CHAPITRE II
Il n'existe pas d'appellation géographiq été employée d'une manière aussi variée que le mol Inde. Les territoires auxquels elle a été appliquée se sont étendus des frontières orientales de la Perse actuelle aux mers de Chine; el, bien souvent, pendant le cours de l'histoire, les Européens surtout, pour ne parler que de l'ancien monde, ont désigné sous le nom de l'Inde, les pays situés à l'orient de l'Arabie, comprenant : la vallée de l'Indus, la presqu'île hindouslanique, Ceylan, l'Indo-Chine et même les Iles asiatiques de l'archipel malais. Pour les anciens Iraniens, le Hindou, l'Inde, commençait aux frontières orientales de l'Iran et ne comprenait que le bassin de l'Indus. Les Grecs ont étendu cette dénomination au bassin du Gange et à la presqu'île qui existe au sud de ce fleuve, y compris l'Ile Taprobane. L'appellation Inde ainsi comprise a te mérite de circonscrire le champ des investigations historiques en ne se rapportant qu'à, une région où se groupèrent des peuples d'origine semblable. Les populations de l'Indo-Chine et de la Malai-
sie, sur lesquelles on ne possède du reste que de bien rares notions historiques, proviennent, en grande partie, d'une source absolument différente. Il est difficile de se rendre compte de l'histoire indienne, si Ton n'envisage un moment la configuration géographique de la vaste région dans laquelle elle se développa. UIndus, dont le bassin forme une de ses principales divisions, la première qu'on rencontre en venant de l'occident, conduit à la mer des Indes, mer Erythrée des anciens, les eaux recueillies par lui ou par ses affluents sur le versant occidental du plateau central de l'Asie ou mieux des montagnes de l'Indou-Kousch, du Kaschmyr et de l'Himalaya. Il est la grande voie commerciale et en même temps la grande route des migrations entre le nord de la Perse, le Turkestan et la mer Indienne. Les pays qu'il arrose sont d'une grande richesse et jouissent de ce privilège de donner place aux productions les plus variées. Les hautes vallées de l'Indou-Kousch et de l'Himalaya présentent une température glaciale, tandis qu'au sud des montagnes, à partir de Peschawer, le climat devient tempéré pour être ensuite de plus en plus chaud, et tropical enfin un peu avant l'embouchure du fleuve.
A l'est de l'Indus, séparé de lui par le désert des Radjepoutes et les premières montagnes en avant de l'Himalaya, s'étend d'occident en orient le bassin du Gange. Ce grand fleuve, du moins dans sa partie navigable, ne parcourt pas des pays aussi variés que ceux que traverse l'Indus; mais, presque
La troisième grande division de l'Inde est formée par la vaste péninsule qui, sous le nom de Dekhan, s'étend au sud du tropique, entre le golfe d'Oman, à l'ouest, et le golfe du Bengale à l'est. Le Dekhan a la forme d'un cône renversé dont le bassin du Gange formerait la base, tandis que le sommet serait au cap Comorin. C'est une vaste contrée qui semble n'avoir résisté au lavage des eaux se précipitant du sud au nord, durant l'un de ces grands cataclysmes dont la géologie nous donnera un jour la description, que grâce aux deux chaînes de montagnes, les Ghattes, qui l'enserrent tant a l'orient qu'à l'occident. La fertilité de cette vaste contrée est entretenue par un nombre immense de cours d'eau dont les principaux, sont : le Méhénedy, le Godavery, le Kistuah el le Cavery, tributaires du golfe du Bengale, la Merbudda et le Tapty se jetant dans le golfe d'Oman.
Au sud du Dekhan, dont elle semble n'avoir été séparée que par un de ces cataclysmes dont on parlait tout à l'heure, se trouve la grande lie montagneuse el fertile de Ceylan. Peu distante de l'Equateur, elle est placée dans l'Océan comme une sentinelle avancée du monde indien.
Pour les Aryas, les bassins de F Indus et du Gange s'appelaient : Y Aryavarta, la région des Aryas ; le Dékhan, Dakchinapatha, et l'île de Ceylan, Sinhaladvipa ou Tamrapani, dont les Grecs firent Taprobane, ou bien encore Lanka, l'Ile resplendissante. Plus lard les Arabes nommèrent celte dernière Serendibj et les Indiens d'aujoard'hui Singhala.
La première race humaine qu'une étude approfondie nous fait regarder comme la plus ancienne de l'Inde, c'est la race des noirs mélaniens qu'on retrouve, comme on l'a dit plus haut, dans tout le sud de l'Asie, les îles asiatiques et le monde australien. Dans l'Hindoustan actuel, cette race est représentée par les Ghonds, les Kolas, les Sauras et autres tribus. Leur physionomie, leur langue, leurs mœurs, tout, si ce n'est un degré de sauvagerie moindre, les rattache aux nègres australiens. Leur religion, bien qu'elle varie dans certains détails chez les différentes tribus de celle vieille race, est basée sur le dualisme. S'ils admettent un dieu suprême, créateur du monde, créateur aussi des dieux inférieurs et de l'homme, un dieu qui représente tout ce qui est bien et bon, ils placent à côté de lui un autre dieu femelle; celui-là représente les ténèbres, le mal, la révolte, il est amoureux de sang et de carnage. Il y a même parmi eux quelques sectes qui font l'un aussi puissant que l'autre ; mais tous ont perpétuellement cherché à fléchir ce dieu du mal par des sacrifices humains.
