CHAPITRE YII
Le quiètisme de Tolstoï
Retour au pur évangile avec Soutaïev ; moins coup de grâce qu'évolution naturelle. — Mettre notre bonheur dans le bien des autres, sans s'inquiéter de notre destinée : nonsens de la vie. — La maxime : ne pas résister au méchant, résumerait la doctrine du Christ. L'amour universel devient notre vie, l'être de notre âme, l'être de Dieu. — La guerre n'est qu'une boucherie : elle a cependant, même chez Tolstoï, ses héros. — Bondareff lui apprend la loi du travail manuel : pétris ton pain à la sueur de ton front, solution de toutes les difficultés sociales. — La civilisation est coupable de tous les maux. La liberté dans l'école. La vie de famille. Divers nihilismes.
« Pendant trente-cinq années de ma vie', écrit Tolstoï entête de son livre : Ma Religion (1884), j'ai été nihiliste, au sens propre du mot : non pas socialiste et révolutionnaire, mais un homme qui ne croit à rien. Il y a cinq ans, la foi me vint ; je crus à la doctrine de Jésus, et toute ma vie changea subitement. Ce qui, auparavant, me paraissait bon, me parut mauvais , et ce qui me paraissait mauvais, me parut bon. Il m'arriva ce qui
arrive à un homme qui, sorti pour une affaire, décide, eliemin faisant, que Taffaire ne lui importe guère et retourne chez lui. Tout ce qui était à sa droite se trouve alors à sa gauche, et tout ce qui était à sa gauche se trouve à sa droite... Ainsi le bien et le mal prirent pour moi une signification inverse. »
D'où lui vint ce ro^ip de fjrâre ?
Obsédé par le problème de la destinée, impuissant à le résoudre, il avait senti son être moral s'écrouler dans le scepticisme. L'idée da suicide s'était emparée de lui. En désespoir de ciuse, il s'adressa aux religions : elles promettaient de révéler le sens de la vie. Parmi toutes, la doctrine de Jésus lui apparut humaine et profonde ; elle montre les rapports de l'homme avec Dieu, du fini avec l'infini. Mais à mesure qu'il étudiait l'Évangile, il lui semblait que la contradiction grandissait sans cesse entre l'enseignement évangélique et la conduite des Églises aussi bien que la doctrine des théologiens et des docteurs. D'une part, c'était un enseignement de douceur et d'à-
mour ; d'autre part, c'était la force et la violence ou érigées en principe ou autorisées par de coupables complaisances. (U
C'est au milieu de ces recherches et de ces perplexités qu'il rencontra le moujik Soutaïev. Vassili Soutaïev, de Ghévélino, était un des hommes les plus pieux de son village. Il avait plus de cinquante ans, quand il se mit en révolte contre le pope. On lui reproche de former une secte : « Je ne forme pas de secte, réplique-t-il ; je ne veux que devenir un vrai chrétien et y amener les autres. — Et en quoi consiste le vrai christianisme ? — Dans l'amour et dans la vérité. — Qu'est-ce que la vérité ? — C'est l'amour dans la vie commune. »
Tolstoï se met à l'école de Soutaïev. Il s'aperçoit bientôt que l'homme du peuple voit plus clair que l'homme de science dans le mystère de la vie. L'Évangile ne l'a-t-il pas dit : « Il a été caché aux sages ce qui a été révélé aux enfants et aux simples. » Dès lors, toute la philosophie et toute la religion de Tolstoï sera la doctrine du moujik de
(1) Ma Confession.
Chévélino, doctrine de ramour, doctrine de l'universelle bienveillance, de la fraternité s'étendant au genre humain tout entier. W
Mais avant de préciser cette doctrine, il peut être intéressant de se demander si l'évolution de Tolstoï a été aussi soudaine et aussi radicale qu il semble au premier aspect, s'il y a contradiction entre sa première manière et sa seconde.
Tolstoï déclare qu'il a brûlé tout ce qu'il avait d'abord adoré. La question, paraît donc tranchée par celui-là même qui est en cause. Cependant, si l'on invitait l'auteur à se rendre compte de l'histoire de sa pensée, à analyser sa « conversion » de plus près ?
C'est ce qua fait M. Georges Dumas en s'adressant directement à Tolstoï. Voici ce qui lui a été répondu : « Je crois que vous, avez parfaitement raison de supposer que le changement dont je parle dans Ma Con-
(1) L'Empire des tsars et les Russes, ])ar Anatole Leroy-Bcaulicu, t. III, p. 527-531 ; — Un sectaire russe, i)ar M. de Vogue. [Revue des Deux Mondes, !"'■ janvier 1883, pp. 56-95.)
fession ne se fit pas subitement, mais que les mêmes idées, plus clairement exprimées dans mes derniers écrits, se trouvaient en germe dans les premiers ; le changement ne me parut subit que parce que j'en eus subitement conciences. (0 »
Là est la vérité. Depuis son premier roman jusqu'à ses derniers ouvrages, Tolstoï a vécu sur un même fonds de doctrines. Les contours de sa pensée ne se sont arrêtés que peu à peu. Mais sa philosophie réfléchie est sortie tout entière de la philosophie plus ou moins consciente de ses premières œuvres. Ce n'est qu'en 1882 que des fragments de Ma Confession commencent à circuler en manuscrit parmi la société instruite de Saint-Pétersbourg et de Moscou. Or nous avons précédemment signalé dans les Souvenirs (1852 à 1857) l'épisode caractéristique de Gricha le simple, que l'on peut rapprocher du récit de la mort de Nathalie Savichna, la vieille et fidèle domestique, dans le même ouvrage. Le roman Guerre et Paix a été terminé en
(1) Tolstoï et la Philosophie de l'Amour, par G. Dumas. Paris, 1893, p. xi.
