‹ Analyse et synthése (volume 2)Chapitre 24 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

On a dit tout à l'heure : ainsi finit la Renaissance. Ici on peut affirmer qu'en 1589, Henri IV devenant roi de France, ce sont les concentrations des temps modernes qui s'indiquent. C'est le moment où toutes les relations se forment, où les folies stupides ou cruelles entre catholiques et protestants s'oublient; où les masses sentent le besoin de se rassembler et de soutenir le pouvoir royal, qui seul peut constituer la patrie. En France, Henri IV, autour duquel se rallièrent tant de seigneurs réellement patriotes, par sa conversion, augmenta considérablement son influence; l'armée qu'il réunit devint assez redoutable pour lui permettre de triompher des Espagnols, déjà occupés dans les Pays-Bas où se formait l'État des Provinces-Unies. Après ce souverain populaire, la faiblesse de son fils Louis XIII permit encore la production de quelques soubresauts où la pensée d'indépendance et le fait de non-organisation de la nation jouèrent encore leur rôle ; mais l'entente devenait si nécessaire que ces convulsions furent les dernières.

En dehors de nos limites, chez les Hollandais comme chez les Anglais, l'idée d'indépendance avait jeté ces peuples dans le protestantisme. Celte religion établie écarta les querelles avec les nations étrangères. Ces peuples bonifièrent sensiblement leur état social et augmentèrent chaque jour les bénéfices résultant du commerce et de l'industrie. En Angleterre Elisabeth lança ses navires dans des mers encore presque inconnues; les Drake et les Davis ont fait valoir le nom anglais, soit au sud de l'Amérique et de l'Afrique, soit dans la région que terminent les glaces du nord-ouest. En Hollande, les habitants, ayant moins à lutter contre la tyrannie espagnole, en étaient venus à chercher le progrès matériel dans le commerce maritime. Après les Portugais ils étaient devenus les intermédiaires des échanges de marchandises, couvrant ainsi les pertes que leur avaient imposées les guerres en Europe. A chaque cargaison débarquée ils comptaient le bénéfice acquis. L'espace à parcourir ne leur causait aucune crainte, car dans les mers de l'extrême Orient ils créèrent l'empire des îles Moluques. Ce fut une grande et superbe colonie dont leur intelligence est encore la maîtresse.

L'Espagne se retirait et se concentrait dans la presqu'île ibérique ; l'Allemagne et l'Italie commençaient à respirer.

Mais, tandis que chacun des peuples de l'Europe était appelé à concentrer ses efforts sur la réussite de ses intérêts personnels, il se créait, en quelque

sorte une histoire européenne où la France, autant par sa position géographique que par l'esprit vif et varié de sa population, devint le centre où se rencontraient les actes des nations voisines. Elle se trouvait forcément placée à la tête de l'Europe, et elle devint le foyer de la civilisation moderne. Bien plus, c'est chez elle que naquirent ces lumières qui, se répandant ensuite dans le monde entier, bonifièrent chaque nation et contribuèrent à former les agglomérations si curieuses à l'heure actuelle, qui se sont fait une place dans l'histoire générale. C'est donc dans le tableau très abrégé des annales françaises qu'on peut suivre, depuis l'avènement de Henri IV, les destinées de l'Europe d'abord, puis du monde entier.

Dans l'étude de l'histoire, il y a des appréciations dont le résultat est des plus curieux, parce qu'il donne la valeur des hommes qui exercent une influence sur les destinées de leur pays. Cette étude des personnalités est surtout pleine d'intérêt lorsqu'elle démontre que les idées de ces hommes sont d'autant plus intéressantes qu'elles s'occupent de certaines données générales, dont l'application est la vraie politique. Soutenir la moralité humaine, c'est une preuve de génie, le bien-être général en étant la suite. Il en fut ainsi pour Henri IV. Né d'une branche collatérale de la première famille souveraine du monde, dans sa jeunesse, en dehors de la petite et encore sauvage Navarre, ce futur grand homme fut privé de bien des études auxquelles un souverain a droit. Élevé,