Ce sont les Dravidiens qui semblent avoir presque anéanti les Mélaniens, dont les débris soumis, dès
lors, à tous les conquérants de l'Inde, paraissent avoir formé, dans la suite, la base de la dernière des castes, ou pour mieux dire la population audessous des castes : les parias, appellation venue de l'une de leurs tribus, les Pahârias.
Il est probable que les Dravidiens, qui appartiennent à la race touraniennfi, peuplaient, avant la dispersion des Noachides, le plateau de l'Iran cl les montagnes de la Susiane, comme les Touraniens proprement dits, les bassins du Tigre etde l'Euphrale. Rejetés à l'est, soit par l'invasion des Kouschiles, soit par une aulre cause, les Touraniens sont parvenus jusqu'au bassin de l'Indus, d'où, refoulés encore et' refoulant ou contournant à leur tour les Mélamens, Us semblent s'être concentrés dans le Dekhan, où ils se distinguent sous les noms de Toulouvas, de Malabars, de Tamouls, de Telingas el de Karnalas, et enfin, dans l'Ile de Ceylan, où ils forment le fond de la population singhalaise. N'ayant apporté dans l'Inde qu'une civilisation absolument rudimenlaire et que le fétichisme en fait de religion, ils ont facilement cédé, sous ces rapports, à l'influence intellectuelle des races supérieures qui les oui, par la suite, dominés ou entourés. C'est aux Aryas qu'ils ont emprunté leur civilisation, c'est le brahmanisme qu'ils ont adopté dans le Dekhan, et le bouddhisme qu'ils ont accepté dans l'Ile de Ceylan. Leur langue seule qu'ils ont conservée, sinon dans son intégralité, du moins en mélange avec celle de leurs voisins, permet aujourd'hui de les reconnaître.
Barbie vr Bocaoe. II. — S
J C'est 4 un, fait; digne i de remarque, et dont peutêtre,, un > jour 'l'histoire donnera la raison,, que les Dravjdïensy de race i touranienne ,* c'est-à-dire de race: blanche* dans le, principe, n'en étaient, en fait de religion qu'au fétichisme, lors 'de leur arrivée dans l'Inde; tandis que les Mélaniens, qui paraissent les y. avoir.précédés depuis de longs siècles, avaient à la) même iépoque adopté la religion relativement avancée ;du dualisme. »f :,' ..;'-. ;
/ Comme les'Mélaniëns avaient succombé sous Finvasion dravidienne ,- les Dravidiens plièrent à leur tour, sous l'invasion des'Kouschites, descendant de Noé 4par Châm : hommes à la peau brune relativement aux' hommes du! Nord, maiside race essentiellement blanche et n'ayant subi qu'un changement de coloration dû à une influence: de température qui; prouve, la longueur 'de leur séjour' dans.des contrées, très 'chaudes,, ainsi 'que la longue durée, du temps qui sépare la dispersion de la famille de' Cham de celle.de la famille de Sem, et mieux encore de celle de la' famille de'Japhet.
< Repoussés de l'Occident par ces invasions postérieures com(ne ils » avaient eux-mêmes repoussé les; Dravidiens,' les, Kouschi tes pénétrèrent dans. les vallées ; de l'Indusi et du Gange, dont ils occupèrent les bassins presque entiers, par: la Gédrosie, l'Arachosie ou;la Paropamisie. Dans le pays de l'Indus, informèrent le. fond;de! la population et s'y perpétuèrent même sous ;la; domination") des conquérants aryas, tandis que dans la contrée qu'arrose le Gange ils furent presque complètement engloutis par Tin-
vasion aryenne. Sous les noms de Coudras ou Kauçikas, les Kouschiies avaient apporté dans l'Inde, comme dans tous les pays où ils s'étaient établis, une civilisation matérielle très avancée. Ils y ont introduit la culture, les arts et l'industrie. Du bassin de Tlndus ils passèrent dans le Dekhan, le Dakchinapatha sanscrit, le long de la côte de Malabar, où ils s'implantèrent à l'état de race conquérante, malgré les Dravidiens. Ils établirent promptement des relations avec leurs frères les Kouschiies de Babylone et les Adites du Yémen, créant ainsi le premier commerce sur cet océan Indien que les navires de tant de peuples devaient parcourir tour à tour.
Ce fut par les Kouschites que fut introduit dans l'Inde, et particulièrement chez les Dravidiens du Dekhan, qui l'adoptèrent si facilement, le civaïsme ou culte de Civa, la plus dégradante religion dont l'histoire fasse mention. Civa était le dieu ou la déesse des passions ignobles, du sang, de la volupté ; c'était le contraire de toute morale, le dieu du mal, établi dieu suprême, celui dont la religion assyrobabylonienne avait conservé l'empreinte et que les Phéniciens transmirent, en le modifiant quelque peu, en Occident; on le retrouve dans l'Inde avec tout son sauvage développement.
