CHAPITRE III
Maintenant, d'après les opinions émises, que la création des germes ait été l'objet d'un seul effort, ou que cet effort se soit répété avec chaque changement des milieux géologiques ou atmosphériques, il y a loin de ces premières manifestations organiques aux organismes perfectionnés d'aujourd'hui; et l'on peut chercher quand et comment cette différence s'est manifestée. En d'autres termes, il semble rationnel d'étudier quelques traits principaux de cette longue histoire qui va de la cellule au mollusque et du mollusque à l'homme.
Faut-il croire, avec Darwin et tant d'autres écrivains plus connus, peut-être, pour leurs visées à l'originalité que pour la profondeur de leurs vues scientifiques, que cette histoire n'est que le long récit d'une lente transformation dans laquelle les différences de milieux, la sélection naturelle, la concurrence vitale ont joué leurs rôles, et que l'ensemble des espèces, c'est-à-dire des individus ayant enbre eux ressemblance et filiation, procède de types identiques; faut-il croire à une transformation qui,
commencée par des points fermentescibles presque invisibles, se soit peu à peu et indistinctement développée suivant les milieux qui se succédaient? Ces milieux amenant, au bout d'un laps de temps incalculable, des différences proportionnelles à leurs ressemblances, doit-on admettre une transformation telle, enfin, que les germes qui, nés dans des mers primitives, où ils sont rertés sous forme de mollusques par exemple, les déclare identiques à ceux qui, portés par la suite sur les continents, y sont devenus des annelés, puis des vertébrés au fur et à mesure du développement de ces continents? C'est plus que douteux.
Cette théorie, bien difficile, si non impossible à admettre dans ses détails, ne peut Fêlre dans son ensemble. Elle pèche par sa base. En effet, n'admetelle pas à Torigine une création due, soit aux lois divines, soit à la spontanéité de la nature, puisque ces points fermentescibles étaient les premiers qui existassent, pour répudier ensuite cette création ou cette spontanéité, c'est-à-dire déclarer impossible, pendant le cours des temps, ce qu'elle regardait comme possible à l'origine. Rien n'est plus illogique.
Malheureusement pour cette manière de considérer les choses, la nature n'agit point par sélection constante. La sélection ne se fait sentir que pendant la permanence d'un milieu, c'est-à-dire dans le cadre d'une même espèce. Si l'espèce peut vivre dans le milieu suivant, elle y arrive tellement bien faite, que cela lui permet de le supporter. Ce qui a
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entraîné les partisans du transformisme, c'est probablement cette idée si séduisante d'une harmonie naturelle qui se dévelo[^ insensiblement; c'est peut-être aufôi la pensée de proclamer la liberté de rhomme ou le désir de se débarrasser d'un Dieu gênant. Ce n'est cependant pas Topinioa que no«s aurons de Dieu au point de vue de su puisi^tnce crés^ (ricai qui fem son joug iaioins pesadi pour certaines gens; est^oii plus libre d'ailletft en s'abancfonnaut au hasard que soui la loi. émanée d- unt tolonCé wprême et forcépient sage? Eniîn, on ne saurait trop le redire^ la nature vm procède pas dans ces graides crises par transformation lente : son action eti forcément Jbrusque, lorsqu'elle arrive à certaines limites. Vu v0rre contient jusqu'à un certain modient Teatt dofit on lé remplit; mais il arrive un point <Mi une goutte dg plus le fait déborder. Tant que so« centre dp gravité ne sera pas suffisamment déplacé, Uii mur qu'on veut jeter bas tout d'une pièce oscillera sans tomber; mais vienne une oscillation plus ample qu* les précédentes, la rupture est brusquf, immédiate. Au moment où une loi cesse d'agir, a'est instantanément que l'action d'une autre commence. Sous la pression atmosphérique l'eau bout à 100 degrés, on ne fera pas, sans diminuer cette pression, qu'elle bouille plus vite. A moins de 100 degrés elle ne bougera pas. 11 en est de même de tous les éléments, tous ont leur point de mise en mouvement où leur dissociation se fait brusquement, mais en dehors ou en dedans duquel ils restent euxmêmes. Il n'y a pas d'intermédiaire entre l'eau et
lA TRAN?KônMXTrON.
ta vapeur. A 90 degrés comme à 2 degrés, •st toujours de l'eau; à 100 degrés seulemen devient delà vapeur qui se produit bien plus a ment à loO degrés, mais qui est toujours de peur. Eh bien, toutes les combinaisons physiques OQ chimiques en sont là; les éléments d'un corps restent c« qu'ils soet jusqu'au moment ôti ils changent forufiquement pour dAenir autre ^hose.