et presque prisonnier à la cour de France, il a eu, tout en affectant, dans ses mœurs ordinaires, dans sa fréquentation des gens aux habitudes italiennes, une perspicacité profonde qui l'aida à tout comprendre sans jamais s'abandonner. En s'amusant à la cour des Valois, il Ta profondément étudiée et s'est rendu compte des véritables intérêts, non seulement du souverain de la France, mais de la nation française tout entière au point de vue, soit de la morale, soit de la politique; aussi, plus tard, à la mort de Charles IX, son droit de régner fut-il un véritable coup de fortune pour notre pays. Avant lui, il y a eu parfois des effets salutaires dus aux lois générales votées par les parlements et aux qualités des souverains; mais jamais aucun pouvoir n'a eu cette grave pensée de dire à un peuple tout entier : « Mettez la poule au pot »; j'ai une main sur le sceau de justice et l'autre sur la garde de mon épée. C'est ce qu'il y eut de plus grand, de plus

noble. C'était créer d'un mot typique une excellente monarchie, source de bonheur et de gloire.

Henri IV fit intelligemment mieux encore : il sut choisir Sully, et, avec lui, mit l'ordre dans les finances, donna à la propriété une base réelle, créa les régiments, c'est-à-dire l'armée française, fit construire des fortifications de tout genre, engagea ses sujets à tirer parti de leur sol et poussa aux grands progrès de l'agriculture. 11 en arriva même à ouvrir des débouchés commerciaux nouveaux. Tandis que d'un côté, par des travaux de routes et de canaux, il bonifiait nos provinces et le Médoc en

particulier, de l'autre il faisait planter partout des mûriers destinés à nourrir des vers à soie dont le produit devait servir à la confection de magnifiques étoffes. Il autorisait également la création des verreries et de9 cristalleries ; en un mot de tout ce que les étrangers fabriquaient d'agréable et de fructueux.

Au Canada, il envoya Champlain fonder Port-Royal et Québec- Il obtint du grand Turc celte énorme concession, aujourd'hui en train de disparaître, que tous les chrétiens étaient dans tout l'Orient protégés par le pavillon français. Après les tristes et cruelles guerres religieuses, il eut l'honneur de créer, pour ses sujets, avec son intelligence et son savoir, une civilisation nouvelle dont les résultats devaient s'augmenter chaque jour et arriver, sous son second successeur, à faire réellement de la France la reine du monde. Lorsque Henri IV devint maître du pouvoir, il fut brave et intelligent au suprême degré. Protecteur de tous, il mit tous ses soins à assurer le bonheur et l'avenir de son pays ; et sa politique aurait fait le péril de la maison Austro-Espagnole, s'il n'était tombé assassiné par le sectateur de quelque parti lâche.

C'est après la mort de ce grand monarque qu'on commença en France à recueillir le bénéfice de ses bienfaits. Louis XIII était loin cependant de valoir Henri IV ; mais il eut du moins ce singulier mérite de savoir reconnaître les qualités remarquables d'un homme, de faire de cet homme son premier ministre et de le soutenir contre toutes les oppositions d'une noblesse généralement catholique, mais par-

fois protestante, dont l'ambition cherchait encore à troubler l'État. Richelieu fut ce grand cardinal, défenseur des idées de Henri IV. Dans le but d'une sagesse remarquable, il s'appliqua d'abord à acquérir et ensuite à se conserver l'appui du roi. Comme politique il essaya, ainsi que l'avait fait le chef de la maison bourbonienne, d'éteindre la puissance de la famille Austro-Espagnole ; et c'est surtout en luttant secrètement, à la cour même, contre les Italiens, ostensiblement contre les Espagnols et une* portion de la noblesse française, qu'il atteignit son but. Les protestants outrés osèrent lever contre 1% France une armée française que devait soutenir une armée anglaise. Heureusement il les battit, et en prenant la Rochelle arrêta ce crime. On peut dire à sa gloire que, lorsqu'il mourut, il laissa la France augmentée de l'Alsace, presque de la Lorraine, de l'Artois et du Roussillon.

