CHAPITRE H
Disons, pour rentrer dans noire sujet : La distinction entre le Juste et le non Juste naquit de la première faute. Il en est ainsi pour l'enfant. Il faut que de lui-même ce jeune être ait rompu avec le Jusie pour que sa conscience se révèle ; et les conséquences fâcheuses d'une faute, douleur ou réprimande, sont le commencement de l'éducation. Elle ne serait pas nécessaire si nos instincts n'avaient sur notre animalité une force presque aussi grande que celle qu'a notre conscience, s'il ne fallait pas faire sortir du savoir les notions qui peuvent décider notre volonté à écouter les voix faibles, mais si douces, de nos inclinations, au mépris des clameurs violentes, mais si entraînantes des instincts, de ces forts ennemis qui, en rendant la victoire si difficile, font notre gloire plus grande et notre récompense plus méritée. Dieu a permis, et c'est un des termes de sa grâce, que l'éducation, c'est-à-dire les résultats de l'expérience de ceux qui nous ont précédés dans la vie, vienne en aide aux inclinations de notre âme. Remercions-le! S'il n'en eût pas été ainsi, quel laps
de temps eût demandé la révélalion de la conscience ! Elle serait venue, cependant, mais avec quelle lenteur! Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'elle serait peut-être venue par notre matérialité même. Livré à ses instincts, c'est-à-dire à sa férocité, Thomme eût fait le mal autour de lui. Sa chair n'étant pas sans avoir une certaine affînilé avec quelques-unes des chairs qu'il eût écrasées ou déchirées, la douleur causée à ce qui était en affinité avec son essence matérielle lui eût élé presque une peine. Avec le temps, sans s'en rendre compte, par répulsion de sa propre chair, il eût cessé de faire mal à une chair sympathique à la sienne, il se fut refusé à la voir souffrir ; en nn mol, la tendresse, purement instinctive dans le principe, eût fait à sa matérialité une ouverture par laquelle se seraient peu à peu glissés les rayons de son âme. Mais, que de temps écoulés, que de douleurs éprouvées ! S'il en a élé ainsi, l'éducation ne fut que plus nécessaire ; car, dans ce cas comme dans l'autre, ce ne sont pas les sensations éducatives qui ont fait l'âme, elles n'ont qu'affaibli l'épaisseur de la matérialité au point de laisser passer les divins effluves qui, mis en présence des instincts, forment cette conscience dont la victoire est notre mission. De quelque côté qu'on envisage ce grave problème, il n'est donc pas possible de dire que les sensations éducatives aient produit l'âme au fur et à mesure de leur développement ou en raison directe de leur intensité; elles n'ont été que l'occasion de sa révélation. L'éducation, de quelque part qu'elle vienne, n'a pour but que de déchirer l'enveloppe qui couvre
noire spiritualité. Parfois elle travaille sur un sujet rebelle ; son souffle n'est pas assez violent, elle ne fait que tendre cette enveloppe. Frappe-t-elle à coups répétés, il se peut qu'elle la déchire, mais pas assez cependant pour que le méat qu'elle a fait reste béant et donne, en permanence, passage aux rayons de Tàme. En maintes circonstances, l'ouverture se referme et tout esta recommencer. Ainsi, sur certains hommes l'éducation n'a pas d'aclion, la couverture des appétits sensuels étant trop épaisse ou les moyens employés trop faibles. Sur d'autres, les impressions reçues ne durent qu'un moment ; à côté du trou qu'on y a fait, l'enveloppe s'amollit à la chaleur de la vie et coule sur le méat au point de le refermer, ne laissant de lui qu'une cicatrice légère. Pour que ce méat reste ouvert en permanence, il faut que, chaque fois qu*il tend à se refermer, notre libre jugement, qui s'est décidé pour les inclinations de Tâme contre les sensations instinctives, lui impose sa volonté. C'est, durant la vie, une lutte constante de la matérialité qui veut végéter sans entraves, c'està-dire régner en maîtresse, et du jugement qui, poussé à son tour par la conscience, est semblable aux assiégeants d'une place qui canonnenl une muraille que les assiégés s'efforcent de reconstruire derrière, jusqu'à ce que la brèche soit faite et bien faite. L'instrument dont se sert le jugement, le canon, c'est l'éducation! Dire que cette éducation n'a pas d'intelligences dans la place, ce serait une erreur; du dedans, la conscience est toujours prête à soutenir les assiégeants, mais, contenue par la matérialité,
elle agil surtout, lorsqu'en ébranlant la masse, le canon se fait entendre. Sans éducation, la conscience parviendrait peut-être, par elle-même, à écarter la matérialité: nous Tavons exposé tout à l'heure, mais nous le rappelons encore, dans ce cas, pour arriver à la liberté, il lui faudrait conspirer pendant des siècles.
