LES ESPECES
La première édition de ce grand ouvrage, publiée en'18^2, n^était guère que la réunion des mémoires insérés successivement par Tauteur dans les Annales du Muséum d'histoire naturelle. La seconde parut de 1 82^ à ^ 824 : elle est non-seulement enrichie d'un grand nombre de faits nouveaux,
(4) La troisième édition, la dernière qui ait paru du vivant de l'auteur, se compose de sept volumes (ou parties de volumes) grand in--i". M. Frédéric Cuvicr en a publié, en 4834, une nouvelle édition en dix volumes in-S".
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mais Touvrage entier s*y montre refondu dans son ensemble, et mis dans un ordre plus méthodique. La troisième est de 4 828, et se distingue de la seconde par quelques développements ajoutés à Vlruroduclion, morceau plusieurs fois imprimé à part, et devenu si célèbre sous le titre de Discours $ur la révolutions de la surface du globe.
Ce que j'en ai dit dans VÈloge historique ne peut me dispenser de revenir enèore une fois ici sur ce grand ouvrage, où tout est presque également neuf, les faits, les résultats, la méthode ; et où trois sciences à la fois, la géologie, la zoologie, Tanatomie comparée, semblent s'être réunies pour produire le plus bel ensemble de lois générales que possède Thistoire naturelle, et pour jeter un jour si inattendu sur les révolutions merveilleuses du globe.
Espèces fossiles comparées avec les espèces vivantes.
Le premier objet deTouvrage est la comparaison des espèces fossiles avec les espèces vivantes ; et cette comparaison porto principalement sur deux
classes des animaux vertébrés, les mammifères et les reptiles.
L'auteur commence cette histoire comparative des espèces des anciens mondes et des espèces du monde actuel par les pachydermes; il continue par les ruminants f les carnassiers, les rongeurs, les édentés, les cétacés; il finit par les reptiles.
Le résultat fondamental de tout Touvrage est qu'aucune {^ ) espèce fossile, du moins dans les deux classes des mammifères et des reptiles, n'a son analogue parmi les espèces vivantes, ou, eu d'autres termes, que toute espèce fossile est une espèce perdue. J'ai fait voir ailleurs (2) comment, pour arriver à ce résultat, il a fallu que l'auteur revit toutes les espèces fossiles, qu'il les comparât toutes, et une à une, à toutes les espèces vivantes, comment il lui a fallu reconstruire, et faire renaître, en quelque sorte, toutes ces espèces perdues, de leurs débris épars, et enfin à quelles lois précises, rigou-
(I) Oa presque aucune. Voyez ce que Je dis plus loin de quelques espèces, par exemple des bœufs et des chevaux fossiles, qu*on n'a pu distinguer encore par des caractères bien sûrs des bœttft et des chevaux d'aujourd'hui.
^2) Voyet ci-dessus VÊloge hiitorique.
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reuses, presque infaillibles, il a soumis Fart admirable de cette reconstruction.
On doit ijouter ici que c*est à Timmense collection de squelettes formée par lui, et à l*emploi qu'il en a fait, que la zoologie des animatix vertébrés a dû la base toute nouvelle sur laquelle elle repose aujourd'hui, celle des caractères ostéologiques, lesquels sont désormais réunis aux caracières extérieurs pour la détermination des espèces.
Pour ne pas revenir ici sur ce que j*ai déjà dit (1 ), et de Tesprit qui règne dans ce grand ouvrai, et de la méthode qu'y établit Fauteur, et des lois générales auxquelles cette méthode Ta conduit, je m'attacherai surtout ici à un'aùtre point, et à un point non moins important, celui de la comparaison particulière et détaillée des espèces fossiles avec les espèces vivantes (2) .
. Je commence, avec M. Cuvier, par les pachydermes. Cette famille, si naturelle, des pachydermes avait été presque entièrement méconnue par Lin-
(4) Voyez ci-dessus l'J^/oye hiitorique.
(2) J'examinerai, plus loin, les rapports des espèces fossiles avec les couches du globe.
nœus. Storr, qui l*ayait beaucoup mieux sentie, la caractérise par cette déflnition : mammifères à saboUit à.plùs de deux doigts. Mais, sans parler ici de Vanoplothériumf genre fossile qui n'a que deux doigts seulement, et qui n'en est pas moins un vrai pachyderme, il est évident, à consulter Tensecnble de la structure, que les solipèdesdoiyent être réunis aux pachydermes ordinaires. Le nombre des doigts ne peut donc pas être pris en considération dans cette famille plus que dans les autres. M. Cuvier la définit : animaux à sabots, non ruminants.
Jusqu^à lui. Tordre ou la famille despachydermes ne conoprenait que cinq genres : les éléphants, les rhinocéros, les hippopotames, les tapirs et les cochons. M. Cuvier y fait rentrer deux autres genres, les chevaux et les damans : il en détache un de celui des éléphants, les mastodontes; deux de celui des cochons, les pécaris et \es phacochasres ; et il en ajoute six entièrement inconnus, les pakeothériums, les anoplothériums^ les lophiodons, les anthracothériums, les chceropotames et les adapis^.ce qui porte, en tout, le nombre des genres de pachydermes, découverts ou décrits par lui, à seize.
Considérés dans leurs rapports avec les révolu-
H8 G. GUVIER.
lions du globe, les pachydermes fossiles forment deux groupes, savoir : les pachydermes des terrains meubles et d*alluvion, et les pachydermes des carrières de pierre à plâtre, si abondamment rassemblés dans les environs de Paris.
Les premiers sont les éléphants, les mastodiMes, les hippopotames, les rhinocéros, les chevaux, etc., fossiles. Les seconds sont les pcUœothériums, les anoplothériumsy les lophiodons, les anthracothértums, les chceropotames, les adapis
Toutes les espèces du premier de ces deux groupes sont auJourd*hui perdues, mais la plupart de ses genres subsistent. Il n'en est pas de même du second, où tout, genres et espèces, est également perdu.
Ici, comme dans le reste de son ouvrage, l'auteur ne s'est nullement astreint ni à un ordre rigoureusement géologique, ni à un ordre rigoureusement zoologique. En plaçant, par exemple, les pachydermes des terrains meublQS avant les pachydermes des carrières à plâtre, il renverse Tordre géologique; en les séparant les uns des autres, il rompt, jusqu'à un certain point, l'ordre zoologique ; mais, ce qui était bien autrement important, il conserve l'ordre de ses recherches et de ses découvertes.
En effet, c'est par Tétude des éléphants, des rhinocéros, des hippopotames fossiles, que M. Guyier a commencé la démonstration de ce grand fait, que des générations entières d'animaux ont été successivement détruites par les catastrophes du globe ; et cette démonstration, il rayait déjà fort avancée avant de connaître les pachjidermes fossiles des environs de Paris, « avant de se douter, comme il le « dit lui-même, qu'il marchât sur un sol rempli i de dépouilles plus extraordinaires que toutes • celles qu'il avait vues jusque-là. »
Je viens de dire que l'histoire des pachydermes fossiles commence par les pachydermes des terrains meubles et d'alluvion. Le premier de ces animaux qui ait été étudié par M. Cuvier, sous ce nouveau point de vue de la comparaison des espèces fossiles avec les espèces vivantes, est Véléphant.
Jusque-là, presque tout était également inconnu sur ce singulier quadrupède. On ne savait, du moins avec quelque précision, ni s'il n'y avait qu'une seule espèce d'éléphants, ni s'il y en avait plusieurs, ni, à plus forte raison, si les ossements fossiles se rapportaient ou non aux espèces vivantes.
^170 G. GUVIER.
La première distinction vraiment spécifique de ces animaux, celle qui se fonde sur la structure intime de leurs dents molaires, remonte seulement à Camper. Blumenbach avait aussi vu cette différence de la forme et du nombre des plaques des dents molaires, qui distingue Véléphant d*ÂfHque de Véléphani des Indes ; mais tout se réduisait encore là; et c*est à M. Cuvier que Ton doit la détermination de toutes les autres différences, tirées des os du crâne, de ceux de la face, de ceux du squelette entier.
On sent, en effet, que ce n'était qu'après avoir fait connaître Tostéologie des espèces vivantes, que ce n'était qu'après avoir rigoureusement démêlé ces espèces elles-mêmes, qu'il pouvait se livrer avec sûreté à l'étude des os et des espèces fossiles.
Il montre que les deux espèces vivantes, celle des Indes et celle d'Afrique, se distinguent par tout leur squelette^ et surtout par leur crâne, leurs dents, leurs oreilles, etc. Ainsi, l'espèce des Indes a la tète longue et le front plat ou même concave, tandis que celle d'Afrique a la tête ronde et le front convexe ; la première a les plaques de ses dents molaires en forme de rubans ondoyants ou festonnés, la seconde a ces mêmes plaques en losanges ;
OSSEMENTS FOSSILES. ili
celle-ci a ses défenses plus grandes, ses oreilles plus larges que la première, etc.
Quant à Tespèce fossile , ou mammouth des Russes, elle se distingue essentiellement des deux espèces vivantes, et en particulier de Fespèce des Indes, dont elle est pourtant la plus voisine, par ses molaires dont les rubans sont plus étroits et plus droits, par les alvéoles de ses défenses qui sont plus longs, par sa mâchoire inférieure qui est plus obtuse, etc.; enfin, Tindividu entier, découvert en 4806, sur les côtes de Sibérie, nous a appris qu'elle avait deux sortes de poils, une laine rousse, grossière, touffue, et des crins roides et noirs (4).
