CHAPITRE III
Le Vrai, loul en restant dans noire âme ce qu'il est comme qualité divine, est applicable par nous, dans une partie de son étendue et dans saperfecUon, aux fails physiques. Nous l'atteignons dans les manifestations que Dieu a produites, lorsque, soit par hasard, soit par raisonnement, soit effectivemenl, ayant mélangé plusieurs matières distinctes, cette combinaison se trouve être un corps existant dans la nature, ou donne lieu à des phénomènes connus. Nous nous servons là du Vrai dans toute sa plénitude; nous nous en servons pour reproduire au moyen de lois divines des parties d'une création di" vine. Dans cet ordre d'idées la diPTérence entre Dieu et nous, c'est que Dieu se servait du Vrai pour arriver à la création, et que nous, nous nous servons de ce que nous offre la création pour arriver au Vrai; c'est que Dieu savait, en manifestant le Vrai, ce qu'il allait produire, et que nous autres hommes nous n'arrivons au Vrai que ptir tâtonnement et en employant les éléments que le Créateur nous a donnés pour cela, et dans la mesure qu'il nous les
a donnés. Nous avons donc ici-bas la faculté d*alteindre le Vrai dans son emploi réglant la matière, c'est-à-dire de conslater qu'il existe partout où Ta mis la volonté divine. « L'ordre, a dit Bossuet, c'est la raison visible. » [Connaissance de Dieu,) L'ordre en effet, c'est la condition de vie, c'est la raison de la vie. Quand le Vrai de la vie n'est plus possédé, la vie languit, puis disparaît. Chaque espèce vit dans sa loi de vie, dans son ordre, dans son Vrai, et ne peut vivre en dehors.
Il n'en est pas de même du Vrai moral. Lorsque nous laissons agir le sentiment que nous en avons et que nous croyons être certains de l'avoir alteint, nous nous trompons parfois.
Le vrai moral prend dans notre âme le nom de raison. En Dieu il est déjà la raison, mais ce mot n'est pas absolument nécessaire pour le désigner, car il n'est pas possible de supposer une raison en dehors du Vrai. Chez Dieu la synonymie de ces deux mots est parfaite. Si c'est notre âme que nous considérons, il y a, entre les mots vrai et raison, identité, mais non synonymie. Aussi appliquons-nous plus volontiers le premier aux faits sur lesquels il est impossible de ne pas constater sa présence, puisqu'alors un phénomène se produit, et réservonsnous le second pour les interprétations intellectuelles et morales dans lesquelles la constatation absolue dépasse souvent nos moyens.
Si nous n'avons pas placé la raison, mais le raisonnement au nombre des facultés humaines do l'âme, c'est que pour nous la raison est moins uno
faculté que l'essence même de notre moi ; elle esl en nous, elle est avec nous antérieurement à la vie. Elle est une partie de notre être à laquelle le faux fait mal, parce qu'elle est le Vrai. Elle esl dans noire raisonnement l'élément caractéristique, Télémenl rectifîcateur ; elle est comme la ligne qui, tracée sur le papier, empêche d'écrire de travers.
Certains auteurs disent : il y a en nous deux raisons, Tune parfaite, éternelle, immuable, l'autre faulive, incertaine, imparfaite. C'est une erreur. La raison est toujours parfaite, immuable, impeccable, comme elle est éternelle ; ce qui commet des erreurs, ce n'est jamais la raison, c'est au contraire ce qui n'est pas la raison. C'est quand elle est voilée que se produit l'imperfection. Ils ont confondu le raisonnement avec la raison, oubliant que le raisonnement est un composé dans lequel entrent en parties presque égales: la raison, toujours parfaite, toujours saine, et les passions, les appétits presque toujours entachés d'erreurs. Si la raison commettait des erreurs, elle cesserait d'être la raison. Si Dieu ne s'est jamais trompé, c'est qu'il est la raison suprême. Il n'a pas comme nous besoin de raisonnement. Agit-il, c'est la raison qui agit. Dieu ne se dit pas : Si je fais ceci, il arrivera cela ; mais si je faisais autrement c'est autre chose qui se produirait. Il agit, tout est dit. Notre raison fait de même, elle ne raisonne pas ; elle rayonne les impressions dont le raisonnement se sert comme éléments de son travail. Fénelon entrevoyait la vraie nature de la raison lorsqu'il s'écriait : « Celle raison n'est-elle pas le Dieu
que je cherche? » Oui, le Dieu qu'il cherchait, c'était bien celle raison suprême, car la raison en action, c'est le Vrai, et le Vrai c'est Dieu !