Pour arriver à défendre son propre pays, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, il faut être avant tout un homme de profond mérite. Bien des historiens ont eu le tort d'appeler le cardinal de Richelieu le ministre terrible. Ils ont fait une grave faute : ce n'est pas lui qui fut terrible, ce sont les pervertisseurs de toute morale, de toute religion, de toute politique qui cherchaient à fausser ce qui est juste pour favoriser des intérêts particuliers, presque toujours les leurs. Lui ne fut que la justice, c'est-à-dire le défenseur de tout et de tous. Les punitions étaient proportionnées à la faute commise. Comme Henri IV, il a continué la création de la nalion française, et il

a légalement puni, même de la mort, ceux qui ont voulu l'arrêter dans cetle œuvre.

Partout où Richelieu touchait, comme le grand Alexandre, il laissait la marque de son génie. Pour réglementer la langue française, il créa l'Académie; pour instruire ses contemporains, il fonda la Bibliothèque et rimprimerie royales; pour aider au développement des sciences, il organisa le Jardin des Plantes. Il touchait à l'art comme à la littérature : à côté de Poussin et de Voùët, il se fit honneur de Corneille.

Si cependant, dans les temps modernes, on veut se rendre compte de la gradation successive des progrès vers la civilisation actuelle, et des effets qu'en tira la politique française, on est forcé de passer en revue la position que les lois ou les passions ont faite au monde entier et particulièrement à l'Europe.

La guerre entre les catholiques et les protestants, dont la France n'eut guère à supporter que le contre-coup, eut tout son développement dans le centre et dans le nord de l'Europe. D'un côté comme de l'autre, rien de convenable, voire même d'avouable, n'a justifié cetle terrible et longue entrée en scène. On y continuait cette querelle où l'un ayant tout pris, l'autre voulait tout ravoir, et où tant d'intérêts particuliers amenèrent les cruelles erreurs, suite des événements généraux. A la fin du xvie siècle, on se battait depuis la Hongrie jusqu'aux Pays-Bas, sans aucune cause sérieuse. Au commencement du xvne siècle on continua, mais en se groupant, et on arriva h la célèbre

guerre dite : de Trente ans. Des périodes de cette anarchie datent des unions dominantes ou nouvelles et rétablissement, dans le nord, d'une discipline croissante qui fut l'origine des armées modernes. La période palatine commença, la période danoise la suivit. Les Danois une fois vaincus par les généraux de Bavière et d'Autriche, ce sont les Suédois qui, conduits par Gustave- Adolphe, essayèrent de leur succéder. Ce monarque, dont l'intérêt dans cette guerre est plus que douteux, fut un capitaine de premier ordre : il battit les impériaux partout, jusqu'au jour où sa mort amena en partie la perte ou le retrait de ses sujets et le triomphe des catholiques. Alors arriva la période française, la quatrième, dans laquelle la question religieuse n'entrait plus en compte.

Les protestants étaient bien vaincus par la défaite des Suédois; mais Richelieu ayant toujours à se plaindre du resserrement du pays de France entre les débris de l'empire de Charles-Quint, c'est-àdire l'Autriche à l'est, les Pays-Bas dans le nord et, en cas de besoin, l'Angleterre à l'ouest, sentit que la puissance des prolestants permettrait un jour ou l'autre à toute l'Europe de nous écraser. Il fut donc conduit, par le pouvoir politique si peu et si mal entendu, à continuer les errements de Henri IV, et à faire entrer la France dans cette guerre longue déjà, mais dont un bon ministre ne devait pas laisser les conséquences s'égarer. C'était un homme réellement fort que ce cardinal qui, allié aux Hollandais, menaçait les Pays-