Aux migrations des Dravidiens et des Kouschites succéda, après un intervalle dont il est impossible de se rendre compte historiquement, la grande invasion des purs Aryas de race japhéiique. Ces Aryas, venus en masse, comme on le sait, du plateau de
Pamir ou des rives de l'Oxus au nord de l'Indou- Kousch, se répandirent dans les provinces d'Arie, de Drangiane, d'Arachosie, où, vers 2500 ans avant notre ère, ils se divisèrent en deux groupes. Tandis que l'un de ces groupes, formé des sectateurs futurs de la doctrine de Zoroastre, s'étendit vers l'ouest sous le nom d'Iraniens, l'autre, toujours imbu des vieilles croyances de la race, poussa vers F estnord-est, et pénétra par la vallée du Cophen (rivière de Caboul) dans la vallée de l'Inclus. Il franchit ensuite ce fleuve et se répandit, en se superposant aux Kouschites, dans le pays si fertile des sept rivières, le Pantchanada, aujourd'hui le Pendjab. Dans le principe, les Aryas, en arrivant dans le Pendjab et plus tard en longeant tout le sud de l'Himalaya, trouvèrent ces pays peuplés d'une race importante comme nombre, appelée les Dasyous, d'une grande famille mongolienne du Thibet qui, mélangée aux Mélaniens, était devenue des tribus partie jaunes, partie noires. Les Dasyous étaient le mélange curieux de la race enfantée dans le centre de l'Asie, sous une température tempérée, et de la race nègre qui, sous l'atmosphère tropicale, avait occupé tout le sud du vieux monde. Ces races étaient une frontière vivante. Du Pendjab, les Aryas, contournant le vaste désert du Scinde par les dernières pentes de l'Himalaya, pénétrèrent par les rives de la Jumna actuelle, dans le pays du haut Gange. Ils ne descendirent aux embouchures de l'Indus que bien après s'être établis dans le bassin entier du Gange .
C'est avec l'arrivée des Aryas sur les bords de ce dernier fleuve, que se termine la période de leur histoire appelée période védique, c'est-à-dire celle dont le récit est tout entier contenu dans des hymnes moitié religieux moitié historiques, nommés les Védas. Les premiers de ces hymnes remontent au temps où leurs auteurs n'avaient pas encore pénétré dans la vallée de l'Indus. D'après les Védas, les Aryas de l'Inde paraissent n'avoir formé, dans le principe, aucune concentration politique. C'était une agglomération de tribus aux mœurs pastorales et agricoles, essentiellement sédentaires; ce qui explique la longueur du temps qu'ils ont mis à conquérir les territoires que leurs descendants occupent encore aujourd'hui. La division du peuple en castes, qui eut une si grande influence sur l'histoire de l'Inde entière, n'élait pas en usage, ou du moins ne l'était que bien vaguement chez les Aryas des derniers temps védiques. Dans la période suivante, celle où l'État actuel fut créé, les chefs non guerriers des principales familles aryennes, sous le nom de brahmanes, exercèrent généralement le sacerdoce. Ces brahmanes, descendant des anciens sages, prétendaient être en rapport avec la divinité. Dans leurs chants ils publiaient les louanges des dieux ou racontaient les exploits des héros de leur race. Us présidaient aux sacrifices. Ils étaient excellemment des hommes de la prière, de la paix et surtout d'un gouvernement prospère.
La religion des Aryas était, à l'origine, sauf des dénominations différentes, celle de tous les fils de
Japhet, le monothéisme, qu'ils n'altérèrent, pour passer au polythéisme, qu'au fur et à mesure de leur éloignement du centre commun. Un hymne du Rig-Véda, cité par M. Lenormand, donne une bien haute idée de la conception primitive de la divinité qui fut la croyance des Japhétistes : « Le dieu qu'on invoque est le seul maître du monde; il remplit le ciel et la terre; il donne la vie, il donne la force; tous les autres dieux désirent sa bénédiction; la mort et l'immortalité ne sont que son ombre; les montagnes couvertes de frimas, l'Océan avec ses flots, les vastes régions du ciel, proclament sa puissance. Par lui ont été solidement fondés le ciel, la terre, l'espace et le firmament; il a répandu la lumière dans l'atmosphère. Le ciel et la terre frémissent de crainte en sa présence. Il est dieu audessus de tous les dieux. » Celte grande donnée de l'Être suprême est très intéressante à constater, mais elle est déjà loin de la vérilé; car, tout en faisant de lui un être tout-puissanl, elle admet l'idée qu'il remplit le ciel et la terre, et conduit ainsi, d'une part au panthéisme, tandis que de l'autre elle mène au polythéisme en forçant les hommes à rechercher en toutes choses sa manifestation matérielle. C'est ce qui se produisit promptement, et le vrai Dieu fut vite caché sous ses formes supposées, devenues divinités. A la suite des temps, sa plus haute expression, chez les Àryas, devint Indra, la force vive, dont le feu, l'éclair, élaient naturellement les représentants. C'est le Jupiter classique, le Zcus des Grecs, dont le nom même dérive du dyaus
aryaque. Les dêvas ou autres dieux lui étaient tous soumis. " , ;: ;
A en juger par certains hymnes, cetle religion védique était pleine d'espérance en la bonté divine. Père excellent, le dieu qu'elle enseignait disait à ses enfants : « Respectez la vertu, sans quoi vous serez punis ; mais jouissez ici-bas des biens que je vous ai donnés. Ne vivez pas dans une crainte continuelle de ma colère. J'aime la gaieté honnête. J'ai fait le monde pour que vous soyez heureux en même temps que vertueux. »
Ce devait être une religion pleine de charmes que celle qui fait exprimer au penseur, dans un des chants védiques, cette idée qui se rapproche tant de la vérité :
« Il (le tout) naquit, grandit par la vertu de sa propre chaleur.
