‹ Analyse et synthése (volume 2)Chapitre 21 sur 30 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Toute personne qui, à un titre quelconque, s'occupe de l'histoire, a senti que, pour bien grouper les faits, pour se faire bien comprendre, il est nécessaire d'établir une classification marquant certaines limites dans la narration générale. Puis ensuite, dans l'intérieur de chacune de ces limites, elle a cherché à mener, soit ensemble, soit Tune après l'autre, l'histoire particulière de chaque peuple. Les noms qu'elle a donnés à diverses parties de cette classification, employés aujourd'hui, entraînent une idée d'ensemble qui ressort de l'histoire même. 11 a donc été nécessaire, en supposant que les temps anciens aient exprimé une période perdue dans les moments les plus reculés, que le Moyen Age peignît la chule de ce qui restait encore de l'empire romain, les invasions des barbares, l'histoire de la conquête arabe et la formation, bien disputée dans toute l'Europe, du droit de justice et du droit de propriété ; après cette période vint la Renaissance.

Cette dernière époque, plus glorieuse que la précédente pour l'humanité entière, commence en 1 453;

Constantinople était alors perdue pour les chrétiens, et un grand nombre de sujels byzantins se réfugièrent en Italie. Ils communiquèrent à l'Europe occidentale une partie de l'art, de la science et surtout de la philosophie prise un peu trop dans les sectes de l'Orient. Leurs habitudes et leurs travaux firent connaître beaucoup d'auteurs dont l'Occident n'avait pu se procurer les œuvres que par les Arabes. A des théories qui ne sortaient guère de la scolastique, les Byzantins, comme les Arabes, introduisirent, entre autres, les écrits d'Aristote, sur lesquels s'embarquèrent nos étudiants, trop heureux d'y trouver des choses nouvelles dont ils n'avaient pas même l'idée.

La Renaissance comprend les événements qui se produisirent pendant cent trente-six ans, entre le Moyen Age et l'époque moderne. Dans cette période les peuples commencent à se faire une vie autochtone, ils se concentrent derrière des autorités assez fortes pour les protéger. C'est l'époque où, malgré des erreurs sans nombre, la royauté progresse. La Renaissance favorise surtout la partie matérielle de l'existence, elle se sert de la bravoure du parfait chevalier et de la jouissance tranquille des biens hérités ou acquis. On construit des habitations mieux installées, où se font des réunions et des fêtes qui non seulement donnent au commerce un aliment nouveau ; mais, en élevant le culte de la beauté, font naître une pratique nouvelle de la poésie élégante.

La Renaissance est, en même temps, l'époque des

grandes découvertes : Christophe Colomb, Vasco de Gama et d'autres ouvrent aux Européens la moitié du monde, tandis que Copernic leur fait entrevoir la contexture du ciel et que le Giotto, Pérugin, Michel-Ange et Raphaël, leur révèlent la connaissance du beau. Il semble qu'alors les Européens, las des périodes passées, respirent avec bonheur cette atmosphère nouvelle. Ce n'est pas à dire qu'à partir de 1453 il n'y aura pas encore des jours tristes, bien tristes ; mais l'homme sent qu'il vil pour ce qui est autre chose que le matérialisme ; sa pensée s'élance vers mille problèmes qu'il cherche à résoudre par des combinaisons nouvelles. L'humanité pendant le commencement de la Renaissance s'élève, quitte à faire un faux pas avant d'atteindre les temps modernes ; mais, suivant la loi que le Créateur semble avoir mise partout, cette époque laissera à l'homme mille raisons de parvenir à une vie meilleure.

C'est autour du chef de la France, du roi, que le progrès se groupe. Dans presque tout l'Occident de l'Europe la division des territoires s'était considérablement augmentée. Les ambitions, ayant réussi, avaient partout séparé le résultat acquis un moment par les grandes puissances et formé de petits Etats où chacun cherchait, suivant ses facultés, à favoriser l'augmentation du bien-être. Mais, à ces peuples, il manquait des chefs puissants derrière lesquels ils pouvaient marcher sans l'avouer. Ces véritables chefs c'étaient les rois de France. Maîtres d'une par',e très étendue du territoire, leur pouvoir représen-

tait, au suprême degré, celui des maisons régnantes ou princières ; autour d'eux venaient, à l'appui des idées de justice, d'instruction et d'art, se grouper les compagnons de métiers, heureux d'indiquer partout de quels maîtres puissants ils étaient les sujets. De plus, si les étrangers entraient en France et particulièrement à Paris, c'est en fréquentant alors les magistrats, les savants, les membres remarquables du clergé qu'ils s'initiaient à la partie instructive. Ils étaient forcés de reconnaître que cet ensemble était dû à l'influence d'une maison souveraine capable de tenir la tête de l'Europe.

Au commencement de la Renaissance, l'Angleterre, n'ayant plus à exercer son activité dans ses guerres avec la France, la concentre chez elle. Semblable à l'Ecosse, elle emploie dans ses affaires intérieures ses tendances matérialistes.

En Espagne, le roi d'une province combat le roi d'une autre province, en attendant que le mariage de Ferdinand et d'Isabelle permette de chasser les Maures. Le Portugal revenait à une vie bien préférable à celle qu'il menait lorsque les Arabes étaient chez lui ou à côté de lui. Avec la tranquillité, son activité le poussait à s'employer à une œuvre nouvelle bien digne de gloire. Il commençait à faire des expéditions maritimes le long de la côte de l'Afrique du côté de l'océan Atlantique; et, avant 1453, les Portugais avaient déjà découvert le fleuve du Sénégal et passé le Cap-Vert ; c'était pour eux une grande époque de gloire.

Vers ce même temps l'Italie était plus divisée que

jamais. Se quereller ou se battre était le but principal; occupées ainsi, Gênes et Venise ne défendaient plus leurs comptoirs. Le désordre régnait partout, malgré le retour du pape à Rome.

Tandis que la Suisse luttait contre les forces autrichiennes, au nord, l'union du Danemark et de la Suède était rompue ; et la guerre allait distraire pour longtemps ces puissances de la politique européenne. En Russie, vers 1453, rien ne commence encore. Ce sont les Tartares qui guerroient contre les Moscovites, et la Pologne leur bouche aux uns et aux autres toute relation avec l'Europe ; peu après cependant, Ivan, le grand-duc de Moscou, épousera une Paléologue, et représentera un jour les empereurs d'Orient.

En Prusse, c'est l'ordre teutonique qui succombe devant les rois de Pologne. Dans tout le reste de l'Allemagne, jusqu'à l'Adriatique, ce sont les seigneurs féodaux qui dominent et la bourgeoisie et les empereurs. Le duc d'Autriche, Habsbourg, était empereur d'Allemagne; mais il ne sortait guère de son duché et laissait Jean Huniade défendre la vallée du Danube contre les Turcs. Ceux-ci s'étaient déjà emparés des deux rives de ce fleuve jusqu'à Belgrade; et, en 1453, ils pénétrèrent dans Constantinople. Tel était l'état de l'Europe, lorsque la période dite delà Renaissance commença; on peut essayer de voir maintenant, en ne s'occupant que d'en résumer les points principaux, ce que fut cette période.