Bas, se faisait confier l'Alsace pour entourer la Lorraine, tendait la main aux Suédois, maintenait les prétentions des Grisons à la possession de la Valteline, augmentait l'influence française en Piémont et sur certains princes de l'Italie du nord, pendant qu'aux montagnes des Pyrénées il attaquait le Roussillon et, au bord de l'océan Atlantique, favorisait la révolte du Portugal contre l'Espagne. Celte politique de Henri IV et de Richelieu, c'était un centre de rayonnement, tandis que nos ennemis séparés les uns des autres ne pouvaient étendre leur lumière. Leur éclat, bien dissemblable de celui de la France, manquait de force ; car ils sentaient à côté d'eux ou derrière eux d'autres foyers de lumière opposés aux leurs. Le triomphe de la France fut le résultat de cette grande politique. Mazarin, le successeur de Richelieu, continua cette manière d'agir jusqu'au merveilleux traité de Westphalie qui mit fin à la guerre de Trente ans, et changea toute l'Allemagne occidentale en une sorte de confédération germanique. Cette entente, à laquelle l'Espagne se montra rebelle, laissait, outré les conquêtes françaises, l'indépendance des princes allemands, quelle que fût leur religion. Le jeu de la Suède avait séparé, dans le nord de l'Europe centrale, les intérêts de l'Autriche de ceux de l'autre partie du domaine de Charles-Quint et assurait pour longtemps la paix générale. Des débris de l'empire du roi espagnol, naissait alors le futur royaume de Prusse. Le grand électeur, Frédéric-Guillaume de Brandebourg, augmentait ses possessions, soit en Occident

contre la frontière de France, soit en Orient du côté de celle de la Pologne.

Depuis Elisabeth, l'Angleterre ne s'était mêlée que de loin au grand mouvement politique de l'Europe ; après avoir agité les nations modernes, elle allait leur laisser un moment de paix relative où elles pourraient apporter leur activité à L'extension d une civilisation nouvelle. Sous cette reine, cruelle mais intelligente , l'Angleterre se trouvait lancée dans le développement très réel du commerce; un grand nombre d'Anglais, dégoûtés des querelles intestines, partirent pour l'Amérique, où ils jetèrent les bases d'une vaste colonie. Les successeurs de la protectrice de Shakspeare et de Bacon, Jacques l" et Charles Ier pillèrent, sans raison aucune, les finances de l'Angleterre et excitèrent tellement l'intérêt des particuliers, que la plus grande partie des citoyens s'unit contre eux. Ils en arrivèrent même à la triste révolution dont Cromwell fut le chef et qui fît tomber la tête de Charles Ier. Las de toutes ces discussions aux résultats insensés, ce peuple, vigoureux au fond et brave, commença par se trouver trop à l'étroit dans ses îles, retourna ses moyens vers la création de colonies et chercha l'agrandissement de son commerce.

Les partis que gênait trop une action gouvernementale ne pouvaient, en Angleterre, chercher secours ou se réfugier chez une nation voisine. Les masses anglaises, écossaises ou même irlandaises étaient prises entre la tyrannie folle et la mer, ce qui leur fi( bien vite sentir combien leur position

était dangereuse; position qui permit à leurs esprits de trouver les moyens d'y parer et les força ou de s'enfuir, ou de devenir, dans une curieuse mesure, les créatrices et les sujettes de l'Etat gouvernemental, dit constitutionnel. C'est dans cette acception qu'il faut chercher en Angleterre toute l'importance de la révolution presque pacifique, vers laquelle la population se comporta si bien qu'elle trouva moyen de conserver sa noblesse qu'on a justement nommée haute noblesse , sa bourgeoisie sage, ses cultivateurs libres et respectés et môme, un peu plus tard, son souverain.

Dans cet étal nouveau, les habitants nombreux et actifs des villes, en grande partie maritimes, encouragés à répandre au loin les résultats de leur vigueur, n'apportèrent plus de contingent aux discordes civiles; et la constitutionnalité anglaise prouva au monde qu'elle faisait faire un pas de plus, voire même un grand pas, vers la paix intérieure.

La question de foi n'a jamais été pour rien dans les affaires anglaises. L'hostilité politique contre le catholicisme avait permis jadis de favoriser l'introduction du protestantisme, qui, n'ayant pas de bases sérieuses, finit par baisser sous une multiplication de doctrines sans valeur. La seule raison dont auraient pu arguer ses auteurs en Angleterre était la liberté de pensée. Devant les masses irréfléchies, c'était là le seul titre; et cependant ce titre devenait insolite, puisqu'il anéantissait toute discipline intérieure. On est arrivé dans ce pays à créer la religiosité protestante telle qu'elle est aujourd'hui prali-

quée dans certaines contrées. C'est un excès de sentiments mal ordonnés, une provocation au désordre.

