir de la même manière, une interprétation, semblant indiquer un point à chercher pbur arriver à une notion générale. Certains savants, littérateurs ou poètes païens qui en faisaient partie, furent gagnés par le christianisme. Us eurent alors la perspicacité de trouver dans leurs qualités la base nécessaire pour rendre populaire la nouvelle doctrine. Ils s'en firent les sectateurs et les interprètes.

Ce que les Grecs apprirent aux Romains de l'Italie, les Romains le transmirent ensuite aux pays qu'ils avaient vaincus. Les œuvres de Cicéron, de Salluste, de César, de Virgile, de Tite-Live, d'Horace, d'Ovide, de Tacite, de Pline et de tant d'autres, transportées en Espagne, en Gaule et en Afrique furent dans la société d'alors l'origine d'une belle et charmante instruction. Les pensées, ainsi émises, relevèrent considérablement l'esprit, aidèrent à saisir la doctrine chrétienne et firent surgir bien des néophytes et des avocats qui, en propageant cette doctrine, obtinrent des résultats merveilleux.

Les jurisconsultes romains ajoutèrent même, pour bonifier les rapports généraux, des instructions, qui, sous le nom de droit civil, constituaient l'élément sérieux de la position de chacun et qui furent bien plus acceptées des nations voisines que ce qui avait été créé jusqu'alors. Ce droit était cependant émaillé de défauts; mais il créait, pour chacun des sujets de Rome , une sorte de personnalité chère à

Barbie du Bocaas. II. — 17

tout homme et à toute famille. Il fut à la fois une attache dans l'ensemble de la société , dont celle de Rome était la tête.

En Arménie, parmi les rois ou potentats changés sans cesse par les Romains, l'histoire ne compte aucun grand homme; mais les modifications faites dans les institutions des peuples de l'Orient empêchent, dans le pays même, la création de points de résistance intellectuelle. En Asie Mineure, en Syrie, en Judée les grands hommes firent aussi défaut. Chaque petite division ne pensait qu'à elle-même et n'éprouvait pas le besoin de se jeter dans les événements généraux. En Egypte, à côté d'une population facile et douce, s'élevait ou se développait encore, vers la fin de l'empire d'Occident, la grande cité d'Alexandrie. Héritage de la Grèce et des Grecs, elle fut toujours le centre où les gens laborieux, mais très mal dirigés, cherchaient à se grouper. La littérature, la philosophie, les mathématiques même y prospérèrent ; mais elles étaient fixées, dans leur raison d'être, à des hauteurs où, comme les étoiles du ciel, il était impossible de les saisir. Dans . l'instruction , tout y était peu pratique et peu sensé; et lorsque le christianisme y fit son apparition, il fut là, comme dans tout l'Orient, tant que l'empire de Rome dura. L'immense valeur du Saint-Esprit fut moins comprise à Alexandrie qu'en Occident ; et de cette individualité siadorablement divine, au lieu d'en faire le fond assuré de toute science et de tout idéal, les philosophes grecs froissèrent cette idée par des raisons sorties de

mille théories plus fausses les unes que les autres.

Dans le reste de l'Afrique, au moment à peu près de la conversion de l'Empire, les populations commençant à se ressentir des bienfaits de l'Occident, prêtèrent leur appui au développement intellectuel de certains grands hommes. C'était le milieu d'un merveilleux bien-être, d'une civilisation très développée, qui ne se laissa jamais tomber comme celle de l'Egypte devant la nonchalance climatérique. Aux Cornélius Fronto et aux Apulée se joignirent bientôt les Cyprien, les Lactance, les saint Augustin. Pendant l'Empire, l'Espagne produit le philosophe Sénèque, le poète Lucain et Quinlilien le rhéteur.

Les Gaules, remuées de bonne heure sous ce rapport, coururent de nouveau vers la gloire intellectuelle, y donnant d'autant plus de développement que le christianisme grandissait ; elles finirent bientôt par succéder à l'Italie dégénérée. Sur ce territoire des Gaules, aux Varron, aux Trogue Pompée, se joignirent ces Césars : Postume le père et son fils Postume le jeune, Numérien orateur et poète, et des diseurs tels que : Eumène, les M amertin, Paulin évêque et poète. De Trêves sortit, muni des instructions du christianisme, le grand saint Jérôme; et de Bayeux, saint Ambroise et les Delphidius descendants des vieux druides. Bien des poètes s'inspirèrent d'Ausone de Bordeaux ; ils s'énonçaient en latin et parurent soit dans le Nord, soit vers les villes d'Autun, Vienne, Lyon, Arles et Toulouse. Leurs œuvres littéraires pouvaient être comparées à celles qui illustrèrent dans le principe les villes italiennes, telles

que : Arpium, Rome, Padoue, Vérone, Terni et Côme.

