‹ Anarchie morale et crise socialeChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE VIII L'Idée socialiste · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII L'Idée socialiste

Divers courants alimentent l'idée socialiste. — Aspiration à la réforme, confiante en dépit des déceptions. — Foi dans le pouvoir de l'État. Malgré ses prétentions à favoriser l'expansion individuelle, le socialisme est l'héritier du jacobinisme. — Son essence est l'égalisation des conditions sociales ; nivellement des fortunes, abolition des subordinations familiales, féminisme, internationalisme, antimilitarisme, anticléricalisme et iri-éligion. Affranchissement total. — Solidarité ; elle ne se suffît pas à ellemême, peut s'interpréter en sens contraires. — Cet idéal, fait de convoitises matérielles et d'aspirations généreuses, devient la religion de l'avenir.

Quand on interroge l'ouvrier, le bourgeois, l'homme de lettres ou l'homme de sciences, qui se disent socialistes, on obtient des réponses différentes dans la forme ; mais toutes s'inspirent d'une idée commune. Si l'on prête l'oreille — et comment ne pas en entendre le grondement menaçant ? — à ce qui se déclame dans les congrès ouvriers, les clubs électoraux, les comités de grèves ; si l'on aborde la lecture de cette immense quantité de li-

vros, de revues ou de journaux qui, cho^ne jour, distribuent au peuple l'aliment socialiste, au milieu de tirades sonores ou<ie phrases toutes faites, qui, d'ailleurs/ ont aussi leur sens, on saisit un même fonds de revendications et d'aspirations.

Ces revendications et ces aspirations sont à la fois multiples et identiques. Elles tiennent leur multiplicité de la diversité des circonstances qui leur ont donné naissance, des différences de caractère, d'intelligence, de volonté que présentent les individus et les sociétés où elles se produisent. Elles sont identiques par la logique inconsciente qui anime l'idée socialiste, comme toute idée, et qui la pousse, quel que soit le point de départ, quels que soient les chemins suivis, aux mêmes points d'aboutissement.

Quels courants alimentent cette idée socialiste ? C'est ce que nous voudrions rechercher.

L'idée socialiste apparaît d'abord comme une idée de réforme.

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L'état social est mauvais : accumulation toujours croissante de richesses entre les mains d'un petit nombre, situation misérable d'une multitude infinie de prolétaires ; aux uns toutes les jouissances, aux autres toutes les privations ; en haut, avec l'or, la dureté, l'égoïsme, le despotisme, en bas, avec l'indigence, l'humiliation et la servitude : partout la défiance et la haine. L'ouvrier se plaint de la durée des heures de travail, de l'insuffisance de son salaire, de l'insécurité du lendemain. Le petit bourgeois trouve sa vie bien étroite, les impôts bien lourds, le service militaire bien dur. Il est jaloux et envieux à l'égard de ceux qui possèdent plus. Et puis il lit tous les jours dans son journal que les lois ne valent rien, que la société est à refaire. D'ailleurs, il ne croit plus guère à l'autorité, et imagine difficilement qu'il ait des devoirs. De son côté, le demi-savant applique sans ménagement à la société ses idées d'évolution : tout dans la nature évolue ; les institutions doivent évoluer. Et cette transformation fatale des choses, il veut la

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hâter par son intervention. L'état social,' pas plus que la morale, n'est d'accord aTec ce qu'il a trouvé dans son laboratoire. Les découvertes scientifiques doivent être le point de départ d'une nouvelle synthèse sociale. E{ , avec sa connaissance inc<3mplète ou sa méconnaissance de l'homme, il prétend t:aiter les institutions comme les produits chimiques qu'il jette dans sa cornue.

Certes, comme critique de l'état social présent, le socialisme a beau jeu. Beaucoup de ses doléances ou de ses colères ne sont que trop justifiées. Elles font suite à cette longue plainte que l'humanité se transmet de siècle en siècle, cette plainte répétée par l'Ecclésiaste qui estime toute œuvre d'homme affliction d'esprit, par le bûcheron de la fable qui geint sous les sergents, la dîme et la corvée, par les moralistes de tous les temps, comme par la gémissante théorie des miséreux. Et la perpétuité même de la plainte laisse croire que le mal tient à chose plus profonde que les institutions sociales» qu'il a sa racine dans la nature humaine, laquelle n'est pas bonne de tous points.

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Ce qui ne veut pas dire qu'il ne soit pas très légitime et toujours opportun de travailler à améliorer les institutions sociales, très opportun et très légitime pour chacun de s'améliorer soi-même.

Mais enfin ce n'est pas de remèdes qu'il s'agit maintenant. Nous cherchons à pénétrer l'idée socialiste, et nous disons qu'elle est d'abord une idée de réformes. Et cette aspiration à la réforme a ceci de propre dans le socialisme qu'elle s'étend atout. Elle ne se borne pas à quelques détails isolés ou même à quelques parties plus ou moins considérables de l'ordre social. Elle rêve d'une refonte totale de la société.

A la veille de la grande Révolution, il y eut sur le pays comme un vent d'innovation, et quelques historiens ont cherché dans ces aspirations de tout un peuple la justification des bouleversements accomplis comme des excès qui les accompagnèrent.

La vérité paraît être que, si les esprits sentaient qu'un certain nombre de choses avaient fait leur temps, la masse de la nation ne songeait nullement à tout jeter bas. Les Cahiers

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de 1789, autant qu'il est permis de s'en rendre compte '■), réclamaient seulement une Constitution plus précise, des lois plus uniformes pour tout le territoire, une administration mieux conduite, l'abolition des droits féodaux. Il ne s'agissait en somme que de réparer la maison pour la rendre plus habitable. Aujourd'hui le socialisme veut la raser pour la construire sur nouveaux plans, sur des plans inédits, qu'on n'a encore nulle part réalisés.

Le désir de changement est pénétré et soutenu par une inlassable confiance. Le peuple porte le poids d'un siècle presque entier de promesses déçues et d'espérances avortées. Depuis Saint-Simon, Pierre Leroux, Bûchez, Fourier, Cabet, Proudhon, que de systèmes de rénovation sociale proposés ! que de tentatives commencées ! que de plans mis à l'essai ! Les docteurs en chambre, comme ceux des clubs ou de la presse, ont offert aux

(1) Voir la France d'après les cahiers de 1789, par Edme Champion. Paris, 1897.

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yeux du peuple le mirage d'un Eldorado, d'une Salente enchanteresse. Toujours le pays d'utopie s'est dérobé .aux poursuites.

Mais ce quia échoué, entrepris petitement et timidement, disent les socialistes, ne peut-il réussir, essayé en de vastes proportions ? Les réformes obtenues ne permettentelles pas d'en espérer de plus importantes, d'espérer une réforme totale ? Les esprits ne sont-ils pas, de nos jours, mieux disposés à un changement ? Ne sont-ils pas dans l'attente de quelque grand renouveau ?

Ce qui vient fortifier cette espérance, c'est un sentiment qui a été toujours croissant dans ce siècle, la foi dans le pouvoir de l'État.

Et nous rencontrons là le second élément de l'idée socialiste.

La foi dans l'État s'est développée à mesure que ses fonctions ont elles-mêmes pris plus d'extension et envahi peu à peu tout le champ de la vie humaine. Comment

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