‹ Analyse et synthése (volume 2)Chapitre 18 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Si Ton cherche à montrer, dans un travail comme celui-ci, quelle fut l'histoire de l'humanité el la chule

de l'empire romain, différentes manières d'envisager la situation se présentent. Qu'on veuille se rendre compte pourquoi cet immense empire est tombé, ou qu'on cherche par quelles raisons, cet empire étant mort, il est resté debout des bases qui ont servi de points de départ à une civilisation nouvelle, c'est là une recherche dont le sujet d'étude est plein d'intérêt. A quelque époque qu'il appartienne, l'homme, matériellement, est presque le même ; il n'a pu subir, en principe, que quelques changements causés par les milieux dans lesquels se passait sa vie ; mais, spirituellement, sa marche a progressé. Le spectacle de l'histoire des temps passés montre comment les êtres humains sont une espèce que leurs passions, leurs instincts emportent sans cesse à une anarchie trop grande ; mais que leurs pensées, leur sagesse, peuvent conduire à une civilisation plus régulière et meilleure.

Une discipline sagement combinée, donnant naissance au droit de chacun et une législation morale à laquelle les saines et nobles pensées, fruits d'une merveilleuse religion, viennent apporter leur appui, étaient seules, au commencement du moyen âge, capables de relever l'humanité et de créer des centres à peu près parfaits. Rome nous a légué Tune et l'autre. Elle les possédait, et cependant, malgré cette possession, elle est morte, parce que, à côté d'elles, se ressentaient, malgré des choses si remarquables, des défauts souvent bien criminels. Le peuple romain avait des vertus mais il ne possédait pas alors le mérite de les pratiquer d'une façon qui devait conduire

sans cesse à un but parfait. Les grands hommes qui devaient venir plus tard ont senli le besoin, non de suivre la vie de leur époque, mais de ne rien faire sans avoir puisé d'abord aux souvenirs de l'histoire. Ils ont cherché ce qu'il y avait de réellement bon dans les annales romaines, au moyen âge, avant de travailler dans le sens d'une civilisation plus grande. Les érudits profitèrent des exemples antérieurs, et c'est en remontant en arrière, en augmentant leurs éludes, qu'ils ont favorisé et poussé leurs commettants vers un ordre plus parfait et vers des pensées spirituelles plus nettes et plus profondément salubres. Montrer ainsi quels sont les services rendus par les faits précédents, aux générations futures, est un sujet attrayant et qui enseigne, par les lois générales dont l'humanité sut profiter, les quelques mérites qu'avait Rome aux remerciements des peuples modernes.

L'administration romaine, lorsqu'on la créa pour servir à étendre l'empire sur le monde occidental, indique quels sont les errements dont le résultat a été utile dans le principe, néfaste dans l'avenir. Les grandes contrées telles que : l'Espagne et la Gaule, conquises par les armes, l'ont été, à la suite, par cette organisation et cette législation qui, laissant le calme en arrière, permirent aux légions romaines de s'étendre pour combattre l'ennemi. Il n'existait plus, après mille batailles, à la place des vaincus, que des nations se composant presque de citoyens romains. Gaulois ou Espagnols défendirent donc désormais cet immense Etat, comme les Romains l'avaient défendu; mais, plus tard, quand il s'est agi des vastes régions

détendant au delà des frontières, l'administration romaine recueillit, à propos des barbares qui peuplaient les pays voisins, le résultat des fautes énormes que son organisation contenait. Non seulement elle essaya par le commerce qui pouvait être favorable, de gagner ces tribus aux trois quarts sauvages, mais, du même coup, elle montra à F en ne mi, sans s'en rendre compte, de quel ensemble de jouissances T empire était le centre, comparé à leur vie rustique. Rome, par son intervention dans les guerres des barbares entre eux, leur apprit la trahison. Par la permission trop souvent accordée à des individus de races lointaines, de passer les frontières et de venir jusqu'à Rome dont ils ne sortaient que désireux d'y rentrer en maîtres, l'administration en fit de redoutables ennemis. Lorsqu'on n'aurait dû que changer leur législation, comme on l'avait fait en Gaule et en Espagne, on créa chez eux des colonisations militaires qui, sauf en Dacie et en Pannonie, où elles durèrent longtemps, furent relativement courtes, tout en leur portant un commencement de civilisation. En voyant chaque jour manœuvrer le soldat romain, ces guerriers barbares devinrent plus à craindre. Enfin, la politique romaine mit le comble à ses erreurs en recrutant parmi ces demi-sauvages des soldats pour ses légions, ou en transportant des peuples entiers de barbares sur le territoire de l'empire. Elle finit par combattre les gens d'Asie avec les gens d'Europe, épargnant aux vrais défenseurs de l'empire la gloire de le défendre. Elle en arriva à ce qu'un vrai Romain ne fut plus soldat, à ce qu'un

Espagnol ou un Gaulois ne le furent qu'à demi, et à ce que les barbares contre lesquels elle aurait dû maintenir des rangs pressés et disciplinés devinrent leur seule armée. Les sujets légaux de l'empire ne prirent plus les armes que pour des causes intestines, n'étant plus capables de repousser les invasions nouvelles de nouveaux barbares. Gaulois et autres nations, vaincus sans cesse, retournèrent à la barbarie, laissant détruire les beaux souvenirs d'une civilisation passée, tandis que du nord, de l'est et même du sud, des tribus envahissantes déchirèrent le vieux territoire de l'empire. Si dans les temps précédant la chute de Rome, les invasions eussent été moins fréquentes, l'administration, renforcée par la religion chrétienne , pouvait atténuer les désastres ; mais ces invasions furent trop répétées et trop grandes pour qu'on pût les arrêter. On essaya de faire accepter par quelques tribus barbares les données nouvelles; mais, en général, l'adoption de la religion était encore bien loin d'atteindre son apogée; et, pour quelques tribus, leur conversion ne fut qu'une facilité de plus pour aller piller Rome ou Conslantinopie.

