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LES QUALITÉS INTELLECTUELLES ET LES DÉFAUTS DE L'ANALYSTE

La corrélation des qualités.

La prédominance de l'analyse, sous les formes générales que je viens d'indiquer, s'accompagne généralement de certaines qualités comme de certains défauts de l'esprit. Nous avons ici à signaler quelques corrélations psychologiques, dont il ne faut pas s'exagérer la rigueur. Elles n'ont rien d'absolu. Je disais, par exemple, tout à l'heure, que la précision peut accompagner l'esprit d'analyse, et c'est, en effet, une des qualités qui s'y rattachent, cependant, ni tous les analystes ne sont précis, ni tous les esprits précis n'offrent une prédominance marquée de la fonction analytique.

Nous retrouvons ici les deux grands facteurs de la corrélation psychique que j'ai indiqués ailleurs', l'unité

1. Je me permets de renvoyer, pour l'étude de la corrélation des traits psychologiques, la critique des idées courantes sur ce sujet et les fondements de la corrélation réelle, à la préface de la deuxième édition des Caractères.

de cause et l'unité de fin, qui, d'ailleurs, agissent en bien des cas simultanément et de façon qu'il n'est pas toujours possible de les distinguer. Les qualités spéciales de l'analyste, soit qu'elles accompagnent sa faculté d'analyse, soit qu'elles soient simplement la manière dont il l'emploie, sont seulement les résultats de la même disposition générale qui se traduit en même temps par la tendance dominante. C'est là l'unité de cause. En même temps les qualités de l'analyste seront celles qui pouront le mieux lui servir à opérer ses analyses, et qui s'harmonisent le mieux avec son habitude d'analyser, et c'est là l'unité de fin. Comme d'ailleurs la même cause peut produire, selon les autres qualités et les autres aptitudes principales de l'esprit, des effets très différents, comme la finalité peut être aussi obtenue, selon ces aptitudes et ces qualités, par des combinaisons très variées, on conçoit que les corrélations que nous allons indiquer puissent être très différentes selon les différentes qualités dominantes d'esprit et de caractère qui accompagneront, chez une personne donnée, la tendance à l'analyse. Un analyste vif pourra bien n'avoir pas les mêmes qualités qu'un analyste lent, un analyste poète qu'un analyste raisonneur et logicien.

Premier groupe de qualités : 1 . La finesse^ la subtilité, la délicatesse.

Les qualités et les défauts qui se rattachent plus ou moins étroitement à la prédominance do l'analsso peuvent se ranger en trois groupes principaux corres-

pondant aux principaux effets de l'analyse. Le premier groupe se rattache à l'analyse comme distinguant surtout les éléments ténus des idées et des faits; le second à l'analyse comme mettant en vue les éléments cachés des idées et des faits; le troisième à l'analyse considérée surtout comme permettant la vie relativement indépendante et plus ou moins prolongée des mêmes éléments.

Mais, tout d'abord, il est aisé de prévoir, par la nature générale même de l'analyse, la nature générale des qualités qui doivent l'accompagner. L'analyse est une décomposition, par conséquent, elle doit comporter des qualités de précision, de finesse, de profondeur, plutôt que d'ampleur et de force.

C'est ce que l'expérience vérifie suffisamment. La décomposition des idées et des perceptions, l'attention portée sur leurs éléments donnent certaines formes de finesse, très variables selon la nature de ces éléments, la façon dont l'analyse s'opère, et la nature de la synthèse qui s'assimile les éléments détachés de l'ensemble primitif. Celui qui sait remarquer les détails, rapprocher des idées ou des choses assez différentes, mais qui ont en commun certaines particularités, faire ressortir, au milieu d'un ensemble, des points un peu ténus qu'un esprit ordinaire n'aperçoit pas, celui-là fait preuve de finesse, et, en même temps, d'aptitude à l'analyse. Cette aptitude est d'autant plus spécialisée qu'il ne se sert pas des éléments isolés par lui pour construire un autre ensemble, mais qu'il les considère à peu près en eux-mêmes, dans leur indépendance nouvelle. Finesse d'observation, finesse de perception, finesse de discernement, finesse de critique, sous quelque forme que nous prenions cette qualité, nous reconnaissons qu'elle dépend de la séparation d'un caractère peu apparent à,

