CHAPITRE II
Après avoir démontré qu'il n'existe pas de fluide vital, mais qu'un mouvement, sous des formes infiniment variées, est la vie de l'univers entier, on est naturellement porté à chercher quels furent les procédés employés par la Providence à la génération des êtres. Cette génération est-elle ou n'est-elle pas spontanée, quelle fut l'origine des espèces, la perpétuité est-elle dès l'origine assurée à leur type ou l'une procède-t-elle de l'autre par un lent transformisme? Comment conçoit-on qu'il y ait deux sexes; enfin, tous les couples actuellement existants d'une même espèce descendent-ils d'un couple originel? Que d'obscurités dans cet ordre d'idées, quel vaste champ où l'hypothèse peut se développer en liberté I
Avant d'essayer de répondre à ces questions dont on a si souvent voulu se faire une arme contre les doctrines d'ordre et de sagesse, il nous importe d'établir, d'une manière absolue, que, quelle quesoil la solution que nous proposions, cette solution n'aura rien d'hostile à la religion. Que la génération soit
spontanée ou qu'elle ne le soit pas, il n'y a là rien d'attentatoire à la puissance de Dieu. Que cette puissance se soit fait sentir dans la création primordiale des espèces, dans leur élaboration ou dans leurs transformations, elle est toujours là. Ces modes de création sont toujours le résultat de lois auxquelles ni la matière ni le mouvement ne peuvent se soustraire, et dont Dieu seul est le possesseur conscient. Que les hétérogénistes croient l'emporter sur les panspermisles, ils sont dans leur droit; mais où ils n'y sont plus, c'est lorsqu'ils veulent se servir de la victoire qu'ils estiment avoir remportée pour nier la religion; pour se faire les partisans des doctrines politiques et sociales les plus avancées. C'est le comble de Tabsurde ! Parce qu'on est naturaliste distingué, on n'est pas forcément mathématicien, philosophe, théologien, homme d'État. On risque fort de commettre de grosses erreurs, sous prétexte qu'il ji'y a pas de germes dans l'atmosphère, si Ton en conclut que tout ce qu'a fait la civilisation est hors de sens et doit être rejeté. Dieu, les conséquences de son existence, les grandes données politiques qui forment la base de Tétat moderne, ne sont pas plus infirmées par l'hétérogénie qu'elles ne sont certifiées par le panspermisme. Si les germes existent dans l'atmosphère, c'est que Dieu a voulu qu'ils y fussent; si c'est au contraire la spontanéité de la génération qui est véritable, c'est que cette spontanéité est le résultat d'une loi imposée à la matière par la volonté divine. Notre grande erreur c'est de toujours vouloir, à l'aide d'une paille, esca-
lader l'Olympe. Autant il est beau de chercher à comprendre les gestes de la Providence, autant il est ridicule de s'attaquera elle parce qu'on se figure avoir trouvé une lacune dans son œuvre. Il n'est d'ailleurs pas de défaut en Dieu! Quelques-uns croient y constater des lacunes parce qu'on ne connaît pas ses desseins ; les nuances qui existent, il avait pour les ordonner des raisons que nous ne saisissons pas. L'univers est semblable à ces immenses feuilles qui sortent des cylindres d'une papeterie. Les nuances y sont la conséquence de couleurs mises par l'ouvrier dans la matière première; mais ce ne sont pas moins des feuilles de papier que le moindre vent peut déchirer ou enlever*
Ceci dit, on peut entrer dans le vif de la question.