Rome antique était comme ces grands brasiers qui, en brûlant, répandent autour d'eux la chaleur et la lumière, mais qui, un jour, à force de consumer leurs aliments, amènent une diminution de leur éclat. A peine sensible d'abord, cette diminution va jusqu'à ce que ces brasiers ne fassent plus qu'un monceau de cendres recouvrant des tisons. Encore quelques instants et tout serait fini si un vaste

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courant d'air, balayant ces cendres, n'avait ranimé les tisons. Cet air, porteur d'oxygène, sans lequel rien ne peut vivre, c'est le christianisme.

L'ensemble de la période qui dura plus de mille années et qu'on nomme le Moyen Age est remarquable en ce qu'on y voit peu à peu, à côté des grandes données gouvernementales romaines qui vont s'aflaiblissant, un monde nouveau qui se forme, mélangeant à ses débris, les notions de mœurs, d'habitudes et de législations barbares. Dans le faisceau de l'avenir, tout se trouva mêlé aux doctrines qui furent celles du christianisme; et cet assemblage si remarquablement utile sauva l'Europe occidentale. Les barbares, après avoir écrasé les peuples jadis sujets romains, dominèrent les restes ou se fondirent avec eux. Dans le principe, la religion chrétienne, privée parleur invasion de tout pouvoir apparent, n'était pas saisissable. Ils ne la voyaient pas, ils ne savaient pas ce qu'elle était; aussi, en peu de temps, certains hommes dévoués que n'effrayait pas le martyre, poussés par les masses malheureuses dont le christianisme était la dernière ressource, cherchèrent à s'attacher aux vainqueurs afin d'arriver à les convertir. Les barbares, d'ailleurs, maîtres de la puissance, eurent forcément le désir de se rapprocher du peuple. Tout omnipotents qu'ils étaient, vivant désormais avec des nations enseignées et conseillées par le christianisme, ils oublièrent en partie leurs vieilles religions pour adopter à la longue celle de leurs sujets. La doctrine prêchée par Jésus- Christ commença à régner; et, malgré des abus sans

nombre, elle se développa, se concenlra, et finit par être la protectrice véritable de quelques lois romaines ainsi que la créatrice de la civilisation nouvelle.

Après avoir vu les invasions anciennes venues de FOrient vers l'Occident; après avoir vu que ces invasions avaient été forcées par les Romains de s'arrêter, il faut se reporter dans la période qui précède la séparation des deux empires, c'est-à-dire presque au commencement du Moyen Age, pour trouver de la part des barbares un débordement nouveau. Il faut jeter les yeux sur les parties orientales de cette Europe, se rappeler quelles races s'y étaient fixées et voir par quels courants nouveaux ces races ont été conduites vers l'Atlantique, les Asiatiques les suivant de près. Pour se rendre bien compte des événements de celte longue époque, il faut envisager aussi les populations de l'Arabie, de la Syrie et de la Perse, fortement mêlées par l'esclavage aux races nègres; elles occupèrent toute l'Afrique le long de la Méditerranée, elles pénétrèrent en Europe par l'Espagne et poussèrent jusqu'en Gaule. Ainsi, de toutes parts, des êtres nouveaux vinrent soumettre et pénétrer les races humaines des invasions antérieures et leur apportèrent, avec leur sauvagerie barbare, une force réelle.

Telle est la première partie du Moyen Age. Dans la seconde, au contraire, ce sont tous ces peuples qui, poussés l'un par l'autre, du centre de l'Asie à l'océan Atlantique, se fondent avec les nations antérieurement établies dans les' mêmes régions, et n'ont plus alors que de rares symptômes de la vieille

civilisation. Leurs rapports sont tout une histoire où la moralité commune est souvent absente ; c'est une période que rétablissement du droit du plus fort a permis de désigner sous le nom de féodalité. Mais, là encore, les charbons en ignilion dont on parlait tout à l'heure, ranimés par cet oxygène apporté, commencent à communiquer leur chaleur et leur lumière : Le christianisme en protégeant les faibles finit par toucher les grands. Il aide à la valeur de ses chefs, il élève le chevalier et lui montre l'honneur. Il se sert des réunions de prolétaires qui se trouvent dans les enceintes fermées pour leur apprendre lentement, pour leur faire comprendre l'intérêt qu'ils ont à seconder la pratique du droit commun, celui des lois de la vieille Rome; et enfin il les dirige vers l'industrie, les arts et les sciences. Ainsi la nouvelle doctrine allait renouveler la civilisation qui périssait; elle faisait, avec les principes divins qui la rendaient bien supérieure à celle des Grecs et des Romains, le premier pas vers le progrès moderne. A chaque changement de l'histoire, la civilisation, suivant l'adorable volonté divine, gagne un degré, en se rapprochant d'une compréhension plus merveilleuse des qualités de Dieu!

En parlant des peuples qui habitaient les Gaules antérieurement à l'histoire romaine, on a essayé de rappeler qu'ils appartenaient aux races japhétiques, et qu'ayant repoussé vers le sud et le nord-ouest les Ibères, ils avaient occupé ces positions occidentales

