OCCIDENTALES
Le récit des parties importantes de l'histoire du Moyen Age nous force à repasser de FOrient à l'Occident et à revenir, dans l'empire des Francs, à l'organisation si évidemment remarquable créée par Charlemagne.
Il faut se rappeler ici que ce fils de Pépin le Bref avait, comme chef de peuples barbares, une compréhension admirable des défauts de son temps et des mesures à prendre pour les atténuer. Son génie se rendit compte que les victoires de ses armes n'étaient pas suffisantes pour faire durer son œuvre; et il espéra assurer à ses descendants la possession de ses États en se faisant proclamer empereur d'Occident, comme les souverains romains et en s'intitulant le défenseur de l'Église. Il s'était parfaitement rendu compte que chez les religieux il pouvait retrouver le peu de science, de règles législatives ou administratives dont il avait le plus vif besoin. 11 savait qu'une intelligence encore supérieure à celle des masses était là, et il fit tout pour l'avoir avec lui.
Le clergé le reconnut bien vite comme un parfait prolecteur; et, de leurs efforts combinés, naquit un véritable essai de retour à la civilisation. . Pour empêcher tout trouble de se produire chez des populations qui demandaient sans cesse à marcher en avant, l'empereur, toujours uni au clergé, s'empressa de présider, ou mieux de faire présider par ses agents toutes leurs assemblées. Il en atténua ainsi les effets, et donna l'habitude de ne parcourir que les voies qu'il ouvrait avec intérêt. Dans ses Capitulaires il fit admettre une organisation gouvernementale où, pour des ordres donnés, l'obéissance remplaça l'acquiescement à l'opinion des masses. Il arriva aussi à cette grande donnée qui fut le premier rejJos de toutes les races peuplant alors l'Europe, à la création ou mieux à l'encouragement du droit de propriété. On voit que cette œuvre remarquable est avec Charlemagne et, surtout après lui, la base de l'histoire. Pour parvenir à celte jouissance de possession, on se battra affreusement, mais la conséquence sera toujours la même, c'est-à-dire la fixation des races. Par là Charlemagne réglementait aussi sa puissance en ordonnant que quiconque devenait possesseur de terre devait le service militaire. Il se montra tellement soigneux des règlements que demandait une bienfaisance absolue, qu'il devint, pour le peuple comme pour les soldats, l'homme le plus populaire. Devant les chefs et le clergé, il sut prendre et soutenir les intérêts du peuple et fut le juge suprême. S'il disposait, pour un but quelconque, des premiers de ses
sujets, il leur donnait le titre de missi dominici ou missionnaires gouvernementaux, et les récompensait ensuite largement, en biens ou en richesses que ses conquêtes lui amenaient.
Une des grandes gloires de Charlemagne c'est d'avoir essayé de relever l'éducation des jeunes gens, dans des termes tels, que pour l'avenir elle bonifiait sensiblement leur emploi. Il démontrait et il prouvait qu'une excellente éducation jointe à une religion parfaite étaient pour lui l'origine de tout bon gouvernement. Il appela autour de lui, pour l'aider dans son œuvre, le moine saxon, le savant Alcuin, Théodulf, évêque d'Orléans, saint Benott d'Aniane, Eginhard enfin ; tous devinrent les éléments de son conseil suprême et leurs services eussent aidé à relever la race franque si la faiblesse de son successeur, les divisions et les querelles de ses petits-enfants, n'avaient rejeté l'Occident dans une époque affreuse. Durant plusieurs siècles, ces discordes rappelèrent les souvenirs les plus odieux de l'invasion des barbares. Cependant, malgré l'abandon de l'œuvre de Charlemagne, il resta quelques souvenirs bien vagues et bien cachés, soit dans les couvents, soit dans quelques châteaux, de ses grandes lois, de ses bonnes ordonnances qui, retrouvées un jour, aidèrent à tirer les peuples de la misère où l'ambition mal ordonnée les avait conduits.
Lorsque les peuples ne sentirent plus l'omnipotence de Charlemagne, il y eut chez eux comme un réveil de tous les instincts. Chacun chercha une jouis-
sance ou la satisfaction d'une ambition.; et comme rhomme auquel la discipline n'en impose plus ne peut y arriver qu'en attaquant ceux qui ont ce privilège, une série de guerres civiles commença, là surtout où des invasions étrangères, comme celles des Normands, ne vinrent pas détruire les populations ou les soumettre. Dans cette lutte, chacun chercha à réunir autour de soi ceux qui pouvaient dominer ou qui partageaient son ambition; d'où naquit forcément ce qu'on est convenu d'appeler la féodalité. Le' possesseur d'un fief réunit ceux qui jadis étaient vaincus, ceux qu'on lui avait donnés comme serfs en récompense de ses services; il en devint le mattre d'abord, puis au milieu des guerres incessantes, le maître protecteur. Le comte réunit ses hobereaux, c'est-à-dire ses inférieurs à qui il avait procuré des serfs ou des terres; le duc, ses comtes; et le chef d'une race ou d'une haute association, le possesseur de provinces, ses ducs. Chaque partie du territoire devint la propriété du donataire d'alleux, s'augmentant en étendue et en puissance, suivant les offices dont ils avaient rempli la charge et que concédait le souverain. Lorsqu'un chef rendait justice à ses vassaux, c'est avec le concours des pairs de ces vassaux, protecteurs de leurs droits.