Tel est le souvenir de la civilisation antérieure à Constantin. Sous sa domination, la doctrine religieuse du Christ se répandit de plus en plus ; et ses instructions parfaites commencèrent à s'étendre d'un bout de l'Empire à l'autre. La charité soutenait les chrétiens se rendant de l'Occident en Orient à la recherche des villes saintes. L'hospitalité la plus sérieuse, les secours aux pauvres, basés sur la compréhension des langues différentes, se pratiquaient en tous sens et les mœurs commençaient à prouver la valeur de celte sainte et merveilleuse morale qui relevait les classes, depuis l'humble esclave , jusqu'au grand seigneur. On devait donc espérer que cette doctrine divine allait donner lieu à l'apogée d'une civilisation parfaite; cette foi, ce dévouement, celte confiance dans l'avenir, devaient rester la loi de la plupart des chrétiens. L'empereur Constantin, en saisissant la pratique de ces bonnes mœurs, dans le sens exclusivement politique, introduisit des appétits nouveaux qui firent disparaître chaque jour des idolâtres mais augmentèrent le nombre des chrétiens qui ne craignaient plus d'être martyrs.

Outre les dons immenses que Constantin fit à l'Église, il l'autorisa à recevoir sans limite les donations et les legs avec perpétuité de possession. 11 fit des évêques, les juges des contestations chrétiennes; et l'exécution de leurs décisions devint une loi à laquelle les gouverneurs des provinces devaient

obéir. Non content de la vie jusque-là pratiquée par les sectateurs de la religion du Christ, il introduisit dans l'Église un luxe personnel, qui fit bientôt naître des idées d'ambition. C'était pour satisfaire les désirs des masses qu'il commit cette erreur.

Les peuples chrétiens étaient alors dans leur époque parfaite, et aucun ne se doutait des conséquences des décrets impériaux; aussi Constantin vainqueur et chrétien fut-il porté sur le plus élevé des pinacles. Certains services qu'il rendit à l'humanité valaient du reste bien cela. Il défendit les combats de gladiateurs, il empêcha de frapper les débiteurs insolvables et de tuer les prisonniers de guerre. Il fil recueillir les enfants abandonnés. Les hôpitaux, sous ses ordres, s'élevèrent pour les différentes maladies; et l'avis fut donné aux gouvernements différents de secourir les nécessiteux. Enfin, il chercha, suivant l'idée chrétienne, à rendre au mariage son équité.

De ces actes, l'empire tira de grands avantages qui n'eussent fait que s'accroître si la position prépondérante donnée aux évoques n'eût surexcité des ambitions qui jetèrent de nouveaux troubles dans le monde romain. Quelques hérésies, formidables dans leurs effets, en furent la conséquence : Celle des donalistes en Afrique, celle d'Arius en Orient menacèrent l'existence aussi calme que bonne du catholicisme. On jugea convenable, en 325, de réunir un Concile, dit de Nicée, où un très grand nombre d'évêques donneraient leurs avis sur les idées émises. Ils devaient créer une sorte de code maintenant intacte la

pratique des ordonnances tirées de la tradition chrétienne. Ce code, admirablement compris, est devenu le Credo, c'est-à-dire l'exposé des lois salutaires qui font la base de la religion chrétienne; il a été le vrai point d'appui de la civilisation moderne. On ne saurait trop s'incliner devant ce Credo. Il a jeté dans tous les esprits l'admirable confiance qui aide à supporter les maux sur cette terre en enseignant tout ce que l'avenir a de magnifiquement beau. Les siècles en marchant alors ont-ils apporté des idées nouvelles, ou la science a-t-elle pris un essor qui lui permette d'expliquer plus complètement ce qu'on regardait comme croyance unique? Je ne le crois pas, surtout au quatrième siècle. Sur certains passages, bien des hérésies se sont produites; Fontelles été dans le but d'attaquer la loi ou d'en paralyser les effets? Sont-elles dues à de véritables scrupules sur les idées émises ou à des procédés fournis par des ambitions politiques? Cette dernière méthode où l'ambition est employée, est vraie dans un grand nombre de cas ; et j'estime qu'on avait alors raison de s'avancer pour défendre le Credo. Dieu est l'éternel bien, sa puissance est complète, absolue. Jésus- Christ est bien, spirituellement parlant, son propre fils; mais à ce point de vue, les êtres humains aussi sont ses enfants. Dieu disposant à l'infini des parties de son être, faisant sortir de sa masse spirituelle, omnipotente, les êtres humains, particules infinitésimales de cette masse même, les a momentanément séparées de lui. L'immense amour qu'il ressent pour eux, les unissant à lui, forme ce qu'on