11 est dit (1), dans le beau précis de philosophie de M. Bernard : « L'éducation fait sortir les idées de l'esprit, elle ne peut les y mettre; elle développe, et ne crée pas ». Leibnitz n'admet pas non plus qu'on puisse représenter l'âme à sa naissance comme vide en elle-même, comme des tablettes où l'on n'a rien écrit. « La logique, dit-il, et la métaphysique, la morale, la théologie, sont pleines de telles vérités, et leurs preuves ne peuvent venir que des prin cipes internes qu'on appelle innés. »
Étant donné un individu dans des conditions corporelles normales, c'est par l'éducation, fruit de l'expérience acquise par lui-même ou par les autres, que les voiles qui obstruent le foyer du savoir sont écartés. Il n'est pas donné à l'âme humaine de connaître le passé qui ne lui est pas enseigné ou de prévoir l'avenir; elle a donc tout à apprendre. Elle est apte, dans les limites de tension que peuvent supporter les fibres matérielles qui conduisent les sensations, à comprendre tout ce que peuvent lui enseigner les autres hommes ; et chaque connaissance nouvelle qu'elle acquiert ainsi est un écarlement plus ou moins
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grand des voiles qui Tobslruent. Le savoir-mémoire ou la mémoire-savoir sont dans Fàme, partie infinitésimale de Dieu, et Tâme humaine s'en sert dans les deux sens lorsqu'on leur ouvre la porte. Arrivé à un certain degré, notre moi, entrevoyant des horizons nouveaux, applique sa volonté à perfectionner ce qu'il a appris, à étendre ses connaissances, à lire couramment dans le livre de la vie et, parfois, à entrevoir des horizons que les générations précédentes ne soupçonnaient même pas. Il progresse vers un retour à cette science universelle qu'il possédait avant d'êlre emprisonné dans le corps, et qui, parce qu'elle est ce qu'on peut appeler latente, explique ces hautes aspirations dont on s'étonne parfois.
Ainsi, chez l'homme comme chez les animaux, ad es instinclifs répondant à des vibrations matérielles ou instinctives; chez l'homme seul, rayonnement perfectible des pensées de l'âme, domination presque absolue, lorsque la volonté de ces pensées sur les sens s'y prête, aptitude à tout apprendre, à tout retenir.
En considérant Tensemble de l'humanité, on y remarque des individus participant aux trois états suivants : l'absence d'éducation, qui fait souvent de l'homme un animal des plus dangereux, parce qu il emploie au mal des facultés plus nombreuses; la bonne éducation, qui déchire une partie des voiles qui obstruent l'âme et, enfin, la mauvaise éducation qui, loin d'écarter des obstacles, se sert de ceux qu'elle a gardés pour épaissir ceux qui restent.
Les effets de Fabsence d'éducation ou de la bonne éducation n'ont pas besoin d'être démontrés; les résultats en sont suffisamment connus. Ce dont il est nécessaire de parler dans cette élude, c'est ce qu'on nomme la mauvaise éducation. Elle se divise en deux parties : l'une, qui comprend l'éducation franchement mauvaise, c'est-à-dire l'exemple ou la prédication du désordre, du vice, du crime, ne peut enfanter que la misère, l'abrutissement; elle conduite l'échafaud ; l'autre, qui est également mauvaise en ce qu'elle entraîne à des erreurs, mais dans laquelle la bonne foi règne en certains cas chez celui qui la donne comme chez celui qui la reçoit. Celte dernière, tout en paraissant moins odieuse que la précédente, est cependant plus triste encore, car elle augmente le nombre des sectateurs de la première.
L'une et l'autre ont cette suite fâcheuse de faire dire à certains philosophes : L'âme n'est pas toute bonté, toute justice, toute vérité, car elle commande parfois au corps des actions mauvaises. C'est cependant une erreur de rejeter ainsi la faute sur l'âme. Combien de livres ont été publiés qui prêchent le suicide ! Qu'un homme se nourrisse exclusivement de celte sorte de littérature; si un jour il attente à sa vie, dira-t-on que c'est son âme qui a commandé à son corps une action mauvaise? On a toujours prêché à cet homme que l'âme était un vain mot, qu'il n'y avait rien par delà le trépas, que la mort c'était le repos. A un certain moment, l'ennui, le dégoût, les privations, les malheurs même arrivent ; la vie lui devient à charge, il en finit avec elle. E&l-ce
l'âme qui est coupable, ou bien le crime est-il la conséquence des mauvais principes qu'il a reçus? Non, l'âme n'est pas coupable. On a simplement, en augmentant les instincts, rejeté ce que l'âme devait émettre. Loin de dégager la source de toute beauté qui est en elle, on a empêché l'eau qu'elle contenait de couler pour laver les écuries d'Augias, et la saleté Ta arrêtée.