première vue d'avec ceux que la réalité lui a joints. Il y a de la finesse à remarquer chez un homme les symptômes fugitifs d'un trait de caractère qui contraste avec ceux qu'il montre le plus souvent, à discerner une petite différence entre des nuances analogue?, à remarquer entre des sons semblables une dissonance presque imperceptible, à percevoir un son très léger qu'on distingue dans la cohue des sensations, des impressions, ou simplement des images, à noter chez un auteur des procédés dissimulés, à sentir un désaccord très léger dans les paroles d'un ami. La finesse de l'analyste pur s'arrête là. Celle de l'esprit synthéfeique consiste en ce que les synthèses qui se forment chez lui savent profiter des moindres éléments qu'elles rencontrent dans les perceptions et les images qui passent et les englobent immédiatement.

Le manque de finesse, au contraire, c'est l'impuissance d'isoler, de remarquer des faits qui se répètent et que l'on confond avec ceux qui les environnent, de discerner la fausseté de ton qui accompagne des flatteries grossières, de reconnaître les différences qui séparent une mauvaise reproduction d'une statue d'une bonne, de distinguer le goût d'un plat bien préparé d'un plat semblable accommodé sans soin. Les esprits synthétiques ont souvent ce manque de finesse en ce qui ne concerne pas leurs sentiments principaux, leurs idées dominantes, les systèmes déjà bien formés chez eux et qui, au contraire, agissent en bien des cas très finement.

La subtilité n'est guère qu'une finesse supérieure. Un esprit subtil ne diffère que par le degré d'un esprit fin et les mêmes remarques s'appliquent à son cas. Il discerne des nuances plus ténues et plus fugitives, il les combine plus ingénieusement et les rapproche avec plus

de finesse. La délicatesse est une forme spéciale de la finesse, elle suppose, en plus de cette qualité de l'esprit, une sorte de susceptibilité intellectuelle ou morale, mais elle implique la finesse et, au même degré, dans les mêmes conditions qu'elle, l'usage de l'analyse. On peut d'ailleurs être fin sans être délicat, même intellectuellement, et c'est le cas de quelques personnes rusées. La délicatesse explique non seulement que l'esprit saisit bien les nuances et qu'il en jouit, mais aussi qu'il est offusqué par les couleurs trop vives et trop heurtées et qu'il en souffre. Encore est-il surtout sensible aux nuances douces, aux impressions fines et caressantes. 11 y a de la délicatesse gâtée par un peu de froideur et de convenu, dans quelques jolies descriptions d'Octave Feuillet, par exemple.

Premier groiipe de qualités : 2.

La précision, la netteté, la ingtœiir,

La précision et la netteté sont encore des qualités que l'on peut rapporter à l'aptitude pour l'analyse. Elles impliquent que l'esprit débarrasse ses idées des petits éléments secondaires qui les encombrent un peu, qui nuisent à leur pureté, qui, tout en les compliquant parfois avantageusement, risquent de les embarrasser dans des associations inutiles ou dangereuses, et induisent en des confusions troublantes. En même temps l'esprit doit savoir conserver et extraire de sa gangue l'élément exact dont il a besoin, ne laisser passer que lui et ne pas manquer de le laisser passer.

Répondre avec précision à une question, c'est ex-

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traire de la masse plus ou moins flottanle et confuse des souvenirs ce qui se rapporte exactement à cette question en arrêtant tout ce qui viendrait s'y ajouter inutilement. On manque de précision quand on se laisse aller, par une dissociation insuffisante des phénomènes, à raconter un tas de faits ou à énoncer des réflexions que le hasard de la contiguïté ou de vagues analogies ont rapprochées du sujet de la question, ou encore quant on ne sait pas retrouver ou dégager, dans les souvenirs, dans les idées, dans toutes les sources de renseignements qu'on peut avoir, tous les éléments essentiels. La réponse est confuse dans le premier ca=î, elle est vague dans le second.