La France, avec des idées générales beaucoup améliorées, était en proie à la guerre civile, fruit

d'une féodalité mourante et d'une monarchie grandissante. A la fin du règne de Charles VII, les Anglais, écrasés par Jeanne d'Arc qui représentait la force d'un peuple se révoltant contre la tyrannie étrangère, furent forcés de reconnaître dans ce monarque aidé de ses conseillers érudits le justicier de France autour duquel durent se rallier les grands et puissants feudataires. Tous avaient besoin d'une justice de plus grande valeur qui, au lieu d'abaisser, élevait ceux qui étaient justiciables. De cette plus-value donnée à la monarchie, un esprit général naquit pour toutes les provinces entre les Pays-Bas et la Méditerranée. Les populations de ces pays éprouvèrent un véritable besoin de se rallier au représentant de la France, et il leur devint plus satisfaisant d'être sous les ordres d'un roi que sous ceux d'un chef particulier, quelque grand qu'il fût.

Cette position devint belle et bonne pour les souverains ; elle encouragea Louis XI , malgré les erreurs de sa jeunesse, elle aida son intelligence convaincue, fine et rusée à créer la nationalité française. Ce qui lui donna un grand appui, comme à son père Charles VII, ce furent les premières troupes organisées. Par elles, il fut obéi et respecté; aussi est-ce avec ce moyen qu'il s'empara de la Normandie, de la Bourgogne et de la Franche- Comté, de l'Artois, de la Picardie, du Maine, de la Provence et de l'Anjou, du Roussillon et de la Guyenne. Il augmentait ainsi considérablement l'importance de la France ! Il semble que mille crimes

aient amené ce résultai; mais il ne faut pas juger de ce qui se passait alors par les idées modernes. Presque partout la loi manquait ; aussi ne doit-on pas considérer Louis XI comme un homme essentiellement cruel. Il était dans la gamme générale de son temps ; mais il était plus adroit, plus rusé que les autres, et s'il trempait dans un grand nombre de fautes, la plus grande partie de ses actes était une punition de crimes et un maintien de la loi. Certes, on ne peut l'excuser; mais beaucoup de ses actes étaient des exécutions presque toujours nécessaires; et, on ne saurait trop le répéter, c'est par elles qu'il a doublé la France. Louis XI eut une merveilleuse entente de la politique et de l'administration; il a été pour beaucoup dans l'amélioration des mœurs et a su tirer de ses concessions et de ses avances fructueuses pour les masses la victoire complète qu'il a remportée.

Malheureusement une grande partie du domaine de Charles le Téméraire passa après lui à l'Autriche et força les monarques français qui succédèrent à Louis XI à entreprendre des guerres avec les nations étrangères, où la France n'eut que de bien mauvais coups à enregistrer. Les masses, n'ayant plus le même intérêt à prêter leur appui, ne cherchèrent qu'à s'abstenir, et les Rois consacrèrent à des folies une verdeur dont la France eût pu tirer un parti infiniment meilleur.

Chose curieuse, sous le court règne de Charles VIII, les grands seigneurs féodaux, se trompant sur la politique qu'ils devaient suivre, essayèrent de

revenir sur les efforts tentés par Louis XI pour établir, autant que possible, l'unité du territoire; et ils en arrivèrent à convoquer les États généraux, c'està-dire une réunion de députés des trois grands ordres de la nation : la noblesse, le clergé et le tiers état, comme on l'avait déjà fait au temps de Philippe le Bel. Ils établissaient ainsi, dit M. Augustin Thierry, dans ses Lettres sur l'histoire' de France, le point intermédiaire entre la révolution communale du douzième siècle et la Révolution dite nationale du dïx-buitième siècle. Le résultat qu'obtinrent les seigneurs féodaux fut de voir la majorité de ces députés soutenir les vrais intérêts de la France dans ceux du roi, avec lequel, du reste, ils étaient bien concertés, et de rejeter leur action bien loin hors du conseil de gouvernement.

Ainsi, à l'instar des seigneurs féodaux, telle est la grande politique. Chacun y prend sa part dans la proportion de ses intérêts personnels; et d'avantage en avantage, on court tout droit à l'abîme, s'il ne se présente pas sur le chemin un esprit assez éclairé et cherchant à être utile à l'humanité qui arrête cette marche en rejetant, d'un côté comme de l'autre, tout ce qui s'y trouve d'immoral. En réunissant, au contraire, tout ce qu'il y a de parfaitement bon, cet esprit cherche le désir du Créateur avant de fixer son action ; et s'il en arrive à ce que la paix règne entre la noblesse, le clergé et le tiers état, il aura bien mérité de son pays, puisqu'il l'aura mis dans une position d'autant plus fructueuse qu'elle est plus sage. Dans celte réunion des États

Barbie du Bocaoe. II. — 25

généraux, la division fut conjurée. On se servit d'Anne de Beaujeu, qui ne pensait qu'à conserver à son pupille Louis XII l'héritage de son père, dans le but d'en faire le mari d'Anne de Bretagne.

Tandis que le territoire de la France s'étendait, l'alliance de la noblesse et du peuple en Angleterre avait formé le Parlement composé de la Chambre des lords et de celle des communes. De cette alliance le roi devait tout attendre. Ce fut une force relativement régulière qui réglait la vie générale de ce pays et qui fut le commencement assez bien organisé d'une sorte de régime constitutionnel, qui, assurant l'existence, la propriété, la liberté, prêtait à l'État une organisation nouvelle pour le jour encore lointain où les résultats cherchés seraient convenablement obtenus. Au retour de la royauté et de la noblesse vaincues en France, leurs ambitions ou leur désir d'agir les poussèrent à la guerre civile dite des Deux-Roses. La maison d'York combattit bien cruellement la maison de Lancastre, jusqu'à ce que, détruites l'une et l'autre, elles furent remplacées par la famille des Tudors. Le pouvoir royal reprit alors une certaine autorité sur la noblesse affaiblie. L'esprit général, n'étant plus tourmenté par l'ambition des grands seigneurs, se tourna vers le désir des transactions lucratives. Les mers du Nord sourirent au commerce des Anglais.

Au nord de la France, à l'embouchure des bras du Rhin, à l'ouest de l'Ems, se trouve un pays peuplé de race tùdesque. Cette race parle un langage,

sorte de corruption de l'allemand ; et au sud de la contrée qu'elle habite, toujours à l'ouest des Allemands, on rencontre, au bord de la mer, la race flamande; et, dans l'intérieur des terres, la race wallonne. Cette dernière parle le français, tandis que les Flamands ont leur langue à eux. Dans les premiers temps historiques, on voyait, au nord, des Bataves et des Frisons, et au midi des Belges ou des Francs. Comme possession, depuis que les guerres d'invasion avaient cessé, l'occident de ce pays appartenait aux Francs de la France, et l'orient à la Lotharingie. Lorsque l'empire de Charlemagne s'évanouit, ces pays féodalement gouvernés, furent le plus souvent soumis aux ducs de Flandre ou aux ducs de Lorraine, sauf les Frisons du Nord, qui vécurent assez longtemps indépendants. Ces contrées passèrent ensuite aux ducs de Bourgogne, et ce fut une de leurs plus belles époques. Elles étaient situées sur les voies que devait suivre le commerce se rendant du sud de l'Europe dans le Nord-Ouest, d'où on les transportait dans le Nord. Autrement dit les marchandises venaient de Marseille en remontant le Rhône et la Saône, puis gagnaient en Lorraine les cours de la Meuse et de la Moselle, ou bien, de la Vénétie ou de la Lombardie, ces marchandises étaient rendues par le Tyrol et la Suisse au cours du Rhin, d'où on les transportait vers Rotterdam, et, de là, revenaient jusqu'à Anvers. La Flandre, étant aussi un pays maritime, commençait déjà au Moyen Age à recevoir ou à exporter par mer certaines marchandises ou certains produits de la pêche. Les