18GD : un de ses personnages principaux, le comte Pierre, trouve, sur la route de Pétersbûurg, le doux franc-maçon Basdeiowqui lui montre le bonheur et le prix de la vie dans le dévouement au prochain. Prisonnier des Français à Moscou, il rencontre son Soutaïev dans la personne de Karataïew, le paysan à la philosophie résignée, à Tàme douce et aimante.
La finale d'Anna Karénine est qu' « il faut vivre pour Dieu », c'est-à-dire pour l'amour et la vérité. C'est le moujik Fédor qui jette dans l'ame de Lévine cette parole qui germe en une foi attendrie et ardente.
La question qui se pose à propos de la conversion de Tolstoï est donc plutôt celle-ci : De combien faut-il avancer les relations de Tolstoï avec Soutaïev, relations que les biographes ne font généralement commencer qu'en 1879 ? ou bien : Tolstoï n'aurait-il pas dramatisé, en l'attribuant à Soutaïev, une évolution déjà ancienne en son Ame ? Cette dernière hypothèse nous semble la plus vraisemblable. En tout cas, il n'y a pas solution de continuité dans la pensée de Tolstoï.
Mais il est temps de pénétrer plus avant dans cette pensée.
Il existe des raisonneurs, dit-il, qui se mettent en quête de l'origine de la vie. Question insoluble, vaine d^ailleurs. Ce qui importe, c'est de bien user de la vie ; et, à cet effet, il suffit d'en connaître le but. Pour faire mouvoirsonmoulin,le meuniern'a qu'àenajuster les rouages : le grain se moudra de lui-même. Qu'a-t-il besoin d'étudier la rivière ? Pour tout homme, vivre, c'est poursuivre le bonheur ; la vie, c'est le désir du bien-être. Mais ce que je désire, chacun le désire aussi. Ainsi mon activité, mon individualité se trouvent sans cesse menacées par toutes les autres activités et individualités conjurées contre elles. Gomment sauver d'un semblable assaut les jouissances que je convoite ? D'autre part, mon existence, par sa nature même, n'est qu'un acheminement vers la mort, vers cet état où disparaît toute vie individuelle avec la possibilité même d'une jouissance personnelle. A entendre les
Pharisiens, la vie d'ici-bas, absurde par ellemême, peut être amendée par la croyance en une autre vie, gagnée au prix de certnines cérémonies extérieures. Les Scribes, eux, dédaignent l'étude de ces problèmes, l'étude des religions suivant lesquelles ont vécu et vivent des milliards d'hommes, tandis qu'ils se croiraient déshonorés d'ignorer les dernières sentences d'un penseur ou d'un savant à la mode.
Le temps arrive, il est déjà arrivé oi^i la conscience réfléchie prend le dessus sur les fausses doctrines des Pharisiens et des Scribes,des théologiens et des positivistes, où l'imposture qui ne reconnaît comme vie que la vie animale et celle qui fait de la vie une préparation à l'existence future deviennent manifestes. Et cette conscience réfléchie nous montre la solution de toute contradiction dans le renoncement au bien individuel, bien animal, pour mettre notre bonheur dans le bien des autres, bien spirituel.
« L'amour est la préférence que nous accordons à d'autres êtres aux dépens de nousmêmes, de notre individualité animale. »
S'abandonner soi-même pour les autres est le seul amour vraiment digne de l'homme. Et pratiquer cet amour, c'est vivre. (0
Il y a dans ce désintéressement que nous prêche Tolstoï quelque chose de noble et d'élevé. Nous sommes loin des courtes vues et des notions terre à terre du positivisme. Seulement, on se perd dans les hauteurs.
Le désintéressement, selon le spiritualisme rationnel et chrétien, dit à l'homme de faire partager aux autres la perfection et le bonheur qu'il cherche pour lui-même, de travailler pour les autres comme pour des semblables; d'ailleurs, dans l'amour qu'il témoigne à Dieu, il sait qu'il trouve le plus haut développement de sa nature propre. Ici, on oublie la nature humaine. On assigne à cette nature une destinée où son bien n'entre pas. On lui prêche un désintéressement qui est un dépouillement de tout elle-même. On veut que l'homme se donne tellement aux autres que son bonheur individuel, sa perfection, sa vie n'aient plus aucun prix à ses propres yeux. S'il atteint ce (l)iWa Religion ; De la Vie, passim.
])uiilieiir et cette perfection, c'est comme par ricochet ou par choc en retour, mais à l'indispensable condition de n'y pas viser, de désavouer formellement cet avantage qui lui revient. Nous sommes dans la pure doctrine des quiétistes i^'i , doctrine qui contredit non seulement notre nature, mais les conditions de tout être possible : elle voudrait obliger un être à se traiter lui-même comme s'il n'existait pas, à se vider tellement de tout ce qui est lui qu'il deviendrait étranger à lui-même.
