CHAPITRE III
Lorsqu'aux premiers temps de l'humanité une famille avait peuplé son lieu de naissance, elle se répandait au dehors, du côté où rien ne s'y opposai!. En général, elle suivait les cours d'eau. Devenu ensuite tribus pastorales, les membres de celte famille prenaient forcément de l'espace en avant des pays qu'occupaient leurs pères, là où leurs troupeaux trouvaient leur nourriture. Ce fut seulement lorsqu'une grande partie des rivages des cours d'eau fut peuplée, que les pasteurs s'étendirent dans les plaines voisines jusqu'à ce qu'une chaîne de montagnes les empêcha de passer. Ainsi fut occupé, dans l'orient de l'ancien monde, le territoire immense qui forma les contrées que peuple encore la race chinoise.
Ces espaces sont admirablement charpentés par leur orographie ; ils sont arrosés par de longs et remarquables cours d'eau, qui les mettent en communication avec l'océan Pacifique.
Ces prolégomènes d'exposition, cette digression qui peut ici paraître hors cause, ont cependant leur
intérêt ; ils sont le commencement de presque tous les ouvrages publiés sur f empire chinois. La plupart de ces travaux débutent par ces mots : « Il semble que la nature ait fait pour le développement d'une civilisation particulière ce vaste amphithéâtre qui, des gradins de V Altaï, du Bolor ou de l'Himalaya, s'étend jusqu'aux mers orientales. » 11 est vrai que jamais cadre mieux disposé n'entoura un territoire plus généralement fertile, plus varié, plus digne de devenir l'habitat d'une grande race ; mais si ce territoire est aujourd'hui cet habitat, c'est non seulement parce que la nature Ta voulu ainsi, mais parce que les hommes de cette race ont mis leur intelligence à trouver, dans les traits naturels qui les entouraient, tout ce qui leur était utile ou nécessaire.
Dans l'intérieur, ils ont même contourné certaines parties arides, continué leurs marches jusqu'à ces limites naturelles si fortement marquées qui font de l'empire chinois un monde à part. Ces plaines alluvionnaires si fertiles, si parfaitement arrosées dont les fleuves du Kiang et du Hoang-Ho conduisent les produits jusqu'aux mers orientales, et qu'une muraille de neiges perpétuelles borne de trois côtés, n'est-ce pas, un splendide domaine, qu'une race ayant en elle l'étincelle de la civilisation doit désirer?. . . . Ces plaines qui, du Tonking à la Sibérie, présentent toutes les températures, depuis la chaleur torride jusqu'aux froids sibériens, ont ce singu- 4ier privilège de donner naissance aux productions
végétales ou animales les plus variées. L'empire <
chinois commence avec1 la sombre verdure des conifères du Nord pour descendre, avec des séries intermédiaires sans nombre, jusqu'aux bambous et aux palmiers. Tandis que d'un côté on trouve Tours blanc de la zone glaciale, de l'autre on rencontre le tigre indien.
Ce grand empire est tellement étendu que ses provinces sont grandes comme des Etats. Soumis à une même domination, formés de races identiques, ses 400 millions d'habitants peuvent commercer intérieurement de leurs produits si variés, dans des proportions telles, que le commerce extérieur des plus grandes nations du globe peut seul les égaler. Si les habitants du Céleste Empire veulent étendre leurs relations avec les pays étrangers, plus de 3,000 kilomètres de côtes leur offrent toutes les ressources que la navigation la plus étendue réclame.
L'étude de l'ethnographie des populations chinoises présente de bien grandes difficultés, car la moitié de cet empire est peuplée] par des nations dont l'histoire et les changements de résidence, tant qu'elles restèrent dans l'ouest, sont encore presque inconnus. Donner le tableau de leurs positions actuelles ce n'est pas dire exactement, pendant la suite des temps, quels territoires elles ont particulièrement occupés et quelles mœurs elles y ont développées ; c'est cependant la seule base à laquelle on puisse avoir recours.
En dehors de la Chine proprement dite, la puissance chinoise s'étend aujourd'hui d'une façon plus
ou moins acceptée sur la vaste région qui comprend, avec le Turkestan chinois et la Dzoungarie ou Thian- Chan, à l'est du plateau de Pamir et du pays des Khirgiz-Kasaks, depuis les monts Kouen-lun au sud, jusqu'aux monts Altaï au nord, le grand désert de Gobi ou Cha-mo, le pays des Khalkha et la Mongolie. Au nord de cette dernière contrée, puis, au nordest, setrouventla Daourie,laMandchourie, et, enfin, la Corée. Au sud s'étendent les pays du Khoukhou- Noor, où les grands fleuves prennent leurs sources, et le Tibet.
Ces vastes contrées paraissent avoir été peuplées par deux des races principales qui se sont partagé le monde dans les temps les plus reculés : les Touraniens et la race jaune. La première race était représentée dans une partie relativement petite par les Turcs du Turkestan chinois et de la Dzoungarie, avant que cette dernière contrée ait été peuplée par les Éleuthes Kalmouks; la seconde se composait des habitants de presque tout le reste de cet immense empire. Mais la race jaune elle-même, bien que le type en soit plus particulièrement spécifié dans le Mongol pur de la Mongolie proprement dite et dans les Khalkha, comprend : les Éleuthes ou Kalmouks, peu différents du véritable Mongol, les Mandchoux, jaunes également, mais de race toungouse, les Daouriens, mi-partie Mongols, mi-partie Mandchoux, les Tibétains, dont la grande masse est également de race mongole, comme les habitants du Khoukhounoor, tout en étant mélangés de Chinois, de Turcs et d'Indiens; et, enfin, les Chinois proprement dits.
Qu'il s'agisse de l'histoire religieuse ou de l'histoire civile, les races qui peuplent l'empire chinois ont presque toutes une tendance intellectuelle commune, ou du moins, elles envisagent les choses à un point de vue essentiellement pratique qui diffère du tout au tout de la tendance méditative et spéculative de l'Indien. Elles sont, par dessus tout, utilitaires et positives. La théorie est peu pour elles, la pratique est tout; aussi leurs lettrés les plus érudils ne font-ils partir leur histoire que du moment où ils peuvent l'établir sur des monuments •certains, ce qui nuit peu, du reste, à l'étendue de leurs annales; car aucun peuple n'a de souvenirs officiellement conservés remontant aussi haut. Dès qu'un commencement de civilisation fut introduit en Chine, dès que l'écriture y fut connue et pratiquée, le premier soin des souverains a été de faire rédiger par une sorte de magistrature spéciale le récit des faits qui se produisaient, non seulement dans le domaine de la politique, mais dans celui de la nature, soit sur terre, soit au firmament. Aussi trouve-t-on , dans les longs recueils qui furent ainsi formés, outre la mention des événements de chaque jour, le récit des phénomènes terrestres ou célestes, ce qui a beaucoup servi aux érudils pour l'établissement d'une chronologie chinoise. C'est vers 3,500 ou 3,000 ans avant notre ère que commence l'histoire de la Chine. Il ne faut cependant pas croire que les Chinois n'aient pas, comme tous les autres peuples, leurs traditions fabuleuses ou antéhistoriques ; mais ils ont eu ce singulier bon
sens de ne pas vouloir les comprendre, du moins dans leur teneur générale, au nombre des faits duement établis. Leurs traditions remontent même si haut qu'elles se perdent dans la nuit des lemps el qu'il serait oiseux d'en parler longuement. Certains historiens chinois en placent l'origine à 96 millions d'années avant notre ère ; ils n'ont peut-être pas tout à fait tort. On comprend que le brouillard le plus intense les enveloppe. Le premier être que les uns regardent comme un homme ayant les pouvoirs d'un dieu, les autres comme un véritable dieu, fut Pan- Kou ou Yu-Chi, l'ordonnateur du monde. Après lui le temps est divisé en périodes plus ou moins étendues, dont les trois premières, les plus longues, représentent les règnes du ciel, de la terre et de l'homme. Elles portent le nom des trois Hoang. Le dernier de ces Hoang semble se diviser en dix souspériodes; et c'est à la septième seulement de ces nouvelles divisions, que les traditions font remonter le gouvernement des hommes par des hommes ; et encore ces derniers ont-ils une partie du corps de certains animaux. Antérieurement à cette septième sous-période le pouvoir était exercé par des êtres ayant des formes fantastiques; dans leurs corps on retrouve, au milieu d'une extrême confusion, comme un souvenir des animaux des temps géologiques. Dans tous les cas, pour les Chinois, l'homme vécut longtemps côte à côte avec des animaux d'espèces perdues aux temps historiques. Il est même question, dans leurs traditions, d'une époque où les humains cessèrent d'habiter les cavernes.