Pendant la féodalité le clergé aussi eut une part à remplir. Il fit même tellement, soit par les bénéfices obtenus, soit par les dons des fidèles, qu'il finit par posséder une partie très notable du territoire de toute l'Europe occidentale. La propriété étant encore très mal établie, les masses populaires y
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gagnèrent. Le clergé sut, soit par les croyances dont il conduisait la marche, soit par les guerriers qu'il appelait à le protéger, attirer les populations autour des églises ou des couvents. De grandes villes s'y formèrent, et une paix relative y régna. C'est autour du clergé que la civilisation commença à renaître. Au temps de la féodalité, les individus vivant sur le même territoire et toutes relations leur manquant à l'extérieur, les dispositions et les intérêts étant les mêmes, le culte de la famille, ce principal agent d'un état meilleur, prit un vigoureux essor. Dans cette vie du home, comme on dit en Angleterre, les femmes, les mères créèrent l'agrément du logis; il eut une importance de premier ordre et releva la valeur de l'humanité. Dans la solitude du château ou de la chaumière, le clergé même instruisit les femmes bien plus que les hommes. Elles devinrent, par les soins qu'elles donnaient, leur religion et leur gaieté, la joie du foyer; et leur œuvre combinée avec la trêve de Dieu, qu'ordonna le clergé, eut une part des plus sérieuses dans la fin de l'anarchie.
Dans la première partie du Moyen Age, les provinces se coalisèrent entre les mains des descendants de Charlemaghe et créèrent ces États, qui, par la suite, sortant de cette famille, furent tour à tour soumis, tantôt aux uns, tantôt aux autres. Du grand empire des Francs se formèrent d'abord trois empires d'étendue moindre : celui des Gaules qui fut surtout celui des Francs, la Lotharingie et la Germanie. Puis, un peu plus tard, le grand État
d'Occident se divisa en neuf parties qui s'appelèrent : l'Italie, la Germanie, la Lorraine, la France, la Navarre, la Bourgogne cisjurane comprenant la Provence, la Bourgogne transjurane comprenant la Suisse, l'Aquitaine et la Bretagne. La couronne impériale passait en Germanie.
Pendant cette période, les Normands-Danois ou Scandinaves, sortis de la Chersonèse Cimbrique, du sud de la Suède et de la Norvège, non contents d'être établis sur les côtes nord-ouest de la France, envahirent lentement l'île de la Grande-Bretagne qu'ils finirent en 1066 par conquérir définitivement lorsque Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, y gagna la bataille d'Hastings. Les Pietés et les Scots furent rejetés par lès Normands vers le nord, en Ecosse, et dans les petites îles de l'Atlantique. Dans la Grande-Bretagne, les vainqueurs s'assimilèrent peu à peu les Saxons et les Danois qui avaient conquis avant eux cette partie de l'Angleterre. En Irlande les Normands combattaient contre la population qui semble être un reste important de la race ibérique du sud aux temps primitifs; de là ils pénétrèrent, en voyageurs émériles, jusqu'au Groenland, au Labrador, puis, enfin, dans l'ouest extrême, aux Etats-Unis actuels, à la latitude où la vigne poussait. Dans le sud, on les trouve même, plus tard, ravageant les côtes de la péninsule ibérique et gagnant la Méditerranée où ils se fixèrent momentanément dans le sud de l'Italie et en Sicile. Dans l'est, ils se jetèrent dans la Baltique, et, passant les embouchures de la Vistule et du Niémen,
ils pénétrèrent dans les terres, s'emparèrent de Novogorod et y créèrent, dit-on, les bases de l'empire russe.
Ce vaste moyen d'autonomie, déclaré par toutes les races de l'empire carolingien, se développa pendant les neuvième et dixième siècles ; le onzième vil ces conséquences d'autonomie s'affermir. C'est pourquoi, lorsqu'en France, Hugues Capet, appelé au pouvoir en 987, trouva que l'extension despopu* lations qu'il allait être appelé à régir était moins étendue que leur race ne le comportait, essaya de pousser son pouvoir en France au delà de la province de Paris. Comme ses successeurs, il chercha à étendre son action et à quitter les compétitions en partie locales pour celles, beaucoup plus vastes, dont la conquête de grandes régions était l'objet. De gouverneur de province il arriva à être le maître, puis il chercha à devenir chef d'État. Cette idée bien prise, intelligemment prise, s'accordait parfaitement avec le désir qui était celui de la population, de moins craindre au dehors et de prendre son chef comme prolecteur au dedans, contre la quantité de châteaux forts récemment établis.
Les Capétiens représentaient la justice protégeant le faible contre le fort ; il se servait dans ce but, et de leur pouvoir, et de leur force. De même dans cette race, le roi également soutenu par la petite noblesse et le clergé, et se servant du peuple qui partout lui tendait la main, se montrait au besoin, lorsqu'une loi était violée, le défenseur du comte contre le duc.