«L'amour, le premier, pénétra le tout. L'amour, ce premier germe de l'ardeur intellectuelle : méditant dans leur esprit, de sages voyants sentirent cet antique lien qui rattache l'être au néant. Ce rayon que les voyants virent partout, était-il dans l'abîme, était-il sur les hauteurs? La semence fut jetée, des forces naquirent: la nature gisait ici-bas, là-haut était l'acte et la volonté. »
Cette religion aryenne est pleine de surprises ; ainsi Indra étant le feu du ciel, les Aryas ont regardé le feu matériel sur la terre comme une de ses émanations et l'ont nommé Agni. Or, peu à peu, Agni qui représentait le feu qui chauffe et réchauffe, celui dont on se sert dans tous les actes de la vie.
a élé plus invoqué qu'Indra, qui était relativement bien loin, et il a même été tellement plus invoqué qu'il a fini par prendre sa place dans le panthéon aryen.
Ici se présente un fait qui doit frapper le lecteur de ce travail plus que tout autre fail : c'est qu'Agni était pour l'Arya, non seulement le feu, mais le-feu remuant, le feu intérieur : « La physique des premiers âges, dit M. Lenormant, se représentait comme répandue dans tous les êtres et leur communiquant la vie. Feu cosmique, il existait là même où il ne se manifestait pas; pénétrant tout de son* action vivifiante, il est lour à tour latent ou sensible. Il est l'âme du monde. » N'est-il pas possible, pour nous, de voir là, dans les siècles relativement barbares, une connaissance complète, bien que mal appliquée, du rôle du mouvement dans la création?
Au-dessous d'Agni la religion aryenne tombe dans le polythéisme le plus effréné : chaque force, chaque caractère bon ou mauvais, mais nouveau, des choses de la nature, s'y trouvent déifiés, et prêtent souvent à ces fables un charme qui en fait oublier l'absurdité. Les premiers Aryas croyaient à l'immortalité de l'âme ; mais ils ne semblent pas avoir* admis que l'âme soit récompensée ou punie après la mort pour les faits de la vie.
La seconde partie de la conquête aryenne se rapporte à la prise de possession du bassin du Gange. Outre qu'elle affecte une autre forme que celle qui a trait à l'invasion lente du l*antchanada, elle intro-
duil dans les mœurs comme dans la religion des Aryas, de notables changements.
C'est vers 1600 ou 1500 ans avant notre ère que les Aryas franchirent la Saravasti et descendirent dans le bassin du Gange. Leur lutte avec les habitants de cette vaste contrée, qui d'ailleurs semble avoir été fort courte, n'a laissé presque aucun souvenir. Ce qui prouve qu'elle fut pour eux moins laborieuse que celle qu'ils eurent à soutenir pour s'emparer du bassin de l'Indus, c'est que les populations indigènes et les Mélaniens, les Dravidiens et les Dasyous, ont complètement disparu, comme corps de nation, sous le flot envahissant; ils sont tombés au dernier rang de l'échelle sociale. Tandis que leurs frères, les Kouschites de l'Indus, avaient résisté sur un grand nombre de points; mêlés peu à peu aux vainqueurs dont ils avaient adopté la religion, ils avaient vécu côte à côte avec eux. Constitués en un certain nombre de groupes homogènes, entraînés, ils entrèrent dans le bassin du Gange au même titre de vainqueurs que les véritables Aryas.
Si les livres indiens ne nous ont laissé aucun souvenir de la victoire des Aryas sur les Kouschites du nord de l'Hindoustan, c'est qu'ils sont pleins de récils des luttes des vainqueurs entre eux. Les interminables et poétiques épopées de celte période de l'histoire indienne n'ont trait qu'aux dynasties qui se formèrent dans le pays conquis, soit qu'elles aient une origine nouvelle, soit qu'elles aient été une continuation du pouvoir entre les mains de familles
déjà en possession du commandement dans les différentes tribus. Ainsi le Mahabharata, le plus long poème qui soit au monde, est l'interminable recueil sanscrit où se trouvent réunies toutes les traditions de cette époque épique; ces traditions sont groupées autour de l'épisode de la lutte des Kouious et des Pandavas pour la possession du royaume d'Hastinapouro. L'aulre poème, XeRamayana, est une immense collection de rapsodies se rapportant à l'extension des Aryas, à la suite de la conquête du bassin du Gange, dans l'ouest et jusqu'au sud du Dekhan, mêlées à celles bien antérieures de la conquête du Malabar parles Kouschiles. Ces rapsodies sont groupées autour de l'histoire du dieu Rama, incarnation du dieu Vichnou. Mais, toute celte histoire où la vérité est si difficile à démêler de la fable, offre moins d'intérêt que le fait même ; elle est la manifestation de la naissance d'une civilisation particulièrement curieuse à étudier.
