CHAPITRE IV
Les créatures seules éprouvent le bien physique, parce que, se trouvant en dehors des lois du Vrai, elles peuvent y rentrer. C'est cet acie, volontaire ou non, qui pour elles constitue Tabsence de douleurs ou le bien physique. Parmi les individualités créées, rhomme ayant seul la pensée, jouit d'être en parfait accord avec ses lois constitutives. Il a conscience, s'il n*y était plus, de souffrir du mal; et Tespoir, s'il y reste, de conserver son bien-être. En un mot, les jouissances physiques sont un bien d'autant plus réel que l'homme s'en rend compte. Il y a chez lui comme une action réflexe de la spiritualité sur la matérialité.
Dieu étant le vrai créateur est la source d'où s'écoule le bien physique, parce qu'il est l'ordonnateur dont la loi émane. Comme il est la somme indéfinie du bien physique, il est également la somme indéfinie des lois qui l'ont créé ; et, tant que les créatures continueront d'exister, le bien physique sortira de lui, et la qualité de ce bien sera de rentrer dans la loi. A l'heure où la matière ne sera plus, où il ne
restera que la spiritualité, le bien physique cessera, n'ayant plus de raison d'être.
Nous le répétons encore, le bien dont jouit la matière, c'est, suivant la destinée, l'accord avec les lois divines qui règlent cette destinée, d'oîi ressort : que le mal qu'éprouve la créature est l'étal dans lequel cet accord n'existe plus, dans lequel ces lois cessent de se faire sentir. C'est l'effet du mouvement désordonné reprenant momentanément son empire.
Le mal physique ou le contraire du bien physique est donc ce qui est opposé à la volonté du Créateur. C'est le trouble apporté à la matière organisée. Mais ce trouble ne devrait pas exister, dit-on, puisque Dieu est inGniment puissant, infiniment bon ! — il est facile de justifier Dieu du mal physique, en disant que ce mal provient du mal normal; et il sera prouvé que ce dernier ne peut être imputé à Dieu, qu'il est la conséquence forcée de la continuation du grand œuvre, qu'il est causé par la matière en rébellion contre les lois qui règlent son action. La matière en travail, dans le court espace de temps qu'elle passe d'une loi qu'elle ne peut plus subir, à une autre qu'elle va être forcée d'accepter, peut bouleverser des États entiers, détruire des villes, écraser des populations. Avec cette matière une espèce animale rudimenlaire disparaît après avoir apporté à la nature un élément nécessaire à une espèce mieux organisée, par rapport au milieu qui doit venir. Elle souffre pour disparaître ; mais les nécessités de la matérialité du grand œuvre réclament cette souffrance.
Une conséquence de la nature même de Dieu a voulu que le monde fût ; or, si tout était resté dans le calme, le monde n'eût pas été. Il a donc fallu que Dieu donnât la matière en pâture au mouvement. Mais le mouvement brise, déchire, lacère; pourquoi alors s*étonner du mal produit ? Le mal n'est pas l'œuvre de Dieu, qui n'intervient au contraire que pour Tenrayer ; il est une conséquence fatale. Le chirurgien qui coupe une jambe gangrenée fait mal, mais il ne fait pas le mal. Il faut que le mouvement soit, pour que quelque chose de physique soit aussi ; or, c'est la manière d'être de ce mouvement, de causer ces changements d'état qui, brisant une combinaison pour en faire une autre, engendrent le mal physique. Dieu ne voulait pas créer l'univers d'un seul coup, car le but suprême n'eût pas été rempli, le mal n'eût pas été évité, les souffrances matérielles et la souffrance morale de Dieu eussent été moins longues, mais bien autrement intenses.
Le malheur est un dérivé du mal ; c'est la conséquence d'un mal qu'on n'a pas fait ou qu'on ne voulait pas faire. Un trouble est apporté dans la matière organisée, un événement douloureux ressort du mal moral causé par nos semblables, on est atteint; c'est là le malheur! L'idée malheur entraîne nécessairement celle de l'inégale répartition des maux que nous subissons, mais que nous devons bien nous garder d'imputer à Dieu. Elle est une conséquence fatale de la marche vers le but suprême, et Dieu lui-même ne s'y peut opposer. Seulement il atténue
ce que celle conséquence a de Iristemenl fâcheux, il guérit les plaies qu'elle a faites, il compense, autant que le permet la conduite des hommes, ce qu'elle a d'odieusement navrant ; mais, s'il lui faut renoncer à faire justice ici-bas. Dieu, sans quoi il ne serait pas le Dieu juste, nous garde, en proportion pour le grand au delà, à nous qui sommes conscients de nos douleurs, d'ineffables compensations.
Le Bien est en Dieu, il a celte qualité conscienle et volontaire d'être en parfait accord avec le Vrai. Je dis consciente et volontaire ; car le Bien ne se comprendrait pas en dehors des facultés de conscience et de volonté. Or il n'y a qu'un être qui puisse avoir une essence merveilleuse qui est la base de toute morale, de la parfaite conscience, faculté corrélative de la qualité d'être : c'est Dieu.
