‹ Analyse raisonnée des travaux de Georges CuvierChapitre 7 sur 17 · FIXITÉ DES ESPÈCES · texte numérisé non relu

FIXITÉ DES ESPÈCES

De même qu*on a voulu ramener, d'un côté, toutes les structures à une, tous les organismes à un seul organisme, on a voulu ramener, de l'autre, toutes les espèces à une, on a voulu dériver toutes les espèces d'une seule espèce.

Maillet est l'un des premiers qui aient tenté cette singulière entreprise (2).

11 part de ce fait, plus ou moins confusément

(4) Voyez ci-dessus VÀnalyge du Règne animal, p. 404.

(2) Voyez, son Telliamed {Telltamed est l'anagramme de son nom De Maillet ) ou Entretient d'un philotophe indien avec un mittionnaire françaig tur la diminution de la mer.

démêlé par lui, que la mer a commencé par recouvrir la terre.

Or, dit Maillet, si la mer a commencé par recouvrir la terre, tous les animaux ont donc commencé par être des animaux marins.

I.a mer a des animaux qui nagent à la superficie de SOS eaux ; elle en a d*autres qui rampent dam xon/'om/ (I). Des premiers sont venus les oiseaux; des seconds sont venus les reptiles et les mammifères,

Hion n*arréte Maillet. Si, par exemple, un poisson volant s^élance dans l*air et va tomber sur la terre, sur des roseaux j sur des herbages, ses nageoires antérieures se dessèchent, se fendent, se déjettent par la sécheresse (2), prennent un tuyau, des barbes, se transforment en ailes, etc. ; les nageoires postérieures ou ventrales se transforment en pieds ; le cou, le bec s*allongent, etc. ; le poisson volant devient un ot«eafi.

Des idées aussi bizarres ne sauraient être Tobjet d*un examen sérieux, pas plus que celles de Ro-

(4) Expressions de Maillet.

(2) Eipretsions de Maillet.

binet, lequel ne voit, dans les différents êtres, que des essais (4 ) , que des études de la nature qui apprend à faire rhomme (2).

Tous les êtres lie sont donc que des ébauches successives, que différeuts âges les uns des autres, et tous d'un seul, qui est le plus parfait de tous, qui est le prototype, qui est Vhomme.

Je dis /es différents âges, et si ce n'est l'expression même de Robinet, c'est sa pensée.

« Un ver, dit-il, un coquillage, un serpent sont « comme autant de chrysalides du prototype, qui i passe de l'état de plante à celui de scarabée, de c l'état de scarabée à celui de crustacé, et de l'état « de crustacé à celui de poisson (5). »

1 1 ) C'est le titre même de son livre : Contidératiom philo • tophiquesgur la gradation naturelle des formes de l'être, ou les Essais de la nature qui apprend à faire l* homme. Paris, 4 768.

(2) Il cite et prend à la lettre ce joli mot de Pline sur le liseron, qae le liseron est l'apprentissage de la nature qui apprend à faire un lis : Convolvulus tirocinium naiurœ lilium formare diseentis.

(5) Considérations philosophiques, etc., p. 84. Vous trouverez aussi, dans Robinet, l'idée que le squelette intérieur du vertébré n'est que la conversion, \i transformation âeltk substance calcaire qui recouvre la peau du crustacé, « Le casque et lès «cornes du eruftoe^ sont employés, dit-il, à composer les os c de la tète, le crâne^ les mâchoires, etc. ; la cuirasse et les c tablettes de la queue se roulent suivant leur longueur, se di-

On connatt les idées de M. de Lamarck. Et ces idées étonnent dans un homme d*un génie si élevé et d'un si grand savoir.

4 Selon M. de Lamarck (I), les circonstances font tout.

Des circonstances naissent les besoins, des besoins les désirs, des désirs les facultés, des facultés les organes.

L'habitude d'exercer un organe le développe; ce même organe, faute d'habitude, se rapetisse de plus en plus et finit par disparaître.

