iievue bleue, 18S
vrages, je critiquerai les différentes façons d'interpréter ses pensées, je rapprocherai des textes pris en différents ouvrages, je lâcherai de discerner ce qu'ils contiennent d'essentiel, et les idées ou les sentiments accessoires qui s'ajoutent, selon le cas, à ce fond commun (s'il y en a un) et le diversifient; je noterai au besoin les changements et les évolutions, et je distinguerai diverses périodes de sa pensée, ou diverses manifestations selon les circonstances; puis tous ces éléments analysés, dissociés, rendus capables d'exister en moi à part les uns des autres, s'ordonneront en un ensemble. Et ce sera déjà une synthèse, mais où l'analyse dominera encore et où ses produits resteront très reconnaissables. Et je pourrai bien ne pas adopter, ne pas rejeter, ne pas même discuter la valeur philosophique des idées de Renan, mais j'aurai au moins cette croyance qu'elles étaient réellement telles que je les ai vues. Puis, à un degré de synthèse supérieur, je pourrai les critiquer en elles-mêmes, examiner si elles sont vraies ou fausses. Si maintenant j'ai aussi le sens et la faculté de la synthèse, ce ne sera là qu'un point de départ et je m'attacherai surtout à faire entrer ce qui en restera dans un système supérieur, dans quelque grande conception du monde où elles peuvent n'être qu'un élément assez secondaire, ou bien à me servir d'elles dans quelque théorie générale sur la formation des croyances religieuses et leur dissolution, ou encore pour quelque tableau plus concret des tendances dominantes du XIX* siècle, de leur naissance, de leur développement de leurs réactions diverses.
L'intelligence analytique nous amène donc surtout à reproduire en nous par une analyse plus ou moins minutieuse et une critique plus ou moins longue de ses résultats, les idées des autres, ou le mécanisme caché
des phénomènes, comme l'observaLioa nous conduit à reproduire en nous des phénomènes extérieurs quelconques plus immédiatement accessibles. Elle est une sorte d'observation indirecte plus complexe et plus délicate, parce que les faits qu'elle fait i-evivre dans l'esprit sont plus induits, moins directement et moins complètement constatés. Évidemment, il n'y a entre l'observation et la compréhension aucune différence absolue, l'observation suppose toujours quelque intelligence et la compréhension se fonde toujours sur une part d'observation. Nous retrouvons ici les rapports de la perception et de l'idée, de la théorie et du fait. Mais la compréhension suppose naturellement plus de pénétration, une analyse plus poussée, un travail plus intellectuel puisqu'elle dépasse et complète l'observation en s'appuyant sur elle, et sur l'analyse qu'en fait l'esprit.
Aussi conçoit-on qu'un abservateur ne soit guère intelligent. Il peut observer sans comprendre, sans pouvoir deviner ce qu'il ne voit pas. L'homme simplement « intelligent » interprète, c'est-à-dire synthétise plus que l'observateur pur. Mais les systèmes qui se forment ainsi en lui restent isolés ou presque isolés, ne s'unissent point en un vaste édifice de pensées. Ce fait semble indiquer plutôt une insuffisance de la synthèse que l'existence positive de l'analyse. Si l'on pense, cependant, à la façon dont les idées se forment, aux distinctions nombreuses et fines que l'intelligence exige, bien plus encore que l'observation, on verra mieux le rôle de la décomposition mentale. Les synthèses, même insuffisantes, de l'intelligent, ne peuvent guère s'établir que sur des éléments (perceptions, images, idées, fragments de perceptions, d'images ou d'idées) détachés d'un ensemble de phénomènes coexistant ou préexistant.
On peut donner comme réalisant à peu près le type
OÙ domine l'intelligence analytique certaines personnes capables d'assimilation, qui retlètent les diverses opinioiis de leurs divers milieux sans les coordonner, sans les aimer, sans les discuter. Elles comprennent souvent assez vite ce qu'on leur dit, font preuve de quelque finesse, émettent parfois des re^narques prouvant qu'elles ont assez bien saisi l'alimcLt offert à leur esprit, elles font des distinctions délicates, ot discernent des nuances subtiles. Puis elles ne vont guève au delà. Souvent il leur arrive d'émettre sans s'en i percevoir des opinions contradictoires, elles changent de manière de voir, du matin au soir, en changeant de milieu. Dirai-je que cette forme d'intelligence est essentiellement féminine? Ce serait peut-être faire tort à trop d'hommes.
Le critique (suite). Le dilettantisme
Il semble que certains critiques ont borné leur art à la réalisation de cet idéal. Ils sont souvent ce qu'on appelle des « dilettanti ». Le dilettantisme est essentiellement analyseur. Chez les individus en qui la sensation, la perception, ou même l'image, la vie affection étouffent un peu l'idée, il s'incarne en divers types de jouisseurs sur lesquels j'insisterais davantage si j'examinais l'analyse et la synthèse dans les tendances et dans les désirs au lieu de m'occuper surtout de l'intelligence. Ils ont été assez souvent représentés ou étudiés par la littérature d'il y a quelques années. La recherche des sensations sans souci de la moralité ou même de ia santé générale de l'esprit et du corps cor-
respond à la recherche des idées sans souci des sys tèmes et de la logique, et la vogue du type littéraire du jouisseur conscient, du « slruggleforlifer » (qui correspond cependant ou peut au moins correspondre à une plus ample synthèse) a coïncidé avec une prédominance marquée de l'esprit d'analyse, le discrédit de la métaphysique et des larges synthèses, le déclin des vieilles croyances. L'observateur ou le collectionneur qui se délectent de leurs petites constatations, se rattachent à ce même type abstrait, que nous trouvons représenté, dans une autre sphère, par l'amateur d'idées qui cherche à comprendre, et s'abstient de juger qui collectionne des idées comme un autre des tabatières et aussi, dans un autre ordre d'esprit encore, par les érudits qui ont horreur du « système » et que nous reverrons tout à l'heure.
Le dilettantisme accepté et voulu implique aussi sa synthèse analytique et ses petites synthèses organisatrices spéciales, comme les autres grands traits que j'ai examinés, et ces synthèses sont encore subordonnées à l'analyse, consacrées à la préparer, à la produire et à la justifier. Il faut remarquer qu'elles sont d'ordre émotionnel au moins autant, semble-t-il, que d'ordre intellectuel.