chefs et seigneurs des Flamands el des Wallons, voyant ce courant s'établir, encourageaient vivement les transactions et poussaient même leurs sujets dans la pratique de l'industrie. La conséquence d'une pareille organisation fut que la population ouvrière augmenta considérablement dans les villes, et qu'à la seconde partie du Moyen Age et pendant la Renaissance, à l'initiative des grandes communes de France, des concentrations municipales naquirent dans la Flandre, le Brabant et le Liégeois. Dans ces provinces, chaque ville devint un grand centre de transactions et de fabrications; mais on ne peut mieux raconter leur histoire qu'en disant qu'au bout de très peu de temps, l'orgueil de se gouverner elles-mêmes leur donna tous les vices qui tiennent forcément à toute municipalité libre. Dans la vie de chaque jour, chacun évalue son voisin en prenant pour point de départ les choses ordinaires. Là forcément les ambitions sont toutes d'accord pour conquérir le pouvoir; mais elles se froissent ensuite à chaque instant. Elles se révoltent contre les autorités générales qui ne demandaient pas mieux que de les avoir avec elles. Cette liberté une fois acquise, celui qui est d'un degré plus bas que celui qui occupe le pouvoir ne cherche qu'à le renverser pour prendre sa place. Les communes ont eu leur raison d'être pour lutter contre la féodalité ; mais, et c'est trop souvent leur sort, elles ne surent pas se ranger sous l'autorité principale du pays. Au lieu de donner de la force militaire ou administrative à leurs princes ou rois,

pour contribuer à la paix générale et créer un Étal fort, elles ont toutes voulu se gouverner elles-mêmes et ont appelé leurs propres membres à les régir. Très braves au besoin, mais très peu renseignées sur leurs intérêts généraux, ces populations urbaines ne connaissaient que ce qui les regardait en propre. Elles laissèrent forcément dans leur sein toutes les ambitions se produire; elles en vinrent même un jour à se battre entre elles. Ces cités intelligentes et centres de différents commerces : Ypres, Bruges et Gand en Flandre, Bruxelles, Louvain et Anvers en Brabant, Dordrecht, Rotterdam, Delft, Leyde, Amsterdam en Hollande, au lieu de former les membres d'un État puissant commandé par un grand chef dont l'intérêt eût été général, préférèrent marcher d'elles-mêmes et séparément. C'était là une grande erreur de la part de leurs habitants, qui se sont crus aptes à faire la justice, sans se rendre compte que la loi doit partir de bien plus haut qu'eux. Pour être heureux, ils doivent comprendre qu'il importe aux masses bourgeoises de rester ce qu'elles sont et d'avoir surtout le désir de bien obéir en mettant tout leur dévouement au maintien de l'ordre.

Telle fut dans le principe l'histoire des Pays-Bas, tant que régnèrent les princes flamands ou lorrains ou les deux maisons des ducs de Bourgogne. Ces pays ensuite devinrent possession de la maison d'Espagne. Il est bien fâcheux qu'au lieu de passer à la descendance de Charles le Téméraire, ils n'aient pas préféré se ranger sous l'autorité du

roi de France. Ils y eussent considérablement gagné, car cet État, en acquérant leur intelligence et leurs ressources, fût devenu le premier de l'Europe; mais ils ont alors follement agi, et leur vigueur d'esprit ne leur a jamais donné que des succès très remarquables mais intermittents.

Dans le nord de l'Europe, depuis la prise de Constantinople par les Turks jusqu'au commencement du seizième siècle, la Suède, la Norvège, le Danemark furent la proie d'une série de guerres féodales où les princes, les seigneurs, les chefs de l'Église, cherchèrent à se faire une place dans le monde en employant les moyens les plus tristes pour y arriver. L'alliance même de ces trois États, conclue en 1397 sous le titre d'union de Kalmar,ne fil au contraire qu'augmenter les troubles. Plus à l'est, les peuples slaves, fixés en Pologne, cherchent pendant la même période à créer des États particuliers. Ceux des territoires dont la Vistule occupe le centre et qui s'étendent des monts Karpathes à la mer Baltique perdirent d'abord la Silésie au sudouest, puis ensuite au nord le pays de Dantziek et les villes de la Baltique. Cette dernière contrée était enlevée à la Pologne par les chevaliers teutoniques qui, en 1346, pratiquaient déjà cette habitude destinée à vieillir chez les Allemands, de chasser les aborigènes des pays conquis et de les remplacer le plus vite possible par leurs nationaux. Cette manière très adroite de procéder fait qu'une conquête dure indéfiniment. Plus lard les Polonais alliés aux Lithuaniens reprirent une par-

tie de la Pologne, avant qu'elle fût complètement peuplée d'Allemands et rejetèrent les Teutons vers le sud du fleuve Niémen. Dans le calme relatif où vivaient alors les Polonais par rapport à l'étranger, ils trouvèrent moyen de rétrécir constamment leur puissance à cause des guerres, querelles et obstacles perpétuels que leur noblesse imposait au monarque.

Pour l'état général de la Russie, ce n'est qu'en 1462 que commence le soulèvement qui doit former un jour l'empire des tzars. Au sud-est de l'Europe, les Turcs aussitôt maîtres de Constantinople s'emparèrent de la Grèce entière et, malgré les efforts des chevaliers chrétiens de Rhodes, ils devinrent les maîtres de presque toutes les îles de l'Archipel. Leur empire s'étendait alors du Danube au sud de l'Arabie, des frontières de la Perse à l'isthme de Suez; et de là, le long de la côte d'Afrique, jusqu'à l'Atlantique dans le Magrebh; mais ces possessions si éloignées furent à peu près indépendantes. Malgré cette étendue immense, les sultans de Constantinople étaient et furent toujours menacés, non seulement par les Européens d'un côté, par les Persans de l'autre, mais par les populations soumises et toujours prêtes à se révolter. Bien que les mahométans fussent, pendant la période que nous appelons la Renaissance, les véritables intermédiaires du commerce entre l'Asie et l'Europe, il leur fallut partager ce privilège avec les Génois et les Vénitiens jusqu'au jour où les découvertes faites par les Portugais dans l'ouest et le sud de l'Afrique per-

392 HISTOIRE DU MOYEN AGE ET DE LA RfNAlSSAKCE.

mirent qu'on leur enlevât une partie très notable de ces transactions. Us ne furent plus le centre des rapports de tous genres entre Test et l'ouest de l'ancien continent et, par suite, devinrent une puissance allant toujours s'aflaiblissant.

Dans la péninsule ibérique, comme en France, le peuple recherche son soutien dans l'autorité la plus haute. C'est ainsi que se créèrent en Aragon, en Castille et en Portugal, ces rois qui donnèrent à ces pays une large période de gloire. Au Portugal, Jean III vainquit la noblesse d'un côté; mais de l'autre il améliora sensiblement sa marine et poussa ses sujets dans une voie qui avait pour but la découverte et la conquête. Autant que possible il lira même parti des vastes territoires ainsi acquis sur la route du cap que ces navigateurs appelèrent cap de Bonne-Espérance. Ce monarque, si essentiellement remarquable, conduisit si bien son œuvre que la noblesse portugaise, vaincue par lui, oubliant sa défaite, le suivit dans ses lointaines conquêtes et dans son amour des sciences et des arts. C'est en 1498 que Vasco de Gama pénétra dans la mer des Indes et que, longeant la côte occidentale de l'Afrique, il parvint àl'Hindouslan, sur la côte de Malabar, le 20 mai de la même année. Vasco de Gama trouva l'Inde telle qu'elle élait au temps d'Alexandre le Grand. Comme le Macédonien, cherchant à en attirer les immenses produits dans son empire, il rapporta lui-même en Portugal les échantillons de toutes les richesses de ces pays tropicaux. Aussi, le roi, la noblesse, comme le peuple, mirent-ils toutes leurs es-

pérances dans l'augmentation de leur puissance en Orient.