La taupe, qui, vivant sous terre, n'avait pas besoin de ses yeux, finit par les perdre, ou à peu près. Les quadrupèdes, qui, comme les édenlcs, avalent leur nourriture sans la mâcher, perdent leurs dents. C'est pourquoi les oiseaux n'en ont pas, car ils ne mâchent pas non plus. Les quadrupèdes, que les circonstances ont conduits à brouter l'herbe, n'ont pas de doigts divisés; ceux qu'elles

» visent et se façonnent en un très-grand nombre de vertèbres « attachées bout à bout. Les fourreaux des pattes rentrés dans n le corps vont s'unir au\ vertèbres dorsales, et deviennent des n côtes. Los croûtes se convertissent ainsi en os, etc. » p. 79.

(<) Recherchée iur l'organûation de* eorpi vivants, et particulièrement sur son origine, sur la cause de ses développements et des progrès de sa composition, etc. Voyez aussi sa Philosophie zoologique.

ont conduits à se nourrir de chair, de proie vivante, ont les doigts divisés : « Thabitude d*enfoncer leurs N doigts dans Tépaisseur des corps qu'ils vou- « laient saisir, favorisant la séparation de ces doigts, « a graduellement formée dit M. de Lamarck, les « griffes dont nous les voyons armés (1). >

De nos jours, on a renouvelé quelques-unes de ces idées, particulièrement celles de Robinet.

On a donc prétendu que toutes les classes ne sont que le développement d'une seule classe ; que les classes inférieures ne sont que les premiers âges des classes supérieures ; que le ver est Vembryon du vertébré ; le vertébré à sang froid, Vembryen du vertébré à sang chaud, etc.

Réduisons ces propositions à des termes clairs et précis.

Vous remarquez, dans l'embryon d'un animal vertébré, un moment où son corps allongé et sans membres, du moins visibles, ressemble par là

(4) Recherehet sur l'organùation des corpt vivants, etc., p. 5».

même au corps du ver qui n*a pas de membres, et vous en concluez que cet embryon est alors à Véiat de ver.

Mais ce nest là qu^une apparence extérieure et grossière. Pénétrez à l'intérieur, et vous verrez que tout diffère. Le ver ( un ver arliculéy un armélidet par exemple] a sa moelle épinière placée sous son canal digestif, son canal digestif placé sous sa grande artère.

Or, y a-t-il un moment, dans Tembryon de ranimai vertébré, où la moelle épinière soit sous le canal digestif, le canal digestif sous le cœur? Non, sans doute. Tout est placé dans Fintérieur de Tem- "^ bryon de ranimai vertébré, comme il le sera plus tard dans ranimai vertébré adulte. L'embryon de ranimai vertébré a donc toujours la structure de ranimai vertébré, il n*a jamais la structure du ver, il n'est jamais à Véiai de ver.

Mais laissons les systèmes, et venons aux faits* Considérons, un moment, la fixité des espèces sous un autre point dé vue, sous un point de vue plus immédiat, plus direct, et sous le rapport des preuves mémos sur lesquelles s'appuie M^ Cuvier pour la démontrer.

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M. Cuvier commence par poser les limites de ce qu*on appelle variéié ou race, dans une espèce proprement dite.

Or, il voit, d'une part, les causes qui déterminent les variétés d'une espèce être toutes accidentelles, la chaleur, la lumière, le climat, la nourriture, la domesticité ; il voit, de l'autre, ces causes accidentelles n'agir que sur les caractères les plus superficiels, la couleur, l'abondance du poil, la taille de l'animal, etc.

