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LES DIFFÉRENTS TYPES DÉTERMINÉS PAR LA PRÉDOMINANCE DE L'ANALYSE

, §1- Les indifférenciés.

Il existe une foule d'esprits que ni l'analyse ni la synthèse ne peuvent servir à caractériser, les uns parce que ni l'une ni l'autre de ces opérations ne sont en eux très remarquables, les autres, plus rares, parce qu'ils sont capables à la fois et presque également de l'une et de l'autre.

L'inaptitude à la synthèse ne prouve, en efifet, ni l'inaptitude, ni l'aptitude à l'analyse. L'analyse et la synthèse étant partout dans la vie mentale, nous les retrouverons forcément l'une à l'autre à tous les degrés de l'échelle des intelligences, mais, la plupart du temps, sous des formes rudimentaires, et, souvent, grossièrement équilibrées qui n'ont rien de caractéristique.

L'esprit doit nécessairement distinguer les impressions qu'il reçoit et pouvoir en tirer parti. Il faut, par -onséquent, d'une part, qu'il les analyse au moins on

f;Tos et d'autre part qu'il les fasse entrer dans des synthèses psychiques. Les formes élémentaires de la décomposition et de la synthèse sont machinales, instinctives, même en partie héréditaires et organiques. Tous les actes réflexes, par exemple, ont pour point de départ une impression triée parmi beaucoup d'autres et consistent en une synthèse qui rattache à celte impression les phénomènes qui constituent la transmission à travers les nerfs et les centres nerveux et les mouvements qui terminent l'acte. Les quasi réflexes, les actes automatiques, les « réflexes psychiques », sont tout à fait analogues à notre point de vue. Mais tout phénomène psychique en tant qu'il suppose toujours une excitation interne ou externe reçue et triée parmi beaucoup d'autres, et qu'il consiste essentiellement en une synthèse nous présente les deux phénomènes universels de composition et de décomposition. Les erreurs, quand il s'en produit, nous montrent peut-être d'une façon plus saisissante ces deux opérations. Les « lapsus visuels » ou auditifs, par exemple, sont des cas instructifs et bien connus.

Ce n'est pas sur des décompositions de ce genre, plus spéciflques qu'individuelles, et, en tout cas, rudimentaires et relativement peu différenciées et peu dominantes qu'on peut fonder une distinction des types intellectuels. Ou du moins, elles ne signalent tout au plus qu'un type très indifférencié et qui se caractérise par l'absence plus ou moins marquée de tendances spéciales à l'analyse ou à la synthèse, par le manque de développement de la synthèse analytique telle que nous l'avons définie tout à l'heure. Mais à mesure que nous remontons la série des types, nous voyons l'analyse se préciser et s'affiner, tenir dans la vie mentale une place de plus en plus grande, grâce à la prédominance de plus

en plus marquée de la synthèse analytique et de la vie relativement indépendante, mais régulière, des éléments intellectuels dégagés par l'analyse. Sans nous occuper pour le moment des types complexes oii l'analyse et la synthèse, bien développées, se combinent harmonieusement, je passerai en revue quelques-uns des types principaux qui sont déterminés par la prédominance au moins relative de l'analyse et de la synthèse analytique.

Les types détei^minés par la prédominance de l'analyse et leur classification méthodique.

Le but essentiel de l'analyse, au point de vue de la psychologie générale, est de préparer des matériaux pour les synthèses futures, encore pr('!!iaturées et dont les conditions ne sont pas réunies. Partant de là, nous pouvons considérer les types intellectuels par rapport aux différentes phases de cette opération qu'ils représentent plus spécialement. L'observation, la compréhension analytique, la critique et la généralisation peuvent indiquer les principales. A chacune d'elles, correspond un type d'intelligence distinct.

L'observation isole surtout les matériaux, les phénomènes, et les retient; la compréhension, l'examen et la critique les retouchent, leur donnent une forme moins grossière, les débarrassent des scories qui les déparent, les rendent de plus en plus propres à entrer dans des synthèses précises et durables ; la généralisation achève de les épurer et les prépare pour certaines formes abstraites de synthèse qui caractérisent peut-être le plus haut degré de la mentalité humaine.

Bien entendu, aucune de ces opérations ne peut s'effectuer sans qu'une synthèse intervienne. Mais chez les analystes, la synthèse n'est guère que la condition de l'analyse, et si même elle prend plus d'importance, elle reste encore subordonnée. Dans tous les types fondés sur la prédominance de l'analyse, nous verrons les fragments analysés de la réalité, fragments différents, réalités différentes selon les cas, former le noyau de systèmes psychiques dont le rôle psychologique ou social, est de les conserver et de permettre ultérieurement leur emploi.