Cecf n'est 'qu'un exemple : Tel végétal contient de la siliiîff, dn carbone, de l9 potasse, tel autre qu'on suppose lui avoir succédé biologiquement par^ laot, c'est-à-dire par ' une transformalioo quel- . conqoe, renferme de la silice, du earijoae, dei'amraoniaque ; est-il possible f[aé la potasse te soit changée en ammoniaque et qu* les effets soient tes mêmes? Il est (eut aussi impossible de supposer qu'une espèce végétale ou animale pifsse se transformer en une autre. Si le milieu dans lequel une espèce vit se modifie sérieusement, l'espèce meurt, une autre combinaison adaptée au milieu nouveau et qui représente la possibilité créatrice que Dieu a attribuée à ce milieu, lui succède. La seconde espèce est d'autant moins sortie de la graine dft la première, que d'après les lois de la nature il aurait fallu que cette transformation fût, non pas lente, mais instantanée. L'espèce première est redevenue poussière, mais poussière modifiant sans doute, par les éléments des combinaisons qui furent siennes, le détritus auquel elle retourne; elle ne participe directement à la formation d'aucune des espèces qui lui succéderont.
iU LA VIE.
Si une planle est capable de supporter toute une série de milieux, elle continue de vivre, ne faisant que se modifier légèrement, bien enlendu, dans les limites de son espèce. Ainsi la fougère qui a traversé tant de milieux, d'arborescente qu'elle était dans le monde entier aux premiers temps géologiques, et que dans une certaine mesure elle est encore sous les tropiques, est devenue herbacée dans la zone tempérée; mais fougère elle est restée. Que là où elle vit encore dans ses plus petites dimensions, la moyenne température vienne à baisser de quelques degrés, elle disparaîtra, mais ne donnera naissance ni à un chou ni à un palmier. Elle mourra, voilà tout. Elle ne laissera derrière elle qu'un humus qui, modifiant l'humus antérieur, le placera dans des conditions de composition nouvelle où, peut-être, une autre plante naîtra, parce que ses conditions de vie s'y trouveront rassemblées, et que certains germes appartenant au milieu actuel y saisiront rhabitat et la nourriture qui leur conviennent. D'ailleurs, c'est un fait bien connu, que toute espèce en disparaissant enrichit les sédiments, ces cimetières des espèces mortes, qui sont en même temps les berceaux des espèces à naître.
« L'irrégularité de la répartition des mollusques sur nos côtes, démontrée par la carte lilhologique du fond des mers de M. Delesse, prouve que chaque espèce a besoin d'être dans un milieu propre à ses fonctions vitales : la nature du terrain, la profondeur de l'eau, la pression atmosphérique, le degré de salure, la température, sont autant de conditions
modifiant leur haliitaU Les mollusques varient selon les côtes, sur les roches calcaires ne viennent pas les mêmes que sur les roches granitiques; ceux do la vase ne se retrouvent pas éans le sable (1). »
a Chaque espèce d'élément anatomique, dit quelque part M. Ch. Robin, présente des particularités dans son mode de génération ou de développement. Chacune dérive d'une espèce différente d'embryon et chacun décrit une courbe différente dans son évolution organique (2). » Ainsi le savant physiologiste admet que tout organisme naît d'un élément anatomique qui se développe ou se multiplie, mais suivant sa composition intime et n'emprunte rien aux éléments anatomiques voisins. Il n'est que luimême, nourri par les apports des milieux, et ces apports n'ont entre eux que des différences assez petites pour ne pas troubler leur composition intime et n'amener dans ses modifications futures que des différences secondaires. Si en effet ces milieux lui imposaient des différences qui fussent trop distantes de ses conditions personnelles, ils le détruiraient. Il n'y a donc dans une cellule, et par conséquent dans un organisme, que des changements secondaires qui peuvent modifier des combinaisons secondaires aussi, mais qui, jamais, ne dépassent leur possibilité. Une espèce ne peut donc pas se transformer en une autre espèce, pas plus
(i) La lithologie du fond des mers, par M. Delesse. Compte rendu de M. Jules Girard. Bull, de la Soc, de géographie, octobre 1878, p. 424.