A l'heure actuelle, c'est-à-dire dans l'époque géologique où nous sommes, tout ce qui vit est né d'un germe ; les admirables découvertes de M. Pasteur ne laissent aucun doute à cet égard. En fut-il toujours ainsi? A l'origine, les premiers êtres créés ne sont-ils pas nés spontanément, c'est-à-dire, sans être engendrés par des parents? 11 nous semble permis de croire que la génération, régulière aujourd'hui, fut spontanée à l'origine des espèces, et cette pensée se base sur ce fait, qu'à l'origine les matières inorganiques existant seules, il a fallu qu'une matière organique fût créée pour que la génération par enfantement pût exister. Or, en étudiant la cellule, on a vu ce qu'était le passage de l'inorganique à l'organique, que ce passage n'a pu
s'effectuer que dans certaines conditions de milieu et qu'il a pu se produire partout où ces conditions de milieu se sont rencontrées. 11 ne serait pas impossible qu'elles ne se fussent rencontrées que sur un point; mais les lois qui régissent la matière ayant une action universelle, on ne peut en tirer la conséquence unique, d'une manière générale et absolue. II paraît plus probable que ces cellules ont rencontré leurs conditions de milieu en maintes places, soit simultanément, soit successivement; et, si Ton veut bien admettre que chaque cellule ou chaque collection de cellules identiques soit l'origine d'une espèce végétale ou animale, on sera tenté de conclure aussi que chaque période géologique, en modifiant les conditions de milieux, a dû donner naissance à des variétés de cellules qui ont été le point de départ des différences entre les genres et les espèces. Dans cette hypothèse, au fur et à mesure du développement des temps géologiques, de nouvelles espèces auraient vu le jour, tandis que d'autres auraient disparu, tandis que d'autres encore, s'accommodant de milieux nouveaux, auraient continué de vivre. Si dans la période géologique actuelle il ne naît pas de nouvelles espèces, c'est que les conditions de milieux ne s'y modifient pas d'une manière assez sensible. Qu'il se fasse un changement dans les conditions actuelles de l'atmosphère, de la chaleur, de l'électricité, de la lumière, et le phénomène de changements, de création d'espèces nouvelles, se reproduira; mais Dieu n'a pas fait son ouvrage pour qu'il y ait des fautes qu'il importe de corriger. Les
espèces ne se changent pas et la matière ne s*y transforme que dans son désir' préétabli.
Les périodes géologiques ne sont pas toutes d'ailleurs délimitées d'une manière absolue. Bien souvent le monde a passé insensiblement de Tune à Tautre, et les conditions créatrices qui existaient à un moment donné, ne se retrouvaient plus au moment d'après. Dieu a choisi l'heure de la création de chaque espèce, et la Bible a cent fois raison lorsqu'elle dit : a Entre chaque partie du Grand Œuvre, le Créateur se reposa, » bien qu'il ne faille pas entendre le mot reposer dans son sens littéral. La nature est comme la roue qui fait tinter la sonnerie d'une horloge et ne produit de son qu'à Tinstant où le marteau, soulevé par une de ses dents, retombe et frappe sur le timbre. Elle va toujours son chemin, mais elle n'enfante qu'à la seconde où elle subit le contact d'une loi préalablement établie. Seule, elle serait le mouvement désordonné, improductif; là où Dieu pose le doigt, éclate sa paternité. S'il en était autrement, si l'on supposait que les lois qui régissent le monde naissent de la nature même, de ses modifications inconscientes, et non que c'est la nature qui subit l'action consécutive des lois, on en arriverait à penser que le premier germe, une fois né de la matière par l'effet du hasard, s'est peu à peu modifié, s'étendant, s'augmentant, passant par tous les degrés de l'espèce primordiale au genre le plus complètement et le plus savamment organisé, jusqu'à ce qu'il produise l'homme, le chef-d'œuvre. Qu'en un mot, le chêne superbe de nos forêts descendrait de la première mousse qu'enfanta la pre-
mière fermentation, qu'Adam serait Tarrière-pelitfîls du premier zoophyle qui vit le lever du jour, sur un rocher émergé dans les mers sans bornes des vieux âges; mais, malheureusement, pour l'école matérialiste, on ne retrouve aucune trace de cette générescence continue, tandis que cent raisons, plus probantes les unes que les autres, viennent nous démontrer que cette sorte de progression n'existe pas. Quelles que soient les couches de terrain qu'on explore, on n'y rencontre jamais que des espèces fossiles bien tranchées, malgré les différences de races dans lesquelles elles se subdivisent. Mais Dieu n'a pas plus permis à la matière de produire sans son concours, qu'à la table sur laquelle j'écris, de faire mon œuvre !
Que la science me pardonne si je commets des erreurs; qu'elle ne prenne, dans mes déclarations, que ce qu'il peut y avoir de bon !