L'homme qui triomphe de cette éducation perfide, qui dans le cours de son existence saisit les rares bons exemples qu'il est à même de voir, est un esprit bien trempé. On ne peut nier que celui qui s'arrête au bord du précipice et revient à de bons sentiments, n'accomplisse un acte difficile, ne donne preuve d'une intelligence supérieure, ne mette au jour quelque chose qui était en lui, mais qui jusqu'alors était resté dans l'ombre. Donc ce n'est pas l'âme qui fait le mal, ce sont les faussetés accumulées autour d'elle par une mauvaise éducation, qui font voir à notre libre arbitre la vérité où elle n'est pas.
Ce libre arbitre, rien ici ne l'amoindrit ; car, avant que le mal établisse son empire, il y a lutte, par conséquent décision de lui, par conséquent son action pour ce qui semble Juste, Vrai, Bien et Beau ou pour la satisfaction des besoins, des instincts. Bien heureux ceux dont le libre arbitre s'engage dans la ligne droite : le point de départ est dur, mais autrement agréables sont les moments subséquents. On peut demander à ceux qui ayant entrevu ou pratiqué la perversité, ayant vécu au milieu d'elle, s'en sont un beau matin détournés, s'ils ne sentent pas éclater
dans leur âme une lumière tellement vive qu'elle perce presque toutes les obscurités. Qu'en un mot, elle prenne le titre de conscience. C'est ce qui fit dire à Platon : « La vertu a je ne sais quel caractère divin qui ne permet pas même aux scélérats de la méconnaître (1). » On peut dire qu'il n'est pas de criminel qui n'ait eu son jour de conscience, de combat intérieur entre les principes du bien et du mal. Combien d'assassins, près de frapper leur première victime, ont senti quelque chose qui leur étreignait le cœur, qui leur disait : « Arrête, ne va pas plus loin! » Mais leurs appétits corporels, l'envie, la haine se sont fait sentir^ et cela d'autant plus impérieusement que leur éducation avait été mauvaise. C'est à cette conscience qu'ils répondaient, lorsqu'ils se sont écriés : « Ah bah ! et ils ont frappé. »
L'éducation, même donnée de bonne foi, n'est pas toujours la vérité absolue de ce qui doit être enseigné. Elle n'est souvent que ce qui se rapproche le plus de la vérité ou, du moins, ce que les hommes qui la donnent, admettent comme s'en rapprochant le plus. Les doctrines enseignées peuvent être fausses et, en contemplant leurs résultats, on pourrait être tenté de supposer fausse aussi la théorie de la présence dans l'âme du savoir antérieur à la vie ; en ce sens que l'âme qui ne se compose que de vrai, rayonnera certainement faux sous l'influence d'une fausse doctrine, d'un faux départ. C'est une voie dont on a mal ouvert l'aiguille.
(1) Loix, X.
Barbie du Bocaob* 23
Si VOUS m'apprenez, par exemple, que le matérialisme est la loi qui gouverne le monde el que, malheureusement, persuadé de la valeur de mon éducateur, je l'admette avec vous, vous ferez aboutir ce que je crois vrai, à du faux. Eh bien, je prétends que, dans ce cas, ce n'est pas mon âme qui a rayonné comme elle doit le faire. Il y a là une difficulté réelle, un problème; mais il n'est pas impossible de le résoudre et il n'incrimine en rien la vérité de la présence dans l'âme du savoir antérieur à la vie. De la sensation bien vraie, bien évidente et reconnue par mon âme, que nous sommes entourés d'objels matériels, que les faits dont nous sommes les témoins sont presque tous des faits matériels, vous m'aurez enseigné à en tirer une conclusion : que la matière est l'agent créateur. Dans le principe, mon âme avait rayonné plus juste : de la constatation de la matière, elle était immédiatement passée a l'idée d'un créateur de cette matière. Elle n'avait fait en cela que suivre les errements de tous les peuples et de toutes les générations. C'est en rejetant cette position que vous êtes venus dire du haut de votre professorat, avec l'ascendant d'une science reconnue : qu'on était dans l'erreur, qu'un Dieu n'est pas nécessaire à la création, que la matière y suffit. Les inclinations premières de beaucoup de vos élèves se sont, non retirées devant le fait que vous enseigniez, mais devant votre supériorité intellectuelle. Alors, pour prouver votre dire, vous avez accumulé sur leurs pauvres âmes des sensations et, par suite, des impressions qui ont tiré, de leur savoir vrai, une
série de détails vraisauxquels vous avez donné la force de l'erreur, en les tirant embrouillés et en les appliquant mal. D'où il résulte qu'une persuasion fausse sorlie d'un foyer de vrai, était absolument basée sur des éléments vrais, sauf le point de départ résolu sur un élément faux.