(2) Cours d* histologie de la Revue des cours scientifiques, 1. 1«% p. 731 .
io6 LA VIE.
s'il s'agit d'éléments analomiques que si Too prend pour exemple un végétal ou un animal quelconque. Le chien qui est peut-être, de (ous les animaux, celui dont les races sont le plus variées, quelles que soient les conditions nouvelles dans lesquelles on le place, ne deviendra jamais un mouton ou une chèvre. La cellule primitive du chien se prête à des modifications qui vont du terre-neuve au barbet, mais elles se refuseraient à celles qui tendraient à en faire un marcassin. Il y a dans celle cellule quelque chose qu'on ne parviendra jamais à mettre dans l'autre. Cette différence existe, parce que, au moment précis, à l'époque géologique où le marcassin a paru sur la terre, les conditions qui ont concouru à la formation de sa première cellule étant A, cette cellule et toutes celles qui sont nées d'elle ont été A; tandis qu'à l'époque de l'apparition du chien, les conditions étant B, les cellules du chien ont été B. Or, quelque milieu qu'on invente, on ne fera jamais que A devienne B ou que B devienne A. B peut prendre la place de A, mais alors ce ne sera plus A qui existera, ce sera B. Dans la nature, il n'y a pas plus de mélange de chien et dé marcassin, que dans l'alphabet de lettre pour représenter la fusion de A avec B.
La nature, nous l'avons déjà dit, n'agit avec lenteur que jusqu'à la limite d'une combinaison, et, là où le changement devient radical, il est brusque. Voilà pourquoi la science montre certaines espèces légèrement modifiées ; mais pourquoi aussi elle est impuissante à mettre sous nos yeux quelques preuves que ce soient de la transforma-
lion d'une espèce en une autre. L'exemple suivant rend complètement compte de cette manière de voir. Aucun point de contact ne relie les poissons aux oiseaux ; et si Ton remarque, comme cela a lieu en effet, certains oiseaux plongeurs ou certains poissons volants, ces espèces ne sont pas des liens entre ces deux ordres zoologiques. Ils sont bien chacun de leur genre, et la preuve en est que les uns et les autres ne peuvent supporter que par instants le milieu qui n'est pas le leur ; mais aucune ne fera ce qu'on appelle une espèce amphibie. Il y en a des espèces de ce genre, mais elles n'ont qu'un rapport avec les autres, c'est, si elles peuvent les attaquer, de les manger.
Il est des espèces réellement amphibies; mais celles-là sont nées pour cela, et, pas plus que les espèces terrestres, aquatiques ou aériennes, elles ne seront la source d'espèces pouvant s'accommoder d'un autre milieu que le leur.
Dans l'ouvrage que nous avons déjà cité de M. Burgmeister, il est dit : « Dans la faune marine les différentes espèces causées par la latitude sont moins tranchées parce que le milieu est plus constant. » Cette phrase prouve que la différence entre les espèces, répondant, sur la lerre même, aux différences de milieux latitudinaires, n'est pas la seule chose à considérer pour combattre la naissance instantanée des espèces, ainsi que l'absence de toute transformation, et qu'à propos de ces sujets, on peut aussi regarder la vaste mer.
L'eau, pour les profondeurs ordinaires, se main-
tient, sauf les changements de chaleur fails par certains courants, dans une température qui laisse aux espèces qui y vivent un milieu infiniment moins difficile à supporter que la surface des terres, en proie à tous les changements atmosphériques. Les effets y sont constants et s'étendent sur des espaces immenses. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu on y trouve les mêmes espèces répandues énormément sur de grandes surfaces; et, comme les grandes profondeurs ne permettent pas à la lumière de rester avec sa force ^ que le poids de l'eau est d'autant plus grand à supporter qu'on descend davantage, que le silence augmente de plus en plus, les espèces du haut des mers ne sont pas allées dans le bas où elles ne trouvaient plus les conditions qui leur sont nécessaires. A leur milieu elles s'arrêtent; et, comme ces milieux existaient de tout temps, les espèces nées là y sont restées; elles ne sont pas descendues plus bas, ce qui prouve que leur habitation était bien dans le même milieu. Par conséquent, la génération spontanée n'a pas eu lieu tout entière dans toutes les mers connues. Les poissons sont restés ce qu'ils étaient; les crustacés aussi, les mollusques de même.