Dans ce monde il existe quatre classifications générales des choses : les solides, suite des immenses bouleversements de la création, où la matière animée s'est changée, à force de combinaisons chimiques, en masses dont toutes les molécules ou même les atomes sont homogènes; lesj liquides, où des atomes semblables, devenus molécules dans d'autres combinaisons, se disjoignent plus ou moins sans perdre cependant leur homogénéité; les gaz conservant les mêmes facultés, mais dont les molécules se sont disjointes à l'indéfini et sont là où elles parviennent, tellement séparées ou actives, qu'elles s'unissent ou se repoussent les unes les autres; et
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enfin, les choses organiques qui représentent la jonction si diverse de ces molécules, et sont le résultat de leurs mélanges. La première de ces classifications forme le champ sur lequel se démènent les trois autres; la seconde et la troisième semblent jouer sur celte arène, et de leur jeu même ressort la quatrième classification qui se produit et se fixe partout où les combinaisons de la seconde et de la troisième ont été assez intimes pour la faire naître. La botanique et la zoologie, comme on doit nommer les résultats de ces mélanges, sont la marque certaine en même temps qu'admirable de la chimie et de la physique, instruments de Dieu, sans lesquels rien ne se produirait. Sous l'atmosphère, sur le sol une fois formé, il s'y trouve, dans des étendues couvertes par l'eau d'abord, ensuite par des flaques aqueuses, visqueuses, graisseuses et huileuses, des mélanges dont le passage de tel ou tel gaz modifie la combinaison et donne les points de départ de séries de qualités germinatrices.
Tantôt ces dépôts, encore un peu homogène , sous les mouvements calorifiques, lumineux ou électriques, se mouvementaient sur le sol où ils semblaient fixés, tantôt s'y soulevaient à l'aide des adjonctions nouvelles, montrant ainsi l'appétence des gaz qui les formaient pour d'autres gaz. Par conséquent, dans ces flasques, les unes comme les autres, le milieu extérieur, en donnant aux molécules plus d'aliments, les entoure de toutes parts, et lorsqu'elles se soulevaient, ce milieu rendait leur enveloppe un peu plus solide. Il se forma ainsi aux parties aussi
petites que possible des amas humides, les premières molécules organiques. Dans l'intérieur de ces molécules, sous ces petites baudruches ainsi faites, dos combinaisons, devenues travailleuses par une cha- . leur un peu plus grande, se développèrent, et, comme on Ta dit ailleurs, s'étendirent et débordèrent vers les deux bouts, où d'autres molécules, à peu près de la même nature, se formèrent. Pour les unes, celles faites avec une combinaison gazeuse d'un certain ordre, l'un des bouts de ce chapelet moléculaire, plus calorique ou plus humide parce qu'il trempait plus dans l'humidité ou était plus protégé, par la première petite apparence de sédiment, pénétra dans le sol, tandis que Tautre côté, le bout réconforté par ce que les molécules avaient dans leur intérieur, s'éleva dans l'air, cherchant, là aussi, une nourriture gazeuse dont la sève devait être le résultat pour les végétaux.
Pour les autres molécules, celles qui se soulevaient du sol et ne s'y attachaient pas, le travail intérieur fit qu'elles en enfantèrent d'autres placées aussi à chacun de leurs bonis. Lorsque leur chapelet fut suffisamment allongé, ce même travail du centre ne suffisant plus pour nourrir la gaine moléculaire tout entière, cette gaine se cassa, et le besoin des gaz intérieurs de se nourrir aux gaz extérieurs fit que ces ouvertures restèrent ouvertes aux deux bouts. L'une d'elles s'agrandit, et mit l'intérieur en contact avecl'exlérieur, permettant aux gaz voisins, appelés par les lésions du travail central, d'y pénétrer. L'ensemble organique, dans ce cas, aspira
sa nourriture; mais, comme toute nourriture, prise au dehors, contient des éléments différents de ceux qui sont nécessaires et non assimilables, cet ensemble organique était absolument contraint de les expulser ; c'est à quoi servit forcément l'ouverture de l'autre bout.
Dans ce travail de digestion, la gaine, pour aider la nourriture à passer, se contracta et se dilata en un grand nombre de points. Cette habitude prise, elle commença à ramper. Ainsi se formèrent les molécules organiques, ainsi les intempéries, en soulevant les unes en partie, en firent l'origine des plantes, en les soulevant complètement donnèrent naissance dans l'eau aux poissons, aux animaux sur la terre.