sous les noms de Celtes, de Gaëls, Kymris et Belges. Au fur el à mesure de l'extension de la puissance romaine, ces grandes races, connues sous le nom générique de Gaulois, étendirent leurs incursions victorieuses jusqu'à Rome, jusqu'à la rive droite du Danube et aux Alpes Illyriennes. Elles allèrent même par le retour d'une partie d'entre elles, au sud de leur marche première, vers l'Épire, la Macédoine, la Grèce et l'Asie Mineure; elles se fixèrent en Galatie. Arrêtées cependant dans cette extension vers l'orient, elles furent rejetées vaincues, en Asie et en Italie, dans les pays où elles s'étaient d'abord fixées et que les Romains nommèrent les Gaules. Elles y formèrent à la longue une population presque autochtone qui servit de garde à la rive gauche du Rhin. Le bassin de ce fleuve était en effet la limiteoù, plus tard, vinrent s'accumuler les nouvelles tribus de races cimmériennes, poussées sans doute par d'autres races également aryennes qui, comme elles, venaient de l'Asie moyenne. Dire quelle était la position géographique que ces migrations occupèrent en Europe est extrêmement difficile. On sait à peu près où elles ont été plus tard, lorsque leurs rapports avec les Romains ont pris place dans l'histoire de l'empire; mais lorsque, dans le principe, en guerre les unes avec les autres, elles ont un moment changé leurs appellations premières, on est en droit de se demander quel nom elles ont pris ensuite, et si ces noms leur appartenaient en propre. Le nom pris souvent par une race victorieuse ne passe-t-il pas pour celui de toutes les Iribus justement dési-

gnées auparavant par des noms tout dissemblables? Il est à craindre que tout cela soit vrai. Aussi, après avoir cherché chez les meilleurs érudits, essaieronsnous de les nommer sans admettre d'une façon absolue que nous disions la vérité.

C'est dans les soixante années qui précédèrent la naissance de Jésus-Christ, que la grande race dite teulonique paraît être arrivée dans le nord de l'Europe jusqu'à la rive droite du Rhin. Elle se divisait en trois groupes : les Germains, les Suèves et les Scandinaves. Derrière eux venaient les S arma tes, probablement aussi de la grande race cimmérienne. Ces derniers étaient essentiellement nomades à Test des monts Carpathes jusqu'au Borysthène, et sédentaires à l'ouest de ces montagnes, dans ce qui fut nommé depuis la Dacie, la Pannonie et l'Illyrie. Arrivant d'Asie, probablement à la suite de la race teutonique, ils avaient trouvé, déjà établie et fixée sur tous ces territoires et même jusqu'à la mer Baltique et au fleuve de la Vistule, une autre grande race, leur congénère, celle des Slaves. Comme eux, les Slaves descendant de la migration japhétique étaient arrivés de l'Asie du sud-est et formaient le fond de la population jusqu'aux rives du Tanaïs. Les Sarmates les dominèrent.

Parmi les représentants de la troisième invasion des Noachides en Occident, celle des races teutoniques qui occupa le centre de l'Europe et vint s'accumuler sur la rive droite du Rhin se composait des peuples dits Germains qui s'étendaient des embouchures de ce fleuve jusqu'au sud de la forêt Hercy-

nienne, et à l'est jusqu'au fleuve de l'Elbe. Elle se composait en allant du nord au sud, le long du Rhin, des sous-races intitulées : Frisons, Balaves, Usipètes, Teuctères, Bructères, Francs, Sicambres, Chérusques Celtes et Matliakes et, enfin, Alémans et Helvètes.

Au delà de l'Elbe, jusqu'aux monts Carpathes, s'étendaient les Suèves qui, pour se fixer, avaient dominé ou refoulé les Slaves connus dans cette région, jusqu'à la Rhétie, sous le nom de Vendes. Cetle dénomination des Suèves, donnée aux tribus àl'orient de l'Elbe, comprenait, outre les Suèves proprement dits peuplant la rive gauche du haut Danube en partant du nord, les Cimbres de la Chersonèse du nord, les Angles, les Saxons, les Longobards, les Burgondes, les Ambrons, les Semnons et, enfin, les Boïens, les Marcomans, les Hermundures et les Quades. Ces dernières tribus se disputaient plus ou moins la Bohême occupée avant eux par les Slaves.

Enfin la troisième partie des Teutons se composait des tribus vulgairement appelées Scandinaves qui, traversant la mer Baltique au moyen des lies nombreuses, gagnèrent la vaste péninsule du nord, surtout dans sa partie orientale dite la Scandie, où ils eurent à repousser vigoureusement les Finnois. Ils formèrent dans ce pays, au milieu d'autres dénominations, les sous-races des Golhs dans le sud, celle des Suénons plus au nord et, plus tard, celle des Northmans dans l'ouest. On pense en outre qu'ils avaient laissé, sur les bords de la Vistule, les Hérules et les Vandales.

Il sembla un certain temps que ces vastes territoires de l'Europe allaient rester ainsi divisés, et que la civilisation obtenue, malgré ses progrès de plus en plus rares, suivant qu'ils s'éloignaient vers l'orient, allait permettre l'établissement sédentaire de presque toutes ces tribus ; il sembla que ce qui s'était passé en Gaule allait s'accomplir au moins jusqu'au fleuve la Vistule. Mais vers le deuxième siècle de l'empire romain, cet espoir fut trompé. Une nouvelle invasion, presque inconnue, des Finnois, venant d'Asie, eut lieu dans le nord et s'étendit jusqu'à la Scandinavie. Elle attaqua, vers le nord, les plus avancés de la race teutonique ; et plusieurs de ces tribus, vaincues par eux, furent forcées de se rembarquer et de descendre sur la côte germanique entre l'Elbe et la Vistule. Ces tribus formèrent deux migrations : l'une des Goths et l'autre des Gépides. Elles envahirent immédiatement le bassin de la Vistule, rejetant vers l'ouest les Longobards et les Vandales, qui attaquèrent les Marcomans en Bohême et parvinrent au Danube ; les Suèves, à leur tour, s'adressèrent aux Germains des bords du Rhin. A l'est, alliés aux Hérules, ils repoussèrent les Sarmates, et les Goths dominèrent entièrement les Slaves, dans toute la Pologne jusqu'à la mer Noire. Établis dans ces vastes régions, les Goths se divisèrent en deux agglomérations distinctes : à l'est du fleuve, le Dniester, jusqu'au Tanaïs, les Ostrogoths; à l'ouest des Carpathes, les Wisigoths. Les Gépides se fixèrent plutôt vers ces derniers dans la vallée, à l'ouest de cette chaîne de montagnes ; et les Héru-

les, au delà du Dniester, sur les bords mêmes de la mer Noire.