Ajoutez qu*on ne trouve les os de cette dernière espèce qu'à l'état fossile, et que Ton ne trouve jamais, au contraire, à cet état fossile les os d'aucune des deux autres espèces. L*espèce fossile est donc une espèce perdue. Ajoutez encore que ses os, répandus dans presque touà les pays du monde, se
(4 ) Lesos qai furent montrés à Paris, vers lecommeDcement du dix-septième siècle, par un chirurgien de Beawepaire, nomme fituurier, comme étant lei os du roi Teutobochtu; ces os, sujet fameux des longues disputes d'Habicot et de Riolan, sont aujourd'hui auMuséum. Ils n'appartiennent pas à Véléphant^ ainsi que l'avait cmRiolan, mais au mastodonte.
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trouvent toujoursdans les mômes couches que ceux des mastodontes, des rhinocéros, des hippopotames. Toutes ces espèces sont donc du même âge, de la même époque ; et toutes, comme nous le verrons bientôt, sont également perdues.
Parmi ces espèces, cell^ qui se rapproche le plus de Véléphant est le mastodonte. 11 en avait la taille, la forme ; il avait des pieds de même structure; il avait comme lui une trompe, de longues défenses ; mais il en différait essentiellement, et par la direction même de ces défenses, courbées en sens inverse de celles de Téléphant, et surtout par ses dents molaires, qui, au lieu d'être formées de lames transversales, offraient une couronne simple et toute hérissée de tubercules ou mamelons.
Le mastodonte est le plus grand des animaux fossiles. G*est à propos de cet animal que Buffon a écrit ces mots remarquables : « Tout porte à croire que cette ancienne espèce, qu'on doit regarder comme la première et la plus grande de tous les animaux terrestres, n'a subsisté que dans les premiers temps, et n'est point parvenue jusqu'à nous.»
Cependant Daubenton avait cru pouvoir rappor-
ter une partie de ses os à Yéléphani, et une autre partie à V hippopotame. W. Hunter fit voir que le niasiodonte difîère sensiblement de l*un et de l*autre de ces deux animaux ; Camper montra qu*il se rapproche plus du premier que du second ; mais W. Hunter tomba dans une double erreur , d'abord, en confondant le mastodonte avec le mammouth, et ensuite en le prenant, à cause des tubercules de ses dents, pour un animal Carnivore ; et c*est encore Camper qui, le premier, a eu le mérite de combattre et d'ébranler cette double erreur.
Enfin, M. Cuvier a complètement démontré que le mastodonte n'est ni l'éléphant, ni l'hippopotame, et que, quoique plus rapproché du premier, il s'en distingue néanmoins essentiellement par ses màchelières, et non-seulement à titre d'espèce, mais à titre de genre.
Ce genre comprend même déjà jusqu'à six espèces. La plus célèbre est le grand mastodonte, ou ï animal de l'Ohio, qui n'a laissé de ses os que dans l'Amérique septentrionale.
Une autre espèce, longtemps confondue avec celle-ci, en a été distinguée par M. Cuvier ; c'est le mastodonte à dents étroitesy dont on retrouve les os dans les deux continents. Des quatre autres
n4 G. CDVIER.
espèces, deux ont appartenu à TÂmérique, et deux à l'Europe.
Le genre des éléphants ne nous avait montré qu'une espèce détruite. Le genre entier des mastodontes est perdu.
Celui des hippopotames^ qui ne possède jusqu'ici qu'une seule espèce vivante, en compte déjà plusieurs fossiles. La première, ou la plus grande, et la seule d*ailleurs dont on eût quelques notions imparfaites avant M. Cuvier, différait à peu près autant de l'espèce vivante que l'éléphant fossile diffère de; éléphants vivants. Une seconde, le peut hippopotame fossile, en différait beaucoup plus. Les autres sont encore peu connues. Les os d'hippopotames accompagnent dans plusieurs endroits ceux des éléphants et des mastodontes; mais ils sont beaucoup plus rares; le Val d'Ârno supérieur est même jusqu'ici le seul lieu où l'on en ait trouvé avec quelque abondance.
Après le genre des hippopotames, vient celui des rhinocéros. Ici, comme pour les éléphants, comme pour les hippopotames, l'ostéologie et la distinc-
tien des espèces vivantes sont toujours les deux points de comparaison auxquels se rapporte toute rétude des ossements et des espèces fossiles.
On connaît aujourd'hui jusqu'à quatre espèces vivantes de rhinocéros. La première est le rhînocéros bicorne du Gap, lequel n'a que des molaires, et point d*incisives; la seconde est le rhinocéros unicome des Indes, lequel a des incisives séparées des molairespar un espace vide; la troisième, le rhinocéros de Sunuara^ paratt former comme une espèce intermédiaire entre les deux précédentes, car elle a deux cornes comme le rhinocéros du Cap, et elle a des incisives comme celui des Indes. La quatrième est le rhinocéros unicome de Java,
Voilà donc quatre espèces vivantes : deux unicornes, savoir, le rhinocéros des Indes et celui de Java ; et deux bicornes, savoir, le rhinocéros du Gap et celui de Sumatra. Le nombre des espèces fossiles n'est pas encore clairement établi. La plus célèbre, celle dont les narines sont séparées par une cloison osseuse, se trouve en Sibérie et en diflTérents endroits d'Allemagne. La seconde, celle dont les narines ne sont point séparées par un os, n'a été jusqu'ici trouvée qu'en Italie. Elles étaient, l'une et l'autre, à deux cornes, et elles paraissent avoir man-
que toutes deux d'incisives. Quant aux autres es-
476 *G. GDVIER.
pèces, au nombre de deux ou trois, elles oesont indiquées encore que par quelques fragments.
C*est à respèce à narines cloisonnées qu'appartenait le rhinocéros entier, retiré de la glace sur les bords du WilhouY, en 4 770. Ce rhinocéros était couvert d*un poil épais, à peu près comme Téléphant fossile, ce qui semble prouver qu'ils ont pu, Tun et l'autre, vivre au nord. « Ainsi, dit à cette « occasion M. Cuvier, les contrées froides qui en- « tourent le pôle auraient donc eu, à Tépoque qui « a précédé la dernière révolution du globe, de « grands pachydermes, comme elles ont aijyour- « d'hui de grands ruminants, le bœuf musqué, le « bison, rélan, le cerf du Canada, le renne, de « grands carnassiers, Tours blanc, le morse, et tant « de grands phoques. •
On ne connaît encore que la mâchoire inférieure de ïélasmoihérium, genre fossile de Sibérie, découvert par M. Fischer, genre entièrement perdu comme le mastodonte, et dont, à en juger par cette mâchoire, la taille et la forme devaient se rapprocher beaucoup de la taille et de la forme du rhinocéros.
OSSEMENTS FOSSILES. ill
Le genre des chevauoc a laissé une grande quantité de ses os, mêlés à ceux d*éléphants et de rhinocéros. On ne peut donc pas douter qu*il n*y ait eu aussi des chevaux fossiles ; cependant on li^a trouvé jusqu'ici aucune différence ostéologique entre ces espèces fossiles et les espèces vivantes; et, ce qui n*est pas moins singulier, c'est qu'on n'en trouve non plus aucune, du moins assez fixe, assez tranchée, pour Are réellement caractéristique, entre les diverses espèces vivantes, du genre cheval :\q cheval^ l'âne, le zèbre, le couagga, etc.
Le genre des cochons n'a point encore montré de ses os dans des couches aussi anciennes que les éléphants, les chevaux, les rhinocéros. M. Cuvier n'en donne pas moins l'ostéologie de ce genre, car son livre a partout deux objets également importants : l'un, la détermination même des espèces fossiles, et l'autre, les règles, les éléments, les mo3'ens de cette détermination, c'est-à-dire les lois générales de l'ostéologie comparée, lois sur lesquelles repose, en effet, toute cette détermination.
C'est uniquement aussi' pour établir ce grand ensemble de faits et de lois ostéologiques, que M. Cuvier donne la description du daman, car on n*a point trouvé non plus de ses os parmi les ossements fossiles. Le daman, petit animal d'Afrique et d*Ârabie, passait pour un rongeur. M. Cuvier montre que c'est un vrai pachyderme, et même celui de tous qui se rapproche le plus du rhinocéros.
Un genre non moins singulier que celui du daman, et dont Tostéoiogie n'était pas moins inconnue, est celui des tapirs. On en compte aujourd'hui trois espèces vivantes : deux d'Amérique et une des Indes ; et M. Cuvier décrit plusieurs animaux fossiles voisins des tapirs (l).
Ces éléphants, ces rhinocéros, ces hippopotames fossiles, etc., ces mastodontes, etc., tels étaient les pachydermes des terrains meubles. On voit que
^4] Quant à son tapir giganteique t on sait aujourd'hui que c^est un animal très-différent des tapirs. Ce grand tapir, de M. Cuvier, est le Dinotherium giganteum, dont MM. Je Klipstcin et Kaup nous ont fait connaître la tétc. M. Cuvier n'en avait guère connu que les dents molaires.
toutes leurs espèces sont distioctes des espèces vivantes; qu^elles sont toutes perdues^ détruites; et qu'elles ont toutes été détruites à la même époque et par la même catastrophe, car leurs os se trouvent partout dans les mêmes couches, et partout réunis et mêlés ensemble.
Les pachydermes fossiles, que nous allons voir, sont tous, au contraire, d*une autre époque, d'une époque beaucoup plus reculée ; et presque tous ont été découverts par M. Cuvier dans ces platrières des environs de Paris, devenues par là si fameuses. Ce sont les pcUœothériums, les nnoplothériums, les lophiodans, les anthracolhénums, les chœropotameSy les adapis.