Puis, comment nous interdire de rechercher ce que nous sommes et d'où nous venons ? Tolstoï veut que nous soyons tout entiers tendus en avant : pas de regards sur notre nature, pas de regards sur notre origine ! C'est à une course les yeux fermés qu'il nous condamne. 11 imagine, s'il était possible, un mouvement qui aurait un point d'arrivée et pas de point de départ. Au moins, veut-il ramener à ce mouvement
(1) Voir Doclrincs et Problèmes. Piiris, Rctoux, 1900, Chap. III. Vertu kunticnne et Vertu chrétienne^ p. 233-240.
aveugle notre activité dans l'ordre moral, notre perfection. Mais c'est de la connaissance de sa nature et de son origine que l'être intelligent déduit la connaissance de sa destinée. Le seiis de la vie tel que le conçoit Tolstoï est un non-sens.
Ce meunier qu'est l'homme ne se résignera jamais à faire fonctionner son moulin, c'est-à-dire sa nature , sans chercher à connaître le secret de ses rouages, et d'où vient Teau qui les met en mouvement , et comment elle les met en mouvement. Lui interdire cette recherche, c'est le décapiter de ses meilleures et de ses plus nobles facultés ; et ces facultés, c'est l'homme lui-même.
La doctrine de la bonté universelle et du désintéressement absolu, Tolstoï prétend l'emprunter à l'Évangile. « Depuis mon enfance, écrit-il dans Ma Religion, depuis que je commençais à lire l'Évangile, ce qui me touchait et m'attirait le plus était la partie de la doctrine de Jésus où il enseigne
rameur, riuimilité, rabnégation et le devoir de rendre le bien pour le mal... Dans les Évangiles, le Sermon sur la Montagne se dégageait toujours pour moi de tout le reste €omme quelque chose d'exceptionnel. Aussi c'est ce que je lisais le plus souvent. Nulle part, Jésus ne parle avec autant de solennité ; nulle part, il ne donne des règles morales plus claires, plus accessibles, qui trouvent plus d'écho dans le cœur de chacun ; nulle part, il ne s'adresse à une foule plus grande de gens du peuple... Je cherchais donc la solution de mes doutes dans les trois chapitres de Matthieu v, vi et vu, au Sermon sur la Montagne. » Et là, entre toutes, ces paroles ont frappé Tolstoï : « Il a été dit : OEil pour œil et dent pour dent; et moi je vous dis de ne point résister.au mal que Ton veut vous faire. »
Ne pas résister au méchant, telle est la clef de toute la doctrine de Jésus , le pivot de tout son enseignement. Il nous ordonne de tendre l'autre joue, de céder notre manteau, de souffrir sans plainte persécutions, supplices et trépas. Après cela, est-il possible de
se dire chrétien « et de travailler avec préméditation à l'organisation de la propriété, des tribunaux, de l'État, des armées»? Tout cela, c'est la contrainte et la violence. Jésus dit encore : « Ne jugez pas » ; par là il réprouve de nouveau tout notre système judiciaire. Il dit « Ne tuez pas » ; cela veut dire : N'ayez pas d'armée , ne faites pas la guerre ; « Ne jurez pas » ; c'est-à-dire : Ne prêtez serment ni aux tribunaux ni aii tsar.
Le grand commandement du Christ, ajoute Tolstoï, n'est donc pas d'aimer Dieu et le prochain comme soi-même. Le précepte par lequel il prétend innover sur toutes les religions précédentes, c'est la non-résistance au méchant. « Je ne pus de longtemps m'accoutumer à cette étrange idée, qu'après dix-huit siècles pendant lesquels la loi de Jésus avait été professée par des milliards d'êtres humains, après dix-huit siècles pendant lesquels des milliers d'hommes avaient consacré leur existence à l'étude de cette loi, je me trouvais la découvrir comme quelque chose de nouveau. Quelque étrange que cela pût être, il en était ainsi. »
Oui, il y a là quelque chose d'étrange, quoique Tolstoï se flatte à l'excès. Cette découverte, les quakers l'avaient faite avant lui, et avant les quakers, d'innombrables sectes au moyen âge , les chrétiens soi-disant ft})intuels: de France et d'Allemagne, sans parler de toutes les variétés de rasholnilis ou dissidents russes, parmi lesquels le Tolstoïsme a eu certainement des précurseurs inconscients. Ce qui est vrai, c'est que la signification donnée à la doctrine évangélique n'est pas l'interprétation commune.
Tolstoï, comme les primitifs, comme les « simplistes », n'a vu dans les textes évangéliques que la lettre; Vesprit lui échappe. En vain, il prétend s'entourer des commentateurs et des exégètes : il rejette précisément chez ceux-ci tout ce qui s'écarte d'une interprétation strictement littérale. En vain, il s'applique à l'étude des langues anciennes ou orientales : ce n'est que pour se rapprocher le plus possible du texte primitif, ou du moins prétendre s'en rapprocher (').
(1) Nous disons prétendre s'en rapprocher, car il y a dans les extraits de la traduction des Évangiles
Oui, certes la doctrine du Christ est une doctrine de miséricorde et de dilection. Sa bonté s'est épanchée sans mesure sur tous les hommes, plus tendre encore sur les souffrants et les humbles. Mais c'est le même Christ qui a revendiqué hautement les droits de la vérité et de la justice contre les Pharisiens , les intrigants et les hypocrites , qui a maudit la richesse mal acquise, qui nous a montré dans les supplices le viveur insensible aux misères de Lazare ; c'est le même Christ qui a formulé à tant de reprises la terrible doctrine de l'enfer, et qui a décrit le redoutable appareil des suprêmes assises où le genre humain paraîtra devant l'incorruptible juge.