Cet ensemble des invasions venues de l'Orient en Europe paraît avoir amené, pour plus de trois siècles, malgré les conséquences de ce retour des Golhs, un calme général relatif. Les Germains continuèrent bien à attaquer les Gaules ; mais les Romains et les Gaulois eux-mêmes surent les maintenir sur la rive droite du Rhin, tant que leur valeur et la discipline à laquelle les légions étaient soumises conservèrent leur force. Mais, plus le temps avançait, plus cette vigoureuse opposition mise à l'invasion des barbares diminuait; et les conséquences de celte diminution se voient facilement dans les récils de cette histoire, montrant combien les défenseurs reculent et combien les envahisseurs, passant le grand fleuve, pénètrent dans les Gaules : les Francs par le nord et les Alémans par Test. A chacune de leurs petites invasions les Francs gardent un morceau du territoire, tandis que les Alémans, après avoir dévaslé le pays où ils entrent, repassent le Rhin pour rentrer dans leur domaine; mais, à la fin, vers la seconde moitié du quatrième siècle, tandis que les Francs étendent leur pouvoir dans le nord de la Gaule, les Alémans, opposant moins de résistance à Test, les tribus leurs voisines de ce côté montrent leurs étendards aux bords mêmes du Rhin.

Ce mouvement des barbares coïncidait à peu près avec la mort de l'empereur Théodose et la séparation absolue et complète de l'immense empire romain qui fit désormais deux empires : l'empire

d'Orient, ayant Constantinople comme capitale et l'empire d'Occident, qui, abandonnant presque Rome comme point central de son gouvernement, laissa ce grand privilège passer, parfois à Milan, parfois à Ravenne. C'est à ce moment que commence réellement la période dite du Moyen Age, pendant laquelle le monde moderne est encore à son chaos, tandis que le monde ancien finit.

Vers le milieu du troisième siècle après Jésus- Christ, une horde nouvelle s'avança du centre de l'Asie sur les limites de l'Europe. Elle appartenait en partie à la race tartare occupant, au nord et à Test de la mer Caspienne, ces pays que les anciens ne connaissaient même pas, qui s'étendent jusqu'à l'océan Pacifique d'un côté et, de l'autre, dans tout l'extrême nord de l'Europe. Sur cette longue bande de territoires, les Tartares donnaient la main à la famille finnoise. Les uns et les autres n'étaient cependant pas de la même souche et se divisaient en deux races bien tranchées : l'une, qui venait vers le centre de l'Europe en passant au nord de la mer Caspienne, s'appelait les Huns blancs; l'autre, qui arriva en Occident par les défilés de la chaîne des monts Ourals, portait le nom de Huns noirs. Ces Tartares finnois commencèrent par menacer les Slaves établis à l'ouest du Tanaïs; puis bientôt, portant leurs efforts vers le sud, comme cela est naturel à tout peuple venant du nord, ils attaquèrent les Goths installés sur la rive droite du Tanaïs. De ces attaques résulta nécessairement une forte poussée vers l'ouest qui força, jusqu'à la fin du

quatrième siècle, les nations teutoniques à se répandre sur la route conduisant aux Gaules.

En 374, les H uns, entraînant avec eux les Alain s, peuple habitant au nord du Caucase, attaquèrent sérieusement les Ostrogot hs entre le Tanaïs et le Borysthène, et les vainquirent. Ils laissèrent comme sujets, dans cette contrée, une forte partie de cette nation, tandis qu'une autre, ne voulant pas se soumettre, repassa le Borysthène et alla rejoindre les Wisigolhs établis sur la rive droite de ce fleuve. Tous ensemble, attaqués à leur tour et battus, se retirèrent derrière la rivière du Pruth; mais là, les deux parties Ostrogolhs et Wisigoths, n'ayant plus les mêmes idées ou la même religion, se divisèrent. Ceux qui s'étaient faits chrétiens, les Wisigoths, ayant admis la foi arienne, sans trop savoir ce que c'était, traversèrent le Danube et passèrent en Mœsie, où les Romains, effrayés de leur arrivée, voulurent les laisser mourir de faim et de privations de tous genres. Les Wisigoths se révoltèrent et, aunombre de deux cent mille, attaquèrent et battirent l'empereur Valens à la bataille d'Andrinople en 378. Ils ravagèrent la Thrace et la Macédoine; et enfin, après mille péripéties dont leur origine barbare déterminait les bases, après avoir pillé la Grèce, pillé l'Italie, promené le fer, répandu le sang et porté la dévastation dans Rome même, ils s'arrêtèrent, en 419, dans le midi des Gaules et le nord de l'Espagne.

Tout est intéressant dans la marche des grandes invasions, et démontre combien une mauvaise poli-

tique, suile forcée d'une administration excessivement fautive, amène la décadence d'un grand Élat. L'empire romain, dont les deux portions auraient pu être puissantes toutes deux, mourait d'une épouvantable anémie. Il élait gouverné par des souverains omnipotents entourés d'une cour impossible. Tout ce que les vices pouvaient produire élait là. Par des moyens généralement mauvais, chaque empereur courait à la jouissance et à la fortune sans jamais faire entrer en quoi que ce soit l'idée patriotique dans ses décisions. Prendre des places, des trésors, élait son ambition première; et, si un homme de quelque valeur se produisait, il élait forcé de vivre dans un milieu qui ne l'acceptait que suivant la quotité des récompenses dont il disposait. L'eunuque Eutrope à Constantinople, ou l'honnête et habile Slilicon, l'adversaire d'Alaric en Italie, en sont les frappants exemples. D'un côlé comme de l'autre on les écrasa traîtreusement quand ils n'avaient plus rien à donner. Le devoir élait mort et, par ce fait, morts aussi les empires!