Si, prenant l'idée contraire, et nous rapportant aux belles découvertes faites par les héros de la science qui montaient des navires tels que : le Lightning^ la Proserpine^ le Challenger^ le Travailleur et le Talisman^ nous contemplons les organismes marins qu'ils ont trouvés aux plus grands fonds des mers, ces masses gélatineuses qu'ils ont
LA TRANSFORMATION. lî»9
enlevées de 5,000 mètres de profondeur, nous pouvons constater que ces espèces n'ont rien de commun avec celles qui approchent de la surface de rOcéan. Ayant l'obscurité, un poids immense, un silence complet dans le milieu qu'elles occupaient, il n'a pas été permis à ces espèces de remonter pour enfanter, dans les mers voisines de l'atmosphère, des produits qui par la suite seraient devenus des poissons, des crustacés ou des mollusques. Organes gélatineux elles étaient, gélatine elles sont restées et n'ont produit q,ue des gélatines. Si même, dans les mers d'en haut, elles avaient donné quelques espèces ayant changé de nature, et se rapprochant des espèces que nous connaissons bien, il serait arrivé à ces produits de sentir l'intérieur de leurs corps, resserré d'ordinaire, enfler à l'abaissement des atmosphères au point qu'ils en seraient morts. Que nos poissons des eaux supérieures soient descendus dans les plus basses mers, le contraire leur serait arrivé.
Ainsi, pour la faune maritime, mourir par le poids et le manque d'air en descendant trop, mourir par l'absence de poids ou une respiration trop active en montant trop, c'est là qu'est la vérilé. Donc chaque espèce est resiée dans son milieu et ne s'est surtout pas transformée. Du fond des mers à leur surface, on ne peut y trouver, pas plus que dans les espèces végétales ou animales du sol terrestre, un escalier ayant toutes ou même à peu près toutes les marches que le transformisme demande.
Dans rintroduclion de son ouvrage (1), M. Thomson parle des travaux de M. Edward Forbes et dît : « Forbes croyait comme à peu près tous les grands naturalistes de son époque (1859) à Timmutabilité des espèces; il énonçait même : « Que toute espèce véritable offre dans ses individus certains traits, un caractère spécial qui la distingue des autres espèces, comme si le Créateur eût voulu mettre une marque particulière, un sceau sur chaque page. » Puis, plus loin, Thomson ajoute : « Darwin, Wallace, le professeur Ernest Hœckel et le professeur Fritz Millier et autres ont détruit cette théorie... Je ne crois pas exagérer en disant qu'il n'existe pas maintenant un seul naturaliste de quelque valeur qui ne soit prêt à accepter, sous une forme ou sous une autre, la doctrine d'évolution des espèces. »
Ainsi, il admet la transformation d'une espèce dans une autre.
Le même M. Thomson, en parlant aussi plus loin de la plus simple sous-division d'invertébrés, les protozoaires représentés par trois de leurs classes, les monères, les rhizopodes et les éponges, dit : « D'après le professeur Ernest Hœckel (2), que les monères sont des êtres presque informes, apparaissent privés de toute structure interne, organismes rudimentaires qui vivent et meurent sous une forme gélatineuse. Leur caractère principal qui les distingue des autres protozoaires, leur reproduction
(1) C. Wixille Thomson, Les abîmes de la mer, récit des expéditions de /a Proserpine et du Ughlning en 1868-69-70, p. 4.