Pedro Alvarez Cabrai en se rendant dans l'Inde en 1500 découvrit le Brésil dont Emmanuel, le digne successeur de Jean II, se déclara le possesseur, malgré le traité fait par le pape qui séparait le monde, hors de l'Europe, en deux hémisphères : l'un pour l'Espagne, qui voulait profiter des magnifiques découvertes de Christophe Colomb en Amérique, et l'autre pour le Portugal, auquel tout l'Orient devait appartenir.

Bientôt, comme Gama, Almeida et d'autres guerriers portugais allèrent dans l'Inde. En 1 506, ce fut le grand Albuquerque qui, abandonnant Lisbonne pendant neuf années, fit régner le nom de sa patrie, de la côte d'Afrique aux mers de la Chine, de l'Ile Socotra et d'Ormuz jusqu'à Goa, jusqu'à Malacca, jusqu'aux lies Moluques en Océanie. Albuquerque connaissait bien la géographie des pays qu'il conquérait, car il comprit que la roule la plus courte que devaient prendre les marchandises indiennes était le passage par la mer Rouge. A la limite du nord de ce long golfe, ces marchandises n'étaient plus distantes de la Méditerranée que de la largeur du petit isthme de Suez ; mais, pour réussir à les faire passer d'une mer dans l'autre, il fallait, avec les quelques navires et le peu d'hommes qui les montaient, vaincre tous les États arabes et, dans l'impossible, voir Gênes et Venise prendre ces transactions dont le Portugal n'aurait pas profité.

Les prises de possession des Portugais, en Amé-

rique comme en Orient, étaient malheureusement trop considérables pour durer bien longtemps. Sur les côtes où partout ils avaient abordé, les sujets du roi Jean avaient obtenu de merveilleux succès; mais ils étaient trop peu nombreux pour réduire et commander dans l'intérieur des pays, et, à la mort de ce glorieux monarque, sur un grand nombre de points ils étaient déjà attaqués par les populations. C'était une épopée sublime que Camoëns chanta dans les Lusiades; épopée qui pour le Portugais finit vite, comme un beau poème. C'est un grand trésor qu'ils ouvrirent, où désormais chacun chercha à puiser et prit d'autant plus de poignées de cet or qu'il était plus fort pour le porter. Le Portugal eut le succès incomparable d'avoir découvert pour l'Europe la moitié du monde; mais il n'eut malheureusement pas la vigueur nécessaire pour soutenir une lutte venant de tous les côtés contre lui; et, après la bataille d'Alcazar, après la mort de don Sébastien, Camoëns partant aussi pour un autre monde put s'écrier : « Ma patrie meurt, au moins je meurs avec elle. » Plus lard le Portugal, aidé de la France, ressuscita. Les Lusiades aussi renaquirent de leurs cendres et rappelèrent la vieille époque de gloire de l'Europe occidentale.

A côté des Portugais, un peu avant le dépari de Vasco de Gama, d'autres expéditions quittèrent la péninsule ibérique. Dans la monarchie espagnole, Isabelle et Ferdinand fournirent, en 1492, des vaisseaux au Génois Christophe Colomb,

et l'autorisèrent à chercher un continent nouveau. Il aborda, dans ses voyages, aux lies et aux terres que baigne la mer des Antilles, remerciant Dieu à genoux de doubler la surface du monde.

Par la suite on enleva à Christophe Colomb le droit de donner son nom à sa découverte immense, et on nomma ce continent Amérique, nom d'un autre navigateur, au lieu de l'appeler Colombie. Plus tard, c'est Fernand Cortez, conquérant le Mexique jusqu'à la Californie du nord ; c'est Magellan découvrant la route de l'océan Pacifique par l'ouest, gagnant les îles Philippines et revenant en Europe par le cap de Bonne-Espérance, après. 11 24 jours de traversée; c'est enfin la conquête du Pérou, du Chili, du bassin de la Plata,lous pays enlevés aux Aztèques, auxToltèques et à d'autres populations indigènes, qui devinrent les immenses possessions espagnoles. Tout ce qu'on put en tirer d'or fut apporté aux successeurs d'Isabelle et de Ferdinand; et, en même temps, cet or donna dans toute la péninsule ibérique les moyens de grandir la civilisation. Il fournit à Charles-Quint, dans les dernières années de son règne, le moyen de former des armées redoutables et d'acheter les clefs d'un grand nombre d'États. Ces richesses firent de Charles-Quint et de sa descendance les plus puissants monarques de l'Europe ; mais un temps vint où les colonies donnèrent moins à leur métropole; et, l'échange commercial n'étant pas encore né, les relations s'amoindrirent. La grande monarchie espagnole tomba, n'étant plus de force à porter sa gloire !

En Amérique, terre vierge, le clergé rendit de très grands services pour y introduire une civilisation nouvelle et favoriser puissamment les gouvernements espagnol et portugais. Il se fil le protecteur du sauvage contre la cruauté de certains chefs exploiteurs du pays et finit par obtenir une véritable importance autour de laquelle bien des centres se formèrent. L'histoire lui en sait gré, mais elle est forcée de dire ensuite que, si les membres du clergé furent, sous les ordres des gouvernements européens, des ordonnateurs bons et utiles, ces gouvernements venant à faiblir les laissèrent à peu près seuls en Amérique. Ils n'eurent plus qu'à obéir à leurs caprices, perdirent leur vertu des premiers temps et, sur certains points, devinrent de véritables commandants barbares dont le pouvoir, devenu absolu, empêcha les indigènes d'entrer en rapports suivis avec les Européens. Là où le clergé était le plus et le mieux installé, la civilisation baissa et les populations indigènes, quoique chrétiennes, retournèrent quelque peu à la barbarie. Craignant de sortir de la position qu'ils avaient prise, les membres de ce corps ne pensaient pas à pousser les populations à s'occuper avant tout d'agriculture, ils craignaient de former des colonies des grands peuples de l'Europe. De lous les ordres religieux qui dans les pays fertiles, mais vierges encore, rendent des services réels et créent de grandes valeurs matérielles, puis ensuite morales, ce sont ceux dont on n'a pas parlé en Amérique, ce sont les moines de Saint-Benoît et les trappistes. Ils furent les grands maîtres en agriculture,

dans toute l'Europe et même aujourd'hui en Afrique. Pendant que les populations de la péninsule ibérique faisaient ces découvertes de territoires destinés plus tard à former de grands empires, l'histoire de l'Espagne marchait vers une meilleure époque. Malheureusement pour elle, cette amélioration ne devait durer qu'un temps relativement court. Isabelle, en épousant Ferdinand le Catholique, réunit la Castille à l'Aragon, et sous leurs ordres se forma la première armée réellement nationale, celle qui, en 1492, chassa complètement les Maures arabes de l'Espagne où leur domination avait duré 782 ans. Ferdinand comme Isabelle n'avaient qu'un désir, c'était que la péninsule tout entière fût réunie à leur monarchie. Pour arriver à la satisfaction de cette pensée, non seulement Ferdinand se mêla adroitement de politique, mais il permit une sorte de tribunal secret qu'on appela l'Inquisition. Il cherchait à faire disparaître toutes les différences de mœurs et de croyances, tous les centres naturels d'une opposition quelconque ; mais il ne s'aperçut pas que cette organisation judiciaire était essentiellement criminelle en ce qu'elle punissait comme de grands coupables bien des innocents. Il jetait ainsi une sorte de crêpe noir sur toute la monarchie espagnole. Avec les Juifs et les Maures qui furent particulièrement frappés, le commerce et la science disparurent. Autant la justice est grande, autant la cruauté est affreuse. Le devoir est d'être intolérable pour une faute commise, mais jamais pour une faute à venir à laquelle les victimes ne pensent pas. Qu'on

ne prête jamais à une autorité le droit d'user des moyens dictatoriaux suivant ses moindres et souvent ses plus odieux caprices ou passions, sous peine d'arriver à un résultat diamétralement contraire à celui qu'on s'est proposé.