Toutes ces pages et celles qui parlent des vendeurs chassés du temple ou du figuier
faite par Tolstoï des choses absolument déconcertantes. Le premier verset de l'Évangile selon saint Jean est ainsi traduit : « Le fondement et le commencement de toutes choses est la compréhension de la vie. » — Le verset 49 du chap. n de saint Luc: « Où donc m'avez-vous cherché? Ne savez-vous pas qu'il faut chercher le Fils dans la maison de son Père ? »
stérile frappé de malédiction, ont été omises par Tolstoï, « parce qu'elles ne contiennent, dit-il, aucune partie de la doctrine chrétienne et se bornent à noter des événements qui se sont passés avant , pendant et après la période d'enseignement de Jésus. Elles ne fournissent ainsi aucun élément à la détermination de la doctrine du Christ; et on pourrait même dire plutôt qu'elles la rendent plus embarrassée et plus difficile ». — Mais dans la vie et dans les paroles de Jésus, tout va à notre enseignement. Jésus a vécu sa doctrine comme il a mis en doctrine ce qu'il a fait. Tolstoï ne pouvait avouer avec plus de candeur qu'il établit un partage arbitraire entre les préceptes évangéliques, qu'il adopte les uns et néglige les autres.
Grâce à cette mutilation, tout ce qui regarde la justice tombe de l'enseignement de Jésus. Car il y a une doctrine de la justice dans l'Évangile. Les passages que nous venons de signaler entre bien d'autres le montrent à l'évidence. Il y a une doctrine de justice sans laquelle l'amour serait faiblesse. C'est en s'unissant au sentiment de la
justice que l'amour garde tout son ressort et sa mâle vigueur, qu'il se défend contre toute déchéance. En Dieu.. Tamour est justice, et la justice est amour.
Quant aux théories anarchiques qu'on attribue à l'Évangile, il serait trop aisé d'établir que Jésus a toujours professé le respect envers l'autorité civile et l'obligation de se soumettre aux lois légitimes. Il veut qu'on rende à César ce qui est à César, et il se défend d'avoir rêvé de bouleversements sociaux et de transformations politiques. Il ne conteste pas la validité des tribunaux qui le jugent. Il dit même à Pilate : « Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi , s'il ne t'était donné d'en haut. O »
Cependant c'est à la doctrine ainsi mutilée de l'amour que Tolstoï ramène tout
(1) Il est vrai que Tolstoï traduit ainsi ce verset : « Tu n'as aucun pouvoir. Le pouvoir n'appartient qu'à Dieu. » {Saint Jean, xix, 11.)
rÉvangile (i). Bien plus, cette doctrine devient tonte vérité et toute morale. La science, c'est la connaître ; le bien, c'est la pratiquer. Notre vie , cette vie par laquelle nous sommes vraiment hommes, que disje ? la réalité même de notre âme consiste à nous laisser pénétrer, absorber par cette vérité. Il n'y a pas d'immortalité individuelle de l'âme après la tombe. A la vie personnelle, Jésus, dit Tolstoï, n'a cessé d'opposer « la vie commune qui se fond avec la vie présente, passée et future de l'humanité ». C'est l'humanité qu'il entend quand il parle de la résurrection du « Fils de l'homme», et c'est dans l'humanité que la conscience et la vie se perpétuent. Mon être individuel, ma « conscience temporaire » peuvent s'éteindre. Ce qui ne saurait périr, c'est mon rapport avec le monde ; et là est mon moi essentiel. En vivant dès maintenant pour l'humanité, nous vivons
(1) Tandis qu'il proclame cette doctrine divine, il se refuse à reconnaître i)our Dieu celui qui non seulement s'en dit le prophète, mais l'auteur, qui la propose comme sienne.
dès maintenant d'une vie qui doit être immortelle, nous assurons notre immortalité. Celui qui vit en soi et pour soi peut-il se flatter de survivre à la dissolution du corps (1) ? Dans la vie pour l'humanité consiste le « royaume de Dieu», que notre destinée est d'avancer de plus en plus. Et il ne tient qu'à nous de l'avancer par nos efforts désintéressés, car « le salut est en nous (2) ».
Et qu'est-ce que Dieu ? Est-il un être personnel, distinct du monde, supérieur au monde ? L'idéal, la conscience, le bien et Dieu se confondent pour Tolstoï (3). Autant qu'il est possible de fixer sa pensée fuyante. Dieu, c'est cette vie même d'amour universel pleinement réalisée et ayant conscience d'elle-même. Dieu est dans l'humanité et chacun de nous doit travailler à la pleine éclosion de Dieu.
(1) MaReligion, pp. 135-162 ; De la Yie, pp. 206-244.
(2) Le Salut est en vous. Paris, 1893.
(3)Yoir Revue Encyclopédique du 3 septembre 1898: Conversation de Tolstoï avec Ossip-Lourié dans l'été de 1897.