Chaque jour son triomphe s'augmenta, ainsi que le nombre des provinces plus ou moins soumises. A la fin du dixième siècle et au commencement du onzième, le territoire reconnaissant le pouvoir capétien s'étendait de Bruges à Narbonne et à l'embouchure du Rhône, de la Bretagne aux sources de la Saône.
Vers la fin du onzième siècle, cette longue bande des provinces capétiennes s'amoindrit par la faiblesse de ses souverains, qui n'en occupèrent réellement que le centre; mais autour d'eux des événements célèbres eurent lieu. La conquête de l'Angleterre par Guillaume eut pour la nation française le tort énorme d'enlever pour un temps trop long une grande partie du territoire de l'ouest, héritage de la famille de Normandie. Le royaume de Portugal fut également fondé dans la péninsule ibérique; mais tout cela était pour l'Europe d'une importance de second ordre, comparé aux grandes querelles entre les papes et les empereurs d'Allemagne.
Les affaires politiques en Allemagne eurent des conséquences sérieuses et de longue durée. La première question fut la base sur laquelle l'empire allemand s'éleva, c'est-à-dire l'élection du souverain par d'autres grands seigneurs, presque ses collègues. Obtenir sa régularité fut tout ce qu'il y eut de plus orageux, et, le résultat atteint, la conséquence fut naturellement la mise à exécution du besoin qu'ont les peuples du nord, de descendre vers le midi. Ces races obéissent à cette grande loi, d'aller toujours
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où la vie est la plus facile. Devant ces invasions redoutables, les populations de la péninsule italique ne pouvaient fuir, entourées qu'elles sont par la mer ou des montagnes infranchissables ; elles cherchèrent donc à les repousser. Dans la défense de leur territoire, deux choses leur donnèrent une certaine force : c'est un reste bien affaibli, mais un reste enfin, de la civilisation romaine et la puissance que l'église chrétienne avait obtenue, et avec laquelle sa diplomatie commandait un peu partout. Devant le nombre et le courage militaire, l'Italie eût certainement succombé si, au nord en particulier, et dans l'est, des guerres civiles allemandes, entre les grands ducs féodaux et des attaques d'autres peuples, n'avaient arrêté l'envahissement combiné des Germains et des Teutons.
Ce grand combat entre le Nord et le Sud eut comme prétexte la querelle dite des Investitttres, nom donné à la lutte du temporel que représentait l'empereur d'Allemagne , considéré quelque peu comme l'empereur d'Occident, et le spirituel que soutint le Pape, maître absolu de tout le clergé de l'Europe, et particulièrement de l'Italie. Des théories nouvellement émises par le Pape, il résultait que nul autre que lui n'avait eu, en aucun lieu, le droit d'investir un clerc d'un bénéfice ecclésiastique. C'était se donner une influence primordiale, se rendre maître de tous les biens, de tous les couvents, de tous les évêchés, et devenir supérieur de l'Europe si les empereurs d'Allemagne n'y avaient fait opposition. Cette grande puissance obtenue,
elle donnait au chef, du christianisme tout le temporel, mais anéantissait le spirituel. Ce triomphe complet eût certainement fait tomber la civilisation à peine née, tandis que la lutte prolongée, ayant besoin de tous les progrès pour atteindre la victoire, le Pape dut consacrer ses soins à se servir de cette arme spirituelle, nourricière d'une civilisation plus grande. Dans cette lutte qui embrassa une grande partie de l'Europe , pour être vainqueur, d'un côté comme de l'autre, on chercha à progresser; et tandis qu'en Italie, les arts, les sciences et la littérature commençaient à surgir, d'autres puissances, moins près de l'action de cette grande querelle, se développèrent assez pour en prendre plus tard la succession. Elles se trouvèrent un jour assez fortes, sans nuire à l'Église, pour ne pas laisser la théorie des investitures s'implanter chez elles, pour ne conserver au culte chrétien que le spiritualisme, la seule base de la morale, de la justice, de la science, de l'art et pour faire un grand pas dans l'Union avec le Créateur.
Les inconvénients de la querelle des Investitures se sentirent à un degré tel qu'au bout de peu de temps, vers 1122, chacun des partis craignant l'autre, une entente réellement nécessaire et abolissant la partie principale du motif de discorde essaya de rétablir la paix. Les conditions secondaires subsistèrent cependant; et les dissensions auxquelles elles donnèrent lieu changèrent, mais la chose ellemême continua. On ne chercha plus, comme au temps de Grégoire VII et d'Henri IV, à établir ou
à combattre l'omnipotence de l'Église; mais on fit de nombreux efforls pour conserver ou enlever au Pape une puissance matérielle qu'il tâchait d'acquérir et dont le prix était, pour l'instant, le gouvernement de l'Allemagne et de l'Italie. Ces deux contrées furent le théâtre des suites de cette grande querelle ; seulement cette fois, deux hautes familles s'y trouvaient en présence, dont l'une était le résultat de la diplomatie ecclésiastique. Il s'agit des maisons de Saxe et de Souabe; c'est-à-dire : de Welfs et d'Hohenstaufen. Ce sont leurs partisans qu'on a nommés, en Allemagne comme en Italie, les Guelfes et les Gibelins. Les Guelfes, défenseurs du Pape et de la puissance ecclésiastique étayée sur une force assez considérable, étaient soutenus surtout par les habitants des grandes villes italiennes. Les Gibelins se composaient des soldats de l'empereur d'Allemagne ; leur puissance ressortait de tous les États du Nord.