Par les alliances de leurs descendants Jeanne la Folle avec le fils de la dernière princesse de la maison de Bourgogne et de l'empereur Maximilien d'Allemagne, Isabelle et Ferdinand réunirent sur la tête de Charles, leur petit-fils, l'Espagne, le royaume de Naples, l'Allemagne et les Pays-Bas. Le règne de Charles-Quint fut, pour lui-même, une période de gloire; mais pour l'Espagne le commencement d'une période de décadence. Il gouverna en tyran et anéantit peu à peu ce qui constituait une vie intelligente et bonne. En Espagne il frappa les Maures, le clergé et la noblesse ; puis au dehors, payant avec l'or et l'argent de l'Amérique ses armées permanentes, obéissantes el braves, commandées par des chefs habiles mais en même temps peu scrupuleux, il attenta à la liberté de tous les peuples devenus ses sujets.

A l'époque dont on s'occupe ici, dans l'Europe occidentale, de grands États sont formés. II n'en est pas de même des pays du centre où chacun fuit l'instant où pourraient être créés des États à part et solidement constitués. La force et l'intérêt des seigneurs féodaux, ainsi que les alliances de familles entre les nationaux et les étrangers, les affaires religieuses, l'ambition des bourgeois des grands centres, continuent à se faire sentir, c'est-à-dire à s'opposer à Téta-

blissement de bonnes constitutions monarchiques.

Frédéric III, alors empereur d'Allemagne, mais avant tout chef delà maison d'Autriche, passa toute sa vie à laisser les différents seigneurs et coteries allemandes se battre entre eux, ne songeant qu'à agrandir son domaine et à se donner pour la suite une prépondérance marquée sur tous les Etats et même un agrandissement important. Singulièrement favorisé encore par le mariage de son fils Maximilien avec Théritière de la maison de Bourgogne, il en arriva à acquérir un empire grand, trop grand, où d'un bout à l'autre la cohésion manquait.

En Italie, à la suite des guerres qui avaient rempli le quatorzième siècle et le commencement du quinzième, tandis que les armées des grands États occupées par leurs querelles intestines n'y venaient plus combattre, le sol se trouvait divisé en une foule de petits États, fruits de différentes alliances de familles ou des ambitions rivales. L'esprit comme les tendances des populations variaient d'un lieu à l'autre suivant les passions ou la valeur intellectuelle de la maison qui régnait. Il y avait cependant un esprit général auquel tous les Italiens se soumettaient dans la seconde moitié du quinzième siècle, celui de la jouissance matérielle, résultat d'un commerce immense et, par suite, d'une valeur agricole en Europe. Mais le plus beau titre qu'eut alors l'Italie, ce fut l'importance que lui donnèrent dans la science où dans les arts le mérite de quelques-unes des maisons souveraines ou des autorités républicaines dans les domaines qu'elles étaient appelées à gouverner.

A Milan les Sforza avaient remplacé les Visconti et, en absorbant la pauvre république de Gênes, vaincue par Venise, ils avaient inoculé aux habitants de la Lombardie, aux Lombards, la dénomination prise aux Génois d'être appelés les banquiers de l'Europe occidentale. Quant à Venise, elle était la capitale de la richesse, résultat de son immense commerce; car elle amenait et distribuait dans tout l'Occident les marchandises de l'Orient. Elle était en même temps le commissionnaire aristocratique de tout le bassin de la Méditerranée et rien n'égalait le luxueux développement de ses relations; mais rien non plus n'approchait de la triste politique, lyrannique et secrète, qu'elle pratiquait chez elle. Elle favorisait au fond les chrétiens ou les musulmans suivant qu'elle avait à gagner avec les uns ou avec les autres; et l'on disait de ses habitants lorsqu'on évaluait leurs efforts : « Vénitiens d'abord, chrétiens après. » Dans le quinzième siècle, cette fière et luxuriante république jouit de la plénitude de sa gloire ; mais, dès les premières années du seizième siècle, le Portugal en détournant le commerce de l'Inde, l'Espagne en y ajoutant les transactions avec l'Amérique, lui retirèrent, ainsi qu'à Gênes et à tous les Italiens, les bénéfices de leur qualité de commissionnaires, c'est-à-dire de la civilisation si luxueuse acquise par les uns ou par les autres ; et, à parlir de l'année 1500, sur tous les points, leur décadence commença.

A côté de la république aristocratique de Venise existait la république bourgeoise et banquière de Florence, où prennent pied les Albizzi et les Médicis,

qui, la faisant grande par les sciences et les arts, ne la gouvernent trop vite que par des moyens inavouables qui lui ôtent toute valeur militaire. Florence fut longtemps un foyer de débauche, elle le fut tant qu'elle put la payer; aussi, le jour où la banqueroute arriva, par suite de dépenses outrées et du changement de ligne commerciale, on n'y trouva plus que les défauts d'une existence qu'aucune moralité ne soutenait. La corruption de Florence se mêla à celle de Rome comme les derniers des Médicis aux Borgia. Les hommes de l'Italie centrale, ne sachant plus manier l'épée, firent de leur pays le domaine du poignard et du poison. Ces criminelles doctrines se répandirent par malheur dans une partie de l'Europe; et les populations du nord, voyant certains membres du clergé obéir à des ordres ainsi donnés, poussées elles-mêmes par d'autres intérêts, se levèrent contre l'autorité ecclésiastique, dont la principale qualité aurait dû être dans des vertus essentiellement chrétiennes que rien ne peut violer.

Si, après avoir passé l'Europe en revue, on continue à suivre le cours des âges, on en arrive à considérer en France une époque où l'esprit gracieux et brave commence à prendre le dessus. Charles VIII, Louis XII et François Ier établirent un pouvoir à peu près incontesté. L'honneur et la gloire ne sont peutêtre pas encore assezbien entendus, mais ils existent, commencent à se développer et luttent contre le triste deuil dont Charles-Quint est le représentant. François Ier est battu à Pavie, en Italie où il aurait

Barbie du Bocaoe. II. — 26

mieux fait de ne pas aller, par l'armée que peul rassembler une autorité très étendue ; mais François I" est un souverain qui, contrairement à Charles- Quint, défend son drapeau national et, tout vaincu qu'il est, le relève. Dans les guerres du seizième siècle, l'Italie, ravagée partout, est fatiguée d'être le théâtre de batailles sans nombre dans la grande lutte entre la France d'un côté, l'Espagne, l'Allemagne et les Pays-Bas de l'autre; lutte que sa politique occulte avait suscitée. Le clergé italien, se joignant aux seigneurs de ce pays, employait la politique corruptive pour engager ces grandes puissances à servir ses intérêts sans penser qu'il variait d'une province à l'autre, d'un possesseur du pouvoir à son compétiteur. Aussi est-on heureux de voir, dans ces querelles qui n'ont pas de véritables raisons d'être, le clergé français autoriser Louis XII à combattre Jules II, en disant que celte guerre n'était pas faite au pape, mais au souverain des États romains. A la suite de ces combats le clergé italien comprit dans quelle position il s'était mis et chercha de nouveau à se relever pour reconquérir les populations qu'il avait en grande partie perdues.