En toute cette doctrine, Tolstoï se montre un ancêtre ou au moins un grand prêtre de ce qu'on a appelé la religion des néo-chrétiens. Eux aussi prêchent l'amour universel, la bienveillance et la bienfaisance universelle, l'embrassement universel. « Soyez bons, soyons bons », répètent-ils sans cesse. — « Et pourquoi ? — Qu'importe ? Soyez bons. Là est toute morale, toute religion, toute vérité. » On leur a fait gracieux accueil. Des croyants on dit : « Voyez, ils sont des nôtres, ou bien près de le devenir : ils prêchent comme nous la grande loi de l'amour. » Cependant comme ils répétaient toujours la même chose, et s'obstinaient à refuser toute justification de leurs doctrines, les vrais croyants se sont lassés de les attendre et le public s'est tourné ailleurs. En somme, leur tentative a lamentablement avorté.
VUnion pour Vartinn morale de MM. Paul Desjardins et Gabriel Séailles a fini par aboutir à un protestantisme édulcoré, ou mieux à un naturalisme panthéistique,
renouvelé de Renan. Et cet échec devait se produire. Leur doctrine est une vérité diminuée, et, selon la remarque de Léon Ollé- Laprune, que nous rappelions plus haut, autre chose est la vérité incomplète , autre chose la vérité diminuée. « Mise dans une âme de bonne volonté, la vérité incomplète est comparable à un germe : elle croît peu à peu ; elle se développe, elle s'épanouit. » La vérité diminuée est semblable à un organisme dont on aurait retranché la vie. Elle est stérile ; elle est condamnée à se dissoudre.
Mais lequiétismedes néo-chrétiens comme celui de Tolstoï, comme tout quiétisme, est une doctrine de diminution.
L'horreur de Tolstoï pour la violence se traduit naturellement chez lui par l'horreur pour la guerre. « Tendre sa poitrine aux coups des autres , — oui ; fusiller ses semblables, — jamais ! Ce n'est pas une défense, c'est une tuerie ! (M »
(1) Le Non-agir.
« Jésus a dit : « Prends ta croix et suismoi, c'est-à-dire supporte avec soumission le sort qui t'est tombé en partage et obéismoi, moi qui suis ton Dieu. » Personne ne bouge. Mais que le dernier des hommes galonnés, dont la spécialité est de tuer ses semblables, ait la fantaisie de dire : « Prends, non pas ta croix, mais ton havr^sac et ta carabine, et marche à une mort certaine, ■assaisonnée de toutes sortes de souffrances. » Et tout le monde accourt. Abandonnant famille, parents, femmes, enfants, affublés de costumes grotesques et se plaçant sous les ordres du premier venu d'un rang plus élevé, affamés, transis, éreintés par des marches forcées, ils vont sans savoir où, comme un troupeau de bœufs, à la boucherie; mais ce ne sont pas des bœufs, ce sont des hommes. Ils se demandent pourquoi ils font cela et, sans recevoir de réponse, avec le désespoir au cœur, ils marchent et meurent de froid , de faim , de maladies contagieuses, jusqu'au moment où on les place à la portée des balles et des boulets en leur <îommandant de tuer de leur côté des
hommes qu'ils ne connaissent pas. Ils tuent et on les tue... Et il leur paraît à tous que non seulement cela doit être ainsi et qu'on ne peut faire autrement," mais encore qu& c'est admirable et moral(i). »
On pourrait demander à Tolstoï comment lui, pour qui la vie individuelle n'est rien^ lui qui nous fait une loi de perdre nos intérêts et notre vie elle-même dans l'intérêt commun, n'a pas vu ce qu'il y a de grand dans la conduite de ces hommes qui sacrifient leur avantage particulier, leur vie s'il le faut, à ce qu'ils regardent comme un bien supérieur et plus général ? Car c'est là , en somme, le sentiment du soldat qui marche au feu , sentiment vague , qu'il sera peut-être incapable de formuler, sentiment qui touchera parfois presque à l'inconscience, mais sentiment véritable qui se réveillera et se précisera à certaines heures. Il faut admettre cela à moins de ne voir dans une armée qu'un ramassis de brutes inconscientes, ou d'étendre à nos armées moder-
(1) En quoi consiste ma foi'?
nés ce qui a pu être vrai jadis de telle ou telle bande de soudards.
Accordons mèm-' que ces soldats, en se dévouant à leur pays, sont victimes d'une illusion, dune erreur. N'importe, ils se dévouent. Est-ce à Tolstoï, qui nous prêche le sacrifice aveugle en faveur de Ihumanité, à maudire les institutions militaires et la guerre où l'homme trouve TocL'asion de se sacrifier plus fréquente et plus pleine que partout ailleurs? Ce qu'il y a de mystérieux dans le phénomène de la guerre contribue précisément à épurer ce dévouement, à faire sentir à l'homme que, sur le champ de bataille, il est l'agent ou l'instrument d'un intérêt qui dépasse infiniment le sien.
Tolstoï, toujours en primitif, en simpliste, s'est arrêté au spectacle extérieur .de carnages et de ruines. Il n'a pas remarqué qu'il y a au phénomène de la guerre un sens profond, et qu'on n'a pas tout dit en prononçant le mot de boucherie.