Mais Dieu n'est pas seulement la raison, il est, en sus du Bien et du Beau, le savoir, la puissance, la durée; et tout cela est latent dans la raison comme la raison est latente dans tout cela. Chez Dieu, la raison est la cause créatrice, le savoir est la conseï'vation, par l'esprit divin, des acles de la raison. Le savoir, enregistrant ce que la raison a fait, lui est donc bien uni, il dépend d'elle; sans elle il n'existerait pas. En outre, si le premier objet créé Ta été par un eiïort de la raison qui, du même coup, a enfanté le savoir, depuis lors la raison n'a pu créer qu'en tenant compte de ce qu'elle avait créé déjà, c'est-à-dire en demandant au savoir de metire devant elle la notion de ses acles antérieurs. La raison est donc bien unie au savoir comme le savoir Test à la raison. De même, la puissance créatrice qui ne comprendrait pas la raison serait le type do lanarchie.Elle ne produirait qu'un chaos perpétuel, et la raison qui n'aurait pas le pouvoir de créer ce qu'elle conçoit ne serait rien. D'où ressort nécessairement que la puissance est latente dans la raison comme la raison l'est dans la puissance. — La durée aussi est comprise dans la raison comme la raison l'est dans la durée; car la raison dont les productions n'auraient point de durée serait une inutilité; et la durée ne peut exister que dans le domaine do la raison, ce qui n'est pas né dans la raison n'étant pas né viable.
Quoique Tâme de Thomme soil portion de Dieu, il n'en est pas pour elle complètement de même au point de vue de la raison. Dans Tordre de manifestation des parties de Tessence de l'âme, la raison, qui n'est plus raison créatrice, ne précède pas le savoir. Nous commençons par voir, entendre ou sentir les objets qui nous entourent, par être impressionnés de certains faits qui se passent devant nous; et ce n'est que lorsque ces faits sont fixés dans le savoir ou, pour mieux dire, suivant ce que j'ai énoncé précédemment, quand le savoir a rayonné les phénomènes dont les sens lui ont transmis l'impression, que la raison a une matière sur laquelle elle peut agir. Notre raison cependant est forcément unie à notre savoir, puisqu'elle n'agit que sur ce que nous savons ; mais il n'y a pas réciprocité, notre savoir est indépendant de notre raison ;. une de nos facullés peut s'en servir au mépris de ce que la raison conseille. Notre savoir n'a d'autre vassalité envers notre raison que d'enregistrer ses avis. — Notre volonté, qui représente notre somme de puissance, n'est pas non plus la servante forcée de notre raison ; car, bien souvent, poussée par d'autres causes, elle agit en dehors de toute raison; mais si, formelle et sincère, elle s'y adresse, la raison ne peut se refuser à la guider. — La durée n'est pas dans l'homme comme en Dieu une suite de la raison, car cette dernière, n'étant unie qu'à un savoir humain, c'est-à-dire borné, ne peut embrasser toutes les conséquences de ses actes ; elle n'a d'action que sur la force que nous avons, que sur le temps que
nous devons vivre ou, au plus, que vivront quelques générations, elle n'en a même parfois que sur le moment présent.