Condillac, Stuart Mill, M. Renouvier nous donnent des modèles de cette netteté, de cette précision qui, d'ailleurs, ne se confond pas toujours et chez tous avec la clarté apparente (et qui est toujours compatible, bien entendu, n'étant jamais absolue, avec un certain nombre de confusions). Taine offre encore un bon exemple d'esprit précis et net. Chez tous les penseurs qu'on pourrait rapprocher à cet égard, on voit généralement le souci constant de déterminer, par de rigoureuses analyses, le sens exact qu'ils entendent donner aux mots dont ils se servent, la nature exacte de leurs conceptions, et d'éviter les confusions en écartant les associations lâches et enveloppantes, les sens suggérés par des analogies vagues, par des rapprochements illogiques et naturels qui rendent confuses dans beaucoup d'esprits toutes les idées qu'ils se forment et toutes les notions dont ils se servent.

La rigueur est une qualité à peu près analogue à la précision, mais qui caractérise plutôt une synthèse qu'une analyse. Un raisonnement est rigoureux quand il est parfaitement logique, quand- l'enchaînement de

ses parties est sans défaut. On dit cependant aussi : une analyse rigoureuse. Et ce nous est une occasion nouvelle de constater à la fois les rapports constants de la synthèse et de l'analyse, et un autre cas de synthèse analytique. L'analyse rigoureuse est celle qui est faite méthodiquement, qui se compose de plusieurs opérations successives dirigées dans le même sens, et dont tous les effets convergent, ce qui est évidemment un caractère synthétique, mais dont le but est la bonne qualité de l'analyse même, et qui est, chez les esprits analystes surtout, un moyen de l'efifecluer.

Premier groupe :

Les défauts corrélatifs aux qualités.

Voilà donc un ensemble de qualités qui tiennent étroitement à l'aptitude de l'esprit pour isoler les éléments des choses et des idées, et pour les considérer en eux-mêmes. Celte même aptitude n'est pas moins étroitement reliée à des défauts tout aussi nets. D'ailleurs, il n'y a pas d'opposition complète entre ces deux groupes de faits. Ce qui est parfois une qualité est, d'autres fois, un défaut. Ces défauts peuvent provenir d'un mauvais usage des qualités et aussi de leur exagération, si elles ne sont pas suffisamment compensées par des qualités différentes.

La finesse, si la largeur de la synthèse ne la vient corriger, peut dégénérer en affectation désagréable, en tendance fâcheuse aux petites remarques continuelles, sans portée et sans savenr ; la subtilité, en obscurité et en fragilité, même ea faiblesse d'esprit. Il y a des gens

d'esprit qui sont exaspérants par leur manie de chercher toujours la nuance et la finesse. L'esprit recherché, l'esprit précieux sont des abus de la finesse et de la délicatesse qui se manifestent toujours par l'analyse, et l'abstraction, par la décomposition des faits et des idées, et la mise en valeur d'éléments parfois insignifiants, par une épuration mal comprise des idées ou des sentiments, par des rapprochements ingénieux et trop prolongés, des comparaisons, des images trop suivies 11 en résulte une impression de ténuité, puis de petitesse qui parfois gâte de fort jolis talents. De grands génies, puissamment synthétiques comme Shakespeare, comme Balzac, n'évitent pas toujours les inconvénients de la recherche et de la plaisanterie alambiquée, des concetti, des analyses prétentieuses et inutiles. A plus forte raison des écrivains de talent fort remarquables, comme Marivaux, et d'un niveau quelque peu inférieur, comme Gustave Droz. A ces inconvénients de la remarque excessive du détail, et des rapprochements, des recompositions qui la suivent, on peut rattacher comme une spécialité singulière, la manie du calembour. Ici, c'est un son qui est séparé des autres sons qui l'accompagnent, séparé de son sens, dans une certaine mesure au moins, et qu'on rapproche d'autres sons semblables et, plus ou moins, des sens qui leur sont normalement associés.