non sexuelle, mais uniquement par subdivision spontanée, peut, avec le temps et les progrès de la science, être controuvée ; mais leur nombre, la ressemblance qu'ils ont entre eux, qui n'empêche cependant pas de distinguer les différentes espèces, quoique doués de caractères peu tranchés, le rôle important qu'ils jouent dans l'économie de la nature, tout paraît donner droit à une position d'une importance peu ordinaire. Les naturalistes allemands, dans leur enthousiasme pour la théorie darwinienne de révolution, voient naturellement dans ces monères l'attribut de l'Urschleim, puissance illimitée pour le progrès physiologique dans toutes les directions possibles. Pour les biologistes plus positifs, ils offrent un profond intérêt, parce qu'ils présentent les phénomènes essentiels de la vie, la nutrition et Tirritabilité, tout en n'ayant que l'apparence d'un composé chimique homogène et dépourvu d'organisation. » Il y a dans tout ce qui vient d'être cité , dans tout ce qui regarde les habitants trouvés dans les abîmes des mers, à propos desquels on place des idées qu'on ferait mieux de laisser ailleurs, cette importance immense, qu'on semble, en les observant se rendre compte d'un des premiers effets de la création même : des émanations du fond des mers mélangées avec des eaux plus ou moins pleines d'éléments de formation venues d'autres parties des Océans, il s'est formé depuis des temps infiniment longs, des espèces gélatineuses, parce que le milieu faisait cela et ne faisait que cela. Si à côté, ou à la suite de ces gélatines, il en est
BARBlé DU BOCAGE. H
venu d'autres qui sonl renfermées dans des coquilles qu'elles sécrètent, comme les rhizopodes, et ont une constitution un peu différente, c'est qu'au milieu dans lequel ces monères sont nées, de nouveaux éléments gazeux ou autres, sont venus se mélanger et qu'ils ont donné des mouvements nouveaux à des combinaisons gélatineuses dissemblables des premières; ce qui fait que ces deux espèces ayant des combinaisons différentes, n'ont rien emprunté l'une à l'autre, malgré le temps très étendu de cohabitation d'un même espace. Si la seconde descendait de la première, elle n'aurait pas été absolument dissemblable. Donc jamais un genre, pas plus qu'une espèce, ne descendent d'une autre. Chaque genre, chaque espèce existent aujourd'hui parce quils sont chacun le résultat d'un milieu et parce qu ils sont nés partout où ce même milieu a existé ou existe encore. Des organismes semblables se trouvent encore à l'heure actuelle au fond des mers, à Test du Spitzberg et dans le sud de l'océan Pacifique. Si le milieu change, ce sont les genres et les espèces qui changent. Ils se perpétuent tant que ce milieu est, pour mourir si ce milieu disparaît.
Si, dans un milieu, des différences qui ne le changent pas, mais qui rendent les agrégations un peu variées, se font sentir, de légères différences se reproduisent également dans les espèces nées dans ce milieu, et les races d'une même espèce naissent. Nous ne saurions trop le répéter, il n'y a pas d'évolutions de genre ou d'espèce; mais il est possible que dans une espèce il y ait des races nouvelles,
c'esl-à-dire certains changements trop petits pour faire passer une espèce dans une autre. Dans le grand foyer terrestre, les scories et les gaz différant sans cesse, ont donné, dans Tun des moments où ils ont été, des combinaisons vivantes qui, nées, existent tant que le milieu se maintient, et meurent quand les différences qui le constituent ont disparu ; mais qui ne tiennent jamais Tune de Tautre, vu que si le mélange avait pu se faire entre un milieu et un autre, il n'y aurait jamais eu que la première combinaison organique à laquelle toutes les autres seraient revenues. Nous avons déjà démontré que c'était impossible ; donc la théorie darwinienne est absolument fausse.
Quelques physiologistes se sont fait une arme en faveur du transformisme, de certains rapprochements qu'ils regardent aujourd'hui comme prouvés par l'existence d'individus qui, jusqu'ici, semblaient appartenir à des espèces différentes. C'est en tout cas se servir d'un très mauvais argument ; car ces rapprochements, s'ils existent, prouvent seulement que la science n'a pas encore, en cette circonstance, démêlé la part afférente à chaque espèce; mais cela ne dit absolument rien au sujet des limites théoriques de l'espèce, les seules dont il soit ici question. Si l'onparvenait jamais à démontrer une identité physique réelle entre l'homme et le singe, on aurait prouvé que des individus qu'on regardait jusqu'ici comme étant d'espèces différentes ne font qu'une même espèce, mais nullement que l'espèce simienne se soit transformée en espèce humaine. Qu'on se
rassure, du reste, la preuve n'en est pas faite! Non seulement la ressemblance est loin d'être absolument sérieuse, mais on ne connaît pas de métis de Thomme et du singe. Si les transformistes admettent qu en d'autres temps géologiques, il a pu en exister, c'est une diction au sujet de laquelle on peut répondre : Montrez-nous ces intermédiaires. S'ils ont existé jadis et que vous ne puissiez les présenter aujourd'hui, c'est sans doute qu'ils étaient assez mal constitués.
Lorsqu'on prétend que les espèces se transformenl, ou oublie la greffe. On ne peut trouver un rapprochement plus intime entre deux essences végétales que celui que produit la greffe ; cependant rien n'y vient troubler le type particulier des espèces employées. Que l'on applique des greffes de poirier sur quelques branches seulement d'un cognassier, les branches respectées continueront à donner des coings, les autres produiront des poires, et cela, tant que le tronc vivra. Aucun mélange n'a lieu, la poire reste poire, le coing reste coing. La même sève coule cependant dans toutes les branches, et cependant, jamais d'erreur, jamais un bourgeon ne variera, jamais une fleur ne changera; le fruil sera celui que la greffe enfante. Oîi est donc le mélange des espèces? Même milieu, même sol, même sève, et l'individualité conservée absolue.