Il en fut des Aryas comme de tous les peuples, la conquête effectuée : l'existence attachée h un territoire déterminé, le besoin d'une législation, d'une réglementation des devoirs et des droits de chacun se fit sentir. Et les brahmanes, évidemment les plus intelligents parmi les Aryas, comprenant celte nécessité, s'empressèrent d'y pourvoir. Ils se firent législateurs, et par cela même donnèrent à la loi nouvelle, avec la consécration religieuse, l'autorité dogmatique. C'est à 3tanou1 le premier homme, une sorte de demi-dieu, qu'ils en attribuent la rédaction, bien qu'elle ne semble dater que du dix-neuvième
siècle avant noire ère; aussi tout dérive-t-il de la religion et lui est-il subordonné.
L'Être suprême, fait-on dire au législateur, enfanta Brahma, le père de tous les êtres, qui enfanta, à son tour, et les autres dieux et les Génies; il créa Thomme et tout ce qui existe. Brahma divisa l'espèce humaine en quatre classes : le brahmane, le guerrier, le laboureur ou le commerçant, et le coudra. A chacun il indiqua ses devoirs : le brahmane prie, le guerrier défend la nation, le laboureur ou le commerçant la nourrissent ou l'enrichissent, et le coudra obéit aux membres des trois autres castes. En réalité le coudra représente l'indigène asservi, il n'a que des devoirs, pas de droits. Tandis que les trois premières castes sont aryennes ou kouschiles s'étant dès le principe unis aux Aryas, les coudras sont des Kouschites vaincus, des Dravidiens, des Mélaniens ou des Dasyous qui ont conservé, sans aucun mélange, les types et les couleurs de leurs ancêtres. Les Aryas ne s'alliaient pas avec eux. La troisième caste formée de laboureurs, de commerçants et d'industriels, représente la masse du peuple conquérant dont les guerriers qui composent la seconde sont, en quelque sorte, l'aristocratie. Ces derniers sont en possession du pouvoir civil à tous les degrés; les rois mêmes, lesmaharadjahs, en font partie. Quant aux brahmanes qui se sont réservé le domaine intellectuel, ils sont les philosophes, les mathématiciens, les astronomes, les médecins, en même temps que les poètes de l'Inde; mais leur science, surtout dans les temps antiques, tant qu'ils
n'ont pas été en contact avec les Européens, est extrêmement bornée. Us commandent à tous, même aux rois, au nom de la divinité.
Cependant l'appréhension des peines ou l'espoir des récompenses sur terre n'eût pas été capable de maintenir une organisation où la masse du peuple représentée par les dernières castes est placée dans des conditions d'une telle infériorité ; aussi les hrahmanes sentirent-ils la nécessité d'imposer l'obéissance par d'autres moyens. Ils usèrent et abusèrent de la grande donnée de l'immortalité de l'âme dont les Aryas étaient en possession, comme tous les Noachides, pour créer le dogme de la transmigration des âmes, doctrine qui n'existait pas dans la loi védique. Ils admirent que l'être, en tant qu'essence spirituelle, peut être contenu dans tous les produits de la nature, aussi bien dans les végétaux que dans les animaux et le corps humain. Suivant eux, après la mort, l'âme était jugée par Yama. Si elle était reconnue pour celle d'un juste, elle entrait, pour se reposer un certain temps, dans le delà' Indra, le plus élevé des cieux matériels, d'où elle redescendait sur la terre pour rentrer dans un corps d'une classe supérieure à celle du corps qu'elle avait déjà animé, el cela indéfiniment, jusqu'à ce qu'elle soit parvenue au rang suprême de brahmane qui, étant supérieur à tout, sauf aux dieux, ne peut qu'être absorbé dans le sein de Brahma. Si, au contraire, l'âme est reconnue coupable d'avoir transgressé la loi religieuse, elle subit un certain temps les tourments de l'enfer, et quel enfer! tout ce que l'imagi-
nation orientale a pu inventer de tortures s'y trouve réuni. Puis, cette expiation accomplie, l'âme reprend la vie terrestre dans le corps le plus infime de la nature, et, après cette existence nouvelle, repasse en jugement.
C'était là un tissu d'absurdités ; mais il n'en résultait pas moins pour les croyants qu'un manque d'obéissance à la loi que les brahmanes avaient euxmêmes édictée, était puni par une quasi éternité d'atroces souffrances. Il y avait déjà loin de la bonté en quoique sorte constitutive de la doctrine des premiers Aryas à celle de ces brahmanes I
On conçoit sans peine l'influence de pareils dogmes sur un peuple naturellement superstitieux ; aussi les castes indiennes sont-elles encore aujourd'hui et resteront-elles longtemps encore, ce que les brahmanes les ont faites.