C'est avec la neuvième sous-période que paraît commencer la civilisation. Bien que le souverain d'alors eût encore une tête de dragon, il fut le premier qui établit un gouvernement régulier. Sous son treizième successeur, il semble qu'il y ait dans la nature un grand bouleversement auquel l'humanité n'échappa que difficilement ; après lui, la Chine resta de longues années en partie couverte par les eaux.
Le premier empereur semi-historique est Fou-Hi, encore un dragon ; mais il parait évident que le mot dragon veut être pris comme symbole de la force. Il fut l'introducteur de l'écriture, régla les rapports des sexes en établissant le mariage et divisa le temps en périodes de soixante années. Coïncidence remarquable, à laquelle certains rapports avec l'empire assyro-babylonien pourraient n'avoir pas été étrangers.
Au temps de l'empereur Fou-Hi les idées des Chinois sur la divinité étaient essentiellement rudimentaires. C'est le principe de la dualité qui parait avoir été la base de leur première croyance, comme en témoigne le livre attribué h l'empereur Fou-Hi lui-même, le plus vieil ouvrage qui soit au monde : leY-King. On y trouve à l'origine des choses le ciel et la terre divinisés. Le ciel représente le principe mâle, le soleil, la lumière, le mouvement, la force, tout ce qui est actif; la terre est le principe femelle, la lune, les ténèbres, le froid, le repos, la faiblesse, tout ce qui est imparfait. Les nombres impairs, découlant de l'unité, sont identifiés au principe mâle basé sur l'année équinoxiale de 365 jours; et
les nombres pairs ou combinaisons binaires, le sont au principe femelle, à celui qui a besoin de n'être pas seuL
A Fou-Hi sutfcéda Chin-Noung, qui inventa la culture; il la mit tellement en honneur que ses nombreux successeurs se firent toujours gloire d'être les premiers laboureurs de leur empire. On sait qu'une des cérémonies de leur investiture consistait à tracer un sillon en poussant eux-mêmes la charrue. Ce souverain sut extraire le sel de l'eau de mer et établir des marchés qui devinrent les centres d'un commerce considérable. Il détermina, dit la tradition, les propriétés d'un grand nombre de plantes et fut l'inventeur de la médecine. On prétend qu'il mesura la surface de la terre et la trouva plus étendue dans son diamètre ouest-est que dans celui nord-sud; mais ce serait une trop grande découverte pour ces temps reculés, et l'on peut affirmer que cette découverte, prise dans son sens littéral, est une erreur évidente. Ce fut vraisemblablement la mesure des pays chinois qu'il releva; car cette différence de diamètre est réelle en ce qui les concerne. Chin-Noung, comme un grand nombre des souverains de la Chine, fut un musicien consommé.
Hoang-Ti est le premier empereur réellement historique. Avec lui commence la série nombreuse des souverains qui régnèrent, soit successivement, soit simultanément sur l'empire chinois. A partir de la soixante et unième année de son règne qui date de 2698 ans avant notre ère, commence la chronologie chinoise non interrompue pendant plus de 4500 ans,
et basée sur Tannée équinoxiale de 365 jours et un quart. Celte année correspoild parfaitement avec l'année julienne et sur le cycle de 60 aitnées..
C'est dans la guerre qui procura le trône à Hoang- Ti, l'empereur Jaune, qu'on remarque, pour la première fois, l'emploi de la boussole ou mieux de l'aiguille aimantée : il vainquit ses adversaires il laide d'un char qui marquait le sud.
Il inventa une sorte de système décimal qu'il appliqua aux divisions territoriales de l'empire et aux mesures linéaires. Il divisa ses Étals en dix provinces, divisées elles-mêmes en dix autres et ainsi de suile jusqu'à la plus humble bourgade. Pour les mesures linéaires, il adopta comme unité la longueur d'un grain de millet qui devint la ligne : 10 lignes formèrent une mesure ayant un nom particulier, et ainsi de suite. C'est également sous son règne que furent connus les principes de l'arithmétique et de la géométrie. L'astronomie fut de tout temps la science de prédilection des Chinois. Hoang-Ti créa un collège d'astronomes, dans lequel il reconnut la sphéricité de la terre ; on régla les limites des saisons et on forma un calendrier. Bien que par la suite, dans cette branche des connaissances humaines comme dans bien d'autres, les Chinois soient restés slationnaires, on leur doit cependant d'avoir trouvé les éléments astronomiques dès l'époque la plus reculée.
Les Chinois durent à la femme de l'empereur Hoang-Ti la connaissance de l'art de filer el la culture des vers à soie.
Hoang-Ti éleva le premier un temple au souverain
suprême, preyve indiscutable que les Chinois avaient acquis alors la notion de l'existence d'un Dieu unique; notion qu*ils durent emprunter aux Aryas du plateau de Pamir et de la Bactriane, avec lesquels
ils se trouvaient parfois en contact sur les frontières de la Kashkarie ou les hauts plateaux de l'Himalaya. Ce qui semble prouver la vérilé de cette assertion, c'est-la remarque faite par M. Paulhier dans son grand ouvrage sur la Chine : le titre de Ti, signifiant souverain, se retrouve dans toutes les langues de la famille indo-européenne ou aryenne, transformé en Ôeoç, deus, dieu. Ce titre ajouté au nom de l'empereur semble indiquer, dit plus loin le même auteur, qu'à partir d'Hoang, le maître de la Chine est regardé comme le souverain de la terre, délégué ou représentant du souverain suprême du ciel, Chang- Ti. C'est en outre la révélation de toute une révolution politique. L'introduction de ce mot Ti à la suite du nom du souverain, semble démontrer la prise de .possession du pouvoir sacerdotal par le pouvoir
Trois grands noms marquent la période de l'histoire de l'empire chinois à laquelle nous sommes parvenus : ce sont ceux de Yao, de Chun et de Yu. Ces trois souverains, choisis successivement parmi les plus dignes, méritaient leur élévation; tous trois furent mathématiciens, astronomes, ingénieurs, littérateurs, musiciens et moralistes, mais d une morale essentiellement pratique, dont le fond est exclusivement l'art de bien gouverner. « Celui qui observe la loi, dit Yu, est heureux; celui qui la viole est
malheureux ; c'est la même chose que l'ombre et l'écho. » Sous les règnes de ces princes qui commandaient de la Sibérie aux frontières du Tibet el du Tonkin, de l'ouest du pays de Thian-Chan aux mers de Chine, les peuples, si Ton en croit les King (le grand recueil historique), furent aussi heureux qu'il était possible de l'être.