Les grandes guerres entre le catholicisme et le protestantisme ne furent pas, comme l'histoire les a nommées, des guerres religieuses; elles furent dès leur origine des combats de possessions. Ce fut une triste chose, d'une part comme de l'autre, d'avoir si mal compris, à l'époque de ces guerres, la religion chrétienne excellemment bonne. Elle renfermait tout ce qui pouvait être utile à l'homme ; et pour la constitution des États, elle donnait les seuls vrais matériaux : l'éloge des vertus, de la moralité, de la justice qui, mises en présence des vices que la nature apporte, pouvaient lutter et certainement, dans la plupart des cas, l'emporter. Le pouvoir catholique de Rome devait penser à l'âme en écartant le trop grand empire de la matérialité et en mettant sans cesse devant ses administrés ce drapeau qu'on adore avec bonheur, c'est-à-dire le Vrai, le Bien et le Beau, ou Dieu lui-même 1

Pour se rendre compte ici de ce que l'humanité devait faire pour devenir heureuse, on a été forcé de narrer ce qu'elle a fait, et de le comparer avec ce qu'elle aurait dû faire. Ce qui revient à dire que, pour remplir sa mission, l'espèce humaine doit lutter, à force de spiritualisme, contre le matérialisme que la nature pousse toujours à l'excès. Le spiritualisme seul fait voir que la bête humaine doit être conduite par l'âme divine qu'elle a en elle, que toute gloire est là, et que le reste n'est rien.

Cromwell, comme les autres chefs anglais, sut se servir des secles protestantes pour acquérir le souverain pouvoir. Il utilisa les folies populaires; mais on doit lui rendre cette justice que, tout cruel qu'il fût politiquement, c'était un général habile et surtout un gouvernant intelligent pour régler et remploi de la vie de ses concitoyens et l'utilisation de la force anglaise. Comme Elisabeth, il poussa vigoureusement au développement du commerce et à l'extension des relations maritimes. Le 9 octobre 1651 il fît paraître le décret appelé Y Acte de Navigation. Ce fut la fortune de l'Angleterre. Cette pièce interdisait l'entrée des ports anglais à tous les vaisseaux chargés de marchandises qui n'étaient pas un produit du sol ou du travail national du peuple dont le navire portait le pavillon. Les vaisseaux anglais importaient seuls des produits de différente origine.

Ce décret tuait la marine des Hollandais. Jusqu'ici, ce peuple industrieux et brtve, mais essentiellement restreint dans son territoire et dont la population était limitée, avait peu de produits encombrants à exporter; aussi basait-il toutes ses relations et, par suite ,' l'acquisition de fortunes considérables pour beaucoup de ses armateurs, dans la pratique du commissariat et dans le transport de presque toutes les marchandises circulant dans le monde. Cromwell, en empêchant, par son Acte de Navigation, les Hollandais d'importer en Angleterre les produits des autres nations, espérait tout simplement que les Anglais prendraient leur place; et, en effet, ils l'ont prise, l'ont conservée et

s'en servent encore aujourd'hui. 11 en résulte qu'ils sont devenus d'excellents marins et que leurs commerçants sont les plus riches des temps modernes. Aujourd'hui encore, ils doivent espérer que celle prospérité leur servira longtemps; mais il est à craindre qu'un jour ou l'autre l'Angleterre ne soit la Hollande d'un autre pays; c'est-à-dire qu'après une guerre maritime sérieuse, vaincue à son tour, elle soit réduite au rôle de pays relativement petit. Lorsque le monde avance, l'origine des rapports varie ; et peut-être qu'un jour les Elats, grands au temps actuel, s'aggloméreront commercialement et peut-être politiquement parlant. Ils formeront ces associations qui, sous un climat à peu près semblable, ayant des produits presque identiques, et par conséquent les mêmes intérêts, ne reconnaîtront plus qu'une même douane et, peut-être, qu'un même souverain.

Quoi qu'il en*soit : Blake, l'Anglais, battit les Hollandais Tromp et Ruyter. Les transactions sur les marchandises que la marine des embouchures du Rhin avait déjà ravies dans l'extrême Orient aux Portugais commencèrent à être accaparées par les marins de l'Angleterre, et le grand centre commercial changea de place. La Hollande elle-même, cherchant, après cela, à se protéger contre les puissances voisines, devint en quelque sorte un État vassal de l'Angleterre.

