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CHAPITRE II

La matière sortit-elle des mains du Créateur simple, composée ou multiple ?

Toute œuvre, par sa simplicité, a un cachet de puissance incontestable. Dieu, qui est la puissance même, n'eut qu'à dire : « Que la matière que j'ai pensée soit » et, par l'épanouissement de cette matière unique, soumise aux effets de sa volonté, la création commença, devant s'élendre jusqu'aux limites d'espace et de temps qu'il avait préalablement fixées. Du moment qu'il eut dit: « Que la matière soit et qu'elle soit dans les termes que je veux », le grand œuvre commença avec toutes ses conséquences.

Avant la création, l'espace était l'immensité de l'équilibre parfait. Avec la création, il fut le champ où s'effectuaient les mouvements. Il n'en est pas de même pour le temps. On peut affirmer que le temps est la quotité dei instants des pensées spirituelles, des mouvements matériels et de leurs intervalles, ou mieux la somme des moments successifs. Il est la conséquence de la pensée de Dieu qui est le premier mouvement, le mouvement spirituel. lia son origine indéfiniment

loin, puisque la pensée de Dieu part de rinfini ; mais il n'est pas l'infini lui-même, parce que, quelque loin qu'on suppose son origine, la naissance de cette pensée a toujours commencé avant lui. On peut d'autant mieux dire du temps qu'il est indéfini dans le passé, indéfini dans l'avenir, qu'il est la somme indéfinie des mouvements successifs. S'il n'avait pas de commencement, il serait égal à Dieu dans une 'de ses prérogatives ; or, on ne peut concevoir une prérogative de Dieu sans l'ensemble des autres. Le temps aurait donc les mêmes prérogatives que Dieu, le temps serait donc Dieu : ceci est absurde.

Il n'a été créé qu'une seule matière essentiellement simple. Quelle était cette matière, comment s'est-elle transformée en ces corps multiples dont l'univers est fait?

Cette matière, du moment qu'elle est admise comme essentiellement simple, ne peut être représentée pour l'homme que par le type absolument unique qu'il soit capable de concevoir ou que l'étude de la nature lui révèle, c'est-à-dire par le soupçon d'atomes que ses moyens d'analyse sont impuissants à reconnaître et dont la ténacité est si grande qu'ils soient pour lui impondérables, invisibles, sans odeur ni saveur. Or, cette matière existe, elle remplit l'espace, ou du moins une partie de l'espace que sa grandeur rend incommensurable . A quelque limite que notre imagination s'étende, tous les corps, quels qu'ils soient, sont formés d'elle, pénétrés par elle, rendus pondérables, extensibles ou contractiles, malléables, mélangeables, assimi-

labiés par elle. Elle est à la fois le véhicule el l'acteur inconscient, mais soumis, de tous les phénomènes. Elle formée, cela prouve bien qu'elle est Toeuvre primordial de Dieu; les lois la saisissent et en font l'univers. Cette matière, base de tout ce qui existe, c'est Véther (i). Son existence, soupçonnée de tous les temps, est la base matérielle nécessaire à la science. Elle se révèle par mille faits naturels, et sa ténuité est telle que les pores cependant bien étroits d'un cube de verre sont des ouvertures assez larges pour livrer passage à ses ondes.

Cependant, pour aller de l'idée que Dieu a certainement créé la matière à la création elle-même, il faut prouver que cette création est possible et que l'engendrement de la matière par la spiritualité, bien qu'il soit, comme moyens, en dehors de la compréhension humaine, n'a rien d'illogique.