Ce caractère fait souvent dévier l'intelligence du dilettante. Certains esprits incapables d'arriver à un jugement suffisamment ferme emploient toutes leurs ressources à analyser et à comprendre. Ils pensent que pénétrer la pensée des autres est le véritable et même à peu près le seul emploi de l'intelligence du critique. Ils ont abandonné, par esprit critique et par analyse, les opinions reçues que l'éducation et leurs premiers milieux leur avaient suggérées, et n'ont pas su les remplacer. Ils se bornent donc à peu près à s'adapter à
l'œuvre qu'ils étudient, à l'auteur qu'ils tâchent de comprendre, et s'ils n'arrivent guère à s'assimiler tout à fait l'esprit des autres, au moins en donnent-ils d'ingénieuses analyses, et peuvent-ils en reproduire des fragments intéressants.
Seulement ils ne peuvent pas se déprendre d'euxmêmes. S'ils ont abandonné toute idée générale préconçue consciente, s'ils n'ont pas eu la force de s'en créer de nouvelles, ils ne sont pas dépouillés de leurs goûts, de leur irapressionnabilité propre, ni même de leur routine intellectuelle, de leurs opinions instinctives et irréfléchies. Comme on ne peut guère sortir un peu de sa personne qu'en réalisant en soi quelque chose de supérieur qui la dépasse et la domine, les principes directeurs des idées risquent d'être remplacés, quand ils disparaissent, par de simples fantaisies, des goûts plus ou moins étroits, des préjugés d'autant plus tenaces qu'ils sont plus inaperçus ou plus reniés et que l'esprit se fait gloire de n'en avoir point conservé. Ce sont eux qui deviennent les systèmes analyseurs et viennent constituer les synthèses dont l'analyse ne saurait se passer. Et parfois cette largeur d'esprit un peu factice et simulée qui s'enorgueillissait de tout comprendre, aboutit à Un dilettantisme étroit où finissent par triompher les goûts les plus personnels et les plus étroits du critique. La critique sans principes arrêtés, la plus impartiale en apparence, se transforme en critique « impressionniste ». La forme la moins individuelle de l'analyse peut engendrer la forme la plus individuelle et la plus étroite de la synthèse. On sait assez par quels hommes de talent la critique analytiquement intelligente a été récemment représentée. Au reste, ils ne paraissent pas s'être maintenus dans la position prise d'abord. L'un d'eux est revenu à des
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opinions, peut-être mal clioisjes, mais qui, en tout cas, contrastent assez fort avec les assertions contenues dans ses premiers travaux. Un autre paraît bien avoir subi l'évolution que je viens d'indiquer. Ses premières études, fort jolies et intéressâmes, soignées, fouillées, semblaient inspirées par le seul désir de bien observer et de bien comprendre. Et vraiment elles s'approchaient très honorablement de l'idéal du genre. Peu à peu sa personnalité, ses goûts, ses fantaisies mêmes envahirent sa critique, qui devint un mélange d'affirmations très nettes et de déclarations sceptiques, selon que l'auteur faisait appel à ses impressions personnelles ou qu'il constatait implicitement le peu de rigueur de ses théories générales et le peu de solidité de ses croyances littéraires. Depuis, il 8''est refait des opinions politiques et sociales, sinon littéraires, et son activité s'est dépensée sur un nouveau terrain. Je crois qu'on peut continuer à regretter sa première manière. Quelquefois le critique au lieu de se passer d'idées générales — on ne s'en passe jamais complètement — emprunte simplement celles de son milieu, de sa famille ou de son monde. Ce cas ne diflfère pas absolument du précédent. Au lieu d'un impressionnisme individuel nous avons une sorte d'impressionnisme moins personnel, plutôt représentatif d'un groupe, qui n'indique pas une synthèse plus puissante et qui suppose encore surtout l'analyse sur laquelle se. fonde toute critique. Au lieu de se borner à collectionner les faits littéraires, historiques, psychologiques, le critique les éprouve à l'aide d'un réactif tout préparé, qui rend possible et qui produit les analyses, qui combine les synthèses analytiques, mais il ne se préoccupe guère d'unir les faits qu'il apprécie, de s'en servir pour quelque grand ensemble d'images ef d'idées abstraites.
Le système analyseur même reste peu vivant et comme extérieur et supérieur aux faits. Ce type de critique ne ise signale en générai par aucune largeur d'esprit. Il fait preuve de vivacité, parfois, de finesse, d'esprit — souvent médiocre et sans portée, — il montre une souplesse assez supcrficicllo. Si l'on veut un nom, on peut rallachor à ce type, comme exemple, M. Armand de Pontmartin.
Le critiqtœ (suite). Le scepticisme.
Si, au contraire, le critique n'a pas de système tout créé, il se fera peut-être une méthode, sinon un système, de son manque de synthèse, et sera un sceptique. Le sceptique et le dilettante se touchent, et l'un est peutêtre une variété de l'autre. Le sceptique qui présente le type de rintelligence analytique peut faire preuve d'esprit scientiOque, mais, en général, il en manque plutôt, et sa méfiance de la synthèse risque d'être plutôt de l'impuissance que de la sagesse. Il se caractérise par son adresse à laisser vivre en lui des idées inconciliables., Il sait bien montrer leur opposition, mais non la résoudre et en éprouver les fondements solides ou ruineux. Aussi tout en présentant parfois les apparences du scepticisme scientifique et équilibré, le scepticisme par manque d'aptitude à la synthèse en diffère assez profondément.
Un type de discuteur se rattache au type du sceptique dont il pourrait être considéré comme une variété. Ce n'est pas celui chez qui l'association par contraste produit des idées opposées qui se réduisent
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partiellement l'une Taulre et finissent par s'unir en st3 modifiant, ou chez qui la prédominance d'une croyance directrice se manifeste, toujours dans le même mode d'association, par un examen rigoureux et hostile de toute idée qui viendrait la contrarier. Le discuteur qui se rattache au type de l'intelligence analytique et manque d'esprit de synthèse est une sorte de sceptique actif. Il démonte encore mieux les idées, les analyse davantage, et se plaît à en montrer les points faibles, toujours prêt à prendre parti contre l'opinion émise devant lui. Il a surtout plus de combativité que le sceptique ordinaire.
Les critiques à esprit scientifique.
L'intelligence sous la forme un peu étroite que nous venons d'examiner, ne saurait évidemment suffire au critique. Sa fonction propre est de juger, c'est-à-dire de comprendre d'une manière plus complexe et plus synthétique que le dilettante ou le sceptique, qui, en tant qu'ils comprennent, jugent aussi, mais qui restreignent bien davantage le domaine du jugement.