D'autres défauts menacent encore les analystes. Parfois, c'est une minutie extrême, parfois une sorte de myopie intellectuelle qui empêche l'esprit de saisir les ensembles en lui laissant voir les détails avec une grande netteté; c'est aussi celte étroitesse spéciale qui le porte à dédaigner a priori tout emploi des éléments qu'il a lui-même soigneusement préparés; c'est encore la sécherebse qui accompagne parfois la précision, qui

est simplement peut-être la précision employée hors de propos.

Si, en effet, des associations un peu incohérentes et flottantes peuvent rendre une idée impropre à figurer dans un raisonnement rigoureux, et provoquer des séries divergentes d'associations qui nuisent à la logique, inversement, la suppression trop complète de ces associations peut l'obliger à rester en dehors d'une œuvre d'inspiration, lui retirer toute influence sur les sentiments et nuire parfois singulièrement à la naissance et au développement même des idées abstraites. L'invention suppose presque toujours au moins quelque légère incohérence, et quelque manque de précision. Que des religions aient dû leur origine à d'inconscients calembours, ou à des observations grossières, incohérentes e't mal interprétées par l'homme primitif, cela montre bien tout ce que l'analogie, dans sa forme la plus fruste, a pu donner de fraîcheur et de force à la fois à l'esprit humain. La logique spéciale de l'artiste et du poète se traduit généralement par des associations qui paraîtraient incohérentes à une raison étroite, et qu'une raison supérieure justifie. Une analyse trop exacte et trop précise qui déterminerait trop rigoureusement le sens des mots, la nature des idées, le contenu des concepts, gênerait l'art et la poésie. Elle nuirait même à la science si des théories justes, si des conceptions durables ont dû parfois, pour une part au moins, leur origine à des hardiesses un peu inconsidérées de l'imagination, et si elles ont, à leurs débuts, témoigné de plus de luxuriance et de vigueur que de logique et de régularité, ce qui n'est pas sans exemple, il s'en faut. Rien, au contraire, ne montre plus visiblement les inconvénients de ce genre d'analyse qui mène à la précision et à la sécheresse, que les poésies des auteurs à l'esprit

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exact et étroitement précis. Le xviu* siècle en est infesté. Ponsard et Augier ont fait plus récemment, en vers, des débauches de prosaïsme et de platitude qui s'expliquent par le même manque d'imagination, par l'emploi d'une raison étroite et mal comprise, par la sécheresse des idées trop dépouillées de leur riche et vacillant cortège d'images. En revanche, il n'est pas une des plus belles pièces de Victor Hugo oi^i une analyse, même sommaire, ne découvrît des incohérences d'images ou des illogismes. S'en étonner serait montrer qu'on ignore ce que c'est que l'imagination et ce que c'est que l'art.

Deuxième groupe de qualités : Profondeur, pénétration, sagacité, etc.

La profondeur, la pénétration, la sagacité forment un second groupe de qualités qu'on peut encore rattacher à l'exercice de l'analyse. Il ne s'agit plus, ici, de remarquer les éléments les plus ténus des choses et des idées, mais de découvrir l'élément essentiel plus ou moins caché, de faire ressortir un élément prédominant, celui auquel les autres se coordonnent et dont ils dépendent, celui qui résume tout un ensemble parce qu'il le gouverne, et de reconnaître ses rapports avec les éléments qui lui sont associés. La profondeur que manifeste l'analyse, la pénétration qu'elle donne à qui sait l'employer et qui résulte de l'abstraction, do l'observation, de la compréhension, ne va pas sans une synthèse plus marquée que celles qui accompagnent la finesse et la délicatesse.