A la mort de Yu le pouvoir devint héréditaire, et la première des vingt-deux dynasties chinoises commença, ce fut celle des Hia; puis vint celle des Ckang. Sous les derniers princes Chang, on était bien loin déjà des grands hommes précédents. Si le fondateur de chaque dynastie fut généralement un souverain remarquable, ses successeurs perdirent vile la popularité que sa sagesse lui avait acquise. Les vices de tous genres s'introduisirent en Chine, et les malheurs qui en furent forcément la suite frappèrent bientôt gouvernants et gouvernés. Toute l'histoire chinoise peut, en termes généraux, se peindre par une série de périodes de prospérité suivies d'époques de décadence, en nombre à peu près égal à celui des dynasties qui occupèrent le trône. Dans toute autre région chacune de ces décadences fût devenue l'occasion d une invasion étrangère et eût entraîné la chute d'un empire ; mais en Chine rien ne se passe comme ailleurs. Les révolutions chinoises sont, pour ainsi dire, affaires de famille ; les montagnes, les déserts ou les mers qui enserrçnt cette vaste contrée lui ayant toujours fait une vie à part.
La troisième dynastie fut celle des Tchéou, dont
le fondateur Fa ou Wou-Wang, le roi guerrier, en concédant des principautés particulières aux grands de son empire qui avaient aidé sa prise de possession du trône, donna naissance à une véritable féodalité qui fut, pour de longs siècles, la plaie de l'empire chinois.
Les annales de la Chine, qu'on pourrait appeler traité sur Fart de bien gouverner, sont pleines de préceptes de morale gouvernementale donnés par les souverains aux peuples ou par les ministres aux souverains. Parmi ces préceptes, on ne remarque aucune grande idée qui ait pu contribuer à l'élévation de la pensée humaine, jusqu'au temps où le grand philosophe Lao-Tseu, né en 604 avant notre ère, dans la province de Hou-Kouang, aujourd'hui Hou-Pe et Hou-Nan, commença son enseignement. Le nom de Lao-Tseu, malgré toutes les erreurs que contient la doctrine de ce philosophe, est un des plus illustres dont l'histoire ait conservé le souvenir. Au moment où il naquit, la décadence de l'empire chinois était telle qu'il ne suffisait plus, pour le relever, d'une morale purement utilitaire : il fallait à tout prix, pour sauver la vertu agonisante, une sanction divine. Trouver cette sanction, ce fut l'œuvre de Lao-Tseu. Bien que sa doctrine n'ait pas été parfaitement conçue pour conduire au but qu'il se proposait, ni parfaitement adaptée aux peuples auxquels elle s'adressait, elle n'en a pas moins ouvert au monde oriental des horizons intellectuels qu'il était loin de soupçonner. Celte doctrine a été la base d'un progrès très marqué qui justifie cette appré-
Î.2 SUITE DE L'HISTOIRE AiNCIENNE ORIENTALE.
ciation de M. Pauthier : « Il faut, quand les peuples, livrés à la poursuite effrénée des biens matériels, des intérêts et des instincts grossiers, perdent tout sentiment de vertu, de bien public, que des hommes se lèvent de la foule, et les rappellent à la pratique des lois morales de l'intelligence dégradée. »
Lao-Tseu, né de parents très âgés, vint au monde avec des cheveux blancs, ce qui lui fit donner son nom qui signifie Vieillard-Enfant. Bibliothécaire d'un des princes de la dynastie ïchéou, il eut probablement connaissance des écrits religieux des Indiens et particulièrement de la doctrine contemporaine de Bouddha, à laquelle il fit de larges emprunts. C'était un homme simple et modeste, instruit et travailleur infatigable ; personne moins que lui ne dut chercher à s'attribuer au rang des dieux la place que ses disciples lui donnèrent parla suite. Son seul mobile était de relever l'humanité qu'il voyait souffrir, en lui faisant entrevoir une vie meilleure. Il partait de cette idée que le créateur ne peut être injuste, et qu'une compensation des douleurs de ce monde serait le lot de quiconque aurait ici-bas injustement souffert. Mais le poinl où il se trompait et qui, plus tard, fit dévier les résultats de son enseignement, c'est qu'il plaçait, à l'instar de Bouddha, le type d'une vie parfaite, le gage de la récompense future, dans une existence toute vouée à la contemplation entièrement dégagée de rapports avec le monde, dans un ascétisme complet, qui pouvait plaire à quelques déshérités, mais qui ne pouvait séduire les masses; ce qui entraîna ses sectateurs, dans toutes
les folies de l'exaltation religieuse la plus intense.
Quoiqu'il en soit, les grandes bases de la doctrine de Lao-Tseu révèlent certainement l'un des principaux efforts de l'esprit humain tendant vers le progrès, et, à ce titre, elles méritent de ne pas être oubliées. « Pour lui, dit M. Pauthier, dieu c'est la raison suprême qu'il nomme Tao (0eo;, Deus), qui a deux natures ou deux modes d'être : le mode spirituel ou immatériel et le mode corporel ou matériel ; c'est la nature spirituelle qui est sa nature parfaite, c'est d'elle que l'homme est émané, c'est dans elle qu'il doit s'efforcer de retourner, en se dégageant des liens matériels du corps. L'anéantissement de toutes les passions matérielles, de tous les penchants du corps, l'éloignement de tous les plaisirs du monde et la contemplation de la matière spirituelle divine, sont les moyens les plus efficaces de se rendre digne d'elle, de retourner à elle, de s'identifier avec elle, et de rétablir cette primitive harmonie des natures spirituelles rendues à la source dont elles étaient émanées; c'est cette vie heureuse et divine qu'elles avaient perdue un instant, dans leur union avec un corps grossier, et qu'elles retrouvent* dans le sein de la grande et universelle intelligence. »
Pour Lao-Tseu, tout ce qui est sujet au mouvement, c'est-à-dire tout ce qui est matière, est périssable ;. il n'y a d'éternel que ce qui est immobile, c'est-à-dire incorporel; or l'immobilité absolue est le type de la perfection, la raison suprême étant une et ne pouvant varier; d'où la nécessité de parvenir au dernier clegré d'incorporéité pour obtenir cette
o* SUITE DE L'HISTOIRE ANCIENNE ORIENTALE.
absolue immobilité, c'est-à-dire l'immutabilité, l'éternité, l'absolue lumière intellectuelle, qui n'est autre que la nature divine. Étant identifié ainsi avec la raison suprême, avec Tao, on subsiste éternellement ; le corps même mis à mort, on n'a à craindre aucun anéantissement.