Dans celle seconde lulte, aussi barbare que la première, où les Papes luttaient contre les empereurs, les Italiens prirent leur principal point d'appui dans l'enceinte des fortifications de leurs villes importantes. Pour modèle d'organisation ils rétablirent la municipalité romaine et préparèrent une telle résistance qu'ils finirent par repousser Frédéric Ier, Barberousse, en Allemagne, et qu'ils créèrent, dans le nord de la péninsule italique, cette série de petites républiques où se développèrent, en peu de temps, et les arts et les sciences.
Ces grandes luttes entre le Nord et le Sud, suspendues à la mort de Barberousse, reprirent en Italie avec Henri VI d'un côté, et Innocent III de Tau- Ire. Ce dernier songea à retrouver pour l'Église, mais avec des moyens nouveaux, la puissance autocratique à laquelle les discussions sur les investitures avaient donné lieu. Il ne fallait plus parler de l'ancienne manière de procéder; il chercha donc une combinaison différente pouvant agrandir démesurément sa puissance; il fut au moment de réussir. Dans l'Europe entière le clergé, grâce à des errements, bien préférables à tous ceux qui furent mis au jour autour de lui, avait obtenu, chez les populations, un pouvoir étonnant. Quiconque ne marchait pas avec lui, marchait contre lui; et chacun de ses décrets pour le bien des peuples devait être suivi de point en point. Son prestige était immense, et sa juridiction, secondée par les masses, permettait à ses analhèmes et à ses excommunications de frapper même les rois. Innocent III, se servant de cette puissance, devint en quelque sorte le maître de l'Europe ; mais les citoyens italiens, réunis dans leurs villes, virent de trop près la politique et les mœurs du haut clergé; ils ne tardèrent pas à ne plus obéir à cette tyrannie nouvelle. Chez les autres peuples européens, les développements de cette omnipotence étaient parfois si grands qu'ils blessèrent la féodalité tout entière, et qu'en France, particulièrement, on ne put prolonger longtemps leur existence. Tant que le clergé prit la bonne morale pour monter, tout fut favorable
à sa marche ; mais lorsque, parvenu au sommet de la montagne, il voulut trop jouir de ses succès, le chemin s'écroula sous lui et, matériellement, il descendit bien plus vite qu'il n'était monté. Ce n'est pas à dire qu'il ne lui resta pas un pouvoir considérable; mais il ne put l'énoncer qu'en se servant du spiritualisme pour adoucir les effets de la matérialité chez les masses et concourir au relèvement des âmes 1
Au bout de peu de temps, en Italie, les querelles particulières surgirent de tous côtés. Les villes et les provinces, les unes Guelfes, les autres Gibelines, se combattirent comme faisaient les empereurs des deux partis. Frédéric II arriva à y dominer presque entièrement jusqu'au jour où, devant sa condamnation par Innocent IV, affermissant sa couronne sur sa tête, par un geste vigoureux, il s'écria : « Elle rien tombera pas que des flots de sang riaient coulé. Souverains de V Europe : si je péris, vous périrez tous! » Mais sa destinée ne le laissa ni vainqueur ni complètement vaincu : il mourut, et la date de sa mort (1250) fut la tin de la domination étrangère en Italie.
Cette date coïncide à peu près avec la fin des Croisades. Ces expéditions en Orient avaient été entreprises par le nord de l'Europe et surtout par les Français; mais les Italiens, occupés de leurs querelles avec l'Allemagne et de leurs discussions intérieures, se servirent plus de leur tendance à une civilisation nouvelle qu'à leur action commepeuple. Des Croisades ils recueillirent les bénéfices, car elles furent, pour
eux, une bonne affaire; elles furent une occasion de développer leur intelligence commerciale et de recevoir, non seulement du numéraire, mais des marchandises. Ils aidèrent à transporter en Asie les chevaliers francs, anglais ou allemands, et revinrent, non seulement chargés des produits d'Orient achetés par eux aux chevaliers vainqueurs, et revendus bien plus cher en Italie, mais ils se servirent de ces marchandises comme modèles et apprirent, en même temps, où étaient et quels étaient les bons débouchés commerciaux de l'Orient. Partout où ils purent, ils formèrent des comptoirs; ils créèrent la lettre de change. Après les Croisades, ils restèrent les grands entre positaires, voire même les banquiers de tout le bassin oriental de la Méditerranée, avec l'occident de l'Europe et firent naître chez eux une richesse et une civilisation qu'ils mirent à l'abri des gonfalons de Pise, de Gênes, de Venise et même de Florence. Serviteurs des chevaliers, ils surent prendre tout le bénéfice que procurait le sang de leurs maîtres,