Sans vouloir tenter ici une apologie de la
guerre, qui n'est pas de notre sujet, on peut dire qu'il serait facile de trouver dans l'œuvre de Tolstoï lui-même toute une série de scènes ou d'épisodes bien faits pour en atténuer l'horreur. Qu'on lise seulement Guerre et Paix, et il apparaîtra qu'au dire de Tolstoï, l'homme se montre plus vraiment homme sur les champs de bataille que dans la vie des cités.
Sur le pont du Danube, près de l'Enns, il se dépense en une heure plus de sang-froid , de courage, de désintéressement, d'amour sincère du prochain, même de spirituelle et franche gaieté, que pendant toute une année dans le salon d'Anna Pavlovna Schérer, demoiselle d'honneur de Sa Majesté l'impératrice Marie Féodorovna.
La guerre la plus sauvage présente-t-elle un spectacle plus répugnant, plus humiliant pour la nature humaine que l'antichambre du vieux comte Besoukhow, agonisant tandis que ses héritiers se disputent sa riche dépouille ?
Sans doute, Tolstoï est loin d'être partisan de notre civilisation moderne; mais enfin,
même à travers ses peintures, la fiuerre^ essentiellement opposée au grand, à l'unique précepte, pour ainsi dire, de sa morale quiétiste, la non-résistance à la violence, est moins déprimante pour l'humanité que la paix et l'état social auquel la paix se trouve liée de nos jours. Les types les plus élevés, les plus généreux tracés par Tolstoï sont des types de soldats. Ses vauriens et ses coquins cyniques sont des produits de la paix.
Il y a dans Tolstoï peu de scènes d'une grandeur morale comparable à celle où le prince André, qui va mourir, reconnaît, dans son compagnon d'amputation, Anatole Kouraguine. le malheureux qui a tenté jadis de séduire celle qu'il aimait. « Il se souvint du lien qui existait entre lui et cet homme, dont les yeux, rougis et troublés par les larmes, s'étaient tournés vers lui... Il ne put se maîtriser et pleura des larmes de tendresse et de pitié sur l'humanité, sur lui-même, sur ses faibles^:es, sur celles de cet infortuné. Oui, se dit-il, voilà l'amour pour ceux qui nous aiment comme pour ceux qui nous, détestent, cet amour que Dieu prêchait sur
la terre, que Marie m'enseignait, et que je ne comprenais pas alors... Voilà ce qui me restait encore à apprendre dans cette existence, et ce qui fait que je regrette la vie !... Mais maintenant, je le sais, il est trop tard(i). »
C'est que la guerre exalte les instincts bons comme les instincts mauvais de l'homme.
Si elle fait les bandits, elle fait aussi les héros.
Mais le quiétisme de Tolstoï s'obstine à proscrire toute violence. Logique dans sa doctrine, il prêche le refus du service militaire. Les journaux ont raconté qu'il s'emploie à envoyer des secours en argent aux Doukhobors, une secte dont les membres regardent comme un crime de porter les armes, et qui ne peuvent se soustraire à la déportation en Sibérie qu'en abandonnant leur propre pays.
Ce que Soutaïev avait été pour Tolstoï, à l'égard des théories religieuses, Bondareff le (1) Guerre et Paix, t. III, p. 68.
fut à regard des théories sociales. Non pas que ruii ait eu plus que l'autre, à proprement p<arler, un rôle d'initiateur. Mais, autant qu'il est possible de préciser leur influence, l'un et l'autre donnèrent un corps à des idées qui, jusqu'alors, flottaient vagues et éparses dans l'esprit de Tolstoï. Des plans confus de rénovation universelle agitent déjà Lévinc dans Anna Karénine et le comte Pierre dans Guerre et Pair. Au reste, les théories sociales de Tolstoï ne sont qu'une application de son système religieux.
BondarefT est un moujik du district de Manoussinsk. Lui aussi cherche toute vérité dans les livres saints. Mais, comme la secte des Sabbatistes à laquelle il appartient, il ne croit qu'à l'Ancien Testament. Sachant à peine épeler, il a péniblement déchiffré la BiJjle, verset par verset ; etdèsle début de la Genèse, lasolution de toutes les questions sociales s'est révélée à lui : c'est la loi du travail des mains.A soixante-cinq ans, il se meta composer un opuscule, où, sous forme de versets bibliques, il s'efforce de démontrer que le travail manuel, en particulier le travail de
la terre, est la véritable rédemption de rhomme, aussi bien que le remède à tous les maux. Gomme il passe les jours aux champs, il consacre les nuits à écrire. Le manuscrit est envoyé au tsar sous forme de requête : il est repoussé. La censure n'en autorise pas l'impression. Vers 1885, Bondareff est présenté à Tolstoï. De ces relations naissent trois ouvrages : Quelle est ma ine ? — Que faut-il donc faire ? — Ce qu'il faut faire ^ où Tolstoï expose, en les élargissant, les idées de Bondareff. En 1888, il éditait lui-même l'opuscule du vieux moujik, puis en composait un commentaire. C'est le livre intitulé en français : le Travail.
Pour Tolstoï aussi, la condition naturelle de Fhomme est le travail de la terre. Le travail n'est pas une malédiction. Au reste, il convient de regarder comme une allégorie l'arrêt porté par Dieu dans l'Éden, aussi bien que toutela vie d'Adam. Le sens de l'allégorie est que la première obligation pour chaque homme et de « pétrir son pain à la sueur
de son front », comme traduit Tolstoï. C'està-dire tout homme doit, par son travail manuel, se nourrir, se vêtir, s'abriter, sausavoir besoin de l'aide des autres. Si chacun agissaitainsi, bientôt disparaîtraient de la terre» d'une part la faim, les privations, le découragement, l'inégalité des conditions, de l'autre, la lichesseet la paresse, mères du vice et des convoitises.