On voit sans peine, dans cet exposé général, que Lao-Tseu fait sortir l'âme de sa véritable source pour l'y faire retourner en dernière fin, ce qui est la vérité la plus absolue; mais ce qu'on y distingue malheureusement aussi, c'est qu'il se sert, pour parvenir à son but, du détachement des biens de ce monde ; or, si Dieu nous a défendu d'abuser de ces derniers, il ne nous a jamais interdit d'en user dans des bornes convenables. Le croire, ce serait supposer que Dieu a fait ces biens pour qu'ils ne servissent à rien; or Dieu ne fait pas d'inutilités. 11 nous a donné la vie de ce monde pour que nous la vivions, et cela de mieux en mieux, suivant les progrès de notre intelligence. C'est là ce qui nous sauve de l'apathie, mère de l'abrutissement. Dieu a voulu qu'en nous maintenant dans ce que la jouissance des biens de ce monde a de modéré, nous soyons sans cesse sollicités à augmenter cette honnête jouissance, qui est pour notre esprit un stimulant qui l'active, qui le rend plus apte à s'élever vers la spiritualité, et, il faut bien le dire aussi, en le sollicitant sans cesse vers l'abus de la satisfaction matérielle, lui fait la lutte plus méritoire. La vie purement ascétique préserve peut-être de certaines chutes, mais elle ressemble trop à l'abandon du combat ; la vie
véritablement sainte est celle qui reste telle au milieu des passions du monde, prenant sa part de tout ce qui est bien, mais sachant s'arrêter au bord des précipices. C'est ce que n'a pas compris Lao-Tseu ; c'est pourquoi ses enseignements sont devenus le thème de toutes les exagérations; c'est pourquoi encore la religion qu'on a voulu créer avec sa doctrine n'a jamais eu de profondes racines.
On trouve cependant dans les écrits de ce philosophe, à côté d'erreurs manifestes, les preuves d'une merveilleuse intuition. Il expose ainsi le point de départ de sa croyance : « Les êtres corporels ont été formés de la matière première confuse. Avant l'existence du ciel et de la terre, ce n'était qu'un silence immense, un vide incommensurable et sans formes perceptibles. Seul il existait infini, immuable. Moi j'ignore son nom, mais je le désigne sous la dénomination de Tao, Raison suprême universelle. L'homme a sa loi dans la terre ; la terre a sa loi dans le ciel ; le ciel a sa loi dans Tao ou la Raison universelle suprême ; la Raison universelle a sa loi en elle-même. »
Le principe si éminemment chrétien qu'il faut rendre le bien pour le mal, est exprimé six cents ans avant notre ère par Lao-Tseu. Il aime l'humam\€ pour l'humanité elle-même, et, jusqu'à Jésus- Christ, bien peu l'ont plus aimée. « L'homme vertueux, dit-il, remplit ses devoirs et s'arrête là ; il n'ose pas recourir à l'emploi de la violence. Il remplit ses devoirs et ne présume pas trop de lui-même. Les choses violentes ne durent pas, elles sont oppo-
sées à la Raison suprême et, étant opposées à la Raison suprême absolue, elles n'ont que la durée d'un matin. » Et ailleurs : « Celui qui connaît les hommes est instruit. Celui qui se connaît lui-même est vraiment éclairé. Celui qui subjugue les hommes est puissant. Celui qui se dompte soi-même est véritablement fort Celui qui est véritablement vertueux, ne fait pas parade de sa vertu; il n'annonce pas à tout le monde qu'il est sage. »
Malheureusement, le point fondamental de la doctrine de Lao-Tseu le conduit à l'adoption de préceptes politiques qui ne sont qu'un retour pur et simple à la sauvagerie. La logique, lorsqu'elle s'applique à un point de départ qui n'est pas absolument juste, mène à l'absurde. Quelque peu qu'une ligne droite biaise avec une autre, elle n'arrivera jamais à lui être parallèle, puisqu'elles auront un point de rencontre ; plus on les prolongera, plus elles se perdront dans l'espace. Ainsi, comme Lao-Tseu reporte dans ses conseils à l'usage des gouvernements cette idée que la perfection est dans l'anéantissement de ce qui est matériel, il en arrive à prétendre que tout ce qui tend à favoriser le bien-être des peuples doit être écarté, pour que le cesser d'exister devienne le désir suprême des masses.
Lao-Tseu n'est pas le seul grand .philosophe dont la Chine doive s'honorer. Il en est un autre dont la doctrine, moins sublime, moins spiritualiste, plus terre à terre, plus pratique, plaisait mieux aux peuples, et dont les enseignements sont devenus la loi religieuse de la plus grande partie des Chinois :
il s'agit de Khoung-fou-Tseu, Confucius. Il naquit en 551, avant notre ère, c'est-à-dire cinquante-quatre ans après Lao-Tseu. A peine eut-il l'âge d'homme qu'il devint un sage dans toute l'acception du mot. Sa vie fut une longue suite d'exemples de la plus haute morale et de saintes pratiques. Essentiellement positif, Khoung-Tseu, désireux de rendre à l'humanité une vertu dont elle semblait presque absolument privée, à l'époque de décadence pendant laquelle il vivait, voulut que son existence fût un modèle que dût se proposer par la suite tout homme tendant vers la perfection. Il considérait que la manière de satisfaire le Dieu suprême était de sacrifier sa vie au devoir; c'est par l'accomplissement des devoirs qu'il prétendait rendre les hommes meilleurs.
Khoung-Tseu ne fut jamais un chef de religion, il ne pensa même pas que sa doctrine pût en engendrer une. C'est au culte, tel que le pratiquaient les anciens, qu'il voulait ramener ses contemporains. Sa métaphysique se bornait à celle de l'empereur Fou-Hi. Il regardait comme au-dessus de l'homme, mais faisant cependant partie d'un même système, le ciel et la terre, à la fois symbole et réalité, représentant, l'un le mouvement, l'autre le repos , agissant ensemble pour le plus grand bien de l'humanité. Dualité mâle et femelle, qui laisse entrevoir au delà d'elle un être, une personnalité supérieure, incompréhensible, que Khoung-Tseu ne voulut jamais essayer de définir, mais que, quelques siècles plus tard, certains philosophes chinois
prétendront avoir été la raison initiatrice de sa doctrine.
Khoung-Tseu laissait de côté le mysticisme et le spiritualisme de Lao-Tseu, s'occupant simplement d'enseigner la pratique de la raison. Toute sa doctrine avait pour base T accomplissement des devoirs que l'existence impose, l'instruction du peuple qui doit l'éclairer sur la nature de ces devoirs, et le désir d'arriver, par la pratique de ces mêmes devoirs, au souverain bien, qui n'est autre que la satisfaction du devoir accompli, qui constitue l'accord avec le souverain suprême Thang-Ti.
On comprend que cette doctrine qui, tout en améliorant le sort des habitants du Céleste Empire, leur laissait dans une large mesure la libre jouissance des biens de ce monde, ne faisant, pour ainsi dire, qu'en régler l'usage, dût trouver plus de faveur que l'ascétisme absolu de Lao-Tseu.
Concentrés, comme il a été dit, dans une sorte de monde à part, les Chinois, n'ayant que fort peu de contact avec les étrangers, n'avaient aucune tendance à changer leurs institutions fondamentales ; or la doctrine de Khoung-Tseu, en déifiant presque les ancêtres, donnait à leurs actes, c'est-à-dire aux lois existantes, une sanction presque divine. De là cette merveilleuse longévité de l'empire chinois. Confucius trouva la Chine dans une période de décadence morale et politique dont sa doctrine la tira en faisant rendre à la cilivisation présente tout ce qu'elle pouvait rendre, mais rien au delà. Aussi le philosophe qui étudie l'histoire du Céleste Empire
depuis deux mille ans, n'y constate que l'existence d'une civilisation figée. La recherche du progrès dont la dernière fin est en Dieu, est la loi de l'humanité ; aussi, quiconque se refuse à celte loi, est destiné à disparaître, parce qu'il est bientôt dépassé par qui la pratique. Le niveau intellectuel et moral du monde change et s'élève incontestablement à certains moments; l'homme qui reste en arrière ressemble à ces espèces végétales ou animales qui, nées dans un milieu, n'ont pu en supporter un autre et sont aujourd'hui des espèces perdues.