Du vieil État romain une seule chose restait, elle élait supérieure à tous les errements du monde bouleversé : c'était le respect, mal employé mais existant cependant, de la loi intérieure des familles, reconnaissant une discipline et s'étendant dans une certaine mesure à la loi municipale. C'était là un bien rejeté par les empereurs, mais existant encore dans les masses. Quand une invasion à demi sauvage dévastait ou ruinait les campagnes, tout espoir était anéanti pour leurs habitants, et la culture disparais-

sait; mais, dans les villes fortifiées, pour les défendre, il se faisait une sorte d'accord qui, sans troubles, poussait les populations aux remparts. Ces faits avaient lieu pour l'Europe entière ; et le résultat fut, dans les villes non prises, de conserver la pensée du droit disciplinaire, fruit de la constitution de la famille qui donnait aux hommes de valeur le droit de commander et de sauver la population qui leur était confiée.

Dans les temps prospères, rétablissement de la famille avait été un excellent point de départ; et, au commencement du Moyen Age, on ne saurait trop le redire, la religion chrétienne, en prenant le commandement, aida à conserver cette institution. L'intelligence des chefs du christianisme avait saisi ce point important; et c'est surtout la constitution générale qui permit de ne pas laisser mourir absolument la civilisation ancienne dans l'anarchie du moyen âge. L'invasion passée, cette constitution donna l'influence d'une morale simple et bonne, sur laquelle un grand nombre de centres commencèrent à baser leur existence. Il en résulta que la religion chrétienne constitua l'origine d'une force qui fut l'élément du monde moderne.

De ces services rendus par les religieux, est-ce à dire qu'au moyen âge, les représentants du christianisme répandirent partout et toujours les bonnes et excellentes maximes dont ils étaient les détenteurs? Mille exemples, hélas ! nous prouvent le contraire. La science générale de tous les besoins de l'humanité, ils ne l'ont pas instantanément saisie; ils

n'ont pas, peut-être, admirablement compris dans quels sens ils devaient agir ; et ils ont souvent modifié, dans des circonstances malheureuses, la doctrine originelle et faussé étrangement la loi qu'ils avaient mission de soutenir. Du moment où les empereurs se firent chrétiens, une partie de leur puissance passa à l'Église, et ce fut celte puissance que voulurent recueillir toutes les ambitions humaines. L'Église eut alors ses grands hommes, grands à juste titre, et ses séries de conciles qui constituèrent le dogme, fixèrent l'orthodoxie et créèrent des données les plus précieuses; mais, à côté des saint Àthanase, des saint Ambroise, des saint Jérôme, dessaint Augustin, des saint Grégoire de Nazianze, de saint Chrysostome, l'Église offrit une belle part à toutes les erreurs humaines. Dans bien des cas, la doctrine de Jésus-Christ fut faussement interprétée; il en sortit bien des hérésies mêlées de souvenirs des religions anciennes, de doctrines philosophiques plus ou moins erronées.

Quand l'Église eut pris sa force, les empereurs la gagnèrent par des concessions, La juridiction civile fut accordée aux évoques; cependant tout membre du clergé fut exempté des impôts et des charges civiles; on lui donna même de grands espaces de terre dans tout l'empire; on l'autorisa à recevoir des legs particuliers. Sous une législation semblable, les évoques devinrent matériellement tout-puissants. Dans le principe ils étaient en grand nombre des chefs chrétiens opposés aux païens ; puis ensuite, des défenseurs de la vraie religion ; malheureusement ces

concessions nouvelles leur apprirent à rejeter les lois sur lesquelles était constituée la doctrine chrétienne elle-même. Admirables furent-ils lorsqu'ils étaient bons, remarquables, lorsque bien instruits ils essayèrent de créer la philosophie basée sur la compréhension sérieuse de leurs dogmes religieux; mais, lorsqu'ils se livrèrent à leurs ambitions, lorsqu'ils se laissèrent prendre par la jouissance du pouvoir, par une richesse insensée et par mille autres choses, leur salutaire influence baissa.

Au Moyen Age, surtout en Orient, l'Église a eu cette fatale idée d'attaquer ses opposants d'une façon cruelle qui lui fil des masses d'ennemis. Tant qu'elle a été douce et bonne, tant qu'elle a prêché aux peuples la doctrine du Christ, elle a rendu d'immenses services ; mais, lorsqu'elle est devenue aristocratique, elle a perdu une grande partie de sa gloire de tutrice de l'humanité. Elle a oublié de penser que sa grande utilité était d'assurer aux peuples les données dont elle était l'interprète, d'encourager ses contemporains à obéir aux devoirs touchant, soit à la famille, soit à l'État, soit au travail ; ne se réservant que d'être aristocrate chaque fois qu'il s'agissait de la Spiritualité. Elle devait être la conseillère intelligente des gouvernements si le besoin s'en faisait sentir; mais rien au delà. Sa hiérarchie ne devait exister que pour son administration propre à côté de toutes les questions religieuses ; jamais elle n'aurait dû paraître dans la politique générale. En sortant de sa mission, elle donnait l'avantage à ses ennemis. Ainsi, perdit-elle sa coïncidence avec les

masses; elle leur relira la moralité, son enseignement vrai, et leur rendit facile l'acceptation des hérésies plus ou moins fausses. L'Église en arriva à ce que le christianisme ne fut plus respectable ou respecté qu'en Occident, où, prenant une position plus infime et plus sérieuse, il essayait d'apaiser et non de relever les passions. Au commencement du Moyen Age, dans toute cette partie de l'Europe, autant que cela était possible, par ses enseignements spiritualistes, le clergé poussait, soit à la pratique de l'agriculture, soit à l'étude de ce qui restait de science, de la moralité et de la compréhension de quelques lois anciennes. C'est dans sa création des maisons de refuge ou couvents, que se conservèrent les saines et bonnes institutions de la vie civile.