La sélection a- 1- elle une certaine valeur pour démontrer la transformation des espèces? Évidemment non ! car le résultat de toute sélection est l'amélioration de l'espèce, c'est-à-dire la confirmation ou la continuation d'une particularité qui retourne tou-
LA TRANSFORMATION. 16o
jours au type primitif, si Ton cesse de la maintenir dans ses conditions particulières.
Si les espèces pouvaientse transformer, ce n'est pas, comme Darwin lesuppose, par l'œuvre delà sélection que cette transformation aurait lieu ; la sélection mettant toujours en rapports sexuels les individus les plus parfaits du type, et les éléments des vésicules germinatives des uns ne confirmant la composition des vésicules germinatives des autres que par les soins de l'homme. Mais avec cette manière d'agir, on en arriverait presque toujours à avoir créé une infériorité au point de vue de la nature vraie. Croisez des durhams avec une autre bonne espèce, vous aurez, à la longue, plus de chair et par conséquent plus de prix ; mais si de pareilles bêtes se trouvaient libres tout d*un coup, elles ne pourraient se nourrir suffisamment, elles mourraient. Il en est absolument de même pour les végétaux. Si, s'emparant de poussière de pollen d'une espèce, on la laisse tomber sur les ovules d'une autre espèce, on n'aura pas créé d'espèce nouvelle. Cette confection n'a pas lieu en dehors des limites de l'espèce. Il y a des siècles qu'on cultive en Normandie et ailleurs, ce qu'on nomme le méteil, c'est-à-dire un mélange de froment et de seigle ; or aucune modification ne s'est produite dans l'une ou dans l'autre de ces plantes. Elles ne se sont réciproquement rien enlevé ni rien donné, et n*ont enfanté aucune espèce nouvelle malgré la sélection séculaire qu'ont toujours faite les cultivateurs et qui n'a servi, si l'on peut s'exprimer ainsi, qu'à rendre le froment plus froment et le seigle plus seigle. Ce se-
i66 LA VIE.
rait cependant le cas où la sélection aurait dû agir; car le vent, et à son défaut les insectes, transportent le pollen d'une lige à l'autre sur toute l'étendue du champ. Aucune condition ne serait plus propice à la formation d'une espèce nouvelle, si elle pouvait se former, que cette pluie dépoussière fécondante presque impalpable qui, sortie des organes mâles des espèces, tombe au hasard sur les organes femelles des deux mêmes espèces ; or, dans ces cultures on n'ajamais rencontré de métis. Ainsi, dans ces conditions, les plus favorables qu'on puisse trouver, le mélange des espèces n'est pas vrai.
Il vient d'être dit également que la sélection, portée sur une modification de l'espèce, ne pouvait amener la transformation d'une espèce en une autre. Cette affirmation est exacte. Depuis des générations les hommes ont mis tous leurs soins à former certaines variétés d'animaux, au point que ces variétés sont devenues des races nouvelles. Mais, comme entre races, l'appétit de l'acte d'engendrement existe dans son entier, et que les rapports sexuels sont indéfiniment productifs, les représentants d'une variété ou d'une race lentement et laborieusement créée, laissés libres, iront immédiatement rejoindre les individus de leur espèce, sans tenir aucun compte de leur race ou de leur variété; et les produits de ces rapports, se rapprochant de plus en plus du type primitif, la variété ou la race auront bientôt disparu. Les chiens n'en donnent-ils pas chaque jour l'exemple? Le plus beau chien d'arrêt croisera tout aussi bien avec une bassette qu'avec une chienne
semblable à lui ; et les produits de ce croisement ne seront ni purs chiens d'arrêt ni purs chiens courants. C'est le type duquel furent probablement tirés jadis chiens d'arrêt, chiens courants et autres, qni prévaudra.
Dans une même corbeille de fleurs, vous semez des graines de pétunias ordinaires, de pétunias doubles et de pétunias de couleurs variées; vous obtenez toutes ces variétés ; mais, l'année suivante, semez les graines que vous aurez récoltées indistinctement dans cette corbeille, les pétunias doubles et ceux de différentes couleurs seront en moins grand nombre. Recommencez, vous n'aurez, au bout de trois ou quatre années, que des pétunias ordinaires. Ainsi, encore une fois, la sélection a une action pour créer des variétés des races mêmes, mais, non surveillés, c'est toujours à l'espèce que les pétunias reviennent.