En passant la frontière montagneuse de l'Italie, les souverains de France, poussés par l'intérêt de leurs alliances et par leur désir de gloire, ne se souvenant plus du mot de Louis XI : « Les Génois se donnent à moi et moi je les donne au diable, » firent une folie amère. Ils employèrent là toutes les forces qu'ils auraient pu conserver pour des intérêts plus sérieux lorsque leur véritable avantage était de

plier la noblesse à la discipline militaire en attaquant ses ennemis dans les Pays-Bas et non en Italie. Les armées se seraient moins corrompues, et les mœurs italiennes ou espagnoles ne seraient pas venues introduire en France celle compréhension des choses dont M. Duruy, dans son histoire moderne, répète l'expression : « Une toile d'honneur faite d'un tissu lâche. »

Sous François 1er une politique sereine et profitable était complètement laissée de côté ; on se jeta, souverain comme sujets, dans des querelles aussi ridicules que vaines qui firent craindre un moment la disparition de la France. Au bout de celte période, notre pays, malgré son honneur, était tellement affaibli par l'emploi inutile et nuisible de ses forces, et si menacé par les Élats voisins qu'il aurait succombé si Charles-Quint même n'avait pas élé occupé en Orient par les victoires de Soliman sur les Hongrois. Les Ottomans, en battant les Jagellons, faisaient hériter la maison d'Autriche de la Hongrie el donnaient ainsi au puissant empereur une occupation qui l'empêchait de réunir toutes ses forces contre le souverain de la France. Le même fait se produisit lorsque les successeurs du Prophète et de Barberousse luttèrent dans toute la Méditerranée contre l'empereur d'Espagne et d'Autriche. En les voyant s'établir sur toute la côte nord de l'Afrique, Charles-Quint essaya, mais en vain, de les chasser de Tunis et d'Alger. Ces expéditions sauvaient la France. Les intérêts de Soliman étaient en quelque sorte les siens. Elle fut protégée encore contre les conséquences de

ses actes par les querelles intestines que la politique et la religion firent naître entre la noblesse allemande et l'empereur. Henri II, un peu moins brillant que François Ier, lui succéda ; et ayant moins à craindre l'ennemi, il eut plus de profit à lutter contre Charles- Quint vieux que son père contre Charles-Quint jeune. Cet avantage fut surtout remarquable en 1 556 lorsque ce souverain, bien que se plaçant en successeur de Charlemagne, montra des volontés dernières qui anéantissaient l'œuvre de toute sa vie. Il laissa l'Espagne, les Pays-Bas et l'Italie à son fils Philippe II et l'Allemagne à son frère Ferdinand. Il fit tout par son intelligence pour créer une seule maison digne de commander à l'Occident ; et par son dernier acte il en créa deux. Il espérait faire contre la France deux centres d'attaque et ne saisit pas que cela allait au contraire diviser les moyens de ses successeurs. Charles-Quint fut une sorte de Louis XI avec moins de finesse d'esprit et un talent moins grand.

La fin de certains hommes est qualifiée quelquefois par cet aphorisme : le roi est mort, vive le roi; souvent le peuple se trompe, car il ne trouve pas toujours au point de vue où il se place un véritable successeur à son roi. C'est ce qui arriva lorsque François Ier et Charles-Quint disparurent. La partie intellectuelle de la Renaissance vit son agonie commencer. Cette belle époque était née en Italie lorsque la fortune commerciale favorisait sa croissance ; lorsque chacun avait en main la possibilité de penser, d'exécuter dans ses rapports avec le beau ce dont il désirait jouir. L'architecture, la

sculpture, la peinture, l'art même de fortifier étaient amenés à un merveilleux développement. L'esprit toujours à la recherche de Futile éprouvait le besoin de protéger les villes, de les orner et poussait, au delà de toute limite, le désir de représenter le beau jusqu'à la perfection. Dans chacune des parties de l'art, les Italiens cherchaient à se rapprocher de la nature; quelques-uns même en arrivaient à faire saisir la partie intellectuelle de l'action qu'ils reproduisaient. C'est ce summum artistique qui en peinture, en sculpture et en gravure a rendu si célèbres les noms qu'il désignait. Et, lorsque la perfection de la Renaissance commence à disparaître, on est forcé de dire adieu au Perugin, perfectionnant le Giolto, son prédécesseur d'un siècle ; adieu au Léonard de Vinci, au Michel-Ange, au Titien, au Raphaël, au Corrège, au Tinloret, au Véronèse, au Benvenuto Cellini. En Italie, après Charles-Quint, on doit dire adieu aux grands écrivains de la seconde moitié du quinzième siècle et de la première du seizième, l'Arioste et le Tasse. Après cette grande école les auteurs seront presque oubliés, car ils ne seront représentés que par des partisans des doctrines de dévergondage telles que : le Prince, le satan de Machiavel et le Fléau des princes de TArélin. Quelque temps après, c'est à peine si ce pauvre et grand astronome, imitateur du polonais Copernic, Galilée, pourra s'écrier en s'entendanl condamner : « E pur si muove, » et cependant elle tourne, cette terre. Ainsi la Renaissance, née en Italie où la tranquillité de la pensée était libre un moment, fut

prise d'une cruelle anémie qui dura trois siècles et ne lui laissa que Terreur de son beau temps : l'habitude de la Vendetta exécutée par les Arlequins et les Pantalons. Elle n'en mourut pas cependant; et rejetant tout cela aujourd'hui, mieux servie par ses médecins, mieux poussée à la moralité par son clergé, elle commence à guérir sa maladie et renaît avec plaisir.

Pendant que la Renaissance était à son apogée en Italie, elle débordait sur les pays voisins; et ce progrès de l'esprit humain se faisait sentir en France. La fréquentation de la péninsule italique par nos armées fut pour quelque chose dans ce développement intellectuel, bien que sur notre territoire celte levée des esprits, à quelque ordre qu'ils appartinssent, eût à lutter, dès son arrivée, avec la sérieuse intelligence qui, venant de l'origine des peuples dans les pays gaulois et francs, ne voulait pas que les pensées parties du sud pussent prendra l'omnipotence sur elle. En un mol la France reçut très agréablement les progrès italiens, mais à la condition qu'ils seraient un ornement de plus à ses vieilles coutumes ; elle en arriva même, avec sa vigueur innée, à leur donner une valeur plus réelle encore que celle qu'ils importaient d'Italie. Malheureusement, l'histoire de l'Europe occidentale nous fait voir que les pitoyables guerres de religion qui éclatèrent aux derniers temps de la Renaissance empêchèrent particulièrement les Français de se livrer à l'étude du beau. Ainsi fut frappé Jean Goujon sur ses échafaudages du Louvre, le jour maudit

de la Saint-Barthélémy. François Ier avait bien su appeler à lui les Léonard de Vinci, ou les Benvenuto Cellini, les Primatice pour orner ses résidences, mais il ne leur livra pas le fond de l'éducation de son peuple. Quelques-uns, comme Philibert Delorme, peut-être Germain Pilon, étaient allés chercher des leçons dans l'Italie même. Ils surent s'en approprier les grandeurs et l'art prit en France une force qui se mélangea agréablement à des qualités vraies. C'est surtout dans les sciences que la protection de François Ier arriva à des résultats dignes de toute louange. Par ses conseils l'université progressa sensiblement, et devint une institution qui, dans l'étude des langues étrangères, des mathématiques, de la médecine, de la philosophie, fut, pour le monde entier, la mère des sciences. Les Rabelais, les Marot, les Amyot, les Ronsart et enfin Montaigne donnèrent à l'esprit un lustre nouveau, vantant toujours les catholiques et ne desservant qu'à moitié les protestants.