Les os de tous ces genres, où plutôt de toutes ces espèces, car la plupart de ces genres en ont plusieurs, les os de toutes ces espèces étaient mêlés, confondus ensemble. Il a fallu commencer par lesdéméler; il a fallu rapporter ensuite chaque os à son espèce ; il a fallu reconstruire, enfin, le squelette entier de chacune d'elles ; et c'est ici que 6e montre dans toute sa force la méthode imaginée par l'auteur pour cette reconstruction.
En fait d'espèces fossiles, les deuts sont toujours la première partie à étudier, et la plus importante; car on détermine par les dents, si ranimai est Carnivore ou herbivore, et même, dans quelques cas, à quel ordre particulier d*herbivores ou de carnivores il appartient. M. Cuvier, ayant donc rétabli la série complète des dents qui se trouvaient les plus communes parmi celles qu'il avait recueillies, vit bientôt qu'elles provenaient de deux espèces différentes, dont Tune était pourvuede dents canines saillantes, et dont l'autre en manquait.
La seule restitution des dents donnait donc ainsi deux espèces de pachydermes: l'une, à canines saillantes, est le palœothérium; l'autre, sans canines saillantes, ou à série de dents continue, est Vanophthérium. De plus, cette seule restitution montrait déjà, dans chacune de ces espèces, le type d'un nouveau genre ; deux genres voisins des tapirs et des rhinocéros , mais deux genres entièrement perdus, car aucun pachyderme vivant ne reproduit, même génériquement, leur système dentaire.
Et telle, d'un autre côté, était la rigueur des lois zoologiques suivies par l'auteur que, les dents lui ayant donné deux genres distincts, il ne pouvait
douter que toutes les autres parties du squelette, la tête, le tronc, les pieds, toutes parties mêlées et confondues et entre elles et avec ces dents, ne fus- , sent aussi de deux genres déterminés. Il prévit donc aussitôt, pour chacun de ces genres, une tète, un tronc, des pieds d^une forme particulière, comme il leur avait trouvé un système dentaire propre ; et il ne tarda pas à trouver tout ce qu'il avait prévu.
Les dents étant rétablies, il fallait s'occuper de la restitution des têtes ; et bientôt il fut évident qu'il y en avait aussi de deux genres. Les pieds sont, après les dents et la tète, les parties les plus caractéristiques du squelette ; et leur restitution donna de même deux genres. Il ne restait donc plus qu'à rapporter chaque pied à sa tête, et chaque tête à son système dentaire.
Or, la restitution des pieds de derrière en avait
donné de deux sortes, les uns à trois doigts, et les
autres à deux seulement; et la restitution des pieds
de devant en avait pareillement donné de deux
sortes, les uns à trois doigts, les autres à deux.
S'aidant, tour à tour, de l'analogie générale des
espèces qu'il reproduit avec les espèces vivantes
les plus voisines, et des rapports particuliers de
proportion et de grandeur des diverses parties
dont il s*agit, les unes avec les autres, M. Cuvier réunit d*abord les pieds de derrière à deux doigts à <€eux de devant qui en ont deux; il réunit ensuite les pieds de derrière à trois doigts à ceux de devant qui en ont trois aussi ; et, toujours guidé par la même analogie, par les mêmes rapports, il réunit les premiers au système dentaire sans canines saillantes, et les seconds au système dentaire à canines saillantes. 11 réunit successivement ainsi, pour chaque genre, tous les os du crâne, du tronc, des extrémités ; il refait, enfin, leur squelette entier; et, à peine ce grand travail est-il terminé, que, par un hasard singulier, un squelette à peu près complet de Tun d'eux, trouvé à Pantin, vient confirmer tous les résultats déjà obtenus. Dans ce squelette, si heureusement découvert tous les os étaient réunis, joints ensemble, comme les avait réunis M. Cuvier ; et la nature n^avait pas agi autrement que n'avaient agi, et les lois admirables saisies par lui, et sa sagacité merveilleuse.
Une première espèce de chaque genre étant ainsi reconstruite, et, en quelque sorte, de nouveau rendue à la lumière, leur nombre ne tarda pas à s'accroître : M. Cuvier compta bientôt jusqu^à cinqeS-
pèces d'anoplothériums, et jusqu'à onze ou douze palœothértums.
Tous les anoplothériums sont des environs de Paris. Le plus commun était de la taille d'un âne; un autre était de la taille d'un cochon ; un troisième de la taille d'une gazelle ; un quatrième, de la taille d'un lièvre ; le cinquième était plus petit encore.
Parmi les palœothériums , il y en avait, à Paris seulement, jusqu'à sept espèces : une de la taille du cheval, une de celle du tapir, une de celle du ' mouton, une de celle du lièvre, etc; une autre espèce, découverte près d'Orléans, égalait à peu près le rhinocéros, etc.
Lepalœothérium qui, à Paris, s'accompagne toujours de l'anoplothérium, s'accompagne, presque partout ailleurs, d'un autre genre non moins remarquable, et qui, par une opposition singulière, manque absolument à Paris, le lophiodon. Ce nouveau genre se rapprochait aussi beaucoup des tapirs, comme le palœothérium, comme l'anoplothérium ; il est, comme ces derniers, entièrement perdu, et, comme eux, déjà riche en espèces. M. Cuvier en fait connaître jusqu'à douze, toutes de France.
484 6. CUYIER.
Le genre chœropotame^ le genre adapis, ne comptent chacun qu'une espèce. Le genre anthracothéfium en compte deux, dont une approchait du rhinocéros par sa taille. Les deux premiers genres sont des environs de Paris; le troisième a été trouvé d'abord près de Savone, et ensuite en Alsace et dans le Velay.
Avec ces^nombreux pachydermes, première population des mammifères terrestres, M. Cuvier a recueilli quelques débris de carnassiers du genre des chiens^ de celui des genettes, de celui des ratons, etc.; une chauve-souris du genre des yespertiiions; une espèce de sarigue, voisine de la marmose ; deux rongeurs, Tun du genre des loirs, l'autre de celui des écureuils ; jusqu'à six espèces û*oiseaux de divers ordres; des crocodiles, des trionyx, des émydes; et quelques espèces de pois^ sons d'eau douce.
Mais, pour nous en tenir ici aux seuls pachydermes, lesquels forment la partie, sans aucune comparaison, la plus importante de cette antique population du globe, voilà .près de quarante espèces, et
jusqu'à cinq genres entièrement perdus ; et, ce qui n'est pas moins notable, aucune de leurs espèces ne se trouve mêlée avec les espèces de la population des éiéphantsetdes mastodontes. Ces deux populations appartiennent donc à deux époques, à deux âges essentiellement distincts.
Les ruminants, dont M. Cuvier fait succéder Tétude à celle des pachydermes, nous ramènent aux animaux des terrains meubles ; ce n'est, en effet, que dans ces terrains que leurs os abondent. Deux genres surtout s'y montrent en grand nombre, les cerfs et les bœufs,
M. Cuvier commence toujours par Tostéologie et la détermination des espèces vivantes ; il passe ensuite aux espèces fossiles. La plus célèbre de ces espèces, dans le genre cerf, est le cerf à bois gigantesque^ si commun en Irlande, et par cela même connu pendant quelque temps sous le nom ù'élan fossile d'Irlande^ mais retrouvé depuis en Angleterre, en Allemagne, en Italie et en France, etc.
Avec cette grande espèce, dont la taille surpassait même celle de l'élan, vivaient deux espèces très-voisines du renne; la première, des environs d'Étampes et de la caverne de Breuguc, la seconde,
deScanie ; une espèce de daim gîganiesque, trouvée dans la vallée de la Somme et en Allemagne ; une espèce de chevreuil, à peu près de la taille de celof d'Europe, trouvée à Montabusard; enfin, les cerf$ des brèches osseuses de Gibraltar, de Cette, de Nice, etc.
Le genre des bœufs compte huit espèces vivantes : le bœuf commun, Faurochs, deux espèces distinguées pour la première fois Tune de l'autre par M. Cuvier; le buffle, dont une variété à longues cornes est Tarni, le bison, le buffle à queue de cheval, le buffle musqué, le buffle du Cap, et le bœuf des Jongles.
Les espèces fossiles sont moins nombreuses. On n'en connaît encore que trois : une très-voisine de l'aurochs, l'autre du bœuf commun, et la troisième du buffle musqué.
Les brèches osseuses donnent quelques débris d'une espèce de mouton ou d'antilope : c'est l'anlïlope ou mouton de Nice. Tous les autres genres de ruminants, les chèvres, les girafes, les chameaux, les lamas, les chevrotains, n'ont point encore montré de leurs os à l'état fossile.
C'est dans les cavernes d'Allemagne, d'Angle*
terre, de France, etc., qu'abondent surtout les restes fossiles des carnassiers.
Après avoir débrouillé la détermination, jusquelà si confuse, de leurs espèces vivantes, M. Cuvier décrit les espèces fossiles des carnassiers : quatre espèces d'ours, V ours des cavernes, l'espèce de toutes la plus nombreuse, l'ours arctoïde, Vours intermédiaire, et Vours à dents comprimées; une hyène, presque aussi abondante que Tespèce d*ours qui Test le plus ; deux tigres ou panthères, un loup^ un renard^ une mouffette, deux belettes, un glouton, etc.