Il semble inutile de reprendre sans cesse un même sujet ; mais on a voulu tirer de la question du transformisme des conséquences tellement étendues, qu'il ne faut rien négliger de ce qui montre sa véritable place. Qu'on me pardonne donc d'en parler encore un moment.
Comme preuve de la possibilité du transformisme, on cite les animaux aveugles des cavernes et ceux des profondeurs de la mer. Ils sont ainsi, dit-on, parce que, dans un milieu obscur ils n'ont nul besoin de l'organe de la vue. C'est, à notre sens, une erreur nouvelle. La cécité chez les animaux vivant exclusivement dans les cavernes prouve, ce dont on n'a jamais douté, l'influence des milieux pour causer
des modifications dans Tespèce ; mais, de là au transformisme, il y a un monde. Si l'on remarque même que des animaux dont tant de générations ont vécu dans des endroits sans lumière, ou à 5 ou 6 000 mètres au fond des mers, c'est-à-dire dans des conditions si différentes de la vie terrestre, n'ont pas éprouvé de modifications plus grandes que celles de perdre l'organe de la vue, c'est une preuve en faveur du nontransformisme. Il n'y a même pas la transformation dans le sens rigoureux du mot ; il y a atrophie d'un organe amenée par un manque d'exercice. Il en est de même d'un faquir indien qui, laissant longtemps son bras levé, en arrive à ne pouvoir plus le baisser.
La grande bataille de la vie n'existe pas dans le sens que lui a tant attribué Darwin. Elle est évidemment, dans une même espèce, favorable aux individus les plus vigoureux, et ce sont ceux-là qui supportent le mieux un changement de milieu, mais ce n'est pas parce qu'ils sont les plus vigoureux qu'ils supportent ce changement, c'est parce qu'il entrait dans leur composition primitive des éléments pouvant s'accorder avec ce changement de milieu. Ce n'est pas non plus la lutte entre deux espèces qui fait que l'une finit par dominer l'autre, mais parce que les conditions de milieu deviennent favorables à l'une et nuisibles à l'autre. La concurrence vitale, bien qu'elle se produise constamment, n'est qu'une incidence.
Le Créateur n'a pas fait les espèces ou les individus pour qu'ils se battent entre eux. M. Claude Bernard a eu raison de dire : « La physiologie considère les lois intrinsèques de l'organisme, et ces lois
aonl relatives à la conservalion des individus, non aux causes de destruction qui les entourent. L'organisme, quel qu'il soit, est constitué pour lui-même et pour perpétuer son espèce (1). » Le mouton n'a pas plus été organisé physiologiquement pour être dévoré par le loup que le végétal pour être brouté par le ruminant ; la combinaison chimique d'oîi est sorti le loup a besoin, pour être alimentée, d'éléments qui ne se rencontrent que dans la chair, et le loup prend cette chair oîi il la trouve. La matérialité seule agissant, chaque estomac, chaque instinct, ou, si l'on veut, chaque gaz produit son effet dès que la nature veut qu'il se produise; une espèce n'a pas pour charge d'en dévorer une autre. L'espèce n'est pas, comme Darwin semble le croire, une organisation dont les membres ont mangé les intermédiaires nécessaires à l'établissement du transformisme ; c'est un composé chimique qui, étant forcé de laissser échapper quelques-uns de ses éléments, cherche à les récupérer, et se précipite, pour les engloutir, là oîi il les trouve. Dans sa mission sur terre, Thomme seul, parce qu'il a la spiritualité pour lui, peut anéantir ou régler ce triste usage.
En étudiant la nature, on se demande souvent pourquoi certains naturalistes, éminents d'ailleurs, ont supposé l'existence du transformisme dans des combinaisons nées les unes des autres, soit dans la flore, soit dans la faune. Pour ne parler que des animaux,
(i) Phénomènes de la vie commune aux animaux et aux végétaux, les théories dualistes de la vie. {Revue des cours scientifiques, 3« année, 2« série, p. 296).
pour en arriver là, il fallut admettre que chaque individu s'était corporellement modifié depuis sa procréation, tout le temps qu'il est resté dans le corps de sa mère ; c'est-à-dire que sa mère l'a produit différent de ce qu'elle l'avait reçu et de ce qu'elle était elle-même. Mais, depuis que le monde est monde, les mères ont toujours donné, sauf des exceptions très rares, fautives et non renouvelables dans aucun sens, des enfants absolument semblables à elles ou à leur père. Quand le spermatozoaire leur est confié, il prend leur forme et ne se modifie pas. Pour qu une espèce différente succède à une autre, il faut que ce soit sur le spermatozoaire originaire que les effets se produisent; or on ne trouverajamais cela, à moins qu'il ne s'agisse d'une composition originelle nouvelle dans un milieu nouveau.