Le nord de l'Europe n'était pas encore très disposé à prendre part au succès de l'art et de la littérature au moment de la Renaissance ; mais cependant on peut voir encore à Bruges les délicieux et sauvages modèles qu'ont laissés les Hemmelinck et les van Eyck ; et, en remontant vers la Hollande, l'esprit se repose volontiers en entendant citer Érasme, le savant philologue un peu philosophe de Rotterdam. Il fut célèbre dans presque tout l'occident et modéré sur tout; il montra dans toute ça carrière un esprit réellement supérieur. Il vantait

Luther quand il trouvait que le clergé se conduisait mal et, au besoin, démolissait le chef de la réforme lorsque celui-ci touchait trop au clergé. Il ne fut pas prolestant, mais fut tout près d'être cardinal. Il traitait tous les acteurs de ces affreux drames par cette phrase qui prouve son esprit sagement mordant et fait souvenir du grand art de sa patrie au temps de la Renaissance : « Ces gens sont comme les tapisseries de Flandre à grands personnages, qui ne font leur effet que vues de loin. »

À la même époque, à peu près, quelques noms trop rares se retrouvent dans l'histoire allemande : ce sont ceux d'Albert Durer et d'Holbein qui firent faire un grand pas à la gravure et à la peinture ; mais les lignes si régulières qu'Albert Durer traça lentement dans l'acier, comme prémices d'un grand art , ont été effacées par celles que ses contemporains, pour la réforme et pour la guerre, labourèrent en tout sens avec l'acier de leurs armes.

Malgré les guerres insensées, la Renaissance, on ne peut le nier, a été le commencement d'une nouvelle civilisation. La vie intérieure, le luxe, les arts, les grandes découvertes se produisaient à l'appui de ce dire, et elle serait restée une époque douce et bonne ; malheureusement une question est venue s'y mêler et, comme elle était entièrement basée sur des données spirituelles, elle fit que celle seconde partie de l'histoire fut rude et dure. A côté des événements politiques, fruits de l'usage plus ou moins grand de satisfactions matérielle*, on voit.

par celte question, se prononcer le résultai de la vie intellectuelle menée jusqu'alors.

Le dévergondage affreux et les différentes ambitions de la tête de l'Eglise italienne et même allemande avaient fini par dégoûter une partie des populations croyantes. La mauvaise opinion conçue par elles, dans les contrées éloignées de Rome, devenait chaque jour plus grave. Si à cela on joignait les désirs des grands seigneurs ou des villes importantes, on trouvait partout des foyers d'hostilité contre le clergé extrêmement puissant, et par suite contre la religion catholique dont il était le représentant. La civilisation de la Renaissance, en commençant à se répandre, non seulement engageait à l'attaque de ce qui était alors ; mais, en ouvrant les idées, elle faisait au clergé des ennemis plus redoutables. Un jour l'écume ambitieuse monta à la surface, et un homme très intelligent d'ailleurs chercha, dans le développement de l'esprit, le moyen d'épurer ce liquide nauséabond. Il s'appelait Luther et naquit en 1483. Sa passion s'élance sur mille points. Merveilleux par sa forme de diction, par l'exactitude de la plupart des défauts qu'il signale, la doctrine nouvelle, par laquelle il attaque l'Eglise, a chance de succès dans une certaine partie de l'Europe ; mais, grisé par sa propre pensée, perdu dans sa remarquable vigueur, tout en cherchant à convaincre ses contemporains, il aide vile et sûrement à les égarer. Les raisons qu'il fit valoir dans l'ordre matériel assuraient son triomphe ; car presque toutes les personnalités avaient intérêt à l'y voir

réussir ; mais dans Tordre moral ou spirituel il ne pouvait s'appuyer sur aucune base sérieuse. Bien que clérical, il voulut changer les dogmes, mais il ne sut et ne put les remplacer. Son insuccès élail certain.

Pour se servir d'autres termes, la doctrine de Luther fut, dans tout le nord, l'origine de ce qu'on appelle : la sécularisation des biens de l'Église, c'està-dire les immenses propriétés du clergé rentrant dans le domaine public et créant une position réelle à des quantités de gens qui, auparavant, n'en avaient aucune. Luther donna surtout lieu à une curée où les chiens se précipitèrent sur leur proie avec une vigueur telle que les coups de fouets des valets ne purent même pas les faire reculer. Favoriser celte affreuse anarchie, ce fut le grand et principal succès de Luther. Des sociétés se recomposant lentement, sur des bases nouvelles, furent à peu près le seul résultat sérieux qu'il obtint. Sa doctrine est resiée en vigueur pour les populations des contrées les plus élevées vers le nord parce qu'elles étaient à peu près seules et libres, et réparlissaient encore, entre elles, les espaces qu'elles occupaient; mais elles l'ont adopté sans qu'on y trouve aucune idée capable d'entraîner un grand peuple. Les nations fixées à des latitudes moyennes n'ont conservé de ces doctrines que ce qui, assurant leurs propriétés, leur donnait du même coup une grande force pour lutter contre les catholiques. Alléchée par les partages, la classe inférieure, une fois excitée, ne 3e contenta pas des biens du clergé, elle voulut aussi partager ceux

des seigneurs. Leur prédicateur se reprocha alors d'avoir poussé les masses si loin ; mais il était bien tard et il fallut, pour empêcher les tristes suites, commettre des massacres énormes. Ce qui fait voir, une fois de plus, que toute réforme, lorsqu'elle n'est pas basée sur l'expérience et la sagesse, lorsque le règne du bien n'est plus ce qu'on cherche, ne mène qu'à des erreurs, proches parentes du crime.

Charles-Quint aurait pu dès le principe anéantir la popularité de ce hardi novateur; mais il était occupé à d'autres soins; et, lorsqu'il dut intervenir, il ne put que l'empêcher d'être entendu par tous ses sujets. Ses ennemis, comme les Français surtout, n'ont pas eu, dès le commencement, à se plaindre des contrariétés sans nombre que ce changement religieux accumulait sur lui et ses successeurs. Cette doctrine mit une scission dans l'empire d'Allemagne et finit par ôter aux Espagnols tout crédit dans les Pays-Bas, où ils ne purent rester qu'à force de sang répandu.

Ce ne fut pas seulement dans ces pays que le protestantisme se développa. Peu à peu il s'établit partout où il y avait quelque chose à prendre : en Suède avec Gustave Wasa, en Danemark avec les tristes Christian, en Suisse avec Calvin qui trouble même la réforme pour devenir un pape au petit pied et exercer une tyrannie que rien n'explique ; en Hollande où les réformes luttèrent contre l'inquisition de Philippe II, en Ecosse où Knox eut à se faire les mêmes reproches que les protestants méritaient partout; en Angleterre où cette lutte, qui

passa de Henri VIII à Elisabeth, fut une orgie de sang, et enfin en France, où ces nouvelles doctrines n'eurent qu'une réussite très bornée. Dans ce dernier pays, le protestantisme trouva chez la nation une crainte moins grande de la tyrannie du clergé romain; aucun territoire à acquérir et une instruction beaucoup plus grande que dans le reste de l'Europe ; aussi ne put-il s'étendre que très médiocrement, et la religion catholique resta celle du peuple français. Une partie de la haute noblesse seulement accepta les doctrines nouvelles dans l'idée d'en faire, contre le roi, la base d'une révolution; mais les racines manquaient, et l'intelligence comme le patriotisme n'étaient pas de ce côté. Elle fut presque vaincue.