Les observateurs.

Être « observateur », c'est arrêter des faits au passage et les retenir en les conservant. Ces faits se présentent à nous comme des éléments de perception plus ou moins abstraits et séparés d'une partie de ceux qui les accompagnent, assez concrets encore cependant, car retenir les éléments abstraits, c'est plulôt de la généralisation et de la réflexion.

L'observateur brise ainsi les données de l'expérience, en isole des morceaux qu'il considère en eux-mêmes, qui l'intéressent spécialement et qui gardent une existence relativement indépendante.

Son aptitude spéciale se montre souvent de très bonne heure. On voit des enfants tout jeunes, régulièrement attirés par certains faits, les examiner avec une curiosité particulière, les retenir, remarquer, par exemple, les formes de certains insectes ou leurs habitudes, les détails d'une locomotive, ou bien encore les

particularités psychiques et les tics de leurs proches.

L'observateur pur observe pour le plaisir qu'il y prend. Son analyse ne va pas au delà de la séparation d'un fait d'avec les autres données de Texpérience, de l'isolement d'une certaine partie des perceptions dans l'ensemble des perceptions qu'il éprouve à chaque instant, et de l'installation dans son esprit de quelques groupes concrets de phénomènes. Il se soucie peu d'en connaître le pourquoi. Il lui suftît de voir et de se rappeler, de déguster parfois les perceptions auxquelles il s'attache. Il remarque plus qu'il ne comprend. Parfois, il acquiert une remarquable habileté dans sa spécialité un peu étroite, il y puise des plaisirs intenses et facilement renouvelés.

A ce degré, l'observation est une qualité d'ordre inférieur. L'observateur risque d'être un imbécile, et peut-être un idiot. Le pouvoir d'analyser est encore très peu développé chez lui, et son analyse s'arrête à une décomposition assez grossière de la réalité.

A un degré supérieur, elle va plus loin : voir ne suffit plus à l'observateur, il cherche aussi à classer. Ceci implique déjà un certain degré d'abstraction et quelque développement de l'association par ressemblance. L'observateur devient un collectionneur, un classificateur même. L'esprit de synthèse intervient déjà ici, quoique sous une forme assez rudimentaire, mais l'esprit d'analyse se développe aussi : l'observateur devient plus minutieux, son attention se porte sur des éléments plus ténus de la réalité, sa décomposition des données de l'expérience se fait plus fine et plus compliquée. S'il collectionne des timbres-poste, il saura discerner la fausseté d'un timbre à un léger manque de finesse dans la gravure ou à l'imperfection de la couleur. S'il est naturaliste, il ambitionnera la gloire de

créer de nouvelles espèces, ou tout au moins quelque variété en signalant des divergences peu visibles et sans grande importance. S'il a fait des autres hommes le sujet de ses observations, il deviendra un « moraliste ». Il remarquera les différentes manière de sentir et de penser des gens qui l'environnent, et instituera peut-être de petites expériences pour les leur faire manifester. Mais si la faculté de l'ajialyse abstraite et l'esprit de synthèse lui manquent, il ne sera jamais un psychologue, pas plus que le créateur de variétés ne deviendra un biologiste. Il restera un collectionneur de faits, d'anecdot'^s, un amateur de nuances fines, apte parfois à discerner des qualités effacées et à mettre en évidence des phénomènes généralement inaperçus, mais il ne fera, ni comme le savant, des synthèses abstraites, ni comme l'artiste ou le romancier, des synttièses concrètes avec les éléments qu'il aura isolés et recueillis. Son esprit de système ira tout au plus jusqu'à luipermettre de caser ses faits dans les cadres que d'autres auront tracés, jusqu'à lui faire écrire des romans où. les personnages ne vivront pas mais où des remarques fines et ingénieuses pourront exciter l'intérêt. Ou bien encore, comme l'art de vivre est un des plus mal, mais des plus universellement pratiqués, il pourra l'induire à se servir de ses observations pour se conduire dans la vie et se comporter avec chacun selon sa nature. Mais ceci suppose déjà un pouvoir de synthèse assez considérable.