En 1658 Cromwell mourut, laissant, à côté des succès maritimes, le peuple anglais, ne sachant plus à qui confier sa direction, dans un désordre extrême.

Barbie du Bocage. II. — 28

Aucun parti, ni politique ni religieux, n'avait absolument vaincu l'autre; tous semblaient devoir être hostiles au détenteur du pouvoir. Mais le second successeur du dictateur, Monk, comprit parfaitement la position politique; il vil que la situation était à peu près impossible à tenir pour ses partisans, et rappela Charles Stuart au trône. Ce prince régna dix-huit ans sans avoir su gagner les défenseurs de Cromwell, moitié partisans de la liberté, moitié protestants; et lorsqu'il mourut, son frère Jacques II, plus difficile et moins habile encore que lui, après maintes folies gouvernementales, fut forcé de s'enfuir. Son gendre Guillaume d'Orange, stalhouder de Hollande, prit

sa place.

Ce nouveau roi, traînant la Hollande derrière lui, accepta l'état gouvernemental tel qu'on voulut bien le lui remettre, et prêta serment au régime constitutionnel.

Cette constitution se composait, à son début, d'un souverain dans sa plénitude de gloire; mais elle réservait en même temps les droits de la nation et de ceux qui la forment. De son adoption date la période heureuse et fructueuse de l'Angleterre. Dire que cette constitution rendrait absolument les mêmes services à d'autres peuples, cette question mérite d'être étudiée. La. division de ce régime en Wighs ou Torys a pu avoir son avantage dans le milieu britannique; mais il n'en serait peutêtre pas de même ailleurs. En Angleterre, Wighs et Torys s'attaquaient tour à tour, ce qui ne les empêchait pas, dans certains moments, de se réunir

pour attaquer le pouvoir exécutif. Depuis 1688, ce régime dure encore, c'est ce qu'on pouvait espérer de mieux; mais qu'en est-il résulté? C'est que le pouvoir exécutif a fini par n'être plus rien qu'un simple drapeau dont on se débarrassera ^quand on voudra et que, par la suite, les Wighs représentant la masse et tenant leur force de leur inconscience finiront par régner seuls, c'est-à-dire par tuer l'Angleterre. . , r

~m. 11 est. difficile d'aborder ici le récit de la Fronde ou celui des" guerres entre la France. et l'Espagne, surtout dans le . Nord. Il est simplement permis de, rappeler que le traité des Pyrénées constate qu£lle,avait été la marche du temps depuis Charles- Quint et à quel point l'héritage de ce grand souverain avait été mal organisé. Le royaume de France auvcontraire se relevait; Henri IV et Richelieu* lui avaient donné une administration et I une. gloire que les autres États de l'Europe ne demandaient qu'à copier ; il arriva même qu'il s'y produisit une civilisation nouvelle, dont les encouragements et la faveur, répartis un peu plus tard à toutes les sciences et à tous les arts, voire même aux rapports des sociétés entre elles, constitua pour un peuple la vie la plus douce et la plus agréable dont l'histoire ait jamajs transmis le souvenir.

Sans entrer dans Jes détails du règne de Louis XIV,

si utile et si beau tant qu'il fut sage, qu'il soit permis

de s'y arrêler un instant et de montrer les services

.reqdus par la mise en pratique de règles excellentes

.laissées comme héritage par ses prédécesseurs et

d'indiquer la valeur et la fermeté dont la jeunesse du Roi donna tant de preuves.