« Le loup et le renard habitent, dit-il, depuis « la zone torride jusqu'à la zone glaciale, et, dans u cet immense intervalle, ils n'éprouvent d'autre « variété qu'un peu plus ou un peu moins de « beauté dans leur fourrure. Une crinière plus « fournie fiait la seule différence entre l'hyène de « Perse et celle de Maroc. Que l'on prenne, ajou- • ie-tril, les deux éléphants les plus dissemblables, i et que Ton voie s'il y a la moindre différence dans « le nombre ou les articulations des os, dans la structure des dents, etc. »

Les variations sont, il est vrai, beaucoup plus grandes dans les animaux domestiques, mais elles sont toujours superficielles. Celles du mouton

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|K)rtent priocipalement sur la laine, etc.; celles du bœuf sur la taille, sur des cornes plus ou moins longues ou qui manquent, sur une loupe dégraisse plus ou moins forte qui se forme sur les épaules, etc.; celles du cheval sont moindres encore. L'extrême des différences dans les herbivores domestiques se voit dans le cochon ; et cet extrême se borne à des défenses peu développées,. ou à des ongles qui se soudent dans quelques races.

L*animal domestique sur lequel la main de Thomme a le plus appuyé, est le chien. Les chiens varient par la couleur, par Tépaisseurdupoil, etc., par la taille, par la forme du nez, des oreilles, de la queue, par le développement du cerveau, et, ce qui en est une suite, par la forme de la tête. 11 y a des chiens qui ont un doigt de plus au pied de derrière, comme il y a des familles sexdigitaires dans Tespèce humaine ; et, dans un travail curieux sur les variétés des chiens^ M. Frédéric Guvier a constaté ce fait singulier, savoir, qu'il se trouve des individus à une dent de plus (4), soitd'un côté, soit de Tautre.

(4) La dent surnuméraire est une fausse molaire.

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Là est le maximum des variations connues dans le règne animal; et quant à l'opinion de quelques naturalistes qui se rejettent sur Teffet du temps pour changer le type des espèces, non-seulement cette opinion est sans preuves, mais elle a même contre elle des preuves formelles et décisives.

« L'Egypte nous a conservé, dans ses catacombes, « dit M. Cuvier, des chats, des chiens^ des sihges, « des têtes de bœuf, des ibis, des oiseaux de « proie, des crocodiles, etc., et certainement on « n'aperçoit pas plus de différence entre ces êtres (« et ceux que nous voyons, qu'entre les momies « humaines et les squelettes d'hommes d'aujour- « d'hui. »

Mais voici quelque chose de plus décisif encore. Il y a deux espèces qui sont les plus voisines qu'il soit possible, si voisines que, comme je Tai déjà dit, on n'a pu jusqu'ici trouver aucune différence caractéristique entre leurs squelettes. Ces espèces sont Vâne et le cheval. L'âne ne diffère du clitvul que par les proportions d'un petit nombre de ses parties, de ses si^bots, de ses oreilles, de sa croupe, de sa queue, etc. De plus, les deux espèces s'unissent et produisent ensemble depuis des siècles.

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Assurément, si jamais on a pu ima^^iner une réunion complète de toutes les conditions les plus fafonbles à la tramfomuii/on d'une espèce en une autre, cette réunion se trouve ici. Kt cependant, y a-t-il eu transformniionï L*espèce de ïànc s'-est-elle transformée en celle du cheval, ou celle du cheval en celle de 1*0»^? Ne sont-elles pas aussi distinctes aujourd'hui qu'elles Talent jamais été ? Au milieu de toutes ces racesy presque innombrables, qu'on a tirées de chacune d'elles, y en n-t-il une seule qui soit passée de Tespôce du chcial à celle de Vàne, ou, réciproquement, de l'espèce de ïàne à celle du cheval (1)^

l/espèce est donc fixe. Les variétés de chaque es-

(4) On peut cil dire anta^iil de rcâuècc du ^oiic et de celle du bélier. Le bouc s'accouple avec la brebis, le bélier se joint avec la chèvre ; mais, ainsi que le dit très-bien BufTon, < quoique cc« « accouplements soient proliliques, il ne s*cst point forinc d'es- « péce intermédiaire entre U clicvre et la brebis. Ces dent cs- « l»cces demeurent constamment séparées et toujours à la même « distance Tune de l'autre; elles n'ont point fait de nouvelles « souclics, de nouvelles races d'animaux mitoyens, elles n*uni er produit que des dilTérences individuelles, qui n'influent passur ff Tuoité de chacune des espèces primitives, et.^ui confirment an •• contraire la réalit<' de leur différence caractéristique, s T. 9* p. 79. OEuvrei de Buffon : édition in- 4 2 de Tlmprimcric royale.