Ainsi, et c'est une conséquence du mouvement, instrument du grand œuvre, dans le matérialisme, ce qui est, doit servir dans une certaine limite à la production de ce qui sera; et la bataille de la vie ne serait autre chose que l'anéantissement de cette conséquence, si Dieu n'avait créé le monde pour servir de résidence à l'homme. Il serait bien peu philosophe et il aurait une bien triste morale celui qui, n entrevoyant pas le but du Créateur, se servirait de ce spectacle pour se rendre l'ennemi et du monde et de Dieu.
En dernière analyse, une autre raison est donnée sur laquelle on veut appuyer le transformisme. De ce qu'il paraît incontestable que les langues modernes tiennent par leurs origines aux langues les plus anciennes et qu'une transformation semble
s'êlre faite dans le langage d'abord unique, par suite des contrées différentes où chaque peuple vivait, on cherche à prouver que la transformation s'est opérée de la même manière et lentement entre les espèces animales. Il n'y a cependant aucune analogie entre ces deux ordres d'idées. Le domaine intellectuel a ses lois comme le domaine matériel, mais un monde les sépare. Ce qui eut lieu dans celui-là peut n'avoir pas été dans celui-ci. C'est même pour cette raison que la formation des langues n'a rien de semblable à celle des espèces. Les lois de la nature ont enfanté les dernières, tandis que les premières sont nées de dénominations; or une loi nouvelle remplace une loi ancienne par un brusque à-coup, tandis qu'une dénomination est une désignation lente. Mille raisons dont il faut chercher la cause dans le milieu matériel ou moral, dans les habitudes, dans les mœurs, ont fait naître peu à peu les mots et la syntaxe même d'une langue, les objets à désigner restant à peu de chose près les mêmes. Dans la nature, au contraire, ce sont les objets qui changent radicalement. Aussi les organes doivent-ils être appropriés à ces changements et se trouver entièrement nouveaux. Lorsque la période glaciaire a remplacé la période torride, ce ne sont pas des organes appropriés à des besoins nouveaux qui ont poussé aux animaux, c'est la phtisie qui leur est venue; aussi, tandis qu'on trouve enfouis dans les glaces du Nord des Mastodontes, des Mammouths, des Éléphas primigénius, tels qu'on en découvre aussi dans la zone tempérée, on n'exhibe des
glaciers sibériens aucune espèce intermédiaire qui puisse les rapprocher des grands animaux de l'époque actuelle. Ces Mastodontes, Mammouths ou Éléphas, le froid les a surpris, la phtisie les a emportés, ce sont les rennes et les ours qui les ont remplacés. La glace n'a pas gardé d'intermédiaire.
Pour résumer cette partie du travail, en laissant de côté les arguments trop connus, nous pouvons affirmer l'indépendance absolue des espèces. Le transformisme est un songe et un songe abêtissant pour l'espèce humaine ; car, bien qu'il ne puisse absolument rien prouver contre la grandeur de Dieu, ses promoteurs n'ont d'autre pensée que d'y trouver un argument en faveur du matériahsme contre le spiritualisme. Bien triste et bien écœurante est cependant la passion qui fait aujourd'hui chercher le matériel partout. Le spirituel est sous nos yeux, et nous ne voulons pas le voir. Il y a là seulement, une bien grande satisfaction d'orgueil, car celte révolte contre le spiritualisme prouve surtout un défaut de jugement. Si je voulais me complaire dans ma propre grandeur, je chercherais bien plus à m'élever au niveau suprême pour être haut comme ce soleil, qu'à abaisser ce qui m'entoure pour n'avoir plus rien au-dessus de moi. Si je devais avoir un orgueil, je préférerais toujours celui de l'aigle qui semble vouloir escalader le ciel, à celui du ver qui ronge les racines d'un chêne, jusqu'à ce qu'il l'ait fait tomber ; le premier, du moins, personne ne peut l'atteindre, tandis qu'on marche sur le second et qu'on l'écrase souvent.