Les rongeurs fossiles sont peu nombreux. Les grandes couches de terrains meubles n'ont même donné jusqu'ici qu'une grande espèce de castor, nommée trogonthérium par M. Fischer ; les brèches osseuses montrent deux espèces de lagomys, deux espèces de lapins, des campagnols^ des rats^ etc.
L'ordre des édentés n'a que deux espèces fossiles, mais gigantesques : le mégalonyx^ de la taille des plus grands bœufs, et le mégathérïum, de la taille des plus grands rhinocéros. Ces deux énormes
488 G. CDVIER.
espèces sont d^Amérique. Une phalange onguéâle, trouvée dans un canton de Tancien Palatinat, non loin du Rhin, en indique une troisième voisine du pangoUuy et tout aussi gigantesque que les deux autres.
Ici finit la population des terrains meubles. Les cétacés appartiennent tous à des couches essentiellement marines ; et il en est des mammifères dits amphibies^ c'est-à-dire des phoques et des morses^ comme des cétacés. *
Un premier groupe de ces mammifères marinS; dont Tostéologie et les espèces vivantes elles-mêmes étaient encore si peu connues, un premier groupe a précédé tous les mammifères terrestres. Ses dépouilles ont montré à M. Cuvier des os de dauphins , de lamantins , de morses. Un second groupe a succéder aux palœothériums ; M. Cuvier y a reconnu un dauphin^ voisin de Vépaulard; une baleine^ voisine des rorquals ; et tout un genre entièrement perdu, les ziphms^ voisin des cachalots el des hypéroodons.
J'arrive aux reptiles. M. Cuvier étudie successivement les crocodiles, les tortues, les lézards, les
batraciens; il finit par la famille si extraordinaire des ichthyosaurufi et des plésiosaurus.
Les crocodiles fossiles sont très-nombreux.
M. Cuvier en décrit jusqu'à quinze espèces, dont quatre appartiennent au sous-genre des gavials : le gavial de Monheim, crocodiltis priscus de Sœmmerring, le gavial de Caen, et les deux gavials de Honflew; les autres sont des crocodiles proprement dits, tels que celui de Sussex, celui d* Argenton , etc.
Les tortues fossiles sont plus nombreuses encore que les crocodiles ; il y en a déjà Jusqu'à seize ou dix-sept espèces, dont plusieurs trionyx, plusieurs émydes ou tortues d*eau douce, plusieurs ohé" louées ou tortues de mer, et quelques tortues terrestres.
La famille des batraciens n'a qu'une espèce fossile, la salamandre gigantesque d*Œningen, ou le prétendu homme fossile, Vhomo diluvii testis de Scheuchzer.
L'ordre de reptiles qui offre les espèces fossiles les plus extraordinaires, est celui des sauriens. D'abord, la plupart étaient gigantesques. Une première, le grand saurien de Monheim, le lacer ta gigantea de Sœmmerring, le géosaurusûe M. Cuvier, avait jusqu'à douze ou treize pieds de longueur ; une second^, le mosasaurus^ le grand saurien des
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carrières de Maestricht, pris longtemps pour ud crocodile, en avait plus de vingt-quatre ; et une troisième, vraiment gigantesque, le mégalosaunu, en avait plus de soixante-dix. Voilà donc ud lézard qui surpassait les plus grands crocodiles, et qui approchait même, par sa taille, d'une baleine. On sait qu'il a été découvert par M. Buckland^ dans les bancs d'oolithe de Stonesfield près d'Oxford.
M. Cuvier fait connaître encore quelques débris de moniiors fossiles de Thuringe, d'un grand saurien de Ronfleur, d'un saurien gigantesque des carrières de Gaen, etc.
Le genre des ptérodactyles, ou Iteards volants, n'est plus remarquable par sa taille^ mais il l'est singulièrement par une structure des plus bizarres : une queue très-courte, un cou très-long, un bec d'oiseau, enfin un doigt très-prolongé, et qui ne se prolongeait ainsi que pour porter une sorte d'aile. Il y a deux espèces de ptérodactyles : une de la grandeur d'une chauve-souris, l'autre w peu plus grande. Il est inutile d'ajouter que le genre est entièrement perdu.
Mais, quelque chose de plus étrange encore en fait de structure, c'est ce que présentent les deux
autres genres de sauriens également perdus, les ichthyosaurus et les plésiosaurus : les premiers, réunissant tout à la fois un museau de dauphin, des dents de crocodile, une tête et un sternum de lézard, des pattes de cétacé, mais au nombre de quatre, et des vertèbres de poisson ; et les seconds joignant à ces mêmes pattes de cétacé une tête de lézard, et un cou d*une longueur si démesurée qu'on y compte plus de trente vertèbres.
V ichthyosaurus et le plésiosaurus ont été trouvés, pour la première fois, en Angleterre ; ils ont été retrouvés depuis en Allemagne et en France. La découverte du premier de ces deux genres est due à Éverard Home, et celle du second à M. Gonybeare. On connaît déjà jusqu'à quatre espèces û'khthyosaurus, et jusqu'à cinq de plésiosaurus.
Ces reptiles si nombreux et si variés, ces crocodiles, ces tortues, cette énorme salamandre, ces sauriens bizarres ou gigantesques, tous ces reptiles, joints à des crustacés, à des mollusques, à des zoophytes, à des poissons, à des mammifères marins, formaientla première population animale qui ait couvert le globe ; la seconde est celle des palaeotheriums ; la troisième est celle des masto-
492 G. cnriEE.
dontes ; la quatrième est la population actuelle. 11 y a donc eu, sans compter Tépoque actuelle, trois populations animales distinctes : odle des reptiles, celle des palaeothériums, celle des mastodontes ; et, après chacune de ces populations, la mer est venue s'emparer du sol que cette population occupait, pour le céder ensuite à une population nouvelle ; car constamment des couches marines succèdent à des couches terrestres, constamment des animaux qui ont vécu dans les mers succèdent à des animaux qui ont vécu sur la terre sèche.
Tel est Tensemble des espèces fossiles reconstruites par M. Guvier. On connatt déjà les lois précises sur lesquelles se fonde cette reconstruction. La plus élevée de ces lois est le principe de la correlation des formes, principe au moyen duquel on peut, jusqu'à un certain point, comme je Tai déjà dit ( I ) , conclure de chaque partie toutes les autres ; car chaque partie se rapporte nécessairement à toutes les autres, et toutes à elle.
Ainsi, et pour citer encore un nouvel exemple
(4 ) Voyez ci-dessus V Éloge historique.
de cette grande loi des corrélations organiques, la forme des dents, et même, dans certains cas, la forme d'une seule dent, donne celle du condyle de la mâchoire ; la forme de ce condyle donne celle de la cavité glénoïde qui le reçoit ; ce condyle, cette cavité, donnent Tarcade zygomatique, la fosse temporale, où s'implantent les muscles qui meuventcette mâchoire. La forme de toutes ces parties^ c'est-à-dire le mode de manducation, donne Testomac, les intestins, c'est-à-dire le mode de digestion ; celui-ci donne le mode de préhension, qu la forme des pieds ; car, si l'animal est herbivore, il n'a besoin de ses pieds que pour supporter, soutenir son corps, il peut avoir des pieds à sabots; et s'il est Carnivore, il a nécessairement besoin, au contraire, de pieds divisés, de doigts pour saisir sa proie, pour la déchirer.
En allant donc ainsi d'une partie à une autre, on saisit les rapports qui lient chacune d'elles, d'abord, à celle qui la suit, et puis, de proche en proche, à toutes les autres, jusqu'aux plus éloignées, sans que jamais, sans que nulle part, la chaîne des rapports se rompe ou se lâche. De chaque partie, fît de la partie la plus insignifiante en apparence, "on peut donc conclure toutes les autres, on peut conclure l'animai entier.
Par exemple, cet ongle de pangolin trouvé dans l'ancien Palatinat, cet ongle énorme démontre, à lui seul, une espèce perdue ; et de cet ongle seul on pouvait conclure, comme le dit très-bien M. Cuvier, toutes les révolutions du globe.
En effet, cet ongle donne nécessairement un doigt, et ce doigt un membre, et ce membre un tronc, etce tronc un crâne, une tête, proportionnés entre eux, c'est-à-dire un pangolin gigantesque,, c'est-à-dire une espèce perdue, c'est-à-dire dus révolutions, des bouleversements éprouvés par le globe, et qui ont détruit cette espèce. Mais je me borne à rappeler ici ces grandes lois, sur lesquelles J*ai beaucoup plus insisté ailleurs (1), et qui étonnent moins encore, peut-être, par leur généralité que par leur caractère d*évidence.
Rapports des espèces fossiles avec les couches da globe:
Les rapports des couches du globe avec les êtres qu'elles recèlent constituent la base de toute la théorie de la terre.
(2) Voyez V Éloge historique et Tarticle sur Vanaiomie comparée.
M. Cuvier lui-même s*«xprime ainsi : • C*est aux
• fossiles seuls qu*est due la naissance de la théorie « de la terre : sans eux, Ton n'aurait peut-être « jamais songé qu*il y ait eu, dans la formation du
• globe, des époques successives, et une série d'o- « pérations différentes. Eux seuls donnent la cer- « titude que le globe n*a pas toujours eu la même « enveloppe, par la certitude où Ton est qu'ils ont « dû vivre à la surface avant d'être ensevelis dans « la profondeur. »
La vie n*a pas toujours existé sur le globe.
Les rapports des couches du globe avec les êtres oi^anisés marquent le point où elle a commencé ; ils montrent de plus, que, depuis qu'elle existe, elle a souvent été troublée par des catastrophes terribles ; ils montrent enfin qu'à chacune de ces catastrophes, elle a pris de nouvelles formes, c'està-dire que les espèces alors subsistantes ont disparu, et qu'il en a paru de nouvelles.