Quoi qu'il en soit, Khoung-Tseu fut réellement un très grand homme : si sa doctrine n'eut pas l'élévation de celle de quelques autres philosophes, elle fournit du moins le plus bel exemple de morale gouvernementale. Elle était basée tout entière sur le perfectionnement de soi-même comme point de départ du perfectionnement de la famille ; et la parfaite organisation de la famille devenait le degré conduisant à la parfaite entente du gouvernement de l'État, cette haute manifestation de la sagesse. La doctrine de Khoung-Tseu avait surtout ce mérite que si, par ses grandes lignes, par le perfectionnement exigé des personnalités, elle devait contribuer à l'amélioration du peuple, pour les hommes instruits qui voulaient l'étudier à fond, elle présentait un ensemble réellement scientifique. « D'après lui, la science de la morale, dans son acception la plus élevée, consistait, dit M. Pauthier, à connaître et à distinguer les causes et les effets, les principes et les conséquences, parce que tout est
lié dans la nature, que tout se produit d'après des lois constantes, immuables, et ces lois, observées et reconnues facilement dans Tordre physique, peuvent aussi être observées et reconnues dans Tordre moral. C'est donc dans la connaissance parfaite des lois du cœur de Thomme et des mobiles de ses actions, qu'il faut placer la véritable et haute science morale qui peut enseigner à Thomme les devoirs qu'il est dans l'obligation d'accomplir pour atteindre à sa destination définitive. » Ce n'est que lorsqu'il s'est suffisamment imprégné de cette doctrine que le lettré est apte au gouvernement des hommes. Ainsi, en dehors de la loi du Christ, qui est au-dessus de tout, parce que la morale qu'elle enseigne a son principe en Dieu et que le bien qu'elle exige doit être accompli entre les hommes en vue de leur union en Dieu, aucun enseignement ne fut plus sublime que celui de Confucius. Il subordonne le gouvernement de la famille au perfectionnement de l'individualité, et le gouvernement des peuples à la parfaite entente des devoirs du chef de famille. C'est là un immense effort de l'esprit que pouvait seul engendrer un non moins immense amour de l'humanité. Et il semble que le Créateur, en l'inspirant, ait voulu compenser dans une certaine mesure, pour ces Chinois séparés du reste du monde, la privation qu'ils devaient subir si longtemps, de la doctrine plus sublime encore que les peuples occidentaux devaient connaître cinq siècles plus tard.
Tant que subsista la dynastie Tchéou, c'est-à-dire tant qu'exista la féodalité qui annihilait presque
complètement la force du gouvernement, la doctrine de Khoung-Tseu fit peu de progrès ; concentrée chez ses disciples, protégée par quelques-uns des feudataires de l'empire, elle prit corps et reçut pour ainsi dire dans l'ombre la consécration du temps, consécration qu'on put invoquer en sa faveur lorsque les circonstances devinrent favorables. C'était là un grand point, car nul n'est prophète en son village; et il est rare qu'une doctrine religieuse et sociale tendant à la répression des écarts des peuples, soit généralement acceptée du vivant de son auteur, à moins que Ce dernier ayant en main le pouvoir politique, l'acceptation de sa doctrine ne soit un pas fait dans le chemin de la faveur. En général, l'homme ne croit, d'une manière absolue, qu'aux choses auxquelles le temps ou l'élévation sociale de leur auteur prête un caractère qu'il puisse regarder comme supérieure lui-même, sans que son amour-propre en soit blessé. La doctrine de Khoung- Tseu ne commença donc à s'étendre dans les masses qu'au moment où la dynastie des Tchéou fut remplacée, deux cent quarante-neuf ans avant notre ère, par une dynastie nouvelle, celle des Thsin qui, s'étant servie de cette doctrine pour atteindre le pouvoir, lui donna la consécration officielle.
Confucius eut un grand nombre de successeurs plus ou moins illustres, qui contribuèrent à l'extension de sa doctrine; on ne saurait trop les comparer aux prophètes d'Israël. Bien qu'ils ne parlassent pas au nom du Dieu vivant, ils prêchaient une des plus saines morales, flétrissant avec un égal
courage les crimes des princes et les erreurs des peuples. Parmi eux, le philosophe Meng-Tseu fut le plus renommé pour son énergie et la grandeur de ses enseignements. Le livre qu'il a laissé est devenu, comme celui de Confucius, un livre sacré, donl l'étude fait aussi le fond de l'instruction des lettrés. On y trouve des sentences comme celle-ci : « Celui qui connaît sa propre nature et celle de toutes choses, celui-là connaît ce que c'est que le ciel; car le ciel est précisément l'essence intime et le principe de vie de toutes choses. »
C'est au temps qui s'écoula entre la mort de Confucius et la fin de la dynastie Tchéou qu'on fait remonter, en Chine, l'invention de la poudre, cet engin de destruction mis par la science au service des serviteurs des querelles humaines.
L'histoire complète de l'empire chinois ne peut trouver place dans un travail comme celui-ci ; elle n'est, du reste, qu'une longue énumération des luttes incessantes des empereurs contre les feudataires qui s'emparèrent des pouvoirs locaux lors de l'affaiblissement de chaque dynastie, et contre les Tartares, pillards nomades, dont les incursions mettaient sans cesse en péril la sécurité de l'empire. Mais on ne peut continuer ce rapide exposé sans rappeler que le premier prince de la dynastie des Thsin fut Chi-Hoang-Ti. Cet empereur est moins connu par les talents militaires et administratifs qui surent lui conquérir le trône, que parce qu'il fut l'homme qui nuisit le plus à la connaissance approfondie que les générations futures auraient pu
acquérir de l'antiquité chinoise. Irrité contre les nombreux lettrés qui se montraient rebelles à l'extension du pouvoir militaire, il ordonna la destruction de tous les livres et monuments publiés ou élevés sous les trois premières dynasties. Par ce fait il effaça de l'histoire près de deux mille années. Heureusement il ne fut pas partout obéi ; mais le mal qu'il causa fut bien grand, et de nombreux lettrés payèrent des derniers supplices le refus de livrer au barbare souverain les annales dont la garde leur avait été confiée.
Chi-Hoang-Ti étant mort 210 ans avant notre ère, sa dynastie lui survécut peu. Elle finit huit ans après, succombant sous la réaction qu'avait provoquée l'excès de son despotisme. Elle fut remplacée par la dynastie des Han, la cinquième. C'est pendant que cette dernière gouvernait la Chine qu'eut lieu la première grande migration historique des peuples tar tares qui, devenus trop nombreux dans les pays touchant l'empire chinois et dans la Sibérie méridionale, ne pouvant s'étendre dans les pays glacés du Nord, repoussés du sud et de l'est par les empereurs chinois, durent nécessairement se porter vers l'ouest. Franchissant les montagnes du Bolor ou du Thian-Chan, ils détruisirent les restes du royaume grec de Bactriane et se répandirent dans les plaines du Fergana et de la vallée du laxartes, où ils ne s'établirent, du reste, qu'après une guerre acharnée contre les Par thés.