Il est évident que dans bien des cas apparents, la matérialité dépend dans une certaine mesure de la spiritualité. Ainsi, en n'envisageant que l'homme, sa pensée, faculté toute spirituelle, a sur la matière une puissance proportionnée à son développement. La pensée trop prolongée sur un même objet, fatigue le cerveau : n'est-ce pas qu'elle a une action sur les fibres qui le composent ? Une action ne peut s'exercer sans une tangibilité quelconque, qui est un fait matériel, n'existant pas sans elle, c'est que cette tangibilité est un effet d'elle, c'est qu'elle jouit

(1) L*élher cosmique, bien entendu. 11 ne faut pas le confondre avec Télher volatil, produit de la distillation d'un acide mélangé d'alcool, éther nitrique, sulfurique, etc.

de la propriété de rendre matérielle rafTirmation de scm activité volontaire. Si les fibres du cerveau se fatiguent, c'est qu'elles subissent une action; or cette action, cet acte de spiritualité est bien un fait et un fait palpable, puisque les fibres le palpent. « L'action de la volonté constitue un excitant vital par excellence, qu'il est impossible de remplacer, et qui agit tout particulièrement sur la moelle épiniera (1). » Non seulement la pensée kumaine agit sur les fibres du cerveau et donne lieu à des faits matériels qui sont la fatigue que ces fibres éprouvent et l'obéissance d'une partie des nerfs et des muscles, mais elle crée une autre série de faits, matériels aussi, dont l'étendue est considérable. Dans certaines limites, la forme lui est soumise : la pensée d'un architecte, avec des pierres, fait un monument. Avec un bloc de marbre, l'artiste crée une statue. Pour l'animer, ce dernier ne peut, comme Prométhée, dérober le feu du ciel ; mais il n'en a pas moins fait une chose qui, avant qu'il l'eût conçue, n'existait pas. Cette transformation d'un marbre brut en une statue est l'œuvre dans laquelle une matérialité restera désormais l'expression de la spiritualité.

Il se passe là quelque chose qui se produit dans l'emploi physique du juste. Le juste, tel qu'il se révèle dans la balance, est ime chose insaisissable, immatérielle ; et cependant il se traduit par un fait matériel qui est l'égalité des deux poids placés dans les plateaux lorsque le fléau qui les supporte a une

(1) Claude Bernard, Cours de physiologie générale. Revue des cours scientifiques, 1. 1", i864, p. 355.

position de parfaite borizont alité. De même pour une œuvre, car dans une préparation chimique Fégalité ou une proportionnalité voulue du poids de deux sortes de matière pourront donner des combinaisons utiles à la formation d'une autre sorte de matière que Tinégalité ou le défaut de proportions n'eussent pas permis d'obtenir.

Pourquoi donc la matière qui, dans certaines limites, est ainsi soumise à la spiritualité humaine, ne le serait-elle pas, à bien plus forte raison, à la spiritualité divine? Qu'est-ce qui empêche de chercher si l'action de la spiritualité divine qui dépasse de si loin la nôtre, n'est pas une cause immédiate de la création même de la matière; si, la pensée divine étant donnée, la matière n'en découle pas, lorsque Dieu lèvent, comme l'eau fait d'une source? Le problème de la création, que probablement nous ne parviendrons jamais à résoudre, mais dont il nous est permis de nous occuper pour obéir à la loi du progrès, a sa solution là. La spiritualité divine peut enfanter la matière; comment, par quels moyens? c'est l'inconnu ; le trouver n'est pas l'impossible. Si l'homme ne peut arriver à comprendre la puissance créatrice de l'Esprit divin, c'est qu'il estime trop souvent cet Esprit à la hauteur du sien qu'il connaît très mal. Il y a certainement, dans le pur esprit, quelque chose que nous ignorons, que nous ne pouvons que soupçonner, qui a été l'origine de la création. La spiritualité peut, de quelque chose qui n'existait pas matériellement, faire quelque chose de matériel, ce qu'il ne faut pas confondre avec le nihil ex nihilo ;