Il y a cela de remarquable que, sauf en France, où la division était sérieuse, la querelle religieuse se continua très longtemps dans le reste de l'Europe; aussitôt établi au moyen de tyrannies odieuses, le protestantisme cessa toute contestation avec le monde catholique. On était en droit de supposer que cette paix intérieure allait lui donner une énorme puissance ; il n'en fut rien. La liberté, non régie par une autorité qui lui donne une valeur réelle, fut la première de ses institutions, et chacun des États qui l'avaient adoptée vécut désormais en une coterie intérieure. Les uns faisaient leur religion dans un sens, les autres dans un autre ; et cette liberté que rien ne réglait, à qui la discipline ne servait pas d'arrêt, amena des divisions dans tout te monde protestant.

Le luthéranisme, le calvinisme, l'anglicanisme et bien d'autres sectes se divisèrent l'Europe hérétique; mais elles ne sont pas et n'ont jamais été le résultat d'une doctrine réellement sérieuse. Sauf pour quelques exaltés, leur doctrine ne fut jamais qu'un changement suivant les rancunes ou les réformes que méritaient leurs docteurs ou l'intérêt même à l'intérieur de leur pays. Leur haine ou leur ambition ont été les seules raisons de leurs hérésies. Quant aux doctrines, non seulement ils n'en ont fourni aucune grande, mais ils n'ont pu vivre qu'avec la raison d'utiliser presque toute la morale publique apportée par Jésus-Christ. Ils ont rejeté certains dogmes sans les remplacer par quelque chose qui les vaille ; en même temps ils ont eu le tort d'encourager l'exaltation des esprits par des données plus ou moins fausses. Ni Luther, ni Calvin, ni d'autres n'avaient trouvé une base solide. Ils ont bâti en boue et en chaume sur le sol de petites constructions que chacun a pu imiter, mais qui n'ont pas permis d'élever un édifice central capable de faire faire un pas de plus à la civilisation. Ils ne vécurent que de ce qu'ils conservèrent de la discipline catholique. Ces réflexions rappellent ce passage de l'Histoire de la guerre de trente ans, où Schiller s'exprime ainsi : « Si les Luthériens avaient pu rester unis entre eux, les forces des deux partis religieux se seraient balancées et la paix d'Augsbourg aurait eu quelques chances de durée, malgré les principes vicieux de ses bases. Mais les doctrines prêchées à Zurich par Zwingle et à Genève par Calvin ne tardèrent pas

à se répandre en Allemagne, où elles causèrent tant de dissidences que bientôt les protestants ne se reconnurent plus entre eux qu'à leur haine pour les catholiques. Ils n'avaient, pour ainsi dire, plus rien de commun avec les protestants qui, cinquante ans plus tôt, avaient fait leur profession de foi à Augsbourg. »

Le coup porté par le protestantisme à la religion catholique était grave. Cette réforme était amenée en partie par les erreurs souvent criminelles du clergé ; et les papes comprirent bientôt qu'il fallait suivre une tout autre conduite. Sous peine de baisser sensiblement, le pouvoir pontifical devait choisir des hommes de valeur réelle, dont l'exemple serait la sauvegarde absolue de l'Église et de la religion. Quelques papes l'essayèrent; mais, bientôt, ils craignirent de ne pas réussir et eurent recours à de mauvais moyens. On leur avait fait la guerre, ils voulurent la faire à leur tour, au lieu de défendre leurs bases de moralité. Ils débutèrent par anéantir toute opposition chez eux ; et, malheureusement pour cela, ils relevèrent des institutions fâcheuses. Ils forcèrent bien l'Italie à rejeter toute pensée de se rapprocher des réformes du Nord, mais devant cette tyrannie nouvelle, devant celte rupture, la péninsule succomba. Les institutions, la valeur des hommes, les avantages que les sciences, les arts et les lettres avaient procurés dans ce pays, pendant la Renaissance, s'affaiblirent.

L'Eglise alors, pour se défendre et pour gagner et séduire les masses dans l'Europe entière, créa

LA RENAISSANCE. 41 o

des ordres nouveaux combattant, non corporellement comme des soldats, mais de toute manière pour devenir une force redoutable. Entre autres elle accepta et aida les Jésuites, les disciples d'Ignace de Loyola qui, entrant dans la vie commune, pénétrèrent un peu trop dans les familles et contribuèrent beaucoup à la création d'un moral, trop sensible, dans le sens qui leur est propre. Ils furent en partie bons prêtres, dévoués, braves au suprême degré, instituteurs et politiques très habiles; mais, à l'époque où ils naquirent, l'Église admit dans leurs institutions certaines conditions qui, en les conservant personnellement pauvres, leur donnèrent ce désir d'accaparer, pour leur ordre et pour l'Église même, les biens d' autrui. Tout ordre qui s'occupe personnellement du public, pour être bien vu et pour conduire son œuvre à bonne fin, à fin essentiellement civilisatrice et religieuse, doit abandonner tout maniement ou affectation de propriété, quelle qu'elle soit. Si elle ne le fait pas, elle ne sera pas bien longue à provoquer des réformes nouvelles et à remettre les nations dans des erreurs pareilles à celles qui ont fait naître et Luther et Calvin. Les Jésuites ont toujours représenté une institution grande et noble, utile et bonne, mais il y a dans leur constitution des défauts qui les compromettent toujours.

Dieu a mis l'homme en présence de devoirs qu'il peut et doit découvrir ; il encourt l'effet de sa justice s'il n'y obéit pas ; or, les Jésuites ont pris de travers cet énoncé de la justice. Ils ont été mis, plus qu'il ne fallait, sous les ordres de leurs chefs, re-

gardant comme un devoir d'indiquer el de prêcher suivant leurs ordres. Là où ils parviennent à faire croire à ces ordonnances, c'est qu'ils ont apporté et leur talent et leur science ; mais ils ont supprimé la liberté de conscience. C'est une erreur et une erreur grave. Le prêlre ne peut être que le meilleur des conseillers et moralement l'intermédiaire le plus parfait du grand juge ; mais il ne peut ni saisir ni accaparer. En mettant de côté ces directions fatales, la position qu'il acquiert est d'autant plus élevée que ses ennemis sont absolument forcés de le respecter.

Les Jésuites n'étaient qu'une seule partie des soldats dont le pouvoir pontifical sut faire son armée dans la grande guerre contre le protestantisme. Bien des ordres religieux fournissaient aussi leur contingent et c'est à juste titre qu'on en a remarqué parmi eux, qui songeaient, par leurs travaux, non seulement à rétablir l'humanité dévoyée, mais encore à montrer que le véritable avenir el la vraie gloire n'étaient pas dans la matérialité dont le protestantisme n'était qu'un des agents. Us acquirent ainsi une popularité égale aux services qu'ils rendaient. C'est dans leurs couvents que tout le talent se réfugia pour n'en sortir qu'à la fin des guerres religieuses.

Le long concile œcuménique de Trente était, dans le principe, convaincu que la liberté de conscience appartient essentiellement à l'homme ; il ne voulait pas que l'on admît un instant que le pape était le seul correspondant de la volonté divine. Dans presque tous les pays, l'Église réunie en conciles

Page 1