Louis XIV avait une belle idée de la puissance monarchique ; et ce fut cette idée qu'il mit en pratique. Il comprit la vie dans son vrai sens et ne voulut pas que, sous son règne, on retrouvât encore les errements dont il avait vu de bien près les tristes effets qui troublaient tant le pays pendant la Fronde. Au lieu de laisser les petites ambitions se développer, il voulut que ses pensées et ses ordres fussent sérieusèment exécutés pour le plus grand bien de l'Etal, pour l'élévation de la monarchie française. Quelque grande cependant que soit l'influence de ce souverain sur les faits étudiés au point de vue général, on doit rappeler encore les nombreux succès intellectuels et pratiques qu'il sut provoquer et encourager. A côté de la justice, de l'administration, de l'armée, de la marine, l'élève de l'auteur du traité de Westphalie sut placer une politique très souvent bonne. Avec le conseil de Mazarin il créa Colbert, puis, de luimême, plus tard, Louvois. De ses rapports avec le premier, les finances, l'agriculture, l'industrie, les routes, les canaux, la marine, furent très sensiblement bonifiés. Les Condé, les Turenne, porlés au premier rang par leurs victoires, facilitèrent son œuvre. Il sut distinguer et admettre où leurs mérites donnaient droit, les Duquesne, les Tourville, les Duguay-Trouin, les Forbin,les Jean-Bart. Bien d'autres marins illustres eurent le même privilège. Il créa les grandes compagnies des Indes, du Nord, du Levant et du Sénégal, c'est-à-dire l'empire colonial

et les transactions commerciales. Son système, suivi, comme il le demandait, par ses successeurs, aurait fait occuper aux Français dans le monde, une position civilisatrice bien autrement belle que celle prise par les Anglais. Sa manière de gouverner, modifiée sur quelques points, était la production la plus parfaite de notre génie national. Ceux qui furent ses ministres étaient, à côté de conseillers remarquables, de parfaits exécutants, d'excellents serviteurs. Louis XIV a su les reconnaître, les commander et faire qu'ils ne s'opposassent jamais les uns aux autres de façon à détruire son œuvre. Sous son impulsion, se produisirent, au furet à mesure, le génie de Vauban, les actes glorieux des Luxembourg, des Gatinat, des Villars; et Ton peut dire de lui que, tout en menant la vie du monde, il se mêlait à toutes les parties du gouvernement et le faisait dans les plus grands détails. Il en vint même à signer chaque jour l'ordre de marche de ses soldats. Ces ordres s'adressaient non seulement à des régiments, mais, souvent, à quelques hommes conduits par un sousofficier. Rien ne se passait dans l'armée ou la marine qu'il ne le sût, rien qu'il n'ordonnât. A certaines heures, fatigué de son travail, il quittait son cabinet pour reprendre sa vie publique.

Louis XIV était tout et, par cela seul qu'il le voulait, sa volonté était obéie en tous points. Une idée d'intérêt général dont il était l'auteur, il ne la révélait pas, mais il avait soin qu'elle fût exécutée. Il résulte de l'étude approfondie de son histoire, que dans sa partie même peu morale, Louis XIV réflé-

chissait sur l'orgueil. Il savait que l'orgueil personnel à l'homme est un gros défaut; mais entraîné par ses instincts, il voulait que ses actes donnassent à la nation sa plus haute valeur et la preuve de sa spiritualité. Aussi, lorsqu'il allait jusqu'à prendre une partie de ses maîtresses dans la bourgeoisie d'alors, de suite il en faisait des duchesses; non pour lui, non pour elles à qui ce litre n'était pas nécessaire, mais parce qu'elles appartenaient au monarque de France. Pour ses ministres, malgré leur grande valeur, il leur ,a attribué mille choses dont il était seul l'auteur. Avec les idées de son temps, pour la noblesse presque en entier, un roi s'abaissait en s'occupant d'industrie, de commerce, d'agriculture : or il ne voulut pas s'abaisser; et, lorsqu'il sortait de son cabinet, c'était dans certains cas sur la pensée de Colbert ou d'autres qu'il plaçait son œuvre. M. Duruy, qui attribue presque toujours aux ministres les ordonnances du roi, dit avec juste raison, dans son Histoire de France. « Les ordonnances rendues alors sont le plus grand travail de codification qui ait été exécuté, de J uslinien à Napoléon. » Eh bien, Louis XIV, par ses conseillers et d'après ses ordres, recueillait les documents. Lui seul concluait.