Un peu plus haut que les types précédents, nous trouvons les critiques scientifiques, ceux qui se sont fait une méthode plus rigoureuse, et qui, tout en ayant plutôt le souci d'amasser des documents, de les dégrossir et de les éprouver que celui de les employer à quelque construction, font preuve, à l'occasion, d'esprit de synthèse, et, en tout cas, poussent l'analyse plus loin que l'homme « intelligent » ou que le dilettante.
Sainte-Beuve, en littérature, est un représentant du
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type. Il y a d'ailleurs plusieurs parts à faire dans son œuvre et dans son esprit. Je laisserai volontiers de cf»té r« homme de goût » qui portait des jugements littéraires et se laissait influencer un peu trop, surtout à regard des contemporains, par ses sympathies et plus encore, peut-être, par ses intérêts ou ses ran cunea. Il faisait effort pour apercevoir et pour comprendre les courants nouveaux, qui se formaient à côté de lui et pourtant il les méconnaissait, s'effarouchait trop de la force et de l'originalité tandis qu'il se complaisait à vanter des médiocrités discrètes et distinguées. La synthèse abstraite lui resta à peu près étrangère. Il n'est pas philosophe, et ne construit pas de systèmes. Il s'en métle, au contraire, et, d'ailleurs, il manie assez médiocrement les abstractions. Ses idées sur l'ensemble des choses, car il en a eu, restent assez simples et leur ensemble est un peu lâche. Il fut un peu inquiété par la rigueur singulière et sans précédents que Taine voulait introduire dans la critique littéraire, et pourtant les idées de Taine se rapprochaient fort, au fond, de celles qu'il aimait. Mais il relève surtout de mon étude par deux tendances remarquables et originales de son intelligence : il voulait, d'une part, rattacher l'œuvre à l'homme au lieu de la considérer en soi comme un tout, et, dans une certaine mesure, l'homme à son milieu. La critique, au lieu d'être purement littéraire, devenait psychologique et historique. D'autre part il eut l'intuition et le désir d'une sorte d'histoire naturelle des esprits, qui aurait donné à ses travaux personnels et aux études sur l'esprit de l'homme en général, une sorte de cadre scienli tique et aurait permis de classer les intelligences en groupes doucement systématiques.
Il avait, en eflfet, dans son domaine, le sens de la
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synthèse concrète et savait reconstruire patiemnienl un individu. Cependant, dans les travaux de ce genre, la tendance analytique de son eSprit se montre bien. Il ne trace guère de portrait d'ensemble en quelques traits principaux et rapidement menés d'où se déduiraient ou auxquels se rattacheraient au moins les traits secondaires. Il accumule patiemment les détails, les touches et les retouches, et l'ensemble se construit peu à peu par le minutieux ajustement des éléments divers qu'il recueille avec soin, qu'il sait chercher partout avec un zèle intelligent et perspicace, qu'il prépare et qu'il dissèque. Encore souvent, après plusieurs années, revient-il sur un portrait pour en modifier les traits, en sorte que le lecteur est obligé d'opérer pour son propre compte, la synthèse définitive. Aussi ses livres peuventils être toujours un excellent répertoire de renseignements et d'idées de détail. Sans doute ils sont surtout cela. Les faits y restent intacts, non dénaturés, non défigurés par la synthèse, très reconnaissables toujours et faciles à extraire; les idées mêmes n'y tiennent pas tant les unes aux autres qu'on ne puisse les séparer sans qu'elles y perdent trop et faire aisément un choix parmi elles; ce qui est un bon signe de la prédominance de l'esprit analytique. Mais en rattachant l'œuvre d'art à son auteur et l'auteur à son époque, il a fait preuve d'un sens synthétique spécial et incomplet mais réel et qu'il serait injuste de ne pas reconnaître et de ne pas louer. Et comme la synthèse repose sur de longues analyses, Sainte-Beuve peut servir à montrer l'évolution de l'analyse et son rôle même dans les tentatives de synthèses qu'ébauchent les analystes.
La critique scientifique^ érudite, philosophique ou historique.
L'esprit d'analyse tient dans la critique érudite, philologique ou historique, dans la critique philosophique aussi, la même place que dans la critique littéraire. La minutie et la rigueur de l'observation, la décomposition des ensembles, la recherche du détail exact, la précision dans les rapprochements en sont les manifestations essentielles. Il s'y joint souvent un certain dédain et une grande méfiance à l'égard des synthèses, des ▼ues d'ensemble.
Déterminer la teneur vraie d'un texte ou son sens exact, apprécier lentement des témoignages, discuter le degré de probabilité d'un fait, ou l'interprétation psychologique d'un acte, discerner tous les petits détails qui peuvent prévenir des erreurs futures ou rectifier des erreurs passées, c'est-à-dire empêcher ou détruire des synthèses trop hâtives et trop grossières, cela suppose un travail d'analyse ardu et patient. On peut, pour saisir immédiatement les caractéristiques différentielles des esprits, comparer à ce travail le procédé synthétique du poète qui, partant d'un fait quelconque, pris dans l'histoire, sans analyse, sans critique, sans souci de l'exactitude, aboutit à de merveilleuses constructions de mots, d'images et d'idées. Si l'on veut un exemple remarquable de l'esprit d'observation et de l'esprit d'analyse très bien employés, je rappellerai une étude où M. Clermont-Ganneau dévoila les fraudes d'un faussaire ingénieux qui était
parvenu à placer dans des musées estimés et de considérables bibliothèques les produits de son industrie.
Les érudits nous offrent, en général, de très bons exemples de l'esprit d'analyse, et presque tous en montrent la prédominance. Les travaux de quelques contemporains révèlent même parfois un dédain excessif de la synthèse et de la généralisation. Des philologues ont montré, cependant, sans aversion pour les idées générales, les beaux résultats obtenus par l'esprit d'analyse au moyen de l'observation minutieuse et des remarques de détail. Je signalerai, par exemple, entre beaucoup d'autres, les travaux d'Arsène Darmesteter ou de M. Gaston Paris. Ceux de Littré, ses études sur la langue française et son grand Dictionnaire pourraient encore être indiqués comme assez significatifs. Littré avait le goût de la philosophie, des idées générales et de la synthèse, mais il y était médiocrement habile. Sa façon d'adapter et de restreindre la doctrine de Comte, sa façon de l'employer ensuite, décèlent bien plutôt les facultés de l'analyste et de l'observateur que celles du philosophe, et le fait que son meilleur ouvrage est un dictionnaire, où la part de synthèse se réduit à une question de méthode, me paraît assez significatif.
La sijnthèse et l'analyse chez Pénidit et chez le savant philosophe.