Si l'histoire de l'extrême Orient ne formait pas un chapitre à part de l'histoire universelle, et si les
conséquences des événements qui s'y produisent n'étaient pas à peu près entièrement étrangères au reste du monde, on arrêterait ce résumé de l'histoire de l'empire du Milieu à l'époque de la naissance du Christ, c'est-à-dire pendant le règne de la dynastie des Han. Mais, comme de longtemps encore, rien de ce qui se passe en Chine n'a d'échos pour les nations occidentales, on peut donner ici, en poussant cet exposé jusqu'aux temps modernes, la suite des événements qui seuls intéressent l'histoire générale de l'humanité, complètent la physionomie de ce vieux peuple et permettent d'avoir une donnée des vues de la Providence. Ainsi l'on ne peut oublier que ce fut vers l'an 65 de notre ère, que le bouddhisme, qui devint par la suite la religion de la moitié des Chinois, fut introduit en Chine.
Bien que l'anéantissement de l'être, comme la dernière et la plus heureuse fin possible, soit la conclusion à laquelle était arrivé le fondateur du bouddhisme, la doctrine qu'il avait prêchée et que ses disciples avaient malheureusement complétée, contenait, quoique plus particulièrement adaptée aux populations indiennes, certains dogmes qui devaient flatter les tendances spiritualisles des masses, même dans le Céleste Empire. Les Chinois du reste, manquaient d'une religion définie. Le culte des ancêtres et la vague croyance à un être suprême qu'avait établis Khoung-Tseu ne donnaient pas à leurs aspirations une satisfaction suffisante; tandis que les enseignements de Lao-Tseu, en partie empruntés aux Indiens, les avaient préparés à recevoir le
bouddhisme. Çakyamouni ou Bouddha étail appelé Fo en langue chinoise ; ce fut donc sous le nom de religion de Fo que le bouddhisme pénétra en Chine, où, après être resté un siècle entier sans faire de progrès, il prit un développement tel que les efforts des lettrés fidèles à Confucius ne purent l'empêcher de devenir la croyance dominante dans le Céleste Empire.
Sous le règne de l'empereur Ho-Ti, parut en Chine une femme lettrée que ses écrits ont rendue célèbre. Elle espérait relever la position sociale et le moral de son sexe , et ses enseignements feraient le plus grand honneur à bien des peuples se croyant aujourd'hui autrement civilisés que ne l'étaient jadis les Chinois. Celte femme se nommait Panhoeï-Pan. Sœur du général Pan-Tchao et de l'historien Pan-Kou, elle se fit connaître pour avoir pris une grande part dans la rédaction d'une histoire très estimée des douze empereurs de la dynastie Han. Nommée institutrice de l'impératrice, elle employa les loisirs que lui laissait sa charge, à la rédaction d'un traité sur les devoirs des femmes.
Son livre est intéressant à plus d'un litre, mais particulièrement en ce qu'il fait connaître l'intimité de la vie chinoise. L'esprit de la nation s'y reflète tout entier, en ce sens que ses préceptes sont essentiellement pratiques. C'est la science de la dignité féminine et du gouvernement du ménage qui s'y trouve exposée, sans cependant rien enlever à la grandeur des idées. On peut affirmer qu'en retranchant de son œuvre certaines exagérations
Barbie du Bocaoe. II. — 5
que jusli fient les mœurs de son pays et de son temps, il est peu de chrétiennes qui eussent pu faire mieux.
Cette femme, justement célèbre en Chine, à qui l'empereur confia la plus précieuse des bibliothèques de l'empire et qui fut pendant nombre d'années à la têle de la science chinoise, mérite d'être universellement connue. Ses travaux doivent avoir leur place parmi les œuvres utiles à l'humanité entière; aussi est-ce le lieu de rappeler, à la suile de M. Pauthier, les préceptes les plus remarquables qui firent la base de son enseignement.
a Nous tenons, dit-elle, le dernier rang dans l'espèce humaine; nous sommes la partie faible du genre humain : les fonctions les moins relevées doivent êlre et sont en effet notre partage. C'est une vérité dont il nous importe d'être pénétrées, parce qu'elle doit influer sur toute notre conduite et devenir la source de notre bonheur, si nous agissons en conséquence.
« Quand la jeune fille a atteint l'âge convenable, on la livre à une famille étrangère. Dans ce nouvel état, elle a de nouveaux devoirs à remplir, et ces devoirs ne consistent pas tant à faire ce qu'on exige d'elle qu'à prévenir tout ce qu'on serait en droit d'en exiger.
« Si de la maison paternelle vous avez passé dans celle d'un époux, quoi que ce soit qui puisse vous arriver, dans quelque situation que vous puissiez être, ne vous relâchez jamais sur la pratique des deux vertus que je regarde comme le fondement de toutes
sans les autres, et qui doivent être votre plus brillante parure. Ces deux vertus principales sont : un respect sans bornes pour celui dont vous portez le nom, et une attention continuelle sur vousmême.
« Le respect attire le respect ; un respect sans bornes fait naître l'estime, et de l'estime il se forme une affection durable à l'épreuve de tous les événements. L'attention sur soi-même fait éviter les fautes ; une attention continuelle est comme un correctif des défauts auxquels nous ne sommes que trop sujettes.
« Voulez-vous que votre mari vous respecte ? ayez pour lui un respect sans bornes. Voulez-vous qu'il vous honore de son estime et qu'il ait pour vous une affection constante ? veillez constamment sur vousmême, pour ne pas lui laisser apercevoir vos défauts, et pour tâcher de vous en corriger. Une femme qui ne fait pas cas de ces deux vertus, ou qui n'en fait pas la base sur laquelle doit s'appuyer la tranquillité de ses jours, tombera bientôt dans des vices opposés, et sera la plus malheureuse des femmes.
« Les qualités qui rendent la femme aimable se réduisent à quatre : la vertu, la parole, la figure et les actions.
« La vertu de la femme doit être solide, entière, constante, à l'abri de tout soupçon. Elle ne doit avoir rien de farouche, rien de rude ni de rebutant, rien de puéril ni de trop minutieux. Ses paroles doivent être toujours honnêtes, douces, mesurées ;
elle ne doit pas être taciturne, mais elle ne doit pas être babillarde ; elle ne doit rien dire de trivial ni de bas, mais elle ne doit pas pour cela rechercher ses expressions , n'en employer que de peu communes, et vouloir paraître bel esprit. Si elle est assez instruite dans les lettres pour en parler pertinemment, elle ne doit point faire parade de son érudition. En général, on n'aime pas qu'une femme cite à tout moment l'histoire, les livres sacrés, les poètes, les ouvrages de littérature; mais on sera pénétré d'estime pour elle si, sachant qu'elle est savante, on ne lui entend tenir que des propos ordinaires, si on ne l'entend jamais parler de science ou de littérature qu'en très peu de mots et par pure condescendance pour ceux qui l'en prieraient.
« Il ne dépend pas de nous d'être belle... Une femme est toujours assez belle aux yeux de son mari, quand elle a constamment de la douceur dans le regard et dans le son de la voix, de la propreté sur sa personne, du choix et de l'arrangement dans sa parure, de la modestie dans ses discours et dans son maintien.