car ici il ne s'agit pas de tirer quelque chose de rien, mais de donner un .corps à ce quelque chose qui est une émanation de la pensée, de la volonté divine. Dieu ne s'est pas dit : « De rien je veux faire quelque chose; » mais « Je veux que mon vouloir soit ! » et son vouloir fut ! — Que le résultat de cette volonté soit un fait matériel, c'est un droit qui ne peut être refusé à la spiritualité sous peine de l'indiquer impuissante et par conséquent, de la réduire au néant. L'esprit est essentiellement actif, la matière essentiellement inerte ; donc, seul l'esprit peut avoir créé la matière. Il est de l'essence même de la spiritualité de pouvoir donner un corps, une forme au résultat de sa volonté ; mais ce résultat qui est la matière, quelque ténue qu'on la suppose, n'est pas elle, ne fait pas partie d'elle, n'a pas existé antérieurement à elle. Elle est son œuvre et lui est absolument et perpétuellement soumise. La matière n'est pas plus Dieu que la différence dont il vient d'être parlé, entre un hloc et une statue, n'est l'artiste auteur de la statue. Elle a en outre cette excessive simplicité qui, devant se prêter par suite à tant de combinaisons, prouve d'autant mieux la puissance infinie de son auteur.

Dans sa spiritualité pure, dans sa puissance inBnie et sa béatitude absolue. Dieu était un. Or, du moment où cet un jugea convenable que la mission se fit en ne touchant à la fois qu'une partie de lui, il admit sa divisibilité provisoire et lente ; d'où il résulte qu'il y eut, entre la personnalité presque entière et la position des parties qui devaient s'en sé-

Barbié du Bogaob. 2

parer, la nécessité d'un habitat quelconque ; c'était donc forcément la création de la matérialité quelque petits que soient ses atomes. D'où résulte la création de ce presque rien, à peine tactile, qu'indique la Bible, de la matérialité, que la spiritualité absorbera de nouveau, les missions remplies, et dont elle ne conservera que le souvenir.

Il est aujourd'hui présomptueux de soutenir que la pensée divine ne peut avoir créé l'atome primitif de la matière, car, en se rendant compte de ce que peut être la matière primitive, il semble que cette matière, tellement elle se perd dans Tindéfiniment petit, est presque la pensée matérialisée par la volonté de son auteur. De même que les limites qui séparent les règnes de la nature sont si difficiles à trouver qu'on ne sait où finit la plante, où commence l'animal, de même, entre l'atome matériel le plus petit et la pensée la plus profonde, il est presque impossible à l'homme de trouver une limite. Le raisonnement, l'expérience, la nature entière prouvent que cette limite existe et qu'elle est profondément sérieuse, puisqu'elle distingue celui qui veut de ce qui est voulu ; mais matériellement, encore une fois, elle nous échappe. Par quels moyens pouvonsnous en effet nous rendre compte d'un semblable phénomène lorsque nous savons, par exemple, que la longueur de l'onde lumineuse violette est de 0"",000 ,369 ; que la vibration du rayon jaune de la lumière dure 530 billionnièmes de seconde, ce qu'on ne peut apprécier qu'en se rappelant que, pour que l'œil de l'homme puisse percevoir une

sensation lumineuse, il faut qu'elle dure au moins quelques centièmes de seconde. C'est donc plusieurs billions d*ondes pour donner la sensation lumineuse. D'après le révérend père Secchi (1), les particules matérielles peuvent osciller jusqu'à présenter cette incroyable vitesse de 946,000,000,000,000 vibrations par seconde. Cette vitesse caractérise l'onde chimique extrême du spectre. Ici-bas, en moins de deux secondes, au moyen de l'électricité, le mouvement atomique peut revenir à son point de départ si le fil télégraphique n'est pas interrompu ; c'est-àdire qu'en moins de deux secondes il aurait, sur la Toie donnée, fait le tour du monde. Eh bien, chacun de ces atomes est un total de matière aussi faible que possible; que sera donc la portion entière et indéfiniment petite de la spiritualité, de celle qui permet qu'en un temps si court, qu'on ne peut le citer, on envoie sa pensée analyser le spectre lumineux de Sirius ou de tout autre ensemble stellaire ? Quelle force cela montre dans l'indéfiniment petit intellectuel !

L'idée d'une matière unique et tellement simple qu'elle puisse être l'expression du pouvoir de Dieu, n'a donc rien qui doive étonner; et l'on est forcé d'admettre que si cette matière existe, elle est représentée par l'éther, ce corps invisible, impondérable, inodore, insipide pour l'homme, mais dont partout on constate l'existence et qui est la base même de l'univers.

(I) Unité des forcet physiques f p. 194, 195.

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