Dès que les descendants de Frédéric II furent chassés ou tués en Italie, loule l'action de ce pays se porta vers ces républiques nouvelles qui, par leur organisation aristocratique, avaient seules quelques chances de durée ; malheureusement le désir, au moyen de la richesse acquise, de se distinguer en tout, amena un luxe encore absolument inconnu en Europe au Moyen Age et créa, au bout d'un temps relativement très court, des centres de mœurs extrêmement fâcheux. Un demi-siècle
à peu près après la mort de Frédéric II, lorsque les papes résidaient à Avignon, les Italiens, libres alors, achevèrent de constituer les divisions territoriales qu'ils avaient commencées pendant leur lutte avec les Allemands. La Sicile passa, plus ou moins, à la maison d'Aragon, le pays de Naples, c'est-à-dire le sud de l'Italie, à celle des Bourbons d'Anjou. Le nord de la Péninsule se changea en tyrannies aristocratiques où la prospérité était tout entière dans l'intérêt du maître; ou en tyrannies démocratiques, qui étaient, naturellement et partout, le produit de toutes les ambitions ineptes. Ces dernières prenant leurs directeurs un peu ■ au-dessus de la plèbe n'eurent quelque chance de durée que jusqu'au moment où des ambitions plus vulgaires les firent succomber à leur tour. A Milan, se trouvent accolés les Torre et les Visconti ; les Scalla brillent h Padoue et à Trévise ; la maison de Savoie régit le Piémont, celle de Gonzague, Mantoue, et celle d'Esté, Ferrare. Dans les grands ports ou les grandes villes, se forment les républiques, qui, toutes, ont une glorieuse histoire lorsqu'elles combattent au dehors; mais, toutes aussi, succomberont le jour où, victorieuses et richissimes, elles seront forcées de lutter contre leurs ambitions intestines. Elles s'appelaient Venise, la république commerciale aristocratique; Gênes, la république commerciale démocratique ; Pise qui, vaincue par Venise, fut absorbée par Florence, la république bourgeoise qui devint la capitale de la Toscane. En Italie, plus de lois : ce pays était devenu un foyer de vices éhontés en
tous genres. Toute morale y était rejetée; les bénéfices et l'ambition étaient les seuls buts particuliers. Les Italiens ne croyaient plus à la religion, la conduite fâcheuse de l'Église les en empêchait; et peut-être ne seraient-ils jamais revenus à la respecter, si leurs ridicules mais incessantes querelles avaient duré bien longtemps. A la fin le calme revint, quelques bons instincts cachés reparurent et permirent 'de recréer, pour chaque point particulier, de petites législations qui essayèrent de relever les masses. Plus heureux que le Dante, avec le temps, la partie vraie et parfaite de la religion reprenant le dessus, les Italiens retrouvèrent une portion de cette paix perdue, que le grand poète cherchait en vain. Ils arrivèrent, hélas! sans avoir retrouvé la morale, à jeter les bases d'une époque dont les restes font encore voir la grandeur. Au Dante succède Pétrarque qui, en chantant les attraits de Laure, cherche à rehausser la femme, dont Boccace ne ternit que trop la moralité, en attendant que l'Arioste et le Tasse relevassent et l'honneur et la compagne de l'homme.
A partir de la fin du onzième siècle, les Européens occidentaux, les Italiens exceptés, poussés par le désir d'ôler aux mahométans la possession du Saint- Sépulcre, entreprirent les grandes expéditions qu'on a nommées les Croisades. Sauf des erreurs commises par des peuples trop peu instruits se lançant dans de pareilles entreprises, leurs opérations constituent l'époque la plus remarquable du Moyen Age.
Ce ne sont pas seulement par les faits d'armes glorieux qui s'y trouvent accomplis que ces événements sont pleins d'intérêt ; mais c'est, comme cela a déjà été indiqué, par l'initiation aux découvertes, au commerce et à la science des Arabes que les Européens doivent le commencement de relèvement de la vie qu'on est convenu d'appeler la Renaissance et qui fut la mère de la civilisation moderne. Par suite des Croisades, les Européens firent un grand pas. Us revinrent à des idées plus saines et arrivèrent, heureusement, à se ranger sous l'empire des lois.
De tous les peuples, les Francs furent ceux qui prirent le plus de part à ces expéditions; et parmi les nations guerrières ce furent eux encore qui en tirèrent le progrès le plus immédiat. En France, comme en Europe, du reste, soutenir une même cause n'atténua pas complètement les querelles de province à province, de pays à pays ; mais, du moins, en diminua les effets. Les guerriers parlant une même langue se réunirent, se groupèrent autour d'un chef commandant de leur race. Les races que leur position géographique avait rendues voisines s'aidèrent pour résister à l'ennemi ou pour le vaincre. Les habitants des contrées qui s'étendent de l'embouchure du Rhin à la Méditerranée, du Jura ou des Alpes à l'Atlantique, montrèrent, en prenant part aux Croisades, qu'ils formaient une même nation. Il y eut parmi eux bien des disputes ; mais, ce qui en résulta, c'est qu'à un titre ou à un autre, ils
étaient, à peu près, les sujets des rois de France.