La vie, considérée d'une vue générale, a donc eu ses phases de développement, ses progrès, ses interruptions, ses reprises.
(Commençant notre revue des couches du globe
496 G. CDVIER.
par les formations les plus anciennes, les graniis, les gneiss, les marbres et les schistes primitifs, ces antiques fondements de l'enveloppe actuelle du globe (\), nous remarquons que, dans cette première époque, la vie ne se montrait point encore.
Passant aux terrains de transition, nous voyons paraître des zoophytes, des mollusques, des crustacés , peut-être même des os et des squelettes de poissons.
Traversant les couches de houille, ces restes des premières richesses végétales qui aient orné la face du globe [2), et arrivant au schiste cuivreux placé sur ces couches, nous découvrons, parmi d'innombrables poissons d*un genre aujourd'hui inconnu, les premières traces des reptiles ; remontant jusqu'au calcaire dit du Jura, nous voyons la classe des reptiles prendre tout son développement ; et ce n*est que dans le calcaire grossier qui repose sur les argiles placées au-dessus de la craie, que commencent à se trouver des os de mammifères : encore appartiennent-ils tous à des mammifères marins, à des dauphins inconnus, à des lamantins^ à des morses.
Les couches qui ont succédé au calcaire grossier
(1) Expressions de M. Cuvier.
(2) Expressions de M. Cuvier.
sont donc les premières où se montrent des mammifères terrestres. Là est toute cette population si remarquable de pachydermes découverts par M. Cuvier dans les gypses, mêlés de calcaire, des environs de Paris : les palœothériums, les iophiodons, les anoplothériums, \es anthracothériums, etc., etc.
Nous avons vu plus haut qu*avec ces pachydermes vivaient des carnassiers, des rongeurs^ des oiseaux^ des crocodiles et des tortues^ des poissons, etc.
Toute cette population, que M. Cuvier appelle û'âge moyen^ a été détruite : de grands dépôts de formation marine en recouvrent partout les débris ; et à ces dépôts appartiennent quelques cétacés déjà plus semblables à ceux de nos jours, un dauphin^ voisin de Yépaulard, une baleine, voisine des rorquals, etc.
La mer dans laquelle vivaient ces cétacés, s'étant retirée, laissa la place à une population nouvelle, à celle dont les dépouilles remplissent les couches sablonneuses et limoneuses de tou^ les pays connus, population composée d'éléphants ou mammouths, de rhinocéros, d'hippopotames, de mastor/on/es,d'innombrables cfievaua^yde plusieurs grands ruminants, de carnassiers de la taille du lion, du
tigrCf de Vhyène, de ïour$, d^énormes édenU$, le mégalhérium^ le mégalonyx, de rongeurs^ etc., etc., « population dont le caractère^ dit M. Cuyier, res- « semble, même dans Textréme nord et sur les « bords de la mer Glaciale d'aiyourd^hui, à celui « que la seule zone torride nous offre maintenant; « et toutefois, ajoute-t-il, aucune espèce n*y « était absolument la même. »
Telle est la population qui nous a été conservée dans cet amas de terres, de sables, de limons, dans ce dUuvium^ comme rappelle M. Buckland, débris immense de la dernière des catastrophes du gtobe, lequel recouvre partout nos grandes plaines, remplit nos cavernes, obstrue les fentes de nos rochers, etc.
Parmi tous ces animaux perdus de ravanl-dernier âge de la vie sur le globe, M. Cuvier n'avait trouvé aucun débris de quadrumane. On y a trouvé, depuis, quelques os de singes, nommément la mâchoire d'un gibbon (^).
M. Cuvier n'y avait trouvé, non plus, aucun débris d^homme ; et il ne paraît pas* qu'on y en ait trouvé depuis.
(4) Celte mâchoire de gibbon a été trouvée^ par M. Lartet» dans le dépôt si riche en ossements fossiles de Sansan, département du Gers.
t)SSEMENTS FOSSILES. 499
A ne compter donc que les âges ou successions d*animaux terrestres, trois âges, trois populations distinctes ont précédé, comme je le disais tout à rheure, la population actuelle : la première est la population des rq)tile8 gigantesques; la seconde est celle des palœothériums; la troisième, celle des mammouthsy des mastodontes, desmégathériunu ; et, ce qui n'est pasmoinsdigne de remarque, entre chacun de ces âges, entre chacune de ces populations, la mer est yenue recouvrir la terre et y a laissé des traces manifestes de son séjour (i).
Ainsi, aux reptiles ont succédé les mammifères marins, des dauphins, des lamantins,desmorses; aux palœothériums y des mammifères marins encore, des dauphins, des baleines, des ziphius, etc. ; et quant à ces couches de diluvium, riches des dépouilles des mammouths, des mégathériumsj des mastodontes, elles portent avec elles la preuve de Tinondation
(I) Et je ne parie ici que des grandes irruptions de la mer; les irruptions partielles ont été bien plus fréquentes. Voyex, dans la description du bassin de Pariii, de MM. Guvier et Brongniart, toute cette succession de terrains placés entre le dt'/uotum et la craie, terrains alternativement remplis des produits de Teau douce et des produits de l'eau saice, et qui, par là, marquent si exactement toutes les irruptions successives de la mer, auxquelles, depuis la déposition de la craie, cette partie du globe a été sujette.
200 G. CUVIEE..
immense qui a détruit les êtres qu'elles recèlent.
Il y a donc eu, dans la nature animale, une succtsûom de rariations, et même une progression de formes. Car les premiers animaux qui paraissent sont des soopkytts, des mollusques, des crustacés^ ûes poissons; les repiiies ne Tiennent qu'ensuite ; les mammifères ne Tiennent qu'après les repiUes; et ces mammifères ont ûéik paru jusqu'à deux reprises différentes que Vkomme ne se montre point encore ; il ne se montre que dans la population actuelle.
Ajoutez que tous ces nuanmifères terrestres sont distincts de genre ou d'espèce des animaux actuels, et qu'il y a encore ici une progression : presque tous les animaux de l'âge des palœothériums, comparés à ceux d'aujourd'hui, diffèrent de genre; an contraire^ les animaux de l'âge des mammouths, comparés toujours à ceux d'aujourd'hui, ne difrèrent plus que d'espèce; mais tous, ou presque tous, diffèrent d'espèce (^).
lU.
De la dernière révolution du globe.
Cette dernière révolution n*est sûrement pas
(4) Parmi les espèces de l'époque ilu mammouth, il n'y a ^^
très-:ancienne. Ce qui le prouve, c'est l'état de conservation que présentent les débris fossiles renfermés dans les couches les plus rapprochées de la superficie du globe.
On a retiré de la gélatine des os fossiles de c€^ dernier âge.
J'ai mis une défeme d'éléphant fossile dans de l'acide hydro-chlorique étendu d'eau, et elle m'a restitué son cartilage presque aussi complètement que l'aurait fait une défense d'éléphant vivant.
Enfln, l'éléphant, le rhinocéros fossiles, saisis par la glace, et dont j'ai parlé plus haut, étaient si bien conservés, que, comme je l'ai déjà dit aussi, les ours et les chiens ont pu s'en disputer et en dévorer les chairs (I).
doute que pour les eheeciuXf pour les bcBuft, et pour quelques espèces de cerfs : pour tous les autres animaux, la différence spécifique est certaine; et encore vous remarquerez qu'il ne s'agit ici que de la comparaison des squelettes. Or, nommément pour les cheoavkx, l'identité du squelette n'est pas une preuve absolue de l'identité de l'espèce. On n'a pu découvrir jusqu'ici, comme je l'ai déjà dit, aucune dt/lférence spécifique entre le squelette de Tâne et celui du cheval ; et cependant Vâ/ne et le cheval sont deux espèces distinctes et bien tranchées.
(I) Voyez ci-dessus V Éloge historique » page 55.
Uostéologîe comparée, née des trayaux de Daubenton, de Camper, de Pallas, est devenue, entre les mains de M. Cuvier, un instrument nouveau : c*est par Vostéologie comparée qu'il a reconstruit, comme nous avons vu, les espèces perdues des anciens mondes ; et, ce qui est à remarquer, c'est que, dans cette longue et laborieuse suite de recherches et d'efforts, aucun de ces savants hommes n'est jamais sorti du domaine des faits positifs.
Et tel est, effectivement, l'empire de ces faits sur l'esprit humain, que ce n'est guère qu'à leur défaut qu'il se jette dans le domaine des conjectures et des hypothèses. Presque en tout genre, ce n'est que lorsque les faits ne sont pas connus, ou qu'ils commencent à être épuisés, que l'on a re-
cours aux systèmes ; et, cç qui est affligeant pour rhistoire des sciences, ce n'est pas la manie des systèmes qui règne avant ]a connaissance des faits, c*est celle qui cherche à se reproduire après.
Le grand ouvrage de M. Cuvier sur les ossements fossiles montre qu'il n'est pas un seul os, une seule partie d'os, dont l'étude ne soit précieuse, nécessaire, souvent indispensable pour la distinction des espèces fossiles d'avec les espèces actuelles; il semble partout la preuve vivante de cette parole d'un écrivain célèbre, que ce n'a jamais été que dans rétude approfondie des détails que Ton a surpris les secrets de la nature ; et l'on voit avec peine que, tant qu'il reste à découvrir quelqu'un de ces faits dont les moindres circonstances ont une telle importance, tant d'auteurs se détournent de cette recherche curieuse et solide pour tant d'autres recherches si vaines et si oiseuses : ceux-ci \oulant à toute force, par exemple, retrouver toutes les parties dans chacune, le corps entier dans la tête, les membres dans les mâchoires, le thorax dans le nez, etc. ; ceux-là faisant passer, tour à tour, les pièces d'un appareil dans un autre, pour parvenir
ainsi à une unité de nombre que ce bouleversement même de toutes choses ne leur donne pas.