Ce pouvoir de synthèse, nous le voyons en général et sauf exception, se développer, à certains égards au moins, tout en restant subordonné dans la vie mentale à mesure que le type de l'analyste s'élève. Il n'est pas sans importance au point de vue de notre sujet de teiaarquer la qualité particulière, ici, de la synthèse

analytique, de celle qui a pour fonclion de préparer l'analyse, de la rendre possible et d'en maintenir les résultats, plutôt que de les utiliser.

Il n'y a pas, évidemment, de distinction bien tranchée entre les deux catégories de synthèse. De celles qui déterminent l'isolement des éléments psychiques, qui leur permettent de se conserver sans altération notable à celles qui les assimilent et les subordonnent à d'autres, on peut passer par toutes les tran'iilions. Cependant les termes extrêmes restent assez din'érenls.

Chez l'observateur, la synthèse analytique se manifeste souvent par une tendance, un « goût » que Ton constate, mais qu'il est difficile d'expliquer et même d'analyser. Tel individu se passionne pour l'observation de tels faits physiques, psychiques ou sociaux, sans que nous sachions pourquoi. Si, du moins, nous pouvons discerner, en certains cas, la cause du développement d'un goût de ce genre chez une personne, nous ne pouvons établir là-dessus une théorie générale. Nous voyons simplement ce goût se manifester par des phénomènes affectifs parfois très vifs, par un fonctionnement particulier de l'esprit, par l'éveil des séries d'idées destinées à faciliter sa satisfaction, par des systèmes d'actes qui la déterminent. Il prépare ainsi l'analyse en en produisant systématiquement les conditions, et il la détermine en amenant, au moment voulu, la disjonction des phénomènes. Le désir d'observer fait souhaiter à un homme de se trouver tel jour, h telle heure, dans tel salon; il détermine tous les actes qui l'y conduisent, puis il lui fait opérer, parmi les nombreuses perceptions qui l'assaillent de tous côtés, la mise à part, la fixation en lui de certains éléments spéciaux qui sont l'élément préféré de sa tendance, qui satisfont particulièrement son goût. Après avoir pré- Pac'lhan. — Analystes. 4

îiO L'ANALYSE ET LES ANALYSTES

paré et déterminé l'analyse, la synthèse analytique la conserve. Les menus faits ainsi recueillis sont englobés dans de petites synthèses d'idées et de sentiments qui les fixent, qui leur permettront de reparaître dans l'esprit au gré de l'observateur. Celui-ci se les rappellera volontiers de temps en temps et jouira de ce souvenir, tandis qu'un esprit plus synthétique, et chez qui la synthèse ne serait pas subordonnée à l'analyse et n'aurait pas pour fonctions de la préparer, de la faire et d'en conserver l'efiet, penserait surtout à en comprendre le sens, à les unir à d'autres pour former quelque vaste ensemble où ces faits eux-mêmes, en tant que faits particuliers, disparaîtraient, et où il ne resterait d'eux que ce qui importerait à la synthèse générale (ce qui, pour le faire remarquer en passant, impliquerait une analyse plus poussée encore, mais subordonnée à la synthèse). La différence des types se marque donc ici avec une netteté très suffisante.

La crHique et r intelligence analytique.

Le type élevé de l'observateur est déjà un type de critique. Classer, c'est comparer et apprécier des ressemblances et des différences, c'est juger et comprendre. De plus, on ne peut guère classer sans tâtonner, sans essayer diverses idées, sans examiner celles des autres ou celles qu'on eut soi-même jadis. Si nous supposons que ce côté de l'opération se développe, nous voyons s'accuser le type du critique. L'autre côté peut d'ailleurs subsister, se développer aussi, ou au contraire diminuer. Les critiques ont généralemeot quelque babi-

DÊTÈRMlNAllON DES TYPES ti

tude de Tobservation, cependant ils peuvent, à cet égard, ne présenter aucune supériorité.

A mesure que l'analyse se raffine et se développe, la synthèse qui l'accompagne et qui lui est nécessaire, comme celle qui là suit et, dans une certaine mesure, l'utilise, change également. Ici, certaines distinctions s'imposent. Un critique fait forcément une œuvre de synthèse en comparant et en jugeant. Mais cette opération, très variable d'importance, selon les esprits, et très faible chez quelques-uns, a pour but encore une analyse, et comme telle peut se retrouver chez des indi^ vidus essentiellement analyseurs.