Mais, qu'importerait que l'Être suprême fût conscient du Bien, s'il n'employait toutes ses forces, toute sa volonté à appliquer ce Bien, à rester en parfait accord avec le Vrai? 11 faut donc que la volonté aussi soit là, pressante, incessante, pour que le Bien absolu existe dans toute sa plénitude.
Comme proportion, la qualité du Bien est en Dieu semblable à celle du Vrai ; comme elle, elle est indéfinie. De même qu'il est le Vrai, Dieu est tout le Bien; mais, pas plus que le Vrai, le Bien n'est infini en lui ; cependant, la spiritualité ne s'usant pas par l'usage, il peut se servir à l'infini du Bien comme du Vrai. Il est infiniment agissant : donc sa
bonté est infinie, bien que, comme on Ta déjà dé* montré, son essence soit finie.
Ce n'est pas la toute-puissance de Dieu qui ordonne du bien et du mal. Forcément Dieu est le Bien et ne peut vouloir le mal. 11 décide de Tun et non de Tautre. Le premier est lui, le second est ce qui n'est pas lui, sa négation. Il peut, pour prouver la supériorité de son essence, permettre que momentanément cette essence soit méconnue ; mais, malgré son omnipotence, il ne peut changer sa nature. Il est le Bien, il reste le Bien. Dans le Vrai, le Bien et le Beau, rien n'est arbitraire; ces qualités sont ce qu'elles sont, Dieu ne peut les modifier. Elles sont, parce qu'elles sont lui ; elles ne seraient pas, qu'il n'existerait pas. Pour vouloir le triomphe du mal, il faudrait qu'il ne voulût pas rester lui, ce qui reviendrait à son anéantissement; car, sous peine de n'être pas, il ne peut être autre qu'il est ; et, s'il n'était pas, rien ne serait.
Le Bien est une partie de l'essence de la spiritualité humaine comme il est une partie de l'essence de Dieu. Il est, chez l'homme comme chez Dieu, la qualité consciente et volontaire d'agir d'accord avec le Vrai. Il se révèle par la satisfaction qu'éprouve le moi de cette concordance. Chez l'homme cependant, le moi peut se tromper et prendre pour une satisfaction de sa conscience ce qui n'en est pas une; mais, comme toujours, l'erreur est dans la matériahlé et non dans l'âme. Notre bien est en nous comme ces papiers qui en changeant de couleur indiquent la présence do l'acide dans un liquide. Si
notre raisonnement est faux, toujours il nous le dit; seulement, chimistes imprudents, distraits parfois, nous négligeons d'y regarder.
Il n'y a pas l'opposition qu'on peut croire entre ces deux données. Dieu est le Bien qui ne peut ni faire ni ordonner le mal ; et l'homme le peut, lui qui a une âme, portion infinitésimale de Dieu. Fausse serait la logique qui en tirerait la conséquence que Dieu peut faire le mal 1 — L'âme humaine est bien une partie infinitésimale de Dieu, notre moi est bien fait de l'essence divine; mais cette essence est voilée, elle ne sait plus, elle ne peut plus ce qu'elle savait, ce qu'elle pouvait en Dieu. Sa liberté seule lui reste entre sa conscience, souvenir de son origine, et ses appétits avec sollicitations immédiates de la matérialité qui l'enveloppe. Il faut que notre moi, au milieu de ces nuées, discerne, par la seule force du raisonnement basé sur le Vrai, sur le Bien, sur le Beau, le chemin qu'il doit suivre. Quelle force, quelle raison sont nécessaires! On est donc fondé à dire que, si l'homme fait le mal, son essence divine n'y participe en rien. Elle a cherché à l'arrêter ; mais les tentations ont été les plus fortes, parce qu'il sent vivement ses appétits, tandis qu'il n'entrevoit son essence qu'à travers le brouillard. La conscience fait toujours son devoir ; mais, sans la volonté, elle est impuissante. Une charrette a trois chevaux. Le cheval de limon, plus inquiet, parce qu'il porte une charge plus grande, sent que la penle suivie devient trop rapide. Ses jambes de devant se tendent, celles de derrière s'arc-boutenl, il relève la tête
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d'un air effaré et semble demander à ceux qui le précèdent d'aller moins vite. Ils ne Fentendenl pas, hélas! £1, comme à deux ils ont plus de force, comme la déclivité les favorise, ils continuent de marcher, accélérant même leur allure, ils Fentrainent. Notre conscience est le cheval de limon, nos instincts humains sont les chevaux de devant, nos passions sont et la pente et le poids! Qu'on arrive au précipice, parfois les premiers chevaux finissent par sentir la résistance du limonier, ils voient le danger, ils veulent retenir, ils se raidissent, leurs fers burinent le sol, mais il est trop tard, la charge et la vitesse acquise emportent le tout I