Seulement, chez l'analyste, cette synthèse est subordonnée à l'analyse. Voir profondément une situation, c'est non seulement en comprendre les détails, mais c'est surtout comprendre l'élément ou les éléments qui les dominent et comprendre comment est établie cette domination. Comprendre avec profondeur une théorie, c'est en distinguer les points essentiels et en reconnaître ou en pressentir les conséquences visibles et cachées. La décomposition mentale s'accompagne donc d'une recomposition idéale, de l'intelligence des rapports par qui sont étroitement reliés les éléments qu'on a considérés à part. Mais ces résultats obtenus peuvent être conservés à peu près tels quels, ne pas être engagés dans des théories ou dans de grandes conceptions pratiques. La synthèse se borne à être ce que nous avons appelé une « synthèse analytique », et sert surtout à dégager les éléments, à les mettre en lumière. C'est là ce qui distingue sans doute la profondeur, surtout analytique, de la grandeur surtout synthétique. L'esprit profond saura, par exemple, reconnaître la cause cachée d'une crise sociale, et, s'il a de la grandeur, il combinera son idée avec les résultats d'autres recherches faites par lui ou par d'autres, imaginera un remède, concevra de nouvelles organisations.

La pénétration diffère de la profondeur par l'importance des résultats. A.u reste, les deux qualités sont voisines. Il n'y a pas de pénétration sans quelque profondeur, ni de profondeur sans quelque pénétration. Mais ce que l'esprit pénétrant découvre par ses analyses instinctives ou réfléchies, peut être moins important que ce que trouve l'esprit profond. Il distingue ce qui est naturellement caché, plutôt que ce qui est essentiel, son œuvre est moins synthétique.

Gomme défaut correspondant à la profondeur et à lu

pénétration, on peut signaler une certaine lourdeur, quelque manque d'agilité. Des excès d'analyse, une recherche constante des dernières parlies des idées, des éléments dominateurs et cachés des choses, peut donner à l'intelligence une allure gauche, empêtrée, distraite, l'empêcher de s'adapter rapidement à beaucoup de petites circonstances. Mais, certains modes de synthèse et la prédominance de l'esprit de recomposition peuvent avoir des conséquences analogues, et il n'y a rien ici qui soit très caractéristique de la prédominance de l'analyse.

Ce qui se présente encore, c'est une imitation, c'est l'apparence trompeuse de la profondeur qui cache plus ou moins bien le vide de l'esprit, la pauvreté des idées, sous l'emploi de mots abstraits, et de propositions générales prétentieuses. Ceci non plus n'est pas une conséquence de l'analyse, mais plutôt du psittacisme qui suppose également la faiblesse de l'analyse et l'insuffisance de la synthèse.

Troisième groupe : réflexion, sûreté, sagacité, indécision, hésitation.

Le dernier groupe de qualités et de défauts que j'ai à examiner dépend de la vie relativement indépendante que la prépondérance de l'analyse assure aux idées et à leurs éléments, et qui leur permet de s'épurer d'abord par la critique, et d'attendre pour entrer dans un système nouveau que l'occasion se présente de former une synthèse stable et bien coordonnée.