Quand on passe d'un critique à l'autre, le rôle de Tanalyse et de la synthèse peut s'intervertir. Les unâ (comme Taine, par exemple, à peu près équilibré, mais chez qui pourtant l'esprit d'analyse semble être resté supérieur à la force synthétique) désirent surtout amasser des observations et des matériaux pour fonder des lois abstraites ou restituer de grands ensembles concrets; d'autres, comme Sainte-Beuve, plutôt analyste, se plaisent surtout à collectionner et à analyser, à apprécier les faits, pour arriver cependant aussi à une synthèse, mais à une synthèse moins vaste, la restitution d'une personnalité, car Sainte-Beuve a montré quelque esprit de synthèse concrète en rapprochant la littérature et la vie. Il avait bien aussi son arrière-projet de synthèse abstraite, r « histoire naturelle des esprits )),mais celui-ci est resté assez vague. D'autres se contentent plus encore d'appréciations de détails, de remarques plus ou moins fines, plus ou moins ingénieuses, de rapprochements piquants, sans considérations d'ensemble. Chez les uns, si développé que soit l'esprit d'analyse, on ne peut dire qu'il puisse servir à caractériser complètement l'intelligence, puisque l'analyse même, si elle est

mieux réussie que la synthèse, n'est considérée que comme un moyen pour arriver à celle-ci et lui reste, non pas toujours en fait, mais pour ainsi dire en droit, subordonnée. Les autres, tout en analysant moins bien parfois, présentent avec moins d'intensité peut-être, mais avec plus de pureté, le type de l'analyste.

D'autre part, on rencontre aussi des critiques qui ne sont critiques que par occasion ou par une déviation fâcheuse de l'emploi de leur intelligence. Ceux-ci prennent leurs impressions comme elles leur viennent et nous les décrivent avec plus ou moins d'éloquence sans prendre la peine de comprendre et d'analyser. Ils sont essentiellement des systématiques, des esprits synthétiques. Les artistes, les poètes, les romanciers qui, par métier ou par goût, essayent de juger les œuvres de leurs confrères, se bornent souvent à nous montrer la réaction vive et parfois brutale de leur personnalité devant une œuvre qu'elle ne peut s'assimiler. Aussi leur critique peut bien être brillante et suggestive, elle ne répond nullement à ce que j'entends ici par ce mot, et je ne parle d'eux que pour mieux pré]] ciser le sens que je lui donne.

Ce que la critique ainsi entendue, et bien développée, implique, c'est ce que j'appellerai l'intelligence analytique. C'est ce que l'on appelle souvent et simplement « intelligence », quand on prend le mot non pas dans un sens général pour désigner toutes les opérations de Tesprit, mais dans le sens spécial de compréhension, sens un peu vague et flottant du reste^ selon les aptitudes et les goûts de celui qui parle, sens qui peut désigner aussi bien la clarté et la précision un peu terre à terre de l'esprit pratique que ce qui en est à peu près l'opposé. Paul Janet, dans son étude sur les qualités de

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l'esprit*, a compris ainsi l'intelligence : " ... dans un sens plus limité, dit-il après avoir indiqué diverses acceptions possibles de ce mot, comprendre est distinct déjuger et d'inventer : je puis comprendre une question sans être capable de la résoudre, comprendre toutes les opinions sans en avoir aucune, comprendre une grande découverte sans être capable de la trouver moi-, même. L'intelligence, telle que nous venons de la décrire, n est autre chose que Vouverture de l'esprit, l'aptitude à recevoir des idées : c'est une réceptivité plutôt qu'une faculté véritable; c'est pourquoi nous la considérons comme la base d'un bon esprit, mais il faut y ajouter la faculté de décider ».

Cette faculté de comprendre, qui a besoin d'être complétée par la faculté de décider, c'est à peu près l'analyse qui a besoin d'être complétée parla synthèse. Sans doute la compréhension parfaite impliquerait le jugement et l'invention, mais dans le sens un peu restreint où nous la prenons, elle est surtout une opération analytique. Ce n'est pas qu'elle n'implique des synthèses déjà assez considérables, quelques jugements et quelque invention, mais ces synthèses, ces jugements, cette invention restent subordonnés à l'analyse. L'opération de compréhension aboutit à faire subsister dans l'esprit des éléments de croyances, des idées, des représentations concrètes ou abstraites plutôt que des croyances, ou, si l'on veut, des croyances partielles et fragmentaires plutôt que des croyances synthétiques, des systèmes d'idées organisés et durables. En effet^ une représentation implique toujours quelque croyance. Si je veux, par exemple, me représenter, comprendre les idées de Renan sur la religion, j'analyserai ses ou-

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