Chaque année les Huns avançaient sur le Danube, et chaque année aussi, les progrès de leurs armes ou la crainte de leur barbarie rejetaient vers l'Occident les peuples des invasions précédentes ou ceux qui, soumis d'abord par eux, s'enfuyaient à la première occasion. En 407, les Suèves, les Alains, les Vandales passent le Rhin et ravagent quatre ans la Gaule; puis, allant toujours devant eux, les populations indigènes n'étant pas averties suffisamment de leur marche, ces peuples traversent cette vaste contrée du nord au sud, les Suèves se précipitent en Galice, et les Vandales en Lusitanie dont ils s'arrachent les lambeaux. Ces derniers, enfin, passent en Afrique par le détroit de Gibraltar et prennent à l'empire romain ces provinces africaines, jusqu'au jour où, traversant la Méditerranée, ils viendront à

leur tour piller et presque détruire Rome. Tous les peuples, en fuyant vers l'Occident, se battaient les uns contre les autres lorsqu'ils ne trouvaient pas la voie libre. Les Francs bientôt, comme les Burgondes, comme les Wisigoths se font une large place au soleil des Gaules. Leurs rapports depuis longtemps constants avec les Romains, ont donné à ces peuples une civilisation un peu plus avancée que celle de leurs voisins et qui les détermine à se fixer sur le territoire qu'ils viennent d'acquérir. Cologne, Mayence, Trêves, Tournai et Cambrai en 447, de villes romaines devinrent ainsi villes franques.

Les Huns, fortement établis sur les bords du Danube, se concentraient et se renforçaient chaque jour par des tribus de leur race venant d'Asie ; de plus, ils apprenaient des Romains la manière de combattre. Tantôt Théodose, tantôt Honorius prenaient les Goths à leur charge pour combattre les Huns, ou les Huns pour combattre les Goths. L'armée romaine se composait, parfois, de soixante et douze mille Huns et de vingt-cinq ou trente mille Italiens, Africains ou autres. Le résultat d'un état si triste en amena un plus triste encore; car, ainsi instruits, les Huns se disposèrent bientôt à attaquer l'empire.

Ils étaient commandés par Attila, ce fameux roi, intelligent, brave, sauvage, astucieux et jouissant sur ses peuples d'une omnipotence que rien ne pouvait égaler. En peu de temps il prend et ravage la Mœsie, la Thrace, la Pannonie et réunit la plus nombreuse armée barbare qu'on ait encore vue. Cette horde immense était composée de tous les peuples et de

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toutes les tribus dont les Huns tenaient la tête. Ravageant tout sur son passage, elle se jeta sur la Gaule, pays si attrayant pour tous les envahisseurs. Ce génie asiatique allait tout soumettre et détruire ce qui restait encore de la vieille civilisation romaine; mais il trouva devant lui, dans ce qu'il se proposait d'anéantir, le christianisme. Cette religion, en Occident, faisait chaque jour des adeptes chez tous les peuples barbares nouvellement établis; et sa popularité s'élargissait si bien que tous, tremblant de perdre cette foi, de voir bouleverser leurs espérances, s'unirent à l'armée à peu près romaine d'Aétius. Les Wisigoths de Théodoric, les Burgundes, les Francs Ripuaires ou Saliens sous Mérovée, s'avançant contre Attila, le rencontrèrent en Champagne aux Champs Catalauniens. Cette journée lui coûta cent soixante mille hommes et sauva l'Occident. Attila, ce génie battu, mais non vaincu, recula vers l'Orient, se fixa sur le Danube d'où il revint sur l'Italie dans l'espoir de conquérir Rome ; mais, arrêté sur son chemin par le pape Léon, par les présents italiens et, surtout, par la nouvelle qu'Aétius revenaitde Gaule, il retourna dans son camp barbare. En 453 il y mourut, frappé, dit-on, par une de ses épouses qui se vengeait, ou par une apoplexie, fruit d'une débauche outrée, ce qui est tout aussi probable. Quelques années plus tard, Romulus Augustulus, le dernier des empereu rs romains, mourut; et Odoacre devint roi d'Italie. Les peuples barbares d'une part ne craignant plus ni les Huns, ni l'empire, se divisèrent, religieusement parlant; les uns restèrent catho-

liques, les autres adoptèrent l'arianisme d'Orient; mais tous proclamèrent leur indépendance. Les Francs, sous Clovis, dominèrent dans le nord des Gaules ; les Burgundes sous Gondebaud dans le pays voisin des montagnes du Jura et des Alpes, les Ostrogolhs et les Lombards en Italie et les Alémans et Thuringiens dans les contrées au nord et à Test du Rhin. Quant aux Saxons et aux Angles, une partie traversant la mer sur de frêles esquifs entra dans la Grande-Bretagne qui devint la terre des Angles : l'Angleterre.

Les Francs bientôt agrandirent leurs possessions. Ayant, dans le siècle suivant, battu les Wisigolhs, les Burgundes, les Oslrogoths, ils dominèrent la Gaule entière et y créèrent cet État redoutable et catholique qui n'eut plus qu'à se défendre contre les races étrangères, lorsque leurs querelles intestines ne les forçaient pas à combattre les uns contre les autres. Leurs guerres intérieures, leurs combats incessants, en firent une nation presque homogène, pour le jour où un chef serait capable de la conduire et de créer, sous une forme bien différente de celle d'autrefois, un nouvel empire d'Occident.

Après la mort d'Attila, ses fils essayèrent en vain de prendre le pouvoir créé par leur père au centre de l'Europe. Les peuples soumis et qui obéissaient aux Huns se révoltèrent. Les Gépides s'emparèrent de la Hunnie, les Ostrogoths de la Pannonie et les Asiatiques se trouvèrent rejetés au delà des monts Carpathes, vers les rivages delà mer Noire. Revenus sans cesse, mais battus sans cesse aussi, surtout par

les Ostrogoths, les bandes d'Attila se soumirent à l'empire d'Orient ou succombèrent sous lestrahisons des empereurs de Conslantinople. Quelques Huns cependant retournèrent au delà du Dnieper et se joignirent à de nouvelles bandes hunniques, arrivées d'Asie et qui, sous le litre de Coutrigours blancs, s'étaient fixés au nord de la chaîne du Caucase et sous celui d'Outigours noirs, mélangés aux Finnois, occupèrent le territoire européen à la latitude du nord de la mer Caspienne. Parmi ces derniers se trouvait la nation des Bulgares, moitié Huns, moitié Finnois. LesOutigours noirs donnèrent leur nom au grand fleuve sur lequel ils étaient alors établis : l'Oulgours, le Voulgars ou le Volga.