En zoologie, les atomes nourriciers pénétraient jusqu'au centre de la gaineoù l'assimilation se faisait, entraînant la continuation de la chaleur, du mouvement rotatoire, c'est-à-dire de la vie.
Un ver, coupé en deux ou en plusieurs morceaux, reforme, dit-on, pendant un certain temps, et sa partie buccale et sa partie anale. D'où il faut conclure que d'un ver complet plusieurs vers peuvent naître. Ce fait n'existe du reste que chez le ver le plus simple, dans l'état le plus rudimentaire ; et l'exemple que nous citons ne s'adresse presque qu'à la démonstration d'une pensée. Si, avec le temps, ce corps prenait plus de force et devenait beaucoup plus compliqué, cette reproduction ne se ferait pas, mais le fait n'en est pas moins là, et Torigine de la vie existe dans une simple gaine, même déjà fracturée, par le mélange des gaz. A l'heure actuelle, il semble cependant ab-
solument incontestable que la plus grande partie des combinaisons organiques qui tiennent à la zoologie sortent d'un œuf ; mais il est impossible aussi qu'il en ait toujours été de même. Le premier générateur d'œufs, pour chaque espèce, n'était pas né d'un œuf, puisque l'œuf n'existait pas. Ces générateurs sont nés de formations cellulaires, résultats d'une loi imposée par Dieu à la matière, à une époque immensément antérieure à l'époque géologique d'aujourd'hui. Ces lois divines gênent considérablement l'école matérialiste; elles sont, pour ses adeptes, une robe de Nessus qu'ils ne pourront jamais arracher.
La naissance d'une cellule dans un milieu liquide, albumineux ou plasmatique, n'est pas le moins du monde, comme M. Chauffard Ta prétendu (1), une attaque contre l'existence d'un Créateur et contre son œuvre. Il a, ce Créateur, nous ne saurions trop le redire, fait la création de l'univers au moyen de lois qu'il a voulues, dont il avait calculé toutes les conséquences et dont les effets devaient se développer suivant la marche des temps; or, ce sont justement ces lois que nous constatons dans la naissance d'une cellule organique.
Disons de plus que ce ver, dont nous venons de parler, quel qu'il soit, avant que ses parties les plus perfectionnées et son ossature fussent formées, avait à côté du milieu de son corps où s'assimilait sa nourriture, et en considération des effets produits dans ce milieu, un point où se mélangeaient en moins que
(1) Ouvrage sur la vie, p. 115.
pour lui-même certains éléments de son corps avec une partie de la nourriture introduite. C'est ce mélange qui formait là une combinaison plus petite, devant plus tard avoir les premières particules organiques pareilles à celles du ver, et pouvant être séparées de lui. Lorsque la rupture du premier ver, dont la gaine était trop longue, se produisit, c'est au-dessus de ce point que cette séparation se fit. Or, comme la partie séparée emportait du ver qu'elle quittait le reste de son corps oii se trouvaient' des éléments organiques presque semblables à la généralité des autres, ce second ver conserva la faculté de se nourrir. Mais, en outre, en tirant de ces matières organiques un dépôt placé à un endroit presque pareil à celui du premier ver, le second n'avait plus la qualité d'activité qui avait fait chez le premier changer cette matière en linéaments des vers à venir. Le second ver, à la matière légèrement changée, en arriva à ce que son dépôt n'étant plus un élément de matière animée devint nutritif pour les petits de même nature. Ainsi, lorsque l'organisme fit des progrès réels, ce ne fut plus la séparation des gaines moléculaires en une série de vers absolument semblables qui se produisit, ce fut une séparation unique. D'après ce qui vient d'être dit, l'activité étant concentrée en un point, ne put plus se séparer en deux; et le résultat fut que le formateur de germes ne put enfanter qu'à la condition de trouver, dans son semblable, le milieu nécessaire pour nourrir ses petits; or ce milieu était dans le second ver. D'où l'on arrive forcément à conclure que : le pre-
mier fui le mâle qui, s'accoinlanl avec le second, y reconnut sa femelle, dans laquelle il put, suivant les besoins de son instinct, déposer ses petits.