Avec les Croisades, non seulement le commerce prit un développement jusqu'alors inaccoutumé, mais la fabrication nécessitée par les départs contribua singulièrement à renforcer les corps d'industrie et à augmenter les populations dès grandes villes. Ces corps de métiers une fois réunis se créèrent une législation dans la cité qu'ils habitaient. L'organisation communale commença à se développer. De là naquit une force matérielle très grande, s'étendantau fur et à mesure que la bourgeoisie augmentait ; et il se fit aussi de place en place de grands centres offrant une résistance intellectuelle aux erreurs du temps. Ces réunions furent dans le principe et dans bien des cas les servantes des rois. Par leurs consommations, elles en arrivèrent à bonifier les campagnes voisines en leur demandant des produits plus nombreux ; et en cas de danger elles augmentèrent leur garnison des ouvriers ruraux. En un mot, après les Croisades, la féodalité fut moins complète qu'avant et les seigneurs, pour la conserver, eurent à lutter non seulement contre les rois, mais contre les grandes villes.
L'Église, lorsque les Croisades finirent, sentit ce que ces énormes expéditions avaient produit sur l'Europe entière. Elles avaient émancipé quelque peu les esprits et, avec les querelles entre l'Allemagne et l'Italie, avaient notablement diminué la popularité des Papes. Dans le treizième siècle, en Europe, moins l'Italie, on était toujours très religieux; mais l'autorité du clergé perdait considéra*
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blement. Les chefs de l'Église le comprirent et sentirent la nécessité de donner à l'esprit général une force nouvelle à leurs prétentions; ils ordonnèrent et autorisèrent la création des ordres prêcheurs et mendiants : les Dominicains, les Franciscains, les Carmes et les Àugustins. C'était une armée de prédicateurs qu'ils formaient ; dans le principe ils étaient fort utiles parce qu'ils firent pénétrer dans les mœurs un esprit religieux plus sévère et qu'ils prêchèrent l'utilité de lois générales où les peuples n'avaient qu'à gagner; mais aussi étaient-ils les cohortes pontificales auxquelles les chefs de l'Église donnèrent trop d'autorité et doot ils abusèrent.
Dans le nord de l'Europe, les règles des ordres monastiques ne pouvaient plus être les mêmes que dans l'occident. Chez les nations encore un peu barbares, en face d'autres restées païennes, comme en Russie et dans la presqu'île Scandinave, ces ordres remplissaient leurs devoirs en guerroyant. Ils furent faits chevalier set, comme tels, les membres de l'ordre teutonique, copie de3 ordres de Saint-Jean ou des Templiers, acquirent l'épée à la main la propriété de la Prusse du Nord, delà Livonie, de PEsthonie et de la Courlande. Pendant longtemps l'ordre teutonique rendit aux populations chrétiennes des services réels, favorisa et encouragea le commerce du Nord ; mais les Papes n'avaient plus grande action sur lui. Ces ordres se trouvèrent mêlés à toutes les querelles des pays septentrionaux où ils firent une sorte de police dont les résultats furent
très heureux pour les indigènes de ces contrées. A côté des ordres religieux, admirables surtout dans leur première époque, lorsqu'ils aidèrent les populations à entretenir des jours meilleurs, se produisit dans la bourgeoisie des grandes villes une manie de légiférer allant et beaucoup trop vite et beaucoup trop loin. Dans un grand nombre de cités le conseil communal voulut de suite s'exonérer de la puissance des seigneurs et parfois des évêques, en créant une résistance sérieuse. Les villes du nord { de la France l'avaient essayé en vain pendant les onzième et douzième siècles; mais bien peu s'y étaient convenablement prises et beaucoup avaient agi dans des termes assez blessants pour réunir contre elles les forces extérieures. Ce n'est que longtemps après que leurs habitants ont pu mettre en action des lois assez bien organisées pour faire la base d'une administration régulière. Dans certains cas, où les discussions devenaient menaçantes, les communes finirent même par en appeler au roi de France, qui leur accorda son aide pour lutter contre les malversations auxquelles elles étaient en butte ; mais il ne s'entremit nullement pour décider quoi que ce fût touchant leur personnalité. Elles devenaient sujettes du roi, en France du moins, conservant leurs lois particulières autant qu'elles n'en imposaient pas h la législation générale ordonnée par le souverain. Le roi de France, en maintenant son pouvoir sur ces villes, empêcha qu'elles ne devinssent une série de petites républiques, dont la plus odieuse et la plus cruelle anarchie eût été le résultat
immédiat ; et du reste, en très peu de temps elles se seraient mangées entre elles. Il va sans dire que, réclamant le secours du roi, en cas de nécessité, elles lui devaient un certain impôt et le service militaire. Sous cette position politique, les sujets des querelles si sanglantes parfois entre les partis, comme à Florence, n'eurent pas lieu ; et sous le règlement ordonné et l'intervention de l'autorité supérieure, le commerce, l'industrie, la bonne entente de la vie prirent le dessus. Les populations eurent, dès lors, moins de politique dans leur existence; mais à tous les égards une valeur et une satisfaction plus grandes. Ce fut du quatorzième au seizième siècle le lot de la France; dans cette bourgeoisie mise souvent en contact avec le gouvernement central, le souverain fut plus d'une fois heureux d'y trouver un homme qu'il pût introduire dans ses conseils.