Bien qu'on n'en ait pas le récit circonstancié, on sait par certains rapprochements, qu'une semblable loi ne fut pas établie sans une terrible lutte. Les guerriers, possesseurs du pouvoir, s'opposèrent tant qu'il leur fut possible à son introduction, mais ils furent vaincus. Ils formaient une aristocratie que les brahmanes accusèrent des maux dont le peuple souffrait. Ils succombèrent devant les masses révoltées et durent s'incliner sous le joug pour conserver au moins ce que les brahmanes voulurent bien leur laisser. Avec la loi de Manou le roi continue d'exister, il rend toujours la justice, il commande les armées, veille à l'ordre public ; mais il est entouré d'un conseil de brahmanes sans lequel il ne peut agir.
La. loi deManou, faite en entier pour aider à l'usurpation des brahmanes et pour des circonstances toutes locales, ne renferme rien, du reste, qu'on puisse considérer comme un progrès pour l'humanité. Bien que la mère y soit l'objet d'un certain respect, la femme s'y trouve presque constamment placée dans une dépendance absolue. Elle n'y est considérée que comme la nécessité de la propagation de l'espèce.; « Une femme stérile pendant huit ans peut être répudiée ; celle dont lés enfants sont tous morts* en naissant peut l'être également au bout de dix ans; celle qui ne met au monde que des filles, au bout de onze ans ; celle qui parle avec aigreur, sur-le-champ. »
Une fois leur loi acceptée, les brahmanes se crurent tellement forts qu'ils laissèrent la pensée humaine vaguer et divaguer h son aise, c'est-à-dire qu'ils ne s'opposèrent pas au développement des doctrines philosophiques, même les plus hardies, tant qu'elles ne mirent pas en péril l'ordre social qu'ils avaient si péniblement et si savamment établi. Le bouddhisme seul les effraya, parce qu'il niait la réalité el la nécessité des casles; mais il était trop lard lorsqu'ils essayèrent d'arrêter son essor.
A côté de la philosophie du brahmanisme, les doctrines les plus dissemblables et parfois les plus étranges eurent un libre cours. Leur point de départ, sans doute, et le désir, pour que les brahmanes les laissassent vivre, de ne pas se placer en contradiction trop apparente avec le système établi, amena leurs auteurs à des concessions, à des mélanges tels,
que les quelques idées réellement lumineuses qu'elles contenaient s'y trouvèrent noyées, enveloppées, défigurées, au point de ne pouvoir aider en rien aux progrès de l'esprit humain. On ne doit les envisager qu'au point de vue de la curiosité qu'offrent à l'étude certaines évolutions de l'intelligence.
Une de ces sectes (et il était impossible que ce fait ne se présentât pas à côté de la doctrine brahmanique qui donne une âme aux choses), était purement matérialiste. Pour elle la nalure était tout : tout; procédait de la nature; l'âme est le résultat d'une propriété de la nature qui jouit elle-même de la propriété de comprendre la nature, non par ellemême qui n'est qu'un miroir, mais par des facultés particulières qui lui sont inhérentes. Quelques-uns dés adeptes de cette secte admettaient cependant un dieu suprême, une âme à part qui n'affecte aucun des efforts de la nature, et dans laquelle doivent se confondre un jour les âmes épurées : d'où il résulte que la conséquence d'une propriété de la nature échappe au principe dont elle procède et peut devenir un dieu.
Une autre secte admettait la formation de l'univers par l'agrégation des atomes; mais elle se tait sur l'origine de ces atomes, et sa doctrine n'est, à proprement parler, que la constatation d'un fait. ; Outre les sectes philosophiques qui se développèrent à côté ou à l'encontre du brahmanisme, il en ét^it djautres qui se contentaient de donner, de cette doctrine même, un commentaire qui parfois; s'écartait assez de son point de départ pour qu'on puisse
les considérer comme des sectes particulières. Tandis que Tune traitait de la morale d'après les Védas, l'autre, en commentant ces mêmes Védas, arrivait à la création d'une véritable théodicée. « Ainsi le dogme de l'école appelée Védanta, dit textuellement M. Lenormant, esl que Dieu, sous son expression la plus haute de Brahmâ, est la cause omnisciente et toute-puissante de l'existence, de la continuité et de la dissolution de f univers. A la consommation des siècles, tout se résoudra en lui. Il est seul existant et l'Ame universelle. Les Ames individuelles sont des fractions de sa substance; elles s'en échappent comme des étincelles de la flamme, et elles retournent à lui. L'Ame, en tant quepariie delà divinité, estinfinie, immortelle, intelligente, sensible et réelle. Elle agit par l'Être suprême, mais en conformité avec ses résolutions antérieures, et celles-ci ont été produites par une série de causes qui remontent en arrière jusqu'à l'infini. »
Quelle admirable définition du maître suprême ! Il esl la cause omnisciente et toute-puissante de l'existence, de la continuité et de la dissolution de l'univers!
Nous qui avons fait ce livre, nous ne pouvons qu'exalter cet autre dogme indien dont nous ignorions l'existence en entreprenant de décrire l'Ame humaine : « Les Ames individuelles sont des fractions de sa substance ; elles s'en échappent comme les étincelles de la flamme, et elles retournent à lui. » Qu'il est triste que ces définitions de Dieu et de l'Ame n'aient pas été plus promptemenl et mieux com-
prises! Quel guide elles eussent offert à la philosophie, quelle base elles eussent donnée au spiritualisme! Mal interprétées, elles n'enfantèrent dans Tlnde que le panthéisme.