L'objet de M. Cuvier n'a point été, on le conçoit aisément, de suivre les auteurs dont il s'agit dans ces recherches peut-être plus téméraires que philosophiques ; il ne prétend nulle part trouver dans un appareil, ni des représentations des parties étrangères à cet appareil, ni des nombres constants de pièces ou d'os ; mais il cherche jusqu'où va la correspondance de ces pièces et où elle s'arrête.
On n'a pu, à aucune époque, comparer entre eux les divers êtres qui composent le règne animal, sans remarquer, tout à la fois, leurs ressemblances et leurs différences ; et la difficulté n'a jamais été que de poser la limite précise entre les analogiesqui constituent, d'une part, les caractères plus ou moins généraux des espèces, et les différences qui en constituent, de l'autre, les caractères plus ou moins distinctifs et subordonnés.
De là, deux branches d'une même étude, et qui, toutes deux, datent des premiers âges de la science : l'une, la recherche des analogies ; l'autre, la recherche des différences. Or, on conçoit que, selon les
époques, telle ou telle de ces recherches a dû pa-
206 G. CCVIEB.
rattre plus ou moins importante par rapport à Fautre ; mais, au fond, il est aisé de voir que Tune suppose toujours Tautre ; et que ce ne sont ni les analogies, ni les dissemblances évidentes qui ont jamais pu être le sujet de discussions sérieuses, mais bien les dissemblances réelles cachées sous des analogies apparentes, ou réciproquement les analogies cachées sous des dissemblances.
En un mot, et de même qu'on ne peut marquer le point où commencent les dissemblances sans marquer celui où cessent les analogies, de même' on ne pouvait porter aussi loin que Ta fait M. Guvier rétude des différences, sans marquer le point où commencent les analogies ; et peut-être fallailril, en effet, épuiser d*abord Tétude des différences pour être bien sûr de ne laisser subsister ensuite que des analogies réelles et incontestables.
Quoiqu'il en soit, ce sentiment profond qu'une immense analogie, ou, plutôt, que des analogies de tout genre lient plus ou moins entre eux tous les êtres clu règne animal, est un sentiment qui, comme je le disais tout à l'heure, date des premiers âges de la science.
Tout Touvrage d'Âristote porte sur le rappro-
chement des diverses espèces entre elles , et de toutes avec rhomme, pris pour terme commun de comparaison. Buffon admirait « cette conformité « constante, ce dessein suivi de Thomme aux qua- « dnipèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des ce- « tacés aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des « reptUes aux poissons, etc. (^ ). » U se demande « si f cette ressemblance cachée n'est pas plus mer- « veilleuse que les différences apparentes (2). » Daubenton avait démêlé cette conformité de structure dans la plupart des parties du squelette, et surtout dans le pied, c'est-à-dire dans celle des parties du squelette qui varie le plus (5).
On a, de Camper, deux Discours, études ingénieuses, sur cette « étonnante analogie, qui se i trouve, dit-il, entre la structure du corps hu- • main et celle des quadrupèdes, des oiseaux et « des poissons (4). »
Il montre comment, par les seuls changements gradués de l'attitude horizontale en attitude verticale, « on peut changer une vache en oiseau, un qua-
(h) Histoire de l'dne,
(2) Ibid.
(5) Description du cheval ,
(4) Deux Discours sur l'analogie qu'il y a entre la structure du corps humain et celle des quadrupèdes, etc.
208 G. CUVIEB.
« drupède en homme, etc. (^ ) ; » et, bien avant lui, il avait suffi à Belonde placer verticalement un squelette d'oiseau pour y rendre saillants une foule de rapports, jusque-là inaperçus, avec le squelette humain (2).
Enfin, on voit partout cette grande idée dominer dans les œuvres de Vicq-d'Azyr, « que la nature « semble opérer toujours d'après un modèle pri- « mitif et générai dont elle ne s'écarte qu*à regret, « et dont on rencontre partout des traces... ; qu'on « observe partout ces deux caractères que la na- « ture semble avoir imprimés à tous les êtres, celui « de la constance dans le type et celui de la variété « dans les modifications, etc. (3) . »
Toutefois, et les termes mêmes que je viens d'emprunter à Buffon, à Camper, à Vicq-d*Âzyr, le font assez voir, cette opinion d'un dessein suivi (4), d'une analogie étonnante (5), d'un modèle primilif cl général (6), ne portait encore que sur un sentl-
(4 ) Deux Discourt sur l'analogie qu'il y a entre la structure du corps humain et celte des quadrupèdes, etc.
(2) Histoire de la nature des oiseaux ^ etc.
(5) Voyez surtout vson Mémoire sur le parallèle de» extri' mités, etc.
(4) Buffon.
(5) Camper.
(6) Vicq-d'Aiyr.
OSTEOLOGIE COMPARÉE. 209
ment yague et plus ou moins confus. Et c'est de nos jours seulement que la question si complexe de Vqnalogie de structure dans les animaux s*est enfin débrouillée, divisée, qu'elle a pris pour champ de discussion, des faits déterminés, précis, et que, devenue question positive, elle a pu être débattue d'une manière rigoureuse et détaillée.
On a appelé cette question, la question de Vuniié d'organisation; on aurait pu l'appeler tout aussi bien, la question de la variété d'organisation : tout dépend, en effet, du point de vue sous lequel on la considère ; car, puisqu'il y a des espèces animales diverses, l'unité suppose nécessairement ici une certaine variété ; et puisque, d'un autre côté, ces espèces diverses se ressemblent toutes, du moins par ce fonds commun qui les fait être du même règne, il est évident que cette variété suppose aussi nécessairement une certaine unité ou conformité. Le véritable titre de la question, ou plutôt, son véritable objet était donc la détermination des limites où s'arrêtent, tour à tour, et les ressemblances et les différences dans l'organisation, tout à la fois si semblable et si variée, des animaux.
Une fois divisée, comme je viens de le dire, la question a pris un tout autre aspect. La ressemblance générale des animaux n'a plus été conclue
210 &. GDVIER.
de quelques ressemblances particulières, ou bornées à certains embranchements, à certaines daaei. Pour le système oiseux, par exemple, on a bientôt senti que, n'appartenant qu'aux animaux vertébrés, ce système ne peut donner que des résultats bornés à cet embranchement j à ce type. Les ressemblances du système osseux qui témoignent si hautement d*un fonds commun, d'une unité de structure^ ne témoignent donc, et de ce fonds commun, et de cette unité de structure, que pour le seul type qui ait un système osseux , que pour le type des vertébrés.
Considéré dans son ensemble, le système osseux forme le squelette, lequel se divise en plusieurs parties ou appareils [\) : l'appareil des vertèbres, celui du crâne, ceux de la face, de Toreille, de rhyoïde, des opercules, des côtes, du sternum, de répaule, du bassin, des membres.
Or, il n'est pas un seul de ces appareils qui, dans les diverses classes, ne varie par la forme, par le nombre, par la complication des pièces qui le con-
(4) Considérés é{jalenicnt ici dans ^ensemble des animam vertébré».
OSTEOLOGIE COMPAREE. 2^4
sUtuent. Pouf la plupart, et sauf les variations que Je viens de dire, ils se reproduisent dans toutes ; il en est cependant qui manquent à telle ou telle classe ; il en est qui sont Tattribut exclusif d'une seule. La question est de voir quel est le caractère particulier de chaque appareil dans chaque classe, c'est-à-dire de quelles pièces il s'y compose, et quelle y est la forme, quelle y est la combinaison de ces pièces.
Or un pareil examen, fait en suivant pour guide M. Cuvier, montre bientôt que, parmi toutes ces parties dont est composé le squelette, les unes sont essentielles^ et par là même plus constantes; les autres accessoires, et par là même plus variablés ; que les vertèbres, que le crâne, qui logent la moelle épinière, l'encéphale, peuvent bien varier par le nombre, par la forme de leurs os, d'une classe à l'autre, mais se retrouvent dans toutes ; qu'au contraire, les osselets de l'oreille, les opercules, les membres, etc., toutes parties accessoires et subordonnées, peuvent manquer, et manquent en effet, dès que les conditions de l'audition, de la respiration, de la loconiotion, nesontplusles mêmes.
Il y a donc des analogies graduées comme l'est l'importance même des parties qui les présentent; chaque partie a donc ses limites propres et de va-
riété etd'analogie^ chacune doitdoDcétre étudiée à part; et, si Ton peut s*expriiner ainsi, il y a une ostéologie comparée particulière de chaque appareil osseux, comme il y a une ostéotogie comparée générale de tout le système.
Le crâne^ ce premier, ce plus compliqué des appareils du squelette, offre, dans totis les mammifères, une composition à peu près semblable : on peut y suivre chaque os, de Thomme aux quadrumanes, des quadrumanes aux carnassiers, aux rongeurs, aux édentés, aux pachydermes, aux ruminants, aux cétacés ; on y reconnaît partout les frontaux, les pariétaux, les occipitaux, les temporaux, le sphénoïde, TethmoYde ; et on les y reconnaît partout à leur position comme à leurs usages. C'est à peine si les interpariétaux paraissent ttianquer dans quelques espèces.