En Angleterre, au contraire, c'est en affaires générales pour tout le pays que les communes créées en quelque sorte par les soldats après la conquête prirent leur part. Aussi les communes anglaises jouirent-elles comme ensemble de grands privilèges qui n'étaient qu'une partie des choses publiques tout aussi intéressantes pour elles que pour la noblesse non féodale. Ce sont ces choses générales qu'il fallut traiter dans l'intérêt de tous, et qui engendrèrent la grande Charte. La chambre des communes un peu inférieure, mais très voisine de la chambre des lords, fut le domaine des députés du second ordre qui eurent une grande part dans les conseils de
l'État. L'administration générale anglaise ne peut être mieux dépeinte que par cet exemple : Dans un pays quelconque un régiment s'arrête et s'établit; il a le colonel, le lieutenanl-colonel et les chefs d'escadron qui forment son conseil supérieur, sa chambre des lords ; mais il a aussi les capitaines et les lieutenants qui, instruits, ayant plus ou moins passé par les écoles, éprouvent le besoin de s'occuper de la chose publique. Ces derniers, laissant donc les soldats de côté, demandent à former un conseil de second ordre, la chambre des communes qui, un jour, très poussée par les sous-officiers voulant y pénétrer à leur tour, cherchera de la popularité en en admettant quelques-uns, jusqu'à ce que des idées préconçues par ces nouveaux venus les fassent se déclarer partisans de folies qui, un de ces jours, comme dans d'autres pays, réduira la discipline du régiment, jusqu'à ce que le soldat écrase son colonel.
En Allemagne la question organisatrice est différente encore ; les empereurs ayant à lutter, plus même qu'en France, contre l'excessif pouvoir des chefs de provinces, cherchent des alliés dans les populations des grandes villes; et, plus tard, lorsque, vaincus à leur tour, leur puissance ayant, en certaines parties, considérablement diminué, ce sont les villes qui possédèrent la force qu'elles avaient acquise en luttant avec l'empereur contre les seigneurs directs de leur contrée. Les plus grandes, les plus commerçantes ou industrielles, représentèrent un jour une force assez imposante pour avoir leur part individuelle, mais rare cependant, dans les
diètes de l'empire. Elles furent redoutables, mais restèrent isolées, n'étant les alliées ni des uns ni des autres.
S'étendre ici sur la rivalité des pouvoirs souverains en France et en Angleterre, parler des grands fiefs que les rois de la Grande-Bretagne possédaient sur le continent, ce serait faire le récit d'une histoire spéciale, ce qui est absolument hors de celte œuvre ; raconter le détail des Croisades, ou parler de Godefroy de Bouillon, de Philippe-Auguste, de Richard Cœur de Lion et de saint Louis, ce serait se lancer dans des panégyriques qui touchent relativement peu au fond de ce travail; quant à l'importance que prit alors la royauté française, ce serait indiquer également dans quelles conditions cette royauté put obtenir une popularité. Or, pour savoir comment le roi de France devint, pour les siècles suivants, le premier roi de l'Europe, il faut se reporter à la partie morale et intellectuelle de cette période. Laissant même de côté cette affreuse guerre de Cent ans qui fit tant de mal à la France et qui ne cessa que devant une véritable explosion du patriotisme et de la foi religieuse guidés par Jeanne d'Arc, il est préférable de dire quelques mots des premiers efforts faits au Moyen Age, vers les remèdes à porter aux événements que la matérialité, basée sur la féodalité des provinces, causait presque seule. Il est bon de savoir si la spiritualité humaine, commençant à se développer, n'offrirait pas les prémices d'une civilisation future marquant un grand pas dans le rapprochement avec la divi-
nilé. Ainsi, entre l'histoire des organisations anglaise et française, on trouve cette remarquable différence, c'est que la Grande-Bretagne tendait surtout et ayant tout à la liberté individuelle qui, favorisant le droit et le commerce, rejetait au second plan la politique générale, l'intelligence ou la religion. Elle était surtout et avant tout matérialiste. Pour la France au contraire, elle était basée sur une politique partant de l'obéissance hiérarchique, puis sur la création de centres qui soutenaient le chef reconnu, au moyen de toute la justice, de toute l'intelligence, de tout l'avancement que la spiritualité acquise dans les rapports avec l'Église chrétienne répandait. L'organisation française en arriva, au bout d'un certain temps, à être soutenue également par l'existence d'un recrutement militaire facile, par les magistrats légistes du Parlement, les docteurs de l'Université et le Conseil royal. De ces institutions partirent tant de conseils utiles, qui, bien qu'arrêtés de loin en loin par des États généraux, mirent le spirituel au-dessus du matériel. Leurs efforts ont été l'origine de lois si précieuses que plusieurs des nations de l'Europe les ont prises comme bases de leurs constitutions.
Ce qui a aidé les autres nations à apprécier les institutions françaises, c'est qu'il existait, au nord de la Loire, l'idiome dont le français est sorti et qui au Moyen Age était appelé la langue d'oïl, celle des trouvères. Le charme mis dans sa diction et l'exactitude de ses expressions ont permis que pendant les Croisades celte langue fût répandue dans presque
toutes les contrées de l'Orient baignées par la Méditerranée. Pendant la guerre de Cent ans cette langue a été longtemps celle d'une partie de l'Angleterre ; en outre, elle fut l'instrument de tous les chants épiques ou lyriques. Aussi, en dehors de la France, ceux qui, au commencement du quinzième siècle, savaient cette langue d'oïl, la première qu'on essaya d'imprimer, purent-ils lire ce qu'ordonnait le roi de France entouré de son Conseil, et apprendre comment le Parlement et l'Université avaient compris les questions proposées touchant aux intérêts de tous.