Quelquefois cependant, il arrive que l'érudit possède, à un degré éminent aussi, l'esprit synthétique. Alors ses analyses peuvent lui servir à préparer de larges PaclhaNi «- Analystes. S
synthèses, et Térudit se double d'un philosophe. Tel fut le cas de Fustel de Coulanges. « En histoire, a-t-il dit, au moins autant qu'en toute autre science, on n'arrive à quelque synthèse qu'à force d'analyse. » Et, dans le même écrit, il parlait des dix-neuf ans qu'il avait passés à tâcher de comprendre la formation du régime féodal : « J'y travaille, ajoutait-il, suivant la même méthode qui m'avait servi, dans les douze années antérieures de ma vie, à chercher les principes constitutifs des sociétés grecque et romaine, c'est-à-dire par l'étude directe des documents et l'observation du détail*. » Mais Fustel de Coulanges crut pouvoir arriver à la synthèse, et l'on sait quel magnifique monument il éleva. D'autres, par timidité ou par scrupule, se retiennent, se réservent et n'emploient pas leurs facultés. Peut-être est-ce le cas pour quelques-uns de ceux que l'on citerait volontiers comme de purs analystes. Mais cela est souvent difficile à établir avec quelque certitude. Franz Wœpke, que laine a fait connaître à bien des gens qui, sans lui, l'eussent ignoré, paraît avoir été de ceux qui sacrifient volontairement la synthèse. « Je ferais bien un système, disait-il... il n'y faudrait qu'un peu d'invention et peut-être en suis-je capable tout comme un autre, mais à quoi bon, puisque mon système ne serait pas prouvé et pourquoi perdrais je mon temps à me duper avec des phrases? » Il pensait que tous les jugements
1. Fustel de Coulanges. Recherches sur quelques problèmes dldsloire. Préface. En comparant Fustel de Coulanges à Michelet, on voit la différence de type que produit la prépondérance relative d'un élément. L'un et l'autre furent avides de documents et P'iissants dans la synthèse. Mais tandis que le premier est sensiblement équilibré, chez le second c'est la synthèse et la synthèse passionnée qui l'emporte décidément. Les détails y sont subordonnés à l'ensemble, peu considérés pour eux-mêmes, et ils ne gardent guère d'existence propre.
d'ensemble sur l'ancienne histoire des mathématiques et sur le passage des sciences anciennes aux sciences modernes doivent demeurer en suspens encore pour un ou deux siècles, et« que pendant bien longtemps tout travail fructueux doit se réduire comme au siècle de Casaubon et de Scaliger, à la publication des manuscrits. Il s'était enterré lui-même dans ce labeur ingrat et pénible; il avait publié, corrigé, annoté plusieurs traités mathématiques des Arabes; au moment où la mort est venue, il éditait l'ouvrage d'un mathématicien arabe qui, au x' siècle, est allé dans l'Inde et dont le livre nous montre l'état des sciences dans les deux pays. Il comptait «mployer cinq ans à ce travail *. »
La méthode et V analyse; la méthode succédané de la synthèse.
L'esprit de synthèse est généralement remplacé en de tels cas par l'esprit de méthode, qui en est une sorte de succédané. Il ne s'agit pas ici de l'invention d'une méthode. Cette invention est un acte synthétique assez difficile et compliqué, qui exige le rapprochement et la systématisation de nombreuses idées et de désirs parfois importants.
Il s'agit simplement de comprendre une méthode et de l'appliquer, ce qui abandonne beaucoup plus de place aux opérations surtout analytiques, l'observation et la décomposition. Remarquer, distinguer, reconnaître, ce n'est qu'une forme assez faible et assez
1. Taine. Nouveaux essais de critique et d'hisloive, p. 386-387.
incomplète de la synthèse mentale, et qui laisse les éléments de l'analyse assez libres pour entrer dans des combinaisons très variées. Seulement, chez quelques érudits l'analyse paraît être érigée en principe absolu, si bien que ces éléments, qui n'ont été isolés et retaillés avec soin que pour que la construction définitive en soit mieux achevée et plus solide, finissent par être aimés pour eux-mêmes, précisément parce qu'ils ne sont pas engagés dans une combinaison, et par être empêchés d'entrer dans aucune. L'analyse poussée à l'excès finit par leur donner autant de raideur que la synthèse trop prompte. Il se produit, pour ainsi dire, une sorte de synthèse éparpillée. Les éléments, au lieu d'être unis et conservés par un système, sont unis et conservés par l'absence de système, arrêtés et maintenus dans leur état actuel par la tendance de l'esprit à ne pas opérer de synthèse, par l'idée, fortement enracinée dans l'esprit et trop dominatrice, que tout système est mauvais. Mais c'est là un inconvénient qui nuit surtout à l'analyste. Les matériaux qu'il n'a pas su employer, sont utilisables par d'autres, bien plus aisément que ceux qui ont été employés à des synthèses prématurées.
Le rôle de la méthode, en tout ceci, est assez intéressant. La méthode est un des grands facteurs de la synthèse analytique. Elle dispose un cadre où les faits, les observations, les documents viendront se classer sans se défigurer; elle prépare l'esprit, parles quelques habitudes générales qu'elle lui donne, à recueillir les faits, à les remarquer, à opérer les distinctions nécessaires; elle rend l'analyse plus facile, et, en certains cas, à certains égards, assez routinière et presque machinale. Elle multiplie donc et favorise toutes ces petite» synthèses qui associent les éléments analysés à
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nos idées, à nos remarques, de façon à nous les faire isoler encore mieux, débarrasser de ce qui leur est étranger, ou de ce qui les défigure, et soigneusement conserver sans altération.
Une bonne méthode de ce genre peut être utile à tous les esprits, j'entends à tous ceux qui savent s'en servir, mais elle est d'un secours inappréciable pour les esprits qui n'ont pas la puissance' synthétique et qui n'ont même pas à un haut degré l'invention de l'analyse, chez qui ne se forment pas abondamment et facilement, d'une manière spontanée, les petites synthèses nécessaires aux analyses mêmes. Aussi bien qu'un esprit puisse être à la fois très inventif et très méthodique, il est plus ordinaire, je crois, de rencontrer des esprits méthodiques qui ne sont pas inventifs, et des esprits inventifs qui ne sont pas méthodiques. Une méthode est, en ce cas, une disposition générale à observer et à analyser certains faits, c'est-à-dire à commencer des synthèses qu'achèveront les éléments présentés par l'expérience et extraits de ses données, une sorte de système analyseur et en même temps une tendance à faire les actes nécessaires pour excercer cette première disposition, pour la mettre dans les conditions nécessaires à sa manifestation.