Il en est de même de la face. Les os du nez, des pommettes, des mâchoires, du palais, etc., ne manquent Jamais. Les seuls lacrymaux manquent dans les phoques, dans les dauphins, etc. Toutes les autres différences de nombre ne sont qu'apparentes, et ne tiennent qu'au plus ou moins de promptitude avec laquelle, selon les espèces, les os ou les par-
ties d*08, constamment séparés dans le premier âge, s'unissent et se confondent dans Tâge adulte. C'est ainsi que, selon les espèces, Foccipital, le pariétal, le sphénoYde, le temporal, etc., paraissent tantôt simples, tantôt doubles, tantôt triples, tantôt quadruples; mais c'est que, dans le fœtus, Toccipital est toujours divisé en quatre parties, le pariétal en deux, ou plutôt en quatre, en comptant les interpariétaux qui finissent constamment par s'y réunir, le temporal en quatre, le corps du sphénoïde en deux, etc. Il y a donc, dans les mammifères, un nombre normal pour les os du crâne; et lorsque ce nombre parait masqué par l'oblitération des sutures à l'état adulte, la division primitive de l'état fœtal le reproduit toujours et le restitue; et ce que je dis des os du crâne doit également être dit, et des os de la face, et de leurs subdivisions plus nombreuses dans les premiers âges.
On sent combien il était curieux de voir si cette singulière analogie se soutiendrait dans les autres classes, dans les oiseaux, dans les reptiles, dans les poissons ; si un même nombre d*os s'y reproduirait partout ; si, masqué dans l'état adulte, il y reparaîtrait à l'état fœtal ; si, enfin, les reptiles et les
poissons, où les os du crâne sont toujours beaucoup plus nombreux, pourraient être regardés comme répondant, sous ce rapport, aux premiers Ages des oiseaux et des mammifères. Cette grande question, M. Cuvier l*a traitée successivement par rapport aux reptiles (4) et aux poissons (2); il me sufllt d'indiquer ici la manière dont il Ta résolue relativement aux reptiles.
Le reptile dont la tête présente les traits de conformité les plus sensibles avec celle des mammifères est \q crocodile; du crocodile, M. Cuvier passe successivement aux tortues, aux lézards, aux serpents ; il finit par les batraciens, qui conduisent des reptiles aux poissons, comme le crocodile conduit des reptiles aux mammifères.
La tête du crocodile se compose, ainsi que je Tai déjà dit, d'un nombre d*os beaucoup plus grand que celle du mammifère adulte; mais en remontant jusqu'au fœtus de cette dernière classe, on finit par reconnaître, à la tête du crocodile et à ceUc du mammifère, un nombre d'os à peu près parefi.
(1) Recherches sur les ossements fossiles, tome 5.
(2) Histoire naturelle des poissons, tome \ .
Ainsi M. Cuvier, après avoir retrouvé dans le crocodile, et à la même place que dans les mammifères, les intermaxillaires, les maxillaires, les nasaux, les lacrymaux, les Jugaux, les palatins, rethmolde (4), le corps du sphénoïde, le pariétal, retrouve aussi, et toujours à la même place, Toccipital, mais divisé en quatre parties, comme il Test dans le fœtus des mammifères, les grandes ailes du sphénoïde, des vestiges de ses petites ailes, ses ailes ptérygoïdes internes, ses ailes ptérygoïdes externes, mais toutes ces parties séparées du corps deFos, comme elles le sont toutes, excepté la dernière (2), dans le mammifère à son premier âge , enfin, un temporal, mais un temporal composé de quatre os, comme il Test dans le premier âge des mammifères, Técailleux, le mastoïdien, la caisse et le rocher. 11 ne reste plus à ramener à Fanalogic
(I ) Avec sa lame cribleude, ses ailes latérales, ses cornets supériears, sa lame verticale ; mais toutes ces pièces , ou dépendances de l'ethmoîde, en grande partie, à l'état cartilagineux.
(2) C'est pourquoi M. Cuvier nomme d'un nom spécial, os iransverse, l'apophyse ptërygoïde externe, laquelle n'est effectivement séparée à aucun âge de la grande aile temporale dans les mammifères. Ce n'est donc pas proprement un os nouveau, mais un démembrement prononcé du sphénoïde, comme les os frontaux, antérieurs et postérieurs, sont des démembrements du frontal.
quo les 08 qui répondent au frontal ; mais ces os sont au nombre de six dans le crocodile ; et, ooomm le frontal des mammifères n*est Jamais dirâé qa*eo deux, M. Cuvier est obligé d*admettre ici un démembrement particulier de cet os, démembrement qui, dans le crocodile, ou, à parler plus généralement, dans la plupart des vertébrés ovipares, subdivise chacun des deux frontaux des mammifères en trois autres, lesfrontaux principaux, antérieurs et postérieurs.
Cette détermination des os de la tête du crocodile, comparés à ceux de la tète des mammifères, une fois établie, il est aisé d'y rapporter comme à une sorte de type les os de la tète de tous les autres reptiles, et particulièrement des tortues, des lézards et des serpents.
Ainsi, et sauf, comme on pense bien, toutes leurs différences de forme et de proportion, la plupart des os de la tète du crocodile se reproduisent dans la tête de la tortue : les maxillaires, les intermaxillaires, le vomer, les frontaux principaux, les antérieurs, les postérieurs, les palatins, les jugaux, etc. ; mais cette tète manque de nasaux, lesquels n*y sont représentés que par des A lames cartilagineuses, d'os transverses ou ptérygoldiens externes, de lacrymaux. D'un côté, le
OSTÉOLOGIE COMPARÉE. 2n
pariétal, qui était simple dans le crocodile, est double dans la tortue ; mais ce même pariétal redeyient unique dans les lézards^ le lacrymal, Tos transyerse y reparaissent ; un os nouveau s*y montre, que M. Cuvier nomme columelle, etc. : toutes différences légères, et qui n*empéchent pas qu'on ne reconnaisse partout avec évidence la prédominance d'un même plan dans les tètes desr crocodiles, des tortues et des lézards.
Une nouvelle et plus difficile étude commence avec les batraciens. D*abord, la composition générale du crftne s'y simplifie singulièrement. Il n'y a plus que les deux occipitaux latéraux, sans occipital supérieur ni balisaire ; un seul sphénoïde sans ailes temporales ni orbitaires ; un seul os y remplace à la fois le frontal principal et Fethmoïde ; il n'y a point de frontaux postérieurs ; mais il y a deux frontaux antérieurs, deux pariétaux et deux rochers. La face n'est pas moins simplifiée; car le transverse n'y fait qu'un avec le ptérygoïdien , le temporal n'y fait qu'un avec le tympanique, et il n'y a point de mastoïdien.
Le crftne de la grenouille n'a donc que dix os :
un ethmoïde, deux frontaux, deux pariétaux, deux
occipitaux, un sphénoïde, deux rochers; sa face
n'en a que seize : deux intermaxillaires, deux
maxillaires, deux nasaux, deux palatins, deux voiners, deux ptérygoïdiens, deux tympaniques et deux jugaux ; en tout, sa tête n*a que vingt-six os, et celle du crocodile en a près de quarante : deux intermaxillaires, deux maxillaires, deux nasaux, deux lacrymaux, deux jugaux, deux palatins, un ethmoïde, six frontaux, quatre occipitaux, quatre temporaux, un sphénoïde, deux grandes ailes, deux ptérygoïdiens internes, deux ptérygoïdiens externes ou os transverses, etc.
El cette différence de nombre se reproduit Jusque dans chaque appareil particulier de la face: ainsi la mâchoire inférieure du crocodile a six os de chaque côté ; et chaque côté de la mâchoire de la grenouille n'en a que trois, etc.
J*ai dit que Tappareil des vertèbres est, avec celui du crâne, le plus constant ; chaque vertèbre peut même être considérée comme un petit appareil distinct, et qui se compose d'un certain nom- Bre d'os, lequel n'est pas le même pour toutes les vertèbres dans chaque espèce, ni pour chaque vertèbre dans toutes les espèces : l'atlas du crocodile a six os ; son axis en a cinq ; l'atlas de la tortue n'en a que quatre ; celui du monitor, trois, etc.
OSTÉOLOGIË COMPARÉE. 219
Mais c'est surtout par leur nombre total que les vertèbres varient d'une classe à Fautre, et Jusque dans les différents ordres, dans les différents genres de chaque classe. Pour ne pas sortir ici des reptiles, le crocodile, par exeihple, a vingt-six vertèbres, sept cervicales, douze dorsales, cinq lombaires et deux sacrées ; on en compte plus de deux cents, dans les couleuvres, dans les boas, etc.; et la grenouille n*en a que neuf.
Quant aux autres appareils, comme ils ne sont qu'accessoires, la plupart peuvent manquer, et manquent en effet dans telle ou telle classe, dans tel ou tel ordre, dans tel ou tel genre, etc. Les extrémités postérieures manquent aux cétacés, les extrémités antérieures et postérieures manquent aux serpents; les côtes manquent à la grenouille, l'appareil auriculaire manque aux poissons, etc.
Rien n'est plus fait pour donner une idée juste de la manière dont une certaine conformité générale se combine dans certains cas« avec toutes les yariations de détail, que ce qui se voit dans l'épaule, dans le sternum.