Si nous avons regardé dans le principe qu'une individualité de matière vivante, divisée, donnant lieu à une série d'individualités pareilles, était remarquable au point de vue de la création sur la terre d'une quantité immense d'animaux, il faut bien se rendre compte que cette extension fut essentiellement celle des premiers âges; mais que le sol ne reproduisit pas sans cesse la même sorte de combinaisons organiques. Dans la marche générale, le milieu d'un moment ne fut pas celui d'un autre. Le milieu nécessaire à cette première création put et dut, dans un temps, cesser d'être semblable à lui-même ; et une espèce, précédemment donnée, ne trouvant plus les mêmes conditions, cessa d'exister. Ainsi Dieu qui voulait assurer sur terre la longue perpétuité des espèces avait ordonné, après avoir fait naître l'animalcule par des moyens naturels et des plus simples, qu'il fallait une combinaison nouvelle, ces moyens n existant plus, pour qu'une espèce pût se reproduire, celle de deux individualités nécessaires pour faire une troisième individualité. A cet égard, la Bible dit la vérité lorsqu'elle raconte que Dieu voulant assurer la perpétuité de l'espèce humaine tira l'une des côtes de l'homme pour en former la femme.
U paraît donc prouvé que toute combinaison créatrice tient absolument au milieu que Dieu a choisi ; et cela se démontre d'autant mieux, qu'une chose qui se produit dans certaines conditions se reproduira
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fatalement dans des conditions identiques. Dans sa produclion première, la matière est soumise à une loi fixe, mais, comme la matière marche toujours et en marchant s'améliore, elle ne pourra jamais retrouver son identité ; ce qui prouve qu'en fait de loi, la matière n'a jamais fait qu'obéir I
Quelques naturalistes prétendent que Dieu a fait les espèces dans des conditions spéciales assurant la perpétuité de ces espèces. J'estime que non. Le divin maître n'a pas procédé ainsi. Il n'a pas fait ce champignon pour qu'il soit un poison, ni ce reptile pour qu'il soit une vipère; non, il a voulu que sous des conditions de tous genres, chaleur, lumière, électricité, quantité des atmosphères imposant leur poids, des combinaisons galeuses se joignant en bien des points créassent par leur réunion un ensemble organique. En un mot, toute création organique est née, non de ce que Dieu a choisi les élémenls qui devaient se réunir, mais de ce que, d'après sa volonté première, ses lois agissant, des combinaisons de milieu ont présenté les éléments qui, réunis, ont produit les espèces. Le jour oii une combinaison donnant un poison s'est produite, soit pour les végétaux, soit pour les animaux, les individualités de ces deux genres, qui ne peuvent les supporter, n'étaient pas en formation. Ainsi des champignons nés dans un certain milieu sont inofTensifs, d'autres empoisonnent immédiatement l'homme qui en mange. Il y a même bien plus, des animaux mangent des champignons les plus dangereux sans s'empoisonner parce que cette réunion néfaste se décompose en eux
OU se combine d'autre manière avec leurs gaz. Chez la vipère la combinaison de poison n'occupe qu'une partie de son corps et ne gagne pas le reste, parce que l'organisation du reste en est parfaitement défendue ; tandis qu'elle désorganise là combinaison d'un autre animal qu'elle mord, qu'elle le tue. Telle est la marche merveilleuse qui prouve une fois de plus que Dieu n'est pas le Créateur compositeur de chaque petite créature, mais le souverain maître qui, ayant tout prévu, tout ordonné, a tout créé d'un seul coup, lorsqu'il a dit aux premiers atomes de l'incommensurable organisme : « Marchez. »
Les éléments de tout genre, devenant de moins en moins violents, ont exigé, surtout chez les animaux, des constitutions se pliant à des changements moins forts, par conséquent, bien plus compliqués et que le milieu n'a aidé à produire, en observant les limites voulues, que dans des occasions de plus en plus rares. Or, plus les constitutions éprouvaient la nécessité de ces complications, moins grand était le nombre des espèces naissantes et celui des chefs d'espèce. Cela explique ce grand changement dans lequel il a fallu deux individualités pour en faire une troisième. De cette variation d'état datent presque tous les animaux supérieurs qui existent. Elle a tué désormais toute espèce de spontanéité. En outre, la génération spontanée, à un moment donné, sous laction d'une loi, a perdu celte qualité aussitôt que celte loi a été modifiée par l'action d'une loi nouvelle; mais l'espèce n'est pas morte parce qu'elle n'a pu continuer de natire spontanément. Elle est
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resiée partie d'un tout où loul s'enchaîne, non pour produire, en se transformant, des espèces nouvelles, mais pour contribuer à la modification du milieu dans lequel d'autres espèces doivent à leur tour se développer. Rien n'est inutile dans la création ; les espèces disparues ont eu leur raison d'être, concourant à la fin dernière que se propose l'ordonnateur suprême. Tel le laboureur enterre dans son sillon le chaume de la récolte dernière pour féconder la moisson prochaine, qu'elle doive s'appeler froment, seigle, ou sarrasin!