La doctrine du Christ conduit à la mêmeconclusion. Elle nous enseigne de faire du bien à notre prochain. Mais comment croire que l'on puisse faire du bien aux hommes en accaparant le travail d'autrui, en leur demandant notre nourriture au lieu de la gagner de nos propres mains? Celui qui aime vraiment le prochain évite de le faire travailler pour lui-même. Il s'efTorce de lui procurer le travail du pain. Et ce sera là sa première aumône. Il ne se mêlera pas âo l'instruire ou de le rendre meilleur, tant qu'il n'aura pas pourvu à ses besoins matériels.
La doctrine complète de la vérité se ramène ainsi à un double précepte. Précepte négatif, le plus important : « Ne résiste pas au
méchant ! » — Précepte positif : « Pétris ton pain à la sueur de ton front. »
Tolstoï s'est mis d'ailleurs vaillamment à l'œuvre. On peut le voir dans son domaine d'Iasnaïa-Poliana labourer la terre en compagnie de ses moujiks, ensemencer, faner, faucher le blé, rentrer les moissons. Ou bien, dans son atelier, il manie Talène, taille et coud des bottes comme le plus humble des cordonniers.
En conséquence de sa doctrine, Tolstoï prêche la fermeture des usines, l'abandon des cités, le retour universel à la vie des champs. C'est là qu'est la seule vie saine et morale. C'est par cette vie que doit s'établir enfin le règne de la fraternité.
De nos jours, les Fouriéristes ont eu aussi de ces effusions vers la vie champêtre. Ils ont refait après bien d'autres, avec Tolstoï, le rêve d'une sorte de règne millénaire , où la simplicité des mœurs amènera la félicité dans un embrassement universel.
Si Tolstoï et les autres réformateurs se contentaient de prêcher le retour à des mœurs plus simples, de protester contre le mouvement toujours grandissant qui déracine les paysans pour les jeter dans les villes, il faudrait leur applaudir. Il a peint en traits énergiques et vrais la laideur des cités où « quelques centaines de milliers d'hommes, entassés dans un petit espace, s'efforcent de mutiler la terre sur laquelle ils vivent, écrasent le sol sous des pierres, afin que rien n'y puisse germer, empestent l'air de pétrole et de houille W ». Il a fait ressortir ce qu'avait de déprimant l'esclavage des usines sous des maîtres cupides. Mais il en vient h dire que toute vie en dehors de la vie rurale est contre nature. La division du travail est chose « astucieuse et diabolique (^j ». De degré en degré, c'est à la civilisation sous toutes ses formes qu'il s'attaque. Il professe avec Rousseau, qu'il a beaucoup lu dans sa jeunesse, que l'homme est naturellement
(1) Début de Résurrection.
(2) Le travail, p, 31 ; — Ce qu'il faut faire, pp. 104 et suiv.
bon, qu'il reste bon en s'isolant, que c'est la société qui le pervertit. Il prendra ainsi un accident de la civilisation pour son fruit naturel, le revers pour la vraie face. Il dira que la civilisation est la grande, sinon Tunique coupable dans tous les maux qui affligent l'humanité.
En la refonte sociale qu'il médite, le premier acte sera le partage du sol. Tous les héros de Tolstoï ont un jour la pensée de distribuer leurs terres, pour une part au moins, à leurs paysans. Nous ne savons si lui-même a mis en pratique ce point de sa théorie : de fait, il n'est moujik qu'à ses heures ; Tolstoï reste gentilhomme campagnard. Le gentilhomme n'en est pas moins, en doctrine, socialiste et socialiste outré. C'est le bon socialiste, a-t-on dit. Sans doute, Tolstoï répudie tout bouleversement violent. Le quiétisme a pénétré ses théories anarchiques. La société doit être refaite non à coups de dynamite, mais par l'effort personnel des individus, et ceux-ci ne peuvent se réformer et se perfectionner qu'en s'isolant, qu'en s'affranchissant de la contrainte
sociale. M. Ossip-Lourié, un socialiste militant, résume en trois mots le programme de ce socialisme dit pacifique : « Amour, travail, solidarité W. »
Mais l'histoire nous apprend que les théories à l'allure la plus pacifique déchaînent parfois les passions les plus violentes. Rousseau n'avait à la bouche que les mots de fraternité, de vie selon la nature. Sa sentimentalité allait jusqu'à la fadaise. Et co sont de ses doctrines que se réclamaient les hommes de 93. Une doctrine négative, surtout dans l'ordre social, contient le germe de toutes les violences ; et c'est tout l'ordre social que nie Tolstoï.