C'est encore lui qui créa et joignit à l'Académie française l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, celle des Sciences et celle des Beaux-Arts.:

Non seulement il aima et soutint, dans la mesure du possible, les idées émises par les Bossuet, les Massillon, les Fénelon, les Pascal, les Racine, les Boileau et les La Fontaine, mais encore il par-

tagea la pensée de Corneille qui était que, pour les grands seigneurs, les grandes idées étaient seules valables. Il démontrait en outre que, même dans un rang inférieur, le grand mérite pouvait marcher de pair avec l'aristocratie . Comme preuve : devant sa cour, il invita Molière à s'asseoir à sa table. Que serait devenu Lulli si le monarque aimant le beau n'eût pas été là? Un pauvre troubadour plus ou moins marmiton ; et l'origine musicale de l'Opéra eût peut-être été bien retardée. On dit quelque part qu'il y eut alors des peintres, des sculpteurs, des architectes de premier ordre ; on aurait dû dire que : les Poussin, les Lesueur, les Claude Lorrain, les Lebrun, les Puget, les Mansard et les Perrault, furent compris et honorés par le Roi. Aussi trouve-t-on, dans un livre fait plus tard : « Vers le temps de la mort de Louis XIV, la nature sembla se reposer. » (Voltaire.)

Certes, on ne peut et on ne veut vanter ici le décret par lequel ce roi révoqua l'édit de Nantes; mais on peut l'excuser en partie en rappelant que le système des protestants nuisait sensiblement à ses grandes idées. 11 semble avoir trop attentivement regardé combien cette religion nouvelle avait troublé l'Allemagne et quels fâcheux événements elle avait causés en France. Les protestants, lorsqu'ils sont faibles, ont toujours la pratique de mœurs intéressantes et relativement bonnes ; mais, sont-ils assez forts pour lutter, l'ambition les a toujours conduits et, s'ils ont obtenu le succès, la jalousie les a toujours poussés à de très fâcheuses séparations

de sectes. N'ayant jamais de tête de ligne, fis n'ont jeûnais eu cet admirable patriotisme religieux qui distingue souvent les catholiques; et ce qu'il y avait de possible dans leur doctrine, ils Font effrité. Ils sont même arrivés à pousser leurs erreurs si loin, qu'aujourd'hui, entre deux de leurs sectes, il y a parfois plus de différence qu'entre eux et les bouddhistes de l'Inde. Louis XIV eut le tort d'employer envers eux une réprimande trop rude et trop violente ; mais le point de départ fut une pensée qu'il croyait utile, et qu'il aurait dû démontrer et non imposer aussi vivement. Ses rigueurs contre les protestants ne firent qu'exciter les coreligionnaires étrangers qui, moitié par religion, moitié par politique, essayèrent de les venger. Les Anglais le firent en chassant les Stuarts et en appelant Guillaume d'Orange à l'exercice d'un gouvernement que, sous forme parlementaire, ses sujets partageaient avec lui; et en s'unissant à l'Autriche et à l'Italie, ils portèrent à Louis XIV des coups terribles.

Ce monarque ne comprit pas, comme les Anglais, l'état constitutionnel, et la position géographique de la France, ainsi que les institutions du reste de l'Europe, ne lui permettaient pas celte constitution d'État. Tandis que la population des Iles Britanniques n'avait aucun voisin sur les agissements duquel elle eut à se prémunir, Louis XIV était constamment exposé à ce que ses frontières fussent brusquement franchies. Il comprit que, pour s'y opposer, il était absolument nécessaire que le peuple entier obéît immédiatement à son roi, et eût une

même êroyance. A la fin de son règne, il élait seul pour gouverner et avait à lutter tout autour de lui ; aussi ses décisions, quoiqu'elles fussent toujours bonnes et dirigées vers ce qu'il croyait utile, laissèrent des erreurs se produire. A propos de lui, on peut redire ce mot d'Antisthène , répété par Marc-Aurèle : « C'est chose royale, quand on a fait le bien, d'entendre dire du mal de soi. » Si de grandes fautes ont été commises, il faut les attribuer en grande partie à l'affaiblissement causé par sa vieillesse et à ce qu'il ne put céder son pouvoir à des successeurs sérieux. Plus sa carrière avançait, plus aussi les petites ambitions commençaient à l'assaillir. Louis XV enfant, son successeur, fut forcément confié h des gens qui n'avaient de la méthode de son arrière- grand-père aucune connaissance; et le grand roi étant mort, les errements gouvernementaux disparurent, comme le vin dans une pièce dont la chantepleure a sauté.

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