Vanalyse chez les créateurs.
Littérature. Peinture. Arts en général.
La prédominance de l'analyse, l'intelligence analytique, même la critique et la méthode peuvent se retrouver chez des littérateurs et chez des artistes
comme chez des historiens de la littérature ou chex des' philologues. Ici, nous entrons, sans doute, sur un nouveau terrain, nous passons de la critique à la création. Mais il ne faut pas s'exagérer la différence qui les sépare. La critique est déjà une création. Il est permis de considérer, au point de vue de l'esthétique, comme une création abstraite, le système de Taine, par exemple, j'entends sa critique littéraire et artistique. De plus, il reste encore beaucoup d'esprit critique dans certaines créations. L'œuvre d'un philologue ou d'un historien même peut mériter plutôt le nom de création que celui de critique, et c'est une confusion de mots un peu fâcheuse, résultant d'ailleurs de l'adoption d'idées discutables et d'une prédominance excessive de l'esprit d'analyse qui a pu faire peut-être confondre parfois la critique avec l'ensemble des sciences historiques.
Les idées, les documents, les faits observés recueillis, travaillés et critiqués peuvent, au lieu d'être présentés sous forme critique ou historique, être assemblés en des œuvres d'art où la synthèse est relativement peu considérable. Nous aurons alors, en littérature, le type du romancier qui fait des études plutôt que des romans, qui sacrifie l'ensemble au détail, et la vie de ses personnages à la finesse des aperçus, ou à l'ingéniosité, parfois à la profondeur des remarques, qui se complaît en de minutieuses analyses de sentiments, qui décrit trop longuement les mobiliers des appartements comme les impressions de ses héros ou encore qui a trop visiblement le souci d'utiliser ses notes et fait défiler devant nous des séries d'anecdotes, de réflexions, de remarques qui ne sont pas réellement fondues en un tout homogène. Ce type peut s'accommoder de talents très divers; les romanciers qui s'y rattachent sont, les uns de premier ordre, et les autres très médiocres.
Stendhal jadis, M. Paul Bourget aujourd'hui peuvent être, avec quelques réserves, rattachés à ce type. Adolphe de Benjamin Constant, Dominique de Fromentin, sont des produits de l'esprit d'analyse. Dans un autre genre je pourrais citer un roman contemporain, sur le comédien, amusant d'ailleurs, mais que Tabondance des anecdotes qui semblent avoir leur valeur en elles-mêmes, et paraissent piquées sur un fond de récit peu important, destiné seulement à les soutenir et à les encadrer, empêche d'arriver à une unité vraiment synthétique. Les subtiles et ravissantes études que M. Anatole France a unies par un lien assez léger dans ses derniers volumes {l'Orme du Mail, le Mannequin d'osier, V Anneau d'améthyste, M. Bergeret à Paris), montrent bien ce que peuvent être les meilleurs produits de l'esprit d'analyse et de finesse. Un surcroît de synthèse, ici, ne se fait pas regretter, parce que nous trouvons, en dehors d'elle, assez de choses exquises, et aussi parce que l'œuvre est harmonieuse avec la synthèse analytique presque seule, et que rien n'annonce une construction plus fortement bâtie. Disons encore, pour préciser un peu plus, que Balzac montre une puissance de synthèse au moins égale à l'acuité de son analyse, et que chez M. Zola le goût de l'ensemble parait bien l'emporter sur le souci des détails.
Chez les artistes, nous pourrions, je crois, établir des distinctions analogues. L'art de Delacroix, par exemple, est plus synthétique que celui d'Ingres. Les détails y existent moins en eux-mêmes et pour euxmêmes, ils sont moins aisément séparables les uns des autres. Cela est vrai pour le dessin, pour la forme, mais bien plus encore pour la couleur. Combiner le.s tons et les associer de façon à produire un effet d'ensemble frappant, des oppositions, des mises en valeur
réciproques, même des transformations de couleurs rapprochées, cela représente évidemment une opération synthétique et s'oppose assez nettement à la recherche exclusive du « ton local » plutôt analytique. La composition encore, la subordination et l'arrangement des parties peut servir encore de pierre de touche pour apprécier l'esprit d'un artiste. Il en est qui éparpillent l'inlérêt, ou chez lesquels chaque personnage, chaque détail a l'air peint avec amour et traité pour lui-môme, d'autres qui paraissent, au contraire, viser à produire surtout un effet d'ensemble, à tout rattacher à un point central, à sacrifier, au besoin, les détails dont le rôle doit être secondaire, de façon à ne pas attirer l'attention sur eux plus qu'il ne convient. Les premiers sont plutôt analystes et les derniers mieux doués pour la synthèse, et c'est toujours la subordination des détails à l'ensemble qui permet de les apprécier. Puvis de Chavannes représenterait ainsi un art synthétique, Gustave Moreau serait en somme (à ce point de vue) un équilibré, malgré certains excès peut-être et une grande richesse de détails, et nous trouverions des analystes chez les Hollandais, Steen, par exemple, et, peutêtre, Gérard Dow. Je vois encore des effets de l'esprit d'analyse dans l'amour de quelques artistes pour des effets de détail, le souci de peindre spécialement un reflet, par exemple, ou encore dans la création d'un ensemble de peintures à sujet très spécial, et qu'on pourrait comparer à des notes de littérateur. Je songe, en écrivant ceci, aux expositions que fait M. Claude Monet de vues de paysages ou de monuments pris à diverses heures du jour et dans des conditions d'atmosphère différentes. Mais cela ne suffirait pas à classer définitivement un peintre, et la peinture « impressionniste » emploie des procédés à plusieurs égards synthétiques.
Certaines formes naïves de Tari primitif témoignent encore d'une indépendance exagérée des éléments, d'une observation et d'une reproduction de détails mal harmonisés qu'on peut rattacher à l'analyse ou au moins à la décomposition. Les dessins des enfants en donnent de nombreux exemples. On y voit des maisons plus petites que des personnes, des objets situés à l'intérieur des appartements y restent parfaitement visibles. Chaque partie du dessin est pour ainsi dire traitée pour elle-même, considérée à part, indépendamment des autres. Il y a là un manque de synthèse frappant. Signalons encore l'œil de face dans le profil de la figure qu'on retrouve dans l'art égyptien, dans l'art Cretois, dans l'art grec (il s'est conservé longtemps sur les monnaies d'Athènes).