Un homme qui rêve de refaire la société sur un plan nouveau, doit avoir son système d'éducation. Tolstoï a le sien, hardi, moins révolutionnaire peut-être que ses principes le demandaient. Malgré sa doctrine sur 1;» bonté native de l'homme, il n'ose professer que l'enfant doit se former tout seul. La
(1) La Revue socialiste, avril 1899.
seule véritable école de l'enfant, dit-il, c'est la famille : elle seule apprend à l'enfant la vie. Seulement, la contrainte qu'il refuse à l'État en matière d'éducation, il la refuse aussi à la famille. L'enfant recevra les connaissances nécessaires à la vie en vivant parmi les siens, mais personne n'a le droit de lui imposer un mode spécial de formation. « L'éducation, en tant que formation préméditée des esprits sur de certains modèles, n'est point féconde, n'est point légitime, n'est point possible. Le droit d'éducation n'existe pas. » Il doit y avoir liberté dans l'école, selon le titre d'un de ses livres, et liberté pour l'école. On doit laisser « à qui s'instruit l'absolue liberté de recevoir à sa guise tel enseignement qui répond à ses besoins et à ses désirs, dans la mesure de ses besoins et de ses désirs, et de refuser tel enseignement dont il n'a pas besoin et ne veut pas ».
Dans la première école qu'il avait fondée à lasnaïa-Poliana, Tolstoï laissait aux enfants la faculté d'apprendre ou de ne pas apprendre, de venir aux classes ou de ne pas y
.xûerté que
.uoraux. Pourquoi
.j aiques ? En vertu de quel
.o donnera- t-elle telle nourriture,
-ctement à son enfant ? — Mais l'enfant
n'a pas la faculté de discerner ce qui est
avantageux, ce qui est nuisible à sa vie. — Ceci
est également vrai de la vie de l'âme. — Mais,
dira Tolstoï, et c'est le fondement dernier
où s'appuie sa doctrine, pour former un
homme suivant tel procédé intellectuel,
suivant tel ordre de vérités et de préceptes
moraux, il faut être assuré de ces vérités
et de ces préceptes. Or, cette assurance,
personne ne la possède, sauf ceux qui la puisent dans la religion dite révélée.
Peut-être, de fait, en est-il ainsi, encore que sur bien des points essentiels, la raison humaine, aidée de la tradition, arrive à trouver un terrain ferme et résistant : tout n'est pas terre meuble pour la raison humaine. Mais enfin, la conclusion que Tolstoï doit tirer, s'il est logique, n'est pas pour nous nous déplaire : seule une église, qui se dit infaillible, peut avoir un enseignement intellectuel et moral vraiment ferme et assuré. Il faudrait cependant ajouter que le catholicisme donne les titres rationnels de son infaillibilité et des vérités qu'il propose.
Nous n'avons rien dit des théories de Tolstoï surla vie domestique. Relèvent-elles du nihilisme ou du quiétisme?
Elles semblent tenir de l'un et de l'autre. D'ailleurs, il serait malaisé de mettre ici la pensée de l'écrivain d'accord avec ellemême. On a pu voir dans Tolstoï un destructeur de la famille et du mariage.
L'auteur de la Sonate à Kreutzer a jugé la femme avec tout le pessimisme de Schopenhauer. C'est une des rares circonstances, peut-être la seule, où il s'inspire directement d'un penseur auquel, d'ailleurs, il a voué une admiration profonde, tout en substituant une sorte d'optimisme à sa théorie de désespérance sur la nature humaine. Il a dépeint la vie conjugale comme une sorte d'enfer anticipé. Mais par quelques endroits, on a pu dire que le livre dénonçait uniquement les vices de la famille moderne, ces unions contractées au nom du seul intérêt, laissant chacun des conjoints poursuivre ce qu'il estime son avantage.
Au reste, il y rêve, conception quiétiste, d'une union de pure amitié. Quand on aura réprimé toutes les passions, surtout celles qui demandentquelque chose aux sens, « l'union des âmes existera alors, et l'humanité, ayant accompli son but, n'aura plus de raisoa d'exister (0 ».
D'autre paît, la conclusion de KatiaÀ
(Il Et il api)liqiie aux époux ce qui est dit en saint Matthieu, v, 28.
d'Anna Karénine, de Guerre et Pair est que le véritable bonheur ne se rencontre qu'au foyer de la famille. Et Tolstoï lui-même semble l'avoir compris dans sa vie patriarcale.
A qui étudie Tolstoï, la difficulté n'est pas de découvrir ces deux tendances, nihilisme et quiétisme, mais plutôt de dire à laquelle rapporter tel moment de sa pensée. Quoi qu'il en soit, les deux courants sont manifestes. Nihilisme doux, bien éloigné, dans la forme, des violences de Bakounineet deKropotkine, en fait destructif et anarchique autant que pas un. Quiétisme qui tantôt endort l'être humain dans l'ataraxie en l'invitant à se fondre dans la nature inanimée, tantôt absorbe toutes ses facultés, toutes ses aspirations dans une aveugle et universelle pitié.
Cette sympathie humaine qu'on laisse debout dans la ruine de tout le reste , ne traduit pas seulement l'âme bonne et aimante de Tolstoï. Elle s'explique par le besoin
même de notre nature, où l'on ne peut faire le vide. Jadis les négations positivistes d'Auguste Comte avaient abouti à des efîusions de tendresse, à la religion de l'Humanité. Ici, un phénomène semblable se produit. Il y a un nihilisme violent qui mène à la doctrine des bombes explosives. Il y a un nihilisme désespéré qui se traduit par le suicide. 11 peut en exister un autre qui s'assoupit en lui-même et déverse en une bienveillance panthéistique, l'indestructible activité de la nature humaine : c'est le nihilisme quiétiste de Tolstoï.