« Pour ce qui est des actions, elle n'en doit jamais faire aucune pui ne soit dans l'ordre et dans la décence, pour l'honnête satisfaction d'un mari sage et le bon exemple des enfants et des domestiques ; elle n'en doit faire aucune qui n'ait directement le soin de sa maison pour objet; elle doit les faire toutes dans des temps réglés, de telle sorte néanmoins qu'elle ne soit pas esclave du moment précis; elle doit les faire sans empressement comme
lenteur; avec application, mais sans inquiétude; avec grâce, mais sans affectation.
« Quand une fille passe de la maison paternelle dans celle de son mari, elle perd tout, jusqu'à son nom ; elle n'a plus rien en propre ; ce qu'elle porte, ce qu'elle est, sa personne, tout appartient à celui qu'on lui donne pour époux. C'est vers son époux que désormais doivent tendre toutes ses vues ; c'est uniquement à son époux qu'elle doit chercher à plaire; vif ou mort, c'est à son époux qu'elle doit son cœur.
« L'époux est le ciel de l 'épouse, dit une sentence contre laquelle on n'a jamais réclamé.
« Tant qu'une femme sera sous l'autorité du mari, son cœur n'est pas un bien dont elle puisse disposer, puisqu'il appartient tout entier à celui dont elle porte le nom.
« Une femme qui aime son mari et qui en est aimée, lui obéit sans peine, tant parce qu'elle suit en cela son inclination, que parce qu'elle est comme sûre qu'elle ne fera après tout que ce qu'elle voudra, et que, quoi qu'elle fasse, elle saura bien obtenir l'approbation de celui à qui elle plaît. Une femme ainsi obéissante n'a pas fait la moitié de sa tâche. Une obéissance absolue, tant envers son mari qu'envers son beau-père et sa belle-mère, peut seule mettre à couvert de tout reproche une femme qui remplira d'ailleurs toutes ses autres obligations. »
On voit'par ces extraits que les Chinois ne sont pas si barbares qu'on le suppose généralement et qu'en fait de tact, en particulier, ils ne le cèdent à personne.
En Tannée 220 de notre ère finit la dynastie des Han. L'empire fut divisé entre la dynastie des Wéï; une seconde dynastie fut formée par une branche collatérale des Han, et une troisième fut celle dite de Ou. En 265 seulement les Tcin rétablirent l'unité de l'empire. Aux Tcin succédèrent les Soung, puis les Thsi, les Liang, les Tchin} les Soui, et enfin, en 618, les Thang, qui régnèrent deux cent quatre-vingt-neuf ans. Ces derniers fournirent vingt empereurs, parmi lesquels il en est qui doivent être cités, Taï-Tsoung^ par exemple, dont le règne fut un des plus glorieux de l'histoire chinoise. Ce souverain fut remarquable non seulement par les triomphes successifs de ses armes, mais par les soins qu'il donna à l'élude des lettres, par la douce morale qui fut la sienne et qui fit chérir son gouvernement. Une de ses ordonnances qu'on ne saurait trop proposer pour modèle aux gouvernants de tous les pays disait : « Le fondement de toutes les vertus se nomme la piété
filiale. C'est l'instruction la plus essentielle
Mon grand désir serait que tout fût dans l'ordre, que mes sujets suivissent en tout la raison et fussent solidement vertueux. Ainsi, quand je vois quelque chose hors de sa place, et quelqu'un de mes sujets vicieux, je m'en prends d'abord à moimôme et au peu de talent que j'ai pour le bien instruire et pour le corriger suffisamment Instruit par mes propres yeux, je ne permets pas qu'on occupe même un seul homme à des corvées inutiles. Je travaille de mon mieux à mettre à l'aise tous mes sujets afin que les parents soient plus en état
de bien élever leurs enfants, el que les enfants à leur tour s'acquittent mieux de leurs devoirs à l'égard de leurs parents, et qu'avec la verlu de la piété filiale, toutes les autres fleurissent.
« Que la présente ordonnance soit publiée sans délai. On le dit et il est vrai, on se repent souvent pendant trois ans d'un jour perdu mal à propos. »
Sous le règne des Thang l'astronomie chinoise fit de grands progrès, moins peut-être par le fait des Chinois eux-mêmes, que par suite de leurs rapporls de plus en plus fréquents avec les Indiens et les Tartares de la Bactriane, dont les découvertes des Grecs et des Arabes avaient singulièrement augmenté les connaissances. C'est pendant cette période qu'eurent lieu les premiers essais de triangulation, ainsi qu'une détermination approximative de la hauteur de l'étoile polaire au-dessus de l'horizon. L'emprunt de la division du grand cercle en 360 degrés et du degré en 60 minutes que les Chinois firent aux lydiens, leur permit d'établir une mesure à peu près exacte de l'empire. Cette mesure donnait 663 lieues de 25 au degré, du nord au sud, et 775 de Test à l'ouest. C'est également sous le règne des Thang que fut publiée la première carte géographique comprenant tout l'empire et les pays tributaires. Elle mesurait 30 pieds en largeur sur 33 en longueur. Construite à l'échelle de 1 pouce pour 100 /i, elle contenait la représentation de 132 degrés sur 120 degrés de 250 li ou 25 lieues au degré.
En 845, l'empereur régnant Wou-ïsoung, voyant
le bouddhisme envahir de plus en plus ses Elats, ordonna que les temples de celte religion fussent détruits dans tout l'empire, que les religieux bouddhistes des deux sexes quittassent leurs monastères et fussent renvoyés dans leurs familles ; que leurs terres fussent soumises à l'impôt et que leurs esclaves, libérés, fussent mis au rang du peuple. Orf en mettant cet édit à exécution on trouva qu'il existait 4,660 temples et monastères autorisés par les empereurs et 40,000 construits par les particuliers. Le nombre des religieux et des religieuses était de 260,500. Les esclaves des bonzes ou prêtres de la secte de Fo s'élevaient au nombre de 150,000, cultivant une immense surface de terre. On ne cite ici cette statistique que pour montrer le développement pris par le bouddhisme en Chine. La preuve la plus palpable de l'importance obtenue par cette religion, c'est que cet édit de l'empereur Wou-Tsoung n'eut aucun effet. Le premier soin de son successeur fut de le rapporter. %
Les Thang, comme les autres dynasties, s'étaient éteints par suite de l'incapacité d'une série de souverains dont la faiblesse fut le signal de l'anarchie. Après eux cinq petites dynasties régnèrent simultanément sur autant de portions de l'empire, jusqu'à ce que la dynastie des Soung ait pris, en 960, le pouvoir qu'elle conserva jusqu'en 1279. Il est bien évident que les premiers des Soung furent des souverains remarquables; ils eurent, surtout pendant les premiers temps, le mérite de bien choisir leurs ministres. On en peut juger par le fait sui-
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vant : une éclipse élait annoncée comme devant couvrir les six dixièmes du disque solaire ; elle n'en couvrit que quatre. Aussitôt, les astronomes qui s'étaient trompés vinrent en cérémonie féliciter l'empereur de ce que le ciel avait changé ses lois en sa faveur. Ise-ma-Kouang, un des plus grands historiens chinois, et à la fois historiographe de la cour et censeur, qui était présent, prit la parole en ces termes : « Le premier devoir d'un censeur est de dire la vérité ; ce que vous venez d'entendre n'esl qu'une basse plaisanterie ou l'effet d'une ignorance profonde. L'éclipsé a été moindre qu'on ne l'avait annoncé : il n'y a là ni bon ni mauvais pronostic à faire, ni de quoi féliciter Votre Majesté. Les astronomes se sont trompés ; si c'est par négligence, il faut les en punir. Un très mauvais présage, c'est qu'il y ait près de votre personne des gens qui osent parler comme je viens de l'enlendre, et que Votre Majesté daigne les écouter. »
Les lettrés fumnt très protégés par la dynastie des Soung. C'est pendant le règne de celte maison, que les examens littéraires et scientifiques commencèrent à devenir en Chine le chemin des honneurs.