Mais, si l'on analyse un peu les procédés, on sera amené à trouver le résultat d'une analyse bien artificielle encore dans les contours précis auxquels nous ont habitués les maîtres du dessin. Les objets n'ont nullement la netteté et la sécheresse que leur donnent leurs procédés. Le seul fait de la vision binoculaire suffirait à les en dépouiller. La ligne précise représente une abstraction réalisée, une sorte d'idéal figuré, dans lequel on supprime bien des conditions réelles, bien des éléments concrets et qui est fixé au moyen d'une combinaison nouvelle qui ne sert guère qu'à, le mettre en valeur et à lui permettre d'exister. C'est un bel exemple de la « synthèse analytique ».
En musique aussi on pourrait remarquer la différence du génie synthétique et du génie analytique, de celui qui subordonne l'ensemble aux détails ou de celui pour qui les détails ne prennent leur valeur que dans l'ensemble qu'ils composent. Comme indices du manque d'esprit synthétique, indices relatifs bien entendu
et qui peuvent, en certains cas, concorder avec une réelle puissance synlhélique portant sur d'autres points, on peut mentionner : la prédominance donnée à la mélodie, à un instrument spécial, la possibilité de détacher d'une œuvre plusieurs petits fragments sans leur nuire, sans leur faire perdre sensiblement de leur intérêt, la recherche de certains effets spéciaux de timbre, en dehors de la nécessité imposée par l'ensemble de l'œuvre, l'imitation des maîtres et la répétition de certaines formules, le morcellement d'une partition en morceaux séparés, comme le montre l'ancien opéra, sorte de synthèse médiocre et avortée que le génie de Wagner a reconstituée sur d'autres bases. Comme il y a des romanciers qui ont fait surtout de leurs romans des recueils d'observations et d'analyses, il y a des compositeurs dont les œuvres manquent d'unité synthétique, et semblent des recueils de mélodies, où trouvent place souvent des fragments inspirés plutôt par l'observation et l'analyse des maîtres que créés par le génie de l'auteur.
V esprit d'analyse daîis la science.
L'analyse peut garder une place importante et même excessive jusque dans des créations assez importantes et où la synthèse intervient déjà très visiblement. La science et la philosophie prêtent aux mêmes constatations que l'érudition et que l'art. Le savant, porté à l'analyse, est tout à fait comparable à l'érudit, et je n'aurais guère qu'à répéter ici ce que je disais tout à l'heure. Il observe et il classe, il expérimente, il critique
et il note. Il diffère de Térudit, d'abord parce qu'il s'exerce sur une matière différente, et aussi parce qu'il crée lui-même, en certains cas, ou tout au moins qu'il prépare autrement cette matière. L'expérimentation ciiimique ou physiologique, par exemple, ne ressemble pas au déchiffrement d'un texte grec. Mais enfin, il s'agit toujours de constater des faits, de les trier, d'en tirer les détails essentiels, de les analyser par conséquent, de les décrire sans altération, et aussi de les comprendre plus ou moins. Le même zèle pour l'observation et l'analyse qui a guidé nos critiques et nos érudits a conduit aussi quelques-uns de nos savants et les a menés au dédain de la théorie — à laquelle cependant aurait pu les ramener une analyse plus fouillée. Le mot de Magendie demandant : « des faits sans aucun mélange de raisonnement » montre l'exagération de cette tendance qui vise un idéal impossible et contradictoire. Par réaction contre des généralisalions vagues et prématurées, contre des constructions à base trop fragile, on a cru pouvoir s'attacher exclusivement au fait, au détail, sans voir assez bien les rapporls étroits du fait et de l'idée de l'analyse et de la synthèse. On est arrivé à accumuler des montagnes de petits faits insignifiants et sans intérêt, et on s'est trouvé conduit en entassant des observations minutieuses, à des conclusions dont tout le monde savait d'avance la vérité. La psychologie expérimentale a parfois souffert de ce défaut où se retrouve, l)ien visiblement, le manque de synthèse et l'excessive prédominance du détail, avec, souvent, une grande aptitude à l'analyse, à la distinction de nuances ténues, à la finesse de l'observation, à la rigueur de la mélhode, à la distinction précise des différentes conditions d'une expérience — qualités
précieuses et essentielles, mais qui ne suffisent pas toujours.
L'analyse dans la philosophie, la généralisation analytique.
La philosophie même, qui semble impliquer pourtant l'ampleur de la construction théorique, a retenu des esprits merveilleusement doués pour l'analyse, bien moins heureux dans la synthèse. Hume et Stuart Mill peuvent servir d'exemples.
C'est que Ton arrive sinon à la construction proprement dite, mais du moins à la généralisation aussi bien par l'analyse que par la synthèse. L'abstraction, qui est une forme de l'analyse, est la voie de la généralisation. Quand ses produits sont considérés en eux-mêmes, ou simplement comparés, critiqués, retenus à l'état libre pour ainsi dire, et plutôt dégagés de leur gangue qu'engagés dans de nouveaux systèmes, ils donnent lieu d'abord à certaines constatations philosophiques qui peuvent être très importantes, et même à des théories où l'esprit d'analyse reste prédominant, bien que, naturellement, leur formation constitue une véritable synthèse.
L'anab/ste peut montrer une véritable originalité, et, de fait. Hume fut certes un penseur très personnel. 11 peut décomposer des notions, des idées, des faits que Ion avait surtout considérés en bloc, que l'on ne voulait même pas considérer comme composés, ou bien y dégager des éléments nouveaux passés inaperçus jusque-là. De plus, certaines parties de la philosophie
requièrent spécialement l'emploi de l'analyse. C'est le cas de tout ce qui est examen, critique, discussion de systèmes, mais aussi de ce qui se rapporte aux vérités abstraites dernières, la théorie de la connaissance, comme les philosophes l'ont souvent entendue, la différenciation des phénomènes, l'établissement des catégories, l'interprétation rigoureuse de certains faits très généraux et très abstraits : la substance et le phénomène, le déterminisme et l'indéterminisme, la causalité, la loi. D'une façon générale on retrouve la prépondérance de l'analyse dans toutes les recherches qui ont pour but de dégager un fait général ou une loi abstraite, de les débarrasser de la gangue concrèle qui les recouvre pour les montrer à nu, dans leur forme essentielle. C'est là une opération éminemment philosophique; elle ne constitue qu'une partie de la philosophie, mais une partie très importante.