Cependant, quel que soit le résultat auquel elles ont conduit, elles restèrent toujours le domaine de la science religieuse pure. Les brahmanes les admettaient, mais elles dépassaient l'intelligence des masses ; aussi, malgré ses savants sectateurs, Brahma fut-il vite éclipsé par un dieu dans lequel se concentrait plus immédiatement la déification des forces de la nature, par Vichnou, le dieu de la lumière, qui distribue la vie, du soleil, qui règle les temps et les saisons; le dieu qui s'incarnait perpétuellement pour venir au secours des hommes tourmentés par l'esprit du mal. Toute une pléiade de génies représentait l'esprit du mal dans le panthéon indien ; mais ce titre était surtout réservé, parle brahmanisme, àla déesse Çiva, représentation du plus grossier matérialisme, du sensualisme le plus éhonté, dont les Kouschistes avaient importé la notion et dont ils avaient conservé le culte partout où ils avaient su garder une existence propre. Lorsque les brahmanes virent éclore le vichnouisme et reparaître le çivaïsme, d'abord resté dans l'ombre, ils comprirent, pour conserver leur domination, la nécessité de leur culte perfectible ; et ils admirent Vichnou et Çiva au partage du rang suprême, en compagnie de Brahma, c'eslà-dire qu'ils établirent le culte d'une sorte de trinité suprême composée de Brahma créateur, Vichnou conservateur, et Çiva destructrice, génératrice, le
Barbie du Bocage. II. — 3
34 SlITE DE L'HISTOIRE ANCIENNE ORIENTALE.
tout se concentrant dans la personnification de Brahma.
Tel était le dogme presque universellement reconnu dans l'Inde lorsque surgit le bouddhisme. Comme presque toutes les grandes religions qui ont été pratiquées dans le monde, le bouddhisme fut l'œuvre d'un seul individu. Ce grand homme de bien, car on ne peut lui donner un autre nom, puisqu'il n'avait en vue que le soulagement de l'humanité souffrante, était un prince de la famille des Çakyas, dont le père gouvernait un petit royaume des frontières du Népaul. Il se nommait Siddhartha, nom qu'il changea plus tard en celui de Çakyamouni, le solitaire de la famille des Çakyas, sous lequel il est resté connu. Sa naissance remonte à l'an 622 avant l'ère chrétienne. Çakyamouni , frappé des abus sans nombre qu'entraînait la puissance despotique des brahmanes, de la misère du peuple des dernières castes et de la vie de désespoir que lui faisait la doctrine de la transmigration, il crut avoir trouvé pour l'humanité le moyen d'échapper à ce qu'elle avait de fatal. Ce ne sont pas les dogmes fondamentaux du brahmanisme qu'il attaqua, c'est une morale nouvelle, dont il se fit le propagateur. A ce peuple désolé qui ne trouvait le bonheur nulle part, à ces déclassés qui ne pouvaient espérer le ciel qu'après une perpétuité de souffrances, il enseigna que tous les hommes sont égaux en principe; et malheureusement aussi que le salut est dans l'anéantissement de l'être qui échappe aux transmigrations futures et indéfinies. D'après lui, la
seule valeur morale, et il entend par là la suppression des passions bonnes ou mauvaises, mène au désintéressement absolu des choses de ce monde, et permet d'échapper aux maux qui sont la condition sine qua non de la vie humaine. Tout homme peul en arriver là. Les castes n'ont plus de raison d'être. Les fonctions sacerdotales peuvent être remplies par quiconque en est digne. D'après Çakyamouni, se priver de tout bien-être matériel est une vertu ; c'en est une autre, et la plus sublime, de pratiquer l'ascétisme jusqu'à s'y absorber absolument, puisque cette absorption peut être poussée jusqu'au détachement absolu, qui est un premier degré de l'anéantissement.
Çakyamouni était tellement un homme de bien qu'il n'a pensé qu'à une chose : soulager ses semblables. Il leur donna une morale dont la dernière fin était le repos; mais, comme il n'a regardé qu'autour de lui, sa doctrine ne s'appuie sur aucune base capable d'en faire une religion dans le sens propre du mot. Il n'a pas vu un créateur à l'origine des choses et ne place pas de consolateur à leur fin. Il a pris les choses telles qu'elles étaient; et, comme elles étaient mauvaises, il n'a eu qu'une pensée, leur échapper et faire que ses semblables leur échappent aussi. Il va du néant au néant; c'est le nihilisme par excellence. Ce fut un grand malheur qu'il ait conclu à l'anéantissement de l'être ; car, sans cette triste fin et les erreurs nombreuses dans lesquelles elle est circonscrite, sa morale eût élé véritablement sublime. L'homme, quelque déshérité qu'il soit, a
pour dernière vertu l'espérance, et Çakyamouni, en ne trouvant rien qui satisfasse cette aspiration, avait cependant imposé lui-même des bornes à l'extension de sa doctrine. Il se croit le plus sage des Indiens parce qu'il se prive de toutes les jouissances de ce monde. Comme si violenter le corps que Dieu nous a donné, n'était pas transgresser aussi bien la loi du Créateur que de s'abandonner, outre mesure, aux jouissances matérielles! In medio stat virlus. Si Dieu nous a faits ce que nous sommes, c'est pour que nous jouissions des biens qu'il nous a donnés dans la mesure des nécessités qu'il nous a réparlies. C'est l'amour qui, seul, peut nous faire négliger notre bien personnel; et alors, mais alors seulement, cette négligence devient une vertu sublime. Ce quelque chose, c'est le sacrifice où Dieu retrouve son compte; car, si nous négligeons notre propre individualité, c'est pour reporter sur une autre créature de Dieu ce que nous nous enlevons à nous-mêmes.