L'ensemble de ces peuples représente une nouvelle invasion asiatique qui, nombreuse, disciplinée mais absolument errante, marchait vers l'Occident. Sur leur passage ces bandes se buttèrent contre la vieille population arienne des Slaves, s'étendant alors du Tanaïs à la Vistule. Dans ces vastes plaines, ces Slaves, de race Cimmérienne, sur lesquels jadis les Teutons, les Sarmates leurs congénères avaient passé et qui s'étaient adonnés à cultiver les sols fertiles, se dressaient comme un obstacle au passage des Huns. Les combattre était dur. Il parut plus utile aux Outigours de s'allier à eux et de les entraîner quelque peu vers le centre de l'Europe. Les Slaves acceptèrent. Leurs armées suivirent les Huns et facilitèrent leur invasion; mais les populations entières ne quittèrent pas pour cela leurs demeures. Elles se contentèrent d'augmenter un peu

leur territoire qui représente aujourd'hui, d'une part, toute la partie occidentale du centre et du sud de la Russie, et de l'autre, vers l'ouest qui s'étend des monts Car pathes qu'ils habitaient sous le nom de Slovènes jusqu'en Bohême où on les trouvait déjà sous les noms de Vénètes ou de Vendes ; tandis que vers le sud, plus tard, à la suite de ces expéditions, traversant le bassin du Danube, ils parvinrent jusqu'aux rivages de la mer Adriatique.

Pour les Huns, le vérilable résultat de leur nouvelle invasion, où ils surprirent d'abord les Romains, fut la mise en hostilité entre eux. La diplomatie trop habile de Constantinople y aida. Opposant les Outigours aux Coutrigours, cette invasion les amena sur tant de champs de bataille qu'ils finirent par disparaître comme grande race, ne laissant de leur composition première, outre les Slaves, dans les contrées qui viennent d'être indiquées, que les débris des Bulgares à qui les Romains d'Orient concédèrent, plus tard, la Mœsie inférieure, espérant créer ainsi des défenseurs au Danube.

Cet anéantissement des barbares, auquel arriva la diplomatie de Byzance, n'est pas la seule conséquence de l'attaque venue d'Asie, contre laquelle les empereurs eurent à lutter. Les débris des Huns reculèrent et, en reculant, rejoignirent dans le territoire du Volga de nouvelles bandes des leurs, ou du moins, d'une origine à peu près semblable, mais plus orientale, à qui ils dépeignirent les pays où ils avaient été vaincus, et les y entraînèrent. Les premiers qui parvinrent sur la rive gauche du Danube furent les

Ouar-Khouni, véritables Huns qui se firent passer pour les Avars, leurs anciens maîtres, restés dans les plaines du Volga. Les Avars étaient une grande race de l'espèce générale des Huns, mais habitant en Asie plus au sud que les Huns finnois et ayant à côté d'elle ou sous elle la race également grande des Turks. Son nom était beaucoup plus connu et beaucoup plus redouté que celui des Ouar-Khouni à Conslantinople. La ruse de ces derniers fut, dit-on, révélée à l'empereur Justinien par les Turks eux-mêmes, dont la puissance s'étendait, alors, des montagnes de l'Altaï et du Turkestan à l'orient de l'Europe. Ces Ouar-Khouni, véritables Huns s'intitulant des Avars, se fixèrent provisoirement au nord du bas Danube et de la mer Noire, dans ce que les historiens de ce temps appelaient petite Scythie, c'est-à-dire une partie de la Valachie, la Moldavie et la Bessarabie actuelles ; mais ils tentèrent à l'ouest de nouvelles expéditions. Ils attaquèrent les Slovènes et les Vendes au nord des monts Carpathes, poussèrent jusqu'à la Thuringe où ils se heurtèrent aux Francs. Vaincus par ces derniers, dans le voisinage de l'Elbe, ils retournèrent, en 565, vers le bas Danube, parcourant en sens inverse le pays qu'ils venaient de traverser en vainqueurs. Après la mort de Justinien, leur Kha- Khan, nommé Baïan, trompeur au suprême degré, mais en même temps fin comme un second Attila, profitant des empereurs peu intelligents et mal instruits de Conslantinople, quitta les monts Carpathes du sud et traversa la Transylvanie. Il se servit de la querelle entre les Lombards qui, de la Moravie

étant arrivés en Pannonie, voulaient descendre en Italie, avec les Gépides, et il finit par occuper le pays de ces derniers à Test du Danube, entre la rivière la Theiss et la Transylvanie, où il forma le second État hunnique. Ce peuple asiatique dit des Avars, tantôt attaqué, tantôt attaquant, depuis les pays voisins du Rhin au nord et du Frioul au sud, jusqu'à Constantinople où il donna la main aux Perses, passa, jusqu'en 630, par toutes les alternatives de la victoire ou de la défaite. À cette époque les Slaves, devenus leurs sujets ou leurs alliés depuis leur arrivée en Europe, se révoltèrent contre eux et offrirent, comme les Bulgares, leurs services à l'empereur de Constantinople. Ce dernier, saisissant ces obstacles si utiles à placer entre lui et les Huns, établit les tribus slaves des Croates dans toute la Dalmatie et celles des Vendes ou Serbes dans les pays qui font aujourd'hui la Serbie et la Bosnie. Ces colonies nouvelles qui devaient, plus tard, adopter le schisme grec, se firent alors chrétiennes. Les Huns bulgares, peu de temps après, mêlés aux Slaves dits Àntes ou Slovènes, s'établirent à poste fixe dans la Bulgarie actuelle où, à leur tour, ils devinrent chrétiens.