Dire que la raison divine est le vrai, après avoir soutenu que le vrai est Tessence de Dieu et que cette essence est le parfait, c'est affirmer que la raison divine est le parfait aussi. Elle Test en tant qu'essence, que substance spirituelle de Dieu. C'est là ce qui affirme que, devenant agissante, c'est-àdire faculté productive, la raison peut agir jusqu'à l'infini. S'il n'en était pas ainsi, la puissance divine étant infinie, au delà de certaines bornes, elle ne serait plus accompagnée de la raison. Non, la raison est finie comme substance divine; mais, ce tout fini qui est Dieu, lorsqu'il agit, le fait infiniment raisonnablement. En un mot, c'est une faculté infinie, pour celui qui possède le tout fini de la raison, de produire infiniment raisonnablement (et je ne puis que répéter ce que j'ai annoncé précédemment), les qualités sont tout entières, sont parfaites en Dieu, ce qui veut dire qu'elles y sont fixées ; mais la faculté qu'a Dieu d'appliquer les conséquences de ces qualités est infinie. Le bien est en Dieu tout entier ; mais du moment où Dieu devient actif de cette qualité, il le devient infiniment.
On dit qu'un fini ne peut engendrer un infini ; cependant la perfection ou la somme des qualités, quotité finie, devient toute-puissante par cela même qu'elle est la perfection, et qu'une perfection sans la toute-puissance serait d'une réalisation impos-
sible. Or, du moment qu'elle jouit de la toute-puissance, elle peut l'employer à développer à Tinfini les facultés qui ressortent d'elle. Donc un fini, mais dans ce cas seulement où ce fini est la perfection spirituelle, peut être Torigine des infinis.
On peut du reste comprendre sous les mots perpétuité, infinité, le sens de l'action d'une qualité^ produisant un agissement fruit de ces facultés : cette qualité forme, si l'on peut s'exprimer ainsi, la masse de ce qui existe d'elle. En pensant qu'une qualité telle que celle du Juste, qui est un des éléments spirituels, une des bases principales de l'existence de tout ce qui est, ne peut cesser d'être tant qu'une chose créée existe, et que pour que le Juste, le Vrai, le Bien et le Beau ne soient plus, il faudrait qu'il n'y eût ni Dieu ni matière, par conséquent ni mouvement; il en résulterait que l'univers serait le grand champ du vide. D'un autre côté, une qualité qui ne rayonnerait pas dans les actes de celui qui la possède, ne serait pas une perfection. Enfin, celui qui la possède étant Dieu, l'être excellemment puissant, il devient de toute nécessité que cette qualité parfaite rayonne tant que Dieu agira; or, comme il peut agir infiniment, nous trouvons là la preuve qu'un fini, lorsqu'il est la perfection d'une quahté, tel qu'il est en Dieu, engendre bien la faculté infinie. Dieu est donc infiniment Juste, Vrai, Bien et Beau, quoique son essence qui est le Juste, le Vrai, le Bien et le Beau, soit essentiellement finie.
Pour aller au-devant de toute objection, je dirai que ia tofahté d'une qualité ne cesse pas d'être on
Dieu parce qu'il en réside une portion dans les âmes humaines, si Ton admet, avec moi, que Tâme humaine soit une portion infinitésimale de Dieu. La portion de Dieu qui est en nous jouit tout aussi bien, en cette qualité, de Finfinilé, que la partie qui est restée en lui, puisqu'elle existait avant d'être nôtre, qu'étant nôtre, elle reste une part de lui, et qu'après le triomphe définitif de Dieu, elle retournera à son état premier. Elle a ainsi, en tant qu'essence divine, l'infinie durée et elle ne cesse d'avoir l'infinie puissance pendant le combat du non Juste contre le Juste, que parce qu'elle y a consenti par un acte, preuve même de sa puissance.
Il va sans dire que le non Juste, le faux, le mal et le laid, qui ne sont que l'absence des qualités correspondantes, s'évanouissent avec la matière.