Les préceptes de morale de Çakyamouni, bien qu'ils n'aient pu rendre à l'humanité les services qu'on était en droit d'en attendre, ne méritent pas moins d'être connus. Les voici, tels qu'on les trouve dans l'ouvrage qui sert ici de modèle : a Le trésor de la sagesse est l'aumône, la science et la vertu; voilà les mérites qui ne se dissipent pas. Faire un peu de bien vaut mieux que. d'accomplir des œuvres difficiles. Si l'on voulait comprendre combien est grand le fruit des aumônes, on ne mangerait pas sa dernière bouchée de nourriture sans en avoir donné. La bienveillance est la première des vertus, elle est la
INDIENS. r
mère du dévouement. L'homme parfait n'est rien, s'il ne se répand pas en bienfaits sur les créatures, s'il ne console pas ceux qui sont affligés. Ma doctrine est une doctrine de miséricorde, c'est pourquoi les heureux du monde la trouvent difficile. Ils sont fiers de leur naissance et ne réfléchissent pas que les fruits d'un même arbre sont tous de même origine. Il faut respecter l'ordre de choses établi, mais la voie du salut est ouverte à tout le monde ; la naissance ne condamne aucun être à l'ignorance el au malheur. Tout homme peut sortir du siècle et faire partie des sages. Anéantissez vos passions comme un éléphant renverse une hutte de roseaux. Celui-là se trompe, qui croit pouvoir fuir ses passions en s'établissant dans l'asile des montagnes ou des ermitages ; le meilleur refuge contre le mal, c'est la saine réalité. On peut tourner le dos aux excitations des sens et au plaisir, accomplir la loi et être un religieux parfait, quoiqu'on vive dans le monde et qu'on soit paré d'ornements. Je suis venu pour ramener les créatures à la saine réalité dont on les a entièrement détournées par de fausses doctrines qui amèneront la redoutable époque de la fin des temps. »
Il est certes difficile de trouver une morale plus pure et des enseignements plus vrais ; malheureusement la morale ne suffit pas pour fonder une religion. Après la mort de Çakyamouni , ses disciples, qui tous s'en rendaient parfaitement compte, cherchèrent à donner au bouddhisme la sanction divine qui lui manquait. Pour cela ils admirent aussi l'existence d'une sorte de trinité qui, faite après coup, et
gênée par le nihilisme enseigné par le mal Ire, ne put jamais acquérir un caractère divin bien sérieux. Leur bouddha, Çakyamouni, dont ils firent un dieu en essayant de le rattacher à un bouddha primitif au moyen d'une série de bouddhas, était historiquement trop connu comme homme pour que ce caractère divin lui échût sans conteste, surtout lorsque les brahmanes avaient tout intérêt à le lui dénier ou à l'absorber dans leur théogonie particulière. La mythologie bouddhiste, telle que l'établirent par la suite les disciples dégénérés de Çakyamouni, est un ensemble de conceptions les plus insensées qui ne méritent même pas de fixer l'attention. Il était impossible, dans un travail comme celui-ci, de ne pas parler d'une religion qui, bien qu'indigne de ce nom, et bien qu'elle ait plutôt arrêté l'essor de la civilisation qu'elle ne l'a servi, est devenue la croyance de plus d'un quart de l'humanité.
L'histoire de l'Inde proprement dite peut se résumer ainsi : Aux temps presque antéhistoriques des Mélaniens et des Dravidiens, l'Inde fut le domaine de tribus sauvages; avec les Kouschites elle devint le théâtre d'une civilisation avancée matériellement, mais dépravée moralement. Avec les Aryas, race très supérieure aux précédentes, elle reçut le levain de civilisation intellectuelle qui, tombé plus tard dans les mains habiles des brahmanes, éleva si haut leur renommée. Les premiers temps de la puissance brahmanique furent, sans contredit, l'époque du plus grand développement de la civilisation indienne
avant notre ère ; mais cette civilisation, qui portait en elle tant de germes de décadence, ne put se maintenir malgré ses efforts pour se rattacher tous les germes de longévité qu'elle put trouver autour d'elle. Elle succomba, en partie, sous l'effort des bouddhistes. Confondues l'une avec l'autre, aidées l'une par l'autre, ces deux religions ont cependant empreint les populations indiennes de caractères tellement profonds, qu'à l'heure actuelle ils sont encore ineffaçables.