Stuart Mill fut certainement un représentant éminent du type de l'analyste philosophe. Bien que son pouvoir de synthèse ne fût certes pas nul, l'analyse était sa principale faculté. Aussi sa pensée prenait-elle volontiers la forme de la critique. Ses idées originales mêmes, outre qu'elles se mêlent très souvent à ses discussions, et qu'elles en sortent, semblent provenir surtout d'une décomposition de phénomènes, d'une analyse des choses ou surtout des idées, d'un examen et d'une critique par laquelle il rectifie les conceptions, en élimine les contradictions, les erreurs, les parties inutiles en cherchant à en retenir l'essentiel. La tendance à l'observation des idées, à la compréhension, à la critique, à la discussion, à l'analyse, s'affirme puissamment dans le gros livre sur la philosophie de Hamilton, mais elle ne triomphe guère moins dans ses autres écrits depuis sa Logique jusqu'à ses Métnoires.
Il construit son système, semble-t-il, plutôt par des séries d'analyses, de rectifications et de critiques que par des synllièses directes. El, certes, il n'est pas dépourvu de génie et d'invention, mais le goût et le pouvoir de critiquer sont tout à fait éminents chez lui. Sun éducation avait dû fortifier ce penchant. On sait que, dans sa jeunesse, Stuart Mill méconnut un jour les droits de la logique au point de dire qu'une chose pourrait être bonne en théorie et mauvaise en pratique. Son père intervint et lui reprocha vivement la honteuse ignorance et la grave inintelligence des choses que révélait un pareil propos. Aussi, à douze ans, je crois, Stuart Mill exposait et cou) parait dans un traité, les diverses constitutions politiques de Rome. Je ne sais si cette crise qui tourmenta ses vingt ans, ce profond ennui, ce dégoût universel qui l'accablèrent, ne doivent pas se rattacher à l'abus de l'analyse, n'ont pas été causés ou traduits par lui. Il semble hien que ce qui lui manquait à ce moment-là, c'était l'esprit de synthèse sous toutes ses formes et qu'il en sentit douloureusement la faiblesse.
La réalisation même de l'idéal qu'il s'était formé ou laissé suggérer le laissait, dit-il, assez indifférent. L'indifférence, le dégoût, l'ennui, ce sont bien les marques de l'impuissance naturelle ou accidenteHe de l'esprit pour les synthèses de Faction et de la pensée. Mais ils peuvent s'accommoder d'une très grande aptitude à l'analyse. Les grands ennuyés, les grands dégoûtés que nous fait connaître l'histoire de la littérature ont souvent été des analystes remarquables, quoique parfois assez spécialisés dans un domaine un peu étroit. Et souvent les impuissants, les fatigués, les épuisés, ou simplement ceux qui ne trouvent pas dans les circonstances de leur vie l'occasion de satisfaire
leurs désirs intellectuels ou autres, chez qui l'apîitude à la synthèse est entravée, annulée par le manque d'occasions de se satisfaire, sont très portés à se ronger eux-mêmes, à réfléchir sans fin sur leurs ennuis à se complaire à les observer et à les analyser.
Bien d'autres exemples pourraient préciser un peu plus sans doute le type de l'analyste philosophe et le compliquer aussi. Kant, Hume, Condillac, Jouffroy, paraissent devoir se rattacher surtout à ce type. Hegel, Auguste Comte montrent, au contraire, une puissante faculté synthétique. Cousin ne fat pas un analyste très rigoureux, mais il a peut-être plus de goût que d'aptitude pour la construction, ses synthèses restent superficielles et souvent verbales'.
D'ailleurs la distinction rigoureuse des types n'est pas toujours facile. Il est des esprits au sujet desquels on peut hésiter. Sans parler des divers degrés d'équilibre qui viennent compliquer la question, ici comme partout il y a des simulations, instinctives ou volontaires. Le procédé visible de l'esprit ne traduit pas toujours de la même manière sa marche intime et son procédé familier. Un analyste peut se donner jusqu'à un certain point les apparences de l'esprit de synthèse, et un synthétique, l'apparence de l'analyste. Comme d'ailleurs toute opération mentale comprend une part de décomposition .et une part de recomposition, cela vient aggraver la difficulté de l'appréciation. Spinoza peut prêter à la discussion. Son procédé paraît essentiellement analytique puisqu'il faît ses définitions et
1. Voir, à ce sujet, le livra de Taine sur les philosophes classiques en France, au \ix^ siècle. On y trouve, or.tre île bonne.-? critiques, un excellent exposé de la méthode anahtique et de la méthode synthétique en philosophie, avec deux jolis portraits de représentants de ces deux méthodes.
qu'il en tire, more geomelrico^ ce qu'elles contiennent. Cependant comme il n'en extrait les éléments que pour les engager aussitôt en d'autres synthèses, comme il accumule les lois, les propositions générales en les rattachant continuellement les unes aux autres, comme les produits de la décomposition, les éléments de système ne restent jamais flottants chez lui et ne vivent pas, à l'état libre, d'une vie quelque peu indépendante, il semble bien que la synthèse l'emporte et que Spinoza fut surtout, en somme, une intelligence synthétique abstraite. Peut-être ce qui pouvait faire supposer la prédominance de l'analyse, n'est-ce guère qu'un procédé d'exposition, et le point de départ apparent est-il déjà le résultat d'une longue synthèse. Ce qui constitue le type de l'analyste, ce n'est pas tant l'existence de la faculté d'analyse que sa domination, ce n'est pas tant le nombre et la finesse des décompositions, que la vie relativement indépendante de leurs produits.
La généralisation comme synthèse analytique.
Si l'abstraction est en quelque sorte la forme essentielle de l'analyse philosophique, la généralisation qui l'accompagne souvent est un commencement de synthèse assez nécessaire pour compléter un esprit philosophique. Par l'abstraction, les éléments derniers et essentiels des idées sont dégagés, mais leur valeur et leur sens augmentent par une généralisation qui les associe aux phénomènes dont ils peuvent être extraits. En analysant notre conception d'un corps quelconque, nous pouvons dégager la conception de l'espace, puis
DÈTERMlNAilON DES TYPES 81
nous la généralisons et en faisons un élément de notre idée de matière en général. Aussi la généralisation est-elle une des formes principales de la « synthèse analytique » chez les philosophes. Elle n'est pas la seule, et elle est quelque chose de plus. Elle n'est pas la seule, car pour préparer une abstraction et pour la conserver, nous la rattachons à d'autres idées qu'à celle des objets ou des idées complexes qui l'incarnent. L'idée de l'espace, par exemple, peut être associée à l'idée de temps non moins bien qu'à l'idée de matière ou à la représentation de tel ou tel corps, elle peut être aussi considérée en elle-même et analysée encore. D'autre part, la généralisation a d'autres effets que de nous permettre d'effectuer plus aisément l'abstraction ou de conserver l'idée abstraite; elle est déjà, par elle-même, une synthèse parfois importante. Mais elle est peut-être la plus fréquente, la plus naturelle des synthèses analytiques qui supportent une abstraction et qui lui permettent de vivre et de s'établir dans l'esprit. Il est rare que tout caractère abstrait ne soit pas plus ou moins généralisé par l'esprit, rattaché à un assez grand nombre de faits plus concrets et différents les uns des autres où nous le remarquons également. C'est un procédé scientifique et philosophique très fréquent. Et ce mode de synthèse qui s'adapte si bien à l'aptitude de l'analyste devait être indiqué.