Aux Soung succéda, non sans une résistance désespérée de la part des Chinois, la première dynastie mongole, dont le premier souverain fut Khoubilaï-Kban, en chinois Hou-pi-Lie, le petit-fils du trop célèbre Tchinggis-Khan. C'est sous le règne de ce prince que fut introduite en Chine la doctrine de la secte tibétaine du bouddhisme, le lamaïsme, dont les princes tartares suivaient les errements.
Khoubilaï-Khan fut un des plus grands souverains de la Chine; sa puissance, étendue par les invasions mongoles en Occident et par ses propres conquêtes, était respectée des régions glaciales du nord à Malacca, de la Perse aux mers de la Chine. Il jeta les fondements de la capitale tartare de Péking. Le numéraire venant à manquer dans ses vastes États, il y répandit l'usage du papier-monnaie, découverte qui devait avoir un jour une si grande influence sur les relations commerciales de tous les peuples du monde et dont les Chinois durent vraisemblablement la connaissance aux voyageurs italiens qui alors pénétraient de loin en loin dans leur pays. Aux Mongols succéda, en 1368, la dynastie, chinoise, cette fois, des Ming, qui dura deux cent soixante-seize ans et laissa la place à la dynastie actuelle des Tartares mandchoux. Avec les princes de ces dynasties, l'histoire chinoise, qui n'est qu'une répétition de ce qu'elle fut pendant trois mille ans, rentre dans l'histoire générale moderne t et le seul intérêt qu'elle présente se concentre dans les rapports des Chinois avec les autres peuples. C'est dans l'histoire de ces relations qu'on en trouvera la suite. Mais ce qu'il importe de bien spécifier, c'est que les Chinois, parvenus, dès les temps les plus éloignés, à un degré certain de civilisation par suite même de leurs institutions, ont toujours regardé la perfection dans l'imitation des anciens. Par suite de l'absence, dans leur croyance, d'une personnification divine caractérisée à l'origine des choses et d'une espérance à leur fin, ils sont restés
stalionnaires. Sans admettre, avec M. Edgar Quinet (Génie des religions), que depuis cinq mille ans les Chinois n'aient pas réellement vécu un jour, on peut dire avec lui : « Dans la société chinoise, l'homme, n'ayant pour but que l'homme, trouve sa fin dans son point de départ; il faut qu'il étouffe dans les bornes de l'humanité. En faisant la vertu trop commode, on l'a rendue impossible, car le malheur est que l'homme n'est pas fait pour le milieu, que dès qu'il vise à la médiocrité, il atteint au-dessous, qu'en renonçant au ciel il déchoit de la terre, que, s'il ne brigue la vie absolue, il s'arrête
au néant On s'épargne le danger en s'épargnant
la grandeur; on évite le scepticisme en évitant la croyance. »
Dans l'antiquité les Chinois n'ont fait profiter aucun peuple, si ce n'est peut-être les habitants du Tonking et de la Cochinchine, de la civilisation qu'ils avaient acquise. Ce sont eux qui, en avançant dans la série des âges, ont bénéficié des progrès de l'Occident, sans cependant les pousser au delà d'une limite qui les laisse, aujourd'hui, bien en arrière des autres peuples. Ainsi, leur écriture, toute figurative ou hiéroglyphique dans le principe, est devenue, après de nombreuses phases, une sorte de compromis entre l'écriture figurative et l'écriture phonétique, état où les signes ne permettent plus de reconnaître la forme des objets qu'ils désignent. Elle n'est pas non plus purement alphabétique. C'est là une preuve palpable d'infériorité; et, à l'heure actuelle, bien peu de Chinois, quelque let-
très qu'ils soient, connaissent à fond une écrilure qui compte plus de 43,000 caractères, qui augmentent encore en nombre par suite de combinaisons avec des radicaux déterminés. Par contre, la langue parlée, qui ne consiste qu'en un petit nombre d'articulations monosyllabiques, est d'une extrême pauvreté. On ne compte que 489 monosyllabes distincts qui, par une variation des accents ou des intonations, s'élèvent à 1,200. Celte variété de nuances exprimant des significations différentes par l'emploi d'un même mot, rend l'étude de la langue chinoise extrêmement difficile.
L'art chinois, si remarquable qu'il soit dans l'ornementation, est, comme les autres branches de la civilisation de ce peuple, un art avorté. S'élant perpétuellement proposé l'imitation des produits anciens, les habitants du Céleste Empire n'ont fait aucun progrès. Aucontraire, les types d'une première époque artistique étaient évidemment remarquables; devenus depuis types officiels et constamment reproduits, ils ont constamment perdu. Dans le dessin, la perspective et la représentation de l'homme sont restées enfantines. Au lieu de chercher le beau, c'està-dire le vrai dans l'art, ils ont pris l'originalité pour modèle. Au point de vue artistique l'introduction du bouddhisme leur a rendu un très mauvais service. Loin d'idéaliser la représentation des dieux, ils ont exagéré jusqu'à l'ignoble grotesque, les types si outrés et si difformes déjà que cette religion leur avait apportés de l'Inde. Ils n'ont pas su comprendre qu'il fallait chercher la représentation tangible des
dieux dans les modèles les plus parfaits que leur offrait l'humanité; ils ont cru, justement, les distinguer de l'humanité, les placer au-dessus d'elle, en leur donnant les formes les plus éloignées de celles de l'homme. Comme si la possibilité existait de concevoir en dehors du type humain des types anthropomorphes qui ne fussent de ridicules conceptions d'imaginations dévoyées. C'est à ces compositions malheureuses que, de tous temps, ils employèrent le talent très réel de leurs artistes qui, ainsi faussé, ne s'éleva jamais au-dessus d'une imitation servile.
Le nombre excessif de la population chinoise, en donnant à la main-d'œuvre une très minime valeur, est la cause du grand développement, dans l'empire du Milieu, des industries telles que : le tissage des étoffes, la broderie, le découpage et la taille des matières dures, qui réclament une grande perfection de travail. C'est à la même cause d'une population prodigieusement nombreuse, eu égard à l'étendue de la portion fertile des territoires qu'elle occupe, que doivent être attribués les progrès vérit^lement remarquables de l'agriculture en Chine. L'augmentation des produits agricoles était pour les Chinois une question de vie ou de mort, une œuvre de tous les instants; aussi les souverains, à quelque dynastie qu'ils appartinssent, s'en sont-ils montrés les zélés protecteurs.
On peut voir, d'après ce résumé d'une histoire si peu connue des Occidentaux, que la Chine n'est pas absolument ce qu'on la croyait en Europe, où on ne la reconnaît que par son côté faux. Si les Chinois n'ont
pas été éclairés, comme nous, par la lumière de l'espérance , ce guide des grandes idées et des grands progrès, ils n'en ont pas moins le droit d'être sérieusement étudiés par l'historien ou par le philosophe. Sur certains points, nous avons beaucoup à gagner à cette étude.