pece^ déterminées par les circonstances extérieures (la chaleur, la lumière* le climat, la nourriture, la domesticité), ont leurs limites. Les variations qui résultent du croisement des espèces voisines ont aussi les leurs : car, d'une part, si les mélis^ c'est-ùdire les individus provenant de ces unions croisées, s'unissent enlre eux, ils deviennent bientôt inféconds, et, de Tautre, s'ils s'unissent à Tune des deux espèces primitives, ils retournent à cette espec^«

Le mulet, produit de l'union de l'âne avec la jtinieni^ ou du cheval avec Vânesse^ est généralement infécond dès la première génération, du moins dans nos climats. Les métis du loup et du c/iten, do la chèvre et du bélier y cessent d'être féconds, dès les deux ou trois premières générations. De plus, si l'on unit ces métis à l'une ou l'autre des deux espèces primitives, on les ramène promptement , comme je viens de le dire, à celle des deux espèces à laquelle on les unit.

De quelque côté que Ton envisage la question qui nous occupe, Vimmutabiiué des espèces est donc le grand fait, le fait qui ressort de tout, et que tout démontre.

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Mais, la constance des espèces actuelles une fois établie, une autre question se présente. Les espèces des Ages précédents avaient-elles aussi leur constance? ou bien ont-elles varié, et nos espèces actuelles peuventrelles être regardées comme n*étant qu'une modification de ces espèces perdues^ Les faits rassemblés dans le grand ouvrage de M. Cuvicr sur les ossements /os jt/es répondent à cette question.

Les animaux des divers âges du globe ne sontils que des modifications les uns des autres? Par exemple, les animaux de Vâge actuel ne sontr-ils que des modifications des animaux de Tâge qui avait précédé, de TAge des mammouths et des nuu^lodonies; les animaux de TAge précédent, les mammouth Sy les mastodontes^ etc., nesont^ils que des modifications des animaux d'un Age plus ancien encore, de Tâge des palœothériums et des loplnodonsf

« Mais, comme le dit très-bien M. Cuvier, si cette « transformation a eu lieu, pourquoi, la terre ne « nous en a-t-elle pas conservé les traces? Pour- « quoi ne découvre-t-on pas, entre le palœothériums « le mégaionix, le mastodonte^ etc., et les espèces « d'aujourd'hui, quelques formes intermédiaires ? »

Il y a plus. Pour concevoir la transformation d'une espèce en une autre, on est forcé d'admettre

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des modifications lentes et graduées, et par conséquent des événements, des causes qui aient agi graduellement aussi. Or, de telles causes n'ont point existé. Les catastrophes qui sont venups couper les espèces ont été subites, instantanées. La preuve en est dans ces grands quadrupèdes du Nord, saisis par la glace, et conservés jusqu'à nos jours avec leur peau, leur poil, leur chair.

Lors donc qu'on irait jusqu'à accorder que les espèces anciennes auraient pu, en se modifiant, se transformer en celles qui existent aujourd'hui, cela ne servirait à rien, « car,comme le ditencore <i M. Cuvier, elles n'auraient pas eu le temps de « se livrer à leurs variations. »

Nos espèces actuelles ne sont donc point de simples modifications des espèces perdues; ces espèces perdues n'ont point changé ; et nos espèces actuelles, prises en elles-mêmes, sont constantes et immuables.

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