Naturellement, ce que je donne ici, c'est une sorte de schéma de l'activité. En fait, même chez les analystes les plus exclusifs, les choses se compliquent bien davantage. La généralisation analytique et l'abstraction se combinent avec d'autres synthèses, des interprétations diverses, des théories, des explications. Mai« le type de l'analyste continue à se marquer par la prédominance de la décomposition sur la recomposition, par l'exis- Pavlhan. — Analystes, 0
tence indépendante des éléments, par le peu de transformations que leur font subir les synthèses dans lesquelles ils sont engagés, où ils restent toujours reconnaissables et d'où l'on peut encore assez facilement les retirer.
Si l'analyse est utile ou indispensable au philosophe, si elle peut même être la principale qualité de très grands penseurs, si elle est parfois le seul procédé qui, en certains cas donnés, et dans un état déterminé de nos connaissances, puisse être utilement employé, cependant elle n'est, à considérer l'ensemble des choses, qu'une partie de l'œuvre du philosophe. Il faut se garder d'en méconnaître ou d'en exagérer la valeur. Observation, critique, compréhension analytique, abstraction et généralisation, synthèses diverses, autant d'opérations que chacun, selon ses aptitudes propres, cherche et aime à pratiquer, et vante parfois trop exclusivement. Il est trop aisé et trop tentant de mépriser celles auxquelles on est malhabile, et qui, pourtant, sont bien nécessaires aux autres. Celles-là sans celles-ci ne donnent guère que des résultats incomplets quand elles n'aboutissent pas à des avorlements.
Conclusion.
Nous avons suivi l'analyse, en étudiant sommairement les divers types que donne la prédominance de ses diverses formes, depuis l'observation jusqu'à la généralisation analytique, en passant par la compréhension, la critique et l'abstraction. Nous avons vu ainsi nos perceptions et nos idées se décomposer de
plus en plus, en provoquant simultanément des synthèses qui ont pour caractère essentiel de se former autour des éléments dissociés, de provoquer ou de faciliter l'analyse et d'en conserver les résultats. L'œuvre qui s'accomplit ainsi n'est, bien évidemment, ou ne doit être qu'une préparation. Il ne servirait à rien d'avoir arrêté des faits par l'observation, d'en avoir dégagé les éléments par des décompositions diverses, d'avoir soigneusement trié ces éléments, de les avoir épurés par la critique, d'en avoir extrait l'essence par abstraction, et d'avoir soigneusement conservé les produits de toutes ces dissociations, si ce n'était pas pour les employer en des synthèses nouvelles. Mais, précisément, les types psychologiques que nous venons d'étudier se caractérisent par la faiblesse relative de leur sens synthétique. Ils excellent — à des degrés divers — dans l'analyse, ils reconstruisent mal ou d'une façon très particulière et de manière à laisser toujours prédominer le processus analytique. Ils remplissent surtout une fonction sociale spécialisée, ils ne représentent qu'insuffisamment à eux seuls Taclivité mentale. Seulement ils sont obligés, par les nécessités de la vie et le défaut d'organisation inter-spirituelle, à jouer entièrement un rôle dont ils ne comprennent bien et dont ils ne savent qu'une moitié. Ils sont trop souvent forcés à conclure, à faire des œuvres, à terminer ce qu'ils auraient remarquablement ébauché, mais ce qu'ils ne sauraient bien finir. Rien ne les a préparés à se contenter d'un rôle subordonné et incomplet. Alors quelques-uns, qui tout en étant surtout analystes sont assez équilibrés, arrivent sinon à de grandes synthèses, au moins à des constructions suffisantes pour employer ou abriter leurs matériaux. On les y retrouvera plus tard s'il le faut, et quelques-unes de ces constructions sont d'ailleurs
agréables ou utiles. Les grands analystes, Stuart Mill en philosophie, Stendhal dans le roman (quand il rencontre bien et ne se perd pas dans l'accumulation des détails) font ainsi des œuvres qui restent.
D'autres, au contraire, ne peuvent y parvenir. Alors, ou bien ils achèvent tant bien que mal le travail commencé, ils font des ouvrages mal venus où les détails répandus à profusion débordent de partout, s'entassent sans ordre et s'harmonisent mal dans une œuvre où leur sens n'apparaît pas, où les conclusions d'ensemble, lorsqu'il y en a, ne sont pas du tout en rapport avec les faits qui sont censés les étayer (défaut qui se reproduit par des causes opposées dans les ouvrages de quelques espMts trop exclusivement synthétiques), ou bien encore ils refusent aux autres le droit et la possibilité de faire ce qu'ils n'ont pu accomplir eux-mêmes. Et alors l'analyste devient un ennemi conscient et acharné, parfois étroit et aveugle de toute synthèse, de toute vue d'ensemble. Il conclut de son impuissance à l'impuissance de l'esprit humain ou, tout au moins, il est porté à nier trop facilement la possibilité de la synthèse et à contester trop âprement la légitimité de celles qu'on tente auprès de lui.
D'autres enfin, sans doute, malgré les difficultés de tout ordre qu'engendrent nos habitudes d'esprit et notre organisation sociale, ou notre défaut d'organisation, ont conscience du caractère relatif et spécial de leur œuvre. Ils savent qu'ils préparent des matériaux pour un palais qui ne peut actuellement être même ébauché, et dont tous ignorent encore le plan. Cela leur suffit. Franz Wœpcke peut être rangé parmi ceux-là.
Telles sont, il me semble, bien sommairement indiquées, la nature essentielle et les formes principales du type caractérisé par la prédominance de l'analyse.
Mais la qualité fondamentale de ce type est en relation continue avec le fonctionnement de l'esprit. EUe doit s'accommoder plus volontiers de certaines manières d'être de cet esprit, résulter de certaines qualités et de certains défauts de l'intelligence et du caractère, ou tendre à les faire naître et à les développer. C'est ce côté de la question qu'il faut aborder maintenant.