Dans le sud de la France il existait dans la deuxième partie du Moyen Age une autre langue, celle d'oc. Formée un peu de langage romain dégénéré, un peu d'italien, le tout greffé d'expressions prises aux Wisigoths, aux Arabes et, en partie, à presque tous les peuples qui commercèrent avec la côte de la Méditerranée, cette langue dévint celle de la Provence. Tout ce que vaut l'héroïsme employé dans les combats, tout ce qui fait l'éloge de la femme, tout ce qui parle d'amour, tout formait dans cette langue le fond des chants des troubadours. Ceux-ci allaient dans le pays en récitant leurs œuvres et en leur prêtant un charme qui les a laissées célèbres.
Dans l'époque de formation que le temps devait améliorer, une partie de cet avantage tenait à une institution toute française qui, pour le monde catholique, fut un résultat utile dont chacun voulut obtenir les avantages : il s'agit de l'Université. Dans le principe, l'éducation ne se donnait que dans les couvents, et particulièrement à des moines; mais,
plus les populations des villes fortifiées augmentèrent, plus le même besoin d'instruction se iit sentir. Quiconque professait une science ne tarda pas à se yoir entouré de nombreux disciples. L'Église, s'apercevant de l'influence qu'acquéraient ainsi certains orateurs, comprit qu'il fallait, non rejeter cette coutume, mais en profiter. Elle fit pour cela tous ses efforts et arriva à des résultats satisfaisants. Elle donna à ces séries d'études une constitution et permit, toujours sous son contrôle, de traiter en latin toutes les questions de théologie, de droit canon, de médecine et de sciences dont la philosophie, les mathématiques et les arts faisaient le fond. Cette idée de l'Église était excellente à plusieurs points de vue : des universités furent créées dans différentes villes, et notamment à Paris. L'instruction qui fut ainsi répandue dans la capitale était sans doute mieux donnée ; les étudiants jouissaient d'une liberté plus grande, et c'est là que quiconque, voulant étudier, arriva de préférence. Le résultat scientifique obtenu, lorsque ces étudiants sortaient de l'Université, ils se répandaient sur toute l'Europe et enseignaient en tous lieux les bases d'une civilisation réelle. C'était un succès très sérieux sur les errements des temps qui venaient de s'écouler. Cette institution était telle pour cette époque, que sept papes et on rie sait combien de cardinaux et d'évêques en sortirent; et, bien souvent, l'Église dut s'entendre avec l'Université de Paris pour augmenter la valeur de ses décrets. Le roi de France luimême dut compter avec elle.
Dans le commencement, se rapprocher des doctrines et des ordres prêches ou donnés par l'Église fut le but de l'Université; mais en même temps, ce que les Grecs et les Romains appelaient et ce que nous nommons encore la philosophie s'y développa. Assez bonne quelquefois, elle eut pour privilège d'exciter la curiosité et devint vite fautive; car, aussitôt, pour des êtres qui réfléchissent, elle se heurta à des faits que la science ne révélait pas encore ou à des idées scientifiques ridiculement fausses. D'études où l'on cherchait la vérité dans ce que l'univers développait, comme on ne comprenait aucun des phénomènes, on expliqua faussement ceux qu'on voyait ; et une voie désordonnée se présenta seule aux premiers étudiants de la philosophie. L'expérience devint une base à laquelle l'esprit se conformait; mais l'expérience fut faussement cherchée ; et ces recherches dégénérèrent en astrologie, en alchimie, en folies de toutes sortes, en aberrations de tout genre. A part l'étude de ce que fournissait l'Église dans les cours de l'Université, c'est dans la manière de dire et de bien dire que se concentra le seul succès obtenu. C'était déjà beaucoup, avant de rien comprendre, le principal est de savoir la manière ingénieuse de se tirer de ce qu'on ne comprend pas.
Devant ces considérations finit ce qu'on croit pouvoir dire du Moyen Age. On a vu dans ces pages les restes de la civilisation romaine disparaître presque en entier, et sous les invasions des barbares un nouveau sang venir bonifier la révoltante anémie dans
laquelle le monde occidental était tombé. Ces remèdes furent longs, bien longs à opérer; mais le reste du Moyen Age nous fait voir que l'exemple 'des Arabes n'a pas eu lieu sans profit et que ces mélanges, si cruels dans leurs compositions, commencent à donner à la constitution un élément nouveau. Le malade n'est plus couché, il se lève un peu de temps en temps, sa nourriture devient plus solide, il se sent la force de marcher, et surtout il espère qu'en continuant, son organisation se bonifiant, son esprit va pouvoir combiner des plans de petites actions d'abord, de plus grandes après, jusqu'à ce que, amélioré toujours, il en arrive à concevoir dans l'avenir les grandes idées. En corrigeant sa matérialité, cette civilisation première lui donne le droit de puiser dans la moralité, la justice, les sciences et Tari, une spiritualité qui prouve la grandeur intellectuelle.