Vépaide, qui ne se compose, dans le mammifère,
220 G. crviER.
que d*un os, Fonioplate, oo de deux, l'omoplate et la claTîcole, eo a toujours trois dans l'oiseau : Tomoplate, la claTÎcule et l'os coracoldien; elle n*en a que deux dans le crocodile, l'omoplate et l'os coracoldien, la Traie claTîcule y manque ; eUe en a de nouveau trois dans les lézards , l'omoplate, Fos coracoldien, la clavicule; elle en a deux dans la tortue, Fomoplate, l'os coracoldien, et peutêtre trois, car on peut y admettre une clavicule; elle en a sûrement quatre dans la grenouille, la clavicule, Fos coracoldien et une omoplate divisée en deux pièces ; et, chose remarquable, c'est précisément de ces deux pièces de Fomoplate que se compose Fépaule dans les poissons.
Le sternum n'a d'osseux qu'une seule pièce dans le crocodile; il se compose toujours de neur pièces dans les tortues ; il se rapproche, dans les lézards, de la simplicité qu'il a dans le crocodile ; il n'a dans la grenouille que deux pièces ossifiées ; c'est à peine si l'on retrouve une espèce de sternum dans quelques poissons ; il est, au contraire, très-développé dans les mammifères; on y compte jusqu'à sept, huit, neuf pièces, placées ordinairement sur une seule ligne ; et, quant aux oiseaux.
OSTÉOLOGie COMPAREE. 221
il a cinq pièces dans les gallinacés , il n'en a plus que deux dans les canards ; sa composition change encore dans les pigeons, dans les passereaux, dans les oiseaux de proie, etc. Ainsi, le sternum ne varie pas seulement d'une classe k Tautrc ; il varie dans la même classe, et cela dans la classe même des oiseaux, où néanmoins Tunité, la conformité d'organisation est en général si constante et si prononcée.
Mais, relativement à cette question de Funité ostéologique des animaux vertébrés, deux appareils surtout ont une importance particulière; ce sont les appareils auriculaire et hyoïdien.
On nomme appareil auriculaire, une chaîne de petits os, placés dans la caisse de Toreille, et qui vont de la membrane du tympan à la fenêtre ovale. Dans les mammifères, on compte toujours quatre de ces petits os, le marteau, Fenclume, le lenticulaire et rétrier; déjà, dans les oiseaux, il n'y en a plus qu'un, formé de deux branches, dont l'une adhère au tympan, et dont l'autre s'appuie sur la fenêtre ovale ; un seul osselet remplace pareillement, dans le crocodile, les quatre petits os de l'oreille des mammifères; c'est un ctrier encore plus
simple que celui des oiseaux (I) ; il n*y a qu'un seul osselet dans les tortues, dans les lézards, dans les serpents; dans la grenouille, la chaîne auriculaire paraîtrait se compliquer un peu, si elle n*y restait en grande partie cartilagineuse ; enfin, dans les salamandres, dans les sirènes, dans les prêtées, le dernier osselet auditif lui-même, Tétrier, se réduit à une simple plaque cartilagineuse.
Il y a loin de là, sans doute, à Tappareil compliqué des mammifères; et quand on suit ainsi, pas à pas, cette simplification successive, quand on arrive ainsi à cette réduction finale de tout Fappareil à une simple plaque cartilagineuse, on sent toute la force de Topinion de M. Cuvier, que cet appareil, après avoir disparu dans les vertébrés aériens, ne renaît pas, tout à coup, dans les poissons pour y former les opercules, et que ces opercules sont par conséquent un appareil spécial et propre à cette dernière classe.
Les faits qui concernent la marche inverse de
(I ) On pourrait, à la vérité, nommer marteau la branche qui, dans les oiseaux, dans le crocodile, est enchâssée dans la membrane du tympan; mais toujours n*y aurait-il ni enclume, ni osselet lenticulaire distincts.
OSTÊOLOGIE COMPARÉE. 225
Fappareil hyouiten, c*est-à-dire sod déreloppement graduel des oiammifères aax poissons, sont encore plus importants, et, relativement aux théories ostéologîques, plus décisifs.
Dans rhomme cet appareil se compose de cinq parties : d'un corps, de deux branches ou cornes antérieures qui suspendent Fhyolde au crâne, et de deux branches ou cornes postérieures qui suspendent le larynx à Thyoîde. Dans les mammifères, Tappareil éprouve déjà de notables modifications, dépendant de la forme du corps, de la plus ou moins prompte soudure qu*il contracte ayéc les cornes postérieures, du nombre, de la forme, de la proportion des pièces des cornes antérieures. Dans les oiseaux, les cornes antérieures ne s'attachent plus au crâne, mais elles se bornent à le contourner par derrière ; à Tarrière du corps de Tos, se soude un os grêle, impair, sur lequel repose le larynx, et qui représente, à lui seul, les deux cornes postérieures ; à son avant, est un autre os qui pénètre dans la langue, c'est Vos lingual.
V hyoïde du crocodile est un des plus simples. Son corps consiste en une grande et large plaque cartilagineuse, sans vestige bien prononcé de
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cornes postérieures, et dont les cornes antérieures n*ont d*osseux qu'une seule pièce.
L'hyoïde des lézards est beaucoup plus compliqué. 11 a généralement un corps simple ; mais il porte quelquefois jusqu'à trois paires de cornes.
L'hyoïde des tortues est plus compliqué encore. Le corps lui-même deToss'y subdivise quelquefois en plusieurs pièces ; il y porte quelquefois jusqu'à trois paires de cornes dont chacune se subdivise également en plusieurs os ; et dans les trionyx, par exemple, la totalité de l'appareil ne comprend pas moins de vingt-cinq pièces osseuses différentes. Ajoutez que les tortues ont un os lingual, comme les oiseaux, comme les lézards.
Mais c'est surtout dans les batraciens que l'hyoïde prend de l'importance, et conduit ainsi, par degrés, à l'hyoïde si riche et si compliqué des poissons. On avait eu recours, pour expliquer cette richesse de l'hyoïde des poissons, à une prétendue intercalation qui s'y serait faite de pièces empruntées tout à la fois au sternum, au larynx, aux côtes. On sent que la métamorphose de la grenouille, qui, dans son premier âge, respire par des branchies, comme les poissons, qui, plus tard, respire par des poumons, comme les animaux terrestres, et dont l'appareil branchial se change petit à pe-
tit, et à vue d'œil, en un hyoïde véritable, devait à cet égard trancher toute difficulté.
M. Cuvier a donc étudié toute cette singulière métamorphose ; il Ta suivie dans tous ses progrès; il a vu successivement tomber les branchies, les arcs branchiaux ; il a vu se dessiner, à mesure, Thyoïde propre de la grenouille adulte ; et dans aucun temps, même au temps de la plus grande complication, au temps où existaient les arcs branchiaux,» les branchies, ni le sternum, ni le larynx n*ont pris ni pu prendre aucune part à toute cette composition; car Tappareil branchial subsiste fort nettement encore, et avec toutes ses pièces, avec ses arcs branchiaux, ses branchies, que Ton voit déjà très-bien et le larynx avec les poumons qui en dépendent, et le sternum avec les ois qui s'y appuient.
L'hyoïde de la salamandre se métamorphose comme celui de la grenouille ; et de même l'appareil branchial y subsiste fort distinctement encore que déjà le larynx, les poumons, le sternum se montrent ; et tout cela prend une nouvelle force par ce qui se voit, avec tant d'évidence, dans l'axolotl, dans le prêtée, dans la sirène, animaux où l'appareil branchial existe simultanément, et, pour la sirène du moins, d'une manière
constante, avec le larynx, la trachée-artère, etc. I /appareil branchial n'est donc qu'un appareii hyoïdien plus compliqué, et non un appareil résultant de la combinaison de pièces étrangères et provenues d'appareils voisins.
Chaque appareil a donc sa constitution propre ; il a ses accroissements, ses décroissements marqués ; ses parties changent jl'une classe à Tautre, de Xorme, de nombre, de complication ; et ce sont ces changements mêmes qui déterminent les caractères organiques des classes, des ordres, des genres, des espèces. Que doit-on donc entendre par unité, ou, à parler plus exactement, par conformité (Vorgamsalion, par cojiformité de plan^ dans les animaux vertébrés, du nrioins en ce qui concerne leur système osseux, sinon un ensemble d'analogies graduées, plus constantes dans les appareils essentiels, plus variables dans les appareils accessoires, et dont la limite ne peut être donnée, pour chaque appareil, que par Tétude directe et suivie de toutes les modifications de cet appareil dans toutes les classes?
Or, cette étude suivie d'un appareil dans toutes les classes, et de toutes les modifications graduées
qu'il éprouve d'une classe à l'autre, est précisément ce qui constitue le trait le plus prononcé de la méthode de M. Cuvier, et le point qui doit peutêtre fixer le plus l'attention des bons esprits ; car c'est toujours de la seule rigueur, et, pour dire quelque chose de plus, de la seule adaptation spéciale de la méthode à son objet, que dépend toute l'exactitude des résultats.
Or, de quoi s'agit-ii ici? de suivre, de recon- ' nattre un appareil à travers toutes ses métamorphoses de nombre, de forme, de complication de parties. Et, dès lors, n'est-il pas visible qu'il suffirait de perdre une seule métamorphose intermédiaire, pour ne plus se reconnaître dans les suivantes, pour perdre le fil qui les lie les unes aux autres, pour perdre l'appareil lui-même?
Le principe des modifications suivies et graduées , employé par M. Cuvier, est donc un des moyens d'investigation les plus féconds, les plus ingénieux dont il ait enrichi la science, et le seul qui puisse donner, d'une manière sûre et précise, et la détermination de chaque appareil, et la limite de ses analogies ou de ses dissemblances dans chaque classe.