Les opinions les plus répandues, dans un certain monde, sur le mode d'action des forces de la nature dans la création des espèces végétales ou animales, sont les suivantes : Dieu crée d'un seul coup, par la seule force de sa volonté, à un âge et dans un milieu géologique quelconques, tous les germes qui ont existé ou qui existent; ou bien les générations spontanées, c'est-à-dire les germes nouveaux surgissent au fur et à mesure des formations géologiques et se développent avec elles.
Après tout ce qui a été dit depuis le commencement de ce travail, peut-on supposer qu'à un âge géologique quelconque Dieu ait, d'un seul coup, créé tous les germes qui ont existé ou qui existent? Évidemment non. On croit avoir démontré que si jamais les milieux ont dû exercer une influence prépondérante, c'est surtout lors de la création des premières cellules organiques. Or, chacun sait avec quelle déhcatesse doivent être traitées les réactions chimiques, et que les moindres différences dans la
chaleur, rhumidité, rélectricité, suffisent à les empêcher ou à en modifier les efl'ets. Comment donc supposer qu'il a pu se rencontrer un milieu tel qu'il enfanta des myriades de cellules forcément identiques alors, qui devaient devenir si dissemblables par la suite? De plus, tout en laissant ici de côté la question du transformisme, les progrès de la paléontologie ne démontrent-ils pas un perfectionnement à peu près constant dans l'organisation des espèces aux différents âges, en avançant vers l'époque actuelle? Si donc, comme on ne trouve pas dans une certaine époque de traces d'une espèce que l'on rencontre abondamment dans l'époque suivante, et qu'on ne connaît aucun intermédiaire entre les deux espèces les moins dissemblables de deux époques subséquentes, c'est-à-dire que dans une série de proportions ce sont toujours les termes moyens qui manquent, ce que rien n'explique, on est bien forcé de reconnaître que le milieu de chaque époque a dû, sous l'action des lois alors prépondérantes, donner naissance à une série spéciale de germes, et que, par conséquent, Dieu n'a pas créé d'un seul coup tous les germes qui ont existé ou qui existent. Le savant D' Burgmeister nous dit dans la Création^ son grand ouvrage (1), en faveur de l'influence des milieux actuels sur la création des espèces : « En descendant du nord vers le sud, ce sont les espèces qui changent d'une manière absolue avec les différentes zones thermiques; tandis qu'en allant
(I) Chap. XXIII, p. 270-272. Trad. française.
Barbie du Bocage. 10
de l'ouest à l'est on ne remarque, malgré certaines différences climalériques très considérables, que des modifications dans les espèces. Ainsi, en allant du nord au sud, les mousses et les lichens de la zone glaciale sont bientôt remplacés par des conifères, puis ceux-ci par des arbres à feuillage annuel qui peuplent nos forêts de la zone tempérée; et enfin, en arrivant vers la zone torride on ne rencontre plus que les palmiers, les malvacées, les myrtacées, les magnoliacées, etc. Il en est de même pour le règne animal, les espèces changent en descendant du pôle vers Téquateur; en allant de l'ouest à Test au contraire, dans la même zone, à part quelques déviations peu importantes dans les lignes isothermes, les organismes ont des caractères semblables. Les animaux sont à peu de chose près les mêmes au nord de l'Amérique ou au nord de l'Europe et de l'Asie, dans la zone modérée de l'ancien continent comme dans celle du nouveau; on y constate des modifications dans les animaux comme dans les végétaux; mais ce sont des modifications dcuis l'espèce, ce sont des races ou des sous-races nouvelles, jamais des espèces différentes, à moins qu'elles n'aient été amenées par l'homme. Ce qui est vrai au nord de l'équateur l'est également au sud, à moins cependant qu'il n'y ait eu des conditions particulières d'isolement, comme en Australie, où la nature semble avoir travaillé sur des modèles différents. »
Ainsi Topinion qui s'est fait jour, au sujet des procédés naturels de la création, affirme que des
germes nouveaux surgissent spontanément à chaque changement du milieu atmosphérique et se développent sous l'influence de ce milieu. La vérité est là! On en conclut forcément, en disant que les différentes espèces n'ont pu être enfantées qu'aux différentes époques, et, comme on l'avait admis un peu auparavant, que la génération des germes les plus simples avait dû être spontanée à l'origine, on arrive à la certitude qu'effectivement les germes nouveaux surgirent spontanément à chaque changement bien caractérisé de milieu.