Chez les esprits suffisamment équilibrés, cette disposition produit, avec la réflexion, la sagacité, la sûreté de l'esprit. L'habitude de l'analyse prévient d'une manière assez souvent efficace la précipitation dans le jugement, l'acceptation trop prompte et sans réserve d'opinions hâtives et mal formées, V « emballement » sous toutes ses formes. S'habituer à analyser les idées est un bon moyen de ne laisser s'établir ainsi que celles qui peuvent supporter la critique. Aussi la sagacité est-elle souvent accompagnée d'un esprit d'analyse assez développé. La prudence, la méfiance, sont encore des qualités intellectuelles et morales qui s'accommodent fort bien de l'esprit d'analyse, qui le produisent ou sont produites par lui. L'esprit d'analyse rend prudent, en nous forçant à examiner les choses, à reconnaître leur vraie nature, à discerner leurs conséquences, et, réciproquement, la prudence, la crainte de nous tromper, nous pousse à les analyser pour en voir les inconvénients possibles. ' En même temps que la prudence et la sagacité, l'habitude de l'analyse peut, pour des raisons analogues, développer la liberté de l'esprit et être développée par elle. S'habituer à l'analyse, c'est se défier des idées toutes faites, des préjugés, des croyances que la coutume et la mode tendent à nous imposer, c'est nous affranchir, dans une certaine mesure, de leur joug. Mais, pour continuer à s'affranchir ainsi, il faut ou bien y être fortement incité par des circonstances exceptionnelles, ou bien être déjà notablement affranchi Les gens qui ont des idées préconçues et qui y tiennent sont, en général, de fort mauvais analystes pour tout ce qui intéresse ces idées, quelle que puisse être, sur d'autres terrains, leur habileté à l'analyse. L'analyse même les choque en pareil cas, et son idée seule leur

répugne. Elle leur paraît une inconvenance, sinon une faute plus grave.

Stuart Mill est un bon exemple des qualités de sagacité, de prudence et de liberté d'esprit qui s'harmonisent bien avec l'esprit d'analyse. Ce n'est pas qu'il ne puisse se tromper, et, qu'en fait, il ne se trompe parfois, ce n'est pas non plus qu'il soit débarrassé de tout préjugé, cela n'est guère concevable, mais il est généralement très porté à examiner, à discuter, à suspendre sa conclusion, et cela prévient bien des erreurs, tout en en causant parfois quelques-unes.

Les inconvénients de l'activité indépendante des éléments psychiques que produit l'analyse se manifestent par des défauts de l'esprit qui sont l'envers des qualités précédentes. L'indécision intellectuelle, une hésitation excessive nuisent beaucoup à certains esprits. Il n'est pas très rare de voir des gens intelligents manquer assez de force de synthèse pour hésiter presque continuellement à se faire une opinion, et n'y pas arriver après avoir examiné les arguments probants qui leur sont présentés ou qu'ils ont eux-mêmes trouvés. Ils peuvent analyser finement tous les éléments de l'opinion qu'ils examinent, et il ne leur manque, pour arriver à la sagacité, que d'en opérer la synthèse. Mais c'est ce qu'ils ne peuvent faire. La liberté d'esprit peut dégénérer ainsi en indifférence ou en scepticisme, scepticisme par faiblesse d'esprit.

§ 7. ■ Conclusion.

Celle rapide revue des formes principales de l'analyse el des qualités intellecluelles qui raccompagnent, permet d'entrevoir l'innombrable quantité de types que peut donner la prédominance de l'analyse. Elle peut s'associer avec des formes mentales très différentes, avec des tendances intellectuelles très diverses et des qualités variées. Tout en restant dans les lignes générales du sujet, j'ai pu indiquer un assez grand nombre de formes intellectuelles différentes. Aussi ne peut-on guère faire un portrait d'ensemble un peu précis et poussé de l'analyste en soi, et faut-il, pour le définir, s'en tenir à des propositions précises, sans doute, mais très abstraites, en donnant au mot analyse, comme je l'ai fait, un sens beaucoup plus large que celui qu'il comporte ordinairement.

Même difficulté pour apprécier le type. Les jugements varient considérablement suivant le cas. Toutefois, considéré en lui-même, le type de l'analyste apparaît comme n'ayant pas en soi sa raison d'être. Il est le premier membre d'un couple dont le second est l'esprit synthétique. L'équilibré seul forme un tout qui relativement se suffit. Mais ce n'est pas forcément une critique que de dire que l'analyste, pris en soi, est incomplet. Il peut y avoir là simplement un cas de division du travail et de différenciation. Si ces doux grands faits sont très loin de rendre, en l'état actuel, inutile ou injustifiable l'existence du type relativement équilibré, ils peuvent, au moins, légitinier celle des types spécialiséâi

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