Ces remparts vivants, une fois établis, tous rapports cessèrent entre les Huns et les empereurs d'Orient. Ces peuples d'origine asiatique, ne pouvant plus attaquer au sud-est, tournèrent leurs efforts vers le sudouest et le nord-ouest, se mêlant d'abord aux querelles dans le nord de l'Italie et, ensuite, aux guerres faites aux Carolingiens par les Bavarois et les Saxons. Battus à différentes reprises, ils retournèrent dans

la Hunnie où Charlemagne ne tarda pas à les attaquer, combattant bien en eux les gens que les Francs regardaient comme les descendants des compagnons d' Attila. Il les vainquit une première fois au sud de la Bohême, près du dernier mamelon des Alpes Noriques où ils avaient fortifié la vallée du Danube et s'empara de Vienne; puis une seconde fois] il en triompha par son fils Pépin qui, venu d'Italie et attaquant la Hunnie entre les rivières la Drave et la Save, tourna autour de leurs rings ou camps fortifiés; et après plusieurs campagnes s'en empara.

Le dernier ring était placé sur les bords de la Theiss. Malgré toutes ces défaites, les Huns se montrèrent souvent hostiles; et ce ne fut qu'en 805 où, complètement soumis à Charlemagne, leur khakan porta le nom chrétien de Théodose. Eux qui dominaient jadis les Slaves affaiblis, ils les trouvèrent raffermis, et, à chaque moment, ils en subissaient les conséquences pénibles. L'empire des Francs allait, comme pays soumis, jusqu'à la Save, comme pays tributaire jusqu'aux montagnes de la Transylvanie. Le second empire hunnique finit avec la mort de Charlemagne ; et l'histoire nous engage à rappeler que plus tard, dans cette même Hunnie, un troisième empire des Huns se forma : il se nommait et se nomme encore aujourd'hui la Hongrie. 11 s'est fait là des alliances de races et des changements de noms qu'il est utile de connaître.

Parmi les confédérations barbares venues d'Asie au cinquième siècle, vers l'Occident, on distingua, suivant certaines notions historiques, le nom de Hunugars,

formé d'alliances entre les Huns noirs et les Huqs blancs. Au neuvième siècle on retrouve ces Asiatique vers le territoire qu'arrose le Dnieper, placés sous la suprématie d'une race amie et d'une origine commune, les Khazars. Huns eux-mêmes alliés ou congénères de la grande confédération des Turks, ils dominent au nord de la mer Noire et en Crimée. Mêlés par la suite aux guerres des Bulgares contre rem pire de Constant inople, les Hunugars sont euxmêmes battus à leur tour par d'autres peuples. Ils se réfugient dans les montagnes de la Transylvanie où les Khazars, vaincus aussi, viennent joindre à eux huit de leurs tribus, dont une portail le nom de Magyars; celle-ci forma plus tard une dénomination aristocratique. L'ensemble de cette confédération continua d'être désigné en Occident sous le nom de Hunugars, Hungars, Hongres ou Hongrois. Lorsque, plus tard, les descendants de Charlemagne eurent perdu toute la partie de l'empire carolingien à l'Orient du Rhin, de nouvelles querelles suscitées dans le centre de l'Europe entre la Bavière et la Moravie laissèrent les Hongrois, descendants de la Transylvanie sur les bords de la Theiss, battre les Moraves, vengeant sur ces Slaves la défaite des Huns-Avars, et ils donnèrent naissance au troisième empire hunnique. De cette position, trois fois acquise à leur grande race, ils prirent part à toutes les guerres où leurs voisins se trouvaient mêlés, parvinrent même en France; et, dans le commencement du dixième siècle, ils accablèrent à tel point l'Europe centrale de l'affreuse barbarie qu'ils apportaient d'Asie, que M. Amédée

Thierry, dans son beau livre sur l'histoire des Huns, nous fait souvenir que leur nom d'Hogre ou d'Ougre reste encore pour notre génération le synonyme des Ogres des contes de fées qu'apprennent nos enfants. Les Hongrois cependant, braves entre tous, se laissèrent ensuite gagner par la civilisation européenne; ils se firent chrétiens et devinrent ce peuple sympathique que gouvernèrent, par la suite, saint Etienne, Jean Hunyade et Mathias Corvin.

Nous ne pouvons ni ne voulons faire ici l'histoire complète du Moyen Age. Les détails en sont infinis; et s'en rendre bien compte demande une existence entière; nous pensons que ce qu'il importe pour scruter les progrès faits par l'humanité, c'est d'embrasser, dans ces études, les annales de chacun des peuples, mais en grand seulement et même d'un peu loin. Qu'on veuille donc bien nous excuser d'avoir si longtemps parlé des confédérations qui se rapportent à l'origine de ces mêmes peuples. Nous avons essayé, en indiquant seulement les points de départ de chaque nation, de traiter des conditions qui la conduisent ou des obstacles qui l'arrêtent. Et, peut-être, si un jour Dieu nous permet d'aller jusque là, pourrons-nous, de ces origines de races, tirer quelques conclusions nouvelles et expliquer certains faits ou certains désirs, certaines répugnances qui facilitent ou gênent la route que l'humanité parcourt. Laissons donc de côté les événements de chaque jour, ceux qui nous lisent les connaissent suffisamment; cherchons, après avoir indiqué les fondations de chaque empire, à noUS

rendre compte de leurs grandes lois politiques, administratives, commerciales, scientifiques, morales ou religieuses; tâchons de trouver, dans ces parties si différentes les unes des autres, ce qui mène à des conclusions démontrant la vérité du christianisme et le moyen de parvenir au but qu'il nous indique.

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