En général, ces germes se développèrent dans ce milieu, les uns pour succomber avec le milieu suivant^ les autres constitués un peu différemment, pour supporter l'action d'un ou de plusieurs milieux ; mais il ne faut pas conclure de là qu'à tous les moments de l'existence d'un milieu géologique ou autre la génération spontanée des germes est l'effet de lois ressortant, à un moment donné, d'un milieu nouveau et lui demandant tout ce qu'il peut produire. Toutes les combinaisons partielles, de quelque importance qu'elles soient, et dont une époque géologique, par exemple, est la base, naissent du même coup que ce milieu et arrivent avec lui à leur apogée. Elles enfantent tout ce qu'elles peuvent enfanter de germes; aussi les hétérogénistes ont-ils tort de prétendre créer des germes à volonté. Au moyen de neuf chiffres et d'un zéro on peut figurer des séries de nombres, en résulte-t-il qu'on ait créé ces nombres? Non. Ces nombres existaient. L'homme a simplement trouvé les combinaisons par lesquelles ils deviennent
en quelque sorte palpables. Il peut les varier à son gré; mais, quelque chose qu'il fasse, il ne fera jamais, en les énonçant ou en les écrivant, que mettre en lumière un fait dont il n'est pas l'auteur et devant lequel il doit s'incliner. Tous les ferments que les hétérogénistes peuvent montrer sont dans la matière, sont dans l'atmosphère, parce qu'à son origine, le milieu, soit en les gardant, soit en les faisant naître, a donné tous les ferments qu'il était susceptible de donner. Les effets naturels étant la conséquence de lois instantanément et universellement obéies, sont immédiats ; si donc la possibilité créatrice d'un milieu nouveau était cent, en saisissant la matière, il lui a demandé immédiatement une quantité de naissance de ferments égale à cent, c'està-dire à tout ce que, sous son influence, elle pouvait donner. Dès lors, dans ce même milieu, il n'est plus resté de germes, et la matière ne peut plus, à moins que le milieu ne change, donner naissance à de nouveaux germes. Ce milieu n'est plus qu'un habitat où, suivant les variations, les variétés existantes de germes se fixent; mais qui ne peut plus rien donner par lui-même.
La grande erreur des hétérogénistes consiste à croire qu'étant donné un milieu d'une époque géologique, ils vont eux-mêmes, pendant que ce milieu existe, créer, dans leurs laboratoires, des milieux artificiels différant assez de ce miheu pour donner spontanément naissance à de nouvelles générations de germes, ou bien, purger assez la matière fermentescible pour qu'après cela, si les germes y
apparaissent de nouveau, on puisse se dire en présence de la spontanéité créatrice. Or il faut, pour qu'un milieu nouveau soit produit, des conditions générales et multiples qu'ils ne peuvent remplir et qui sont dans la main seule de Dieu. La matière qu'ils ont effectivement privée de tous germes, puisqu'il est prouvé que dans certaines conditions les germes ne s y développent pas, c'est, lorsqu'ils la replaçaient, sans s'en douter, dans les conditions où elle devait former un habitat convenable, qu'une génération existant dans le milieu contemporain venait s'y loger et s'y laissait voir de nouveau. En face de certains ferments ainsi produits, dont les hélérogénistes constatent la présence pour la première fois et dont ils se regardent comme les créateurs, c'est simplement la conséquence d'une combinaison qui leur était inconnue, par laquelle la matière devint propre à favoriser des éclosions parce qu'elle rentre dans son état de facilité éclosive.