appelle la deuxième partie de la Trinité; c'est ce sentiment personnel, stipendiaire de toutes ses qualités, qu'il déverse pour tous et que chaque progrès scientifique confirme. Jésus-Christ était donc bien Dieu ; mais les humains le sont aussi, tout en étant les esclaves des intérêts et des nécessités du corps, ce qui démontre ce que leur a dit Jésus-Christ, en mainte occasion : « Comme moi vous êtes les fils de Dieu, vous êtes mes frères. »

Constantin, au milieu de si grands efforts, jugea, pour établir une civilisation nouvelle, que le peuple romain et celui d'Italie étaient trop corrompus pour qu'il maintienne chez eux le centre du gouvernement ; aussi, porta-t-il sa capitale à ce point du Bosphore où s'élevait Byzance et la désigna-t-il par son propre nom : Conslantinople. L'empereur espérait, en s'installant à Byzance, être dans un centre et avoir moins à redouter les incursions des barbares de la Gaule, de l'Espagne ou de la Germanie qu'en restant à Rome. Malheureusement il ne comptait pas sur l'anéantissement de la discipline dans toutes ses armées de l'Orient. Il oublia encore que pour fonder la capitale d'un empire comme le sien, il fallait transporter sur le lieu choisi une population entièrement neuve ; or, de longtemps, même avec une population neuve transportée en nombre suffisant, il devait mettre un temps considérable à donner à cette capitale la prépondérance absolue. Il fallait y amener l'élite de l'Italie, et cette aristocratie en grande partie honteuse de quitter son luxe effréné de Rome, refusa de se rendre à Constantinople. Il dut donc

s'efforcer d'attirer les Asiatiques dans sa nouvelle capitale ; et ceux qui vinrent s'y établir apportaient avec eux une corruption pire que celle des Romains. Les Grecs ou les Asiatiques consentirent à faire le fond de celte population, mais la partie arislocratique surtout, n'y vint que contre des payements obtenus ; aussi l'argent destiné aux armées fut-il prodigué, et chaque jour écoulé augmenta la faiblesse de l'Étal. La misère de l'Empire ne tarda pas à se déclarer; l'anémie, par suite de cet acte de Constantin, marcha grand train. L'administration civile obtint cependant un succès qui, en favorisant les créateurs des lois, donnait naissance à une école légiste de premier ordre. Il sortit de ce foyer des lois civiles dont les grandes données, justement prônées par l'Église, contribuèrent pour une forte part, même en Occident, à l'extension de la civilisation. Ces ordonnances restèrent le type sur lequel toute la législation moderne fut basée.

A la mort de Constantin le monde romain tombe dans les mains des Flavien, des Valentinien, des Théodose sous lesquels, en somme, tout s'amoindrit. Sous Julien le paganisme reparaît un instant, puis il : meurt. Un gouvernement qui n'a pas su maintenir les esprits mal intentionnés, se trouve bientôt débordé et il ne se rend plus compte dans quel sens les anciens partisans de la philosophie grecque ou romaine tourneront leurs pas. Ces esprits n'ayant rien à soutenir, cherchent du nouveau et se jettent dans l'arianisme. Au lieu de mener la vie chrétienne, ils se servent de leurs faux errements pour

soulever les passions humaines et combattre l'orthodoxie. Le mal qu'ils font est épouvantable. Repoussés par une grande partie des orthodoxes, ils recherchent des partisans là où la civilisation est moindre, l'anarchie plus grande et les barbares voisins tous prêts à marcher. C'est même, dans l'espoir de réussir qu'ils s'adressent à eux. Les barbares arrivent de tous côtés! C'est au point qu'un César ou un Auguste voulant combattre un autre César ou un autre Auguste appelle ces hordes étrangères pour envahir l'empire. Par ces antagonismes, l'extérieur de l'empire romain étant bientôt dévasté, c'est vers l'intérieur que ces expéditions se portent. Chez les peuples écrasés d'impôts, les Empereurs changent tout propriétaire insolvable en serf qui trouve à peine à travailler pour gagner le pain du lendemain. Aussi Théodose, effrayé de l'état des choses en Occident, estime qu'un résultat favorable pour lui, serait de couper le grand État en deux empires, celui d'Occident et celui d'Orient. Il voyait qu'en peu de temps, Rome, la seule et grande Rome, allait mourir; et il ne voulut pas accepter la responsabilité de sa mort. Les évêques avaient déjà prévu ce changement. Théodose fut donc devancé par l'Église. Celle d'Orient refusa de prendre part au Concile qui devait avoir lieu à Rome en 382; et la même année, avant celui de Rome, elle en réunit un semblable à Constantinople. Ce brisement injustifiable ne fît que corroborer la pensée de Théodose qui était absolument connexe de la séparation de l'empire. L'Église, devenue un véritable pouvoir, fut inconsidérément poussée à cette

rupture, par la pratique même de sa puissance. Les palriarchats d'Àntioche, de Jérusalem, de Constantin ople et d'Alexandrie avaient pris une telle importance que leurs évêques ne voulurent plus accepter T Église romaine comme maltresse et directrice. Dans chaque ville, sauf quelques exceptions, les partis naissaient et se cherchaient des querelles qu'on couvrait du nom d'affaires d'Église et qui, souvent, n'étaient que des soulèvements personnels. Dans un trop grand nombre d'occasions le sang coula sous de pareils prétextes. Toutes les ambitions menaient à ces horreurs; et, lorsque des prêtres à esprits sages cherchaient à s'y opposer, il leur fallait fuir à temps, car leur conduite était trop souvent le signal de leur mort.

Ceux des membres de l'Église ainsi traqués se réfugiaient à Rome; là les actions réellement ecclésiastiques étaient plusvivaces,lafoi étant plus grande en Occident qu'en Orient. En Gaule et en Espagne, l'Église avait pénétré davantage chez les populations dont l'autonomie et le patriotisme, conservés d'ancienne date, donnaient une force plus sérieuse, plus grande et amenaient une sorte de discipline religieuse. En Orient, au contraire, dans ce mélange de peuple à peuple n'ayant, ni les uns ni les autres de patries légalement et généralement reconnues, étant de races humaines, productions de l'histoire passée, mélangées les unes aux autres, ne se rattachant à aucune grande idée commune, rien ne pouvait y avoir plus de profondeur que les querelles de tout genre. Dans tout cet Orient, les masses regardaient passer le

christianisme comme les mille religions qui leur avaient été imposées depuis l'origine des temps; elles obéissaient aux classes supérieures, plus initiées à ces idées relativement nouvelles, soit par le désir d'orner leur esprit, soit par celui d'admettre les errements qui devaient les faire respecter et cacher leur vie brutale.

On avait affaire aussi à cette poésie dont les effets sont bien plus remarquables sous les latitudes de la Judée, de l'Arabie et de l'Egypte que sous nos climats du Nord. Là-bas, les hommes, dans leur inertie générale, saisissent avec enthousiasme tout ce qui flatte leur nonchalance et élève leur pensée. En Occident au contraire, la vie tient au travail de chaque jour ; les idées sont plus difficiles à recevoir, et une fois qu'on a fait siennes des idées philosophiques ou spiritualistes, si la vie matérielle a trouvé sa continuation et son avantage, on ne veut plus les perdre. Pour les soutenir, on établit des règles qui en font une loi spirituelle. Avant qu'une bonne doctrine en remplace une mauvaise, il faut mille révolutions ; mais comme ces révolutions finissent par troubler l'existence elles sont définitivement rejetées. Cette querelle entre les églises mettait en présence des hérétiques, surtout en Orient, quelques hommes dévoués à l'idée religieuse et d'intelligence remarquable; mais, malgré eux, il en sortit moins des réformes ou des règles relatives aux dogmes, que mille questions dont la vraie raison était la concentration des pouvoirs. C'est ce qui faisait dire à Théodose, déjà dominé par les méchantes classes de ses

sujets : « Je ne vais pas, en ce moment, à Constanlinople parce que je n'aime pas les assemblées d'évêques. Je n'en ai jamais vu aucune avoir une bonne et heureuse fin, et le bien qu'elles se proposent de faire est dépassé de beaucoup par le mal qu'elles laissent après elles. On ne voit laque contentions opiniâtres, guerres de vanité, ardeur de domination. »

Ainsi parlait Théodose; ainsi pensait Théodose en faisant son testament par lequel il ordonna la séparation de l'empire romain en deux empires; il comprit que les barbares arrivant de tous les côtés et l'anarchie, le dévergondage outré, se faisant sentir à l'intérieur, un chef d'État ne pouvait tout mener et tout défendre.

De la fondation de Rome à la mort de Théodose, l'empire avait vécu près de onze cent cinquante ans.

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