‹ Anarchie morale et crise socialeChapitre 11 sur 18 · L IDEE SOCIALISTE · texte numérisé non relu

L IDEE SOCIALISTE

une administration qui dispose de si énormes budgets, qui met en mouvement des milliers de fonctionnaires, qui est ramifiée à l'infini sur toute la surface du territoire, qui a des lois, des règlements, des paperasses et des bureaux disposés en vue de tous les cas qui peuvent se produire de la naissance à la mort, ne serait-elle pas toute-puissante ? L'Etat peut tout. S'il existe des maux sur cette terre, c'est que l'État est mal organisé. Quand les vices de son organisation auront disparu, il pourra, à son gré, fixer le prix des salaires, régler le cours de la production et de la consommation, fournir à tous du travail, décréter la fm de la misère.

Cette confiance dans l'État lui est un encouragement, une provocation continuelle à étendre ses attributions. Et l'État n'est que trop disposé à y céder. Mais la réglementation appelle la réglementation. Une fois que la vie d'un peuple est saisie dans cet engrenage, il a bien de la peine à s'en dégager, et chaque jour c'est quelque chose de sa liberté qui est broyé.

Le peuple a l'idée confuse que le socia-

xe bien-

^ucteurs du socialisme se défendent, ,x est vrai, de vouloir l'absorption de l'indi- Tidu par l'État. A cet égard, ils opposent le socialisme moderne au communisme de Platon. Platon rêvait le communisme dans l'intérêt de la cité : il lui sacrifiait résolument l'individu. S'il établit une certaine égalité entre les fortunes, c'est qu'il veut assurer la tranquillité et la puissance de l'État, troublé et affaibli par les incessantes rivalités qui mettent aux prises riches et pauvres. Dans sa République idéale, l'esclavage est maintenu.

Le socialisme contemporain, disent ses défenseurs, procède de l'intérêt individuel. C'est l'expansion de l'individu qu'il a dessein de favoriser. On pourrait l'appeler un individualisme, si on cherchait à le dénommer d'après sa fin. Il n'est socialiste que dans

270 l'idée socialiste

son procédé ou son moyen essentiel : la socialisation ou l'attribution à la collectivité des sources de richesses, des capitaux.

C'est ce que soutiennent, entre autres, M. Jaurès (i) et M. Eugène Fournière. Dans son Essai sur V individualisme (2), celui-ci ne fait pas difficulté d'avouer que souvent « le socialisme a subordonné l'individu à la société » ; « le socialisme acceptait d'être opposé à l'individualisme » qu'il confondait dans une même réprobation avec l'égoïsme. Erreur profonde : le socialisme se méconnaissait lui-même. « L'individu est un but et la société un moyen ; l'individu n'est pas fait pour la société, mais la société pour l'individu. C'est par elle que l'individu assure son action sur les choses. » Il doit chercher la liberté et la puissance non dans l'isolement, non dans l'antagonisme, mais dans le contact et la coopération avec l'ensemble des autres individus. Rien de plus misérable que le sauvage isolé, déplus dépen-

(1) Socialisme et liberté dans la lieinie de Paris du 1er décembre 1898.

(2) Paris, Alcan, 1901.

l'idée socialiste 271

dant des forces extérieures que l'homme laissé à lui-même. La coopération met seule l'homme en pleine valeur.

C'est très bien à M. Fournière de célébrer les bienfaits de la coopération. Mais la coopération n'est féconde que si elle est volontaire. Or le socialisme, c'est la coopération forcée. Non, répond M. Fournière ; l'État, sous le régime socialiste, se contentera de soustraire la liberté à l'arbritaire. — Nous dirons à M. Fournière que nous nous défions fort de ces bons offices que l'État prétend rendre à notre liberté. Et sur quels principes décidera-t-il ce qui est exercice légitime et ce qui est exercice capricieux de la liberté ? Pas plus pour M. Fournière que pour M. Jaurès, il n'existe de règles de conduite supérieures à l'homme, dominant l'homme. Alors l'État devient sa propre règle, et il se croit le droit, au moins il revendique la faculté de dicter à chacun ce qu'il estime conforme à une plus étroite coopération. Et nous voilà retombés dans la doctrine de l'omnipotence de l'État. Le socialisme ne peut s'en dégager qu'en paroles.

Au surplus, voyez le socialisme à l'œuvre. Au moins en France, il se montre partout l'adversaire farouche des droits des individus. Toutes les mesures et les doctrines qui vont à l'oppression des consciences l'ont trouvé favorable. Il a applaudi cette théorie émise, en des débats récents, que de l'État découlent tous les droits, qu'il les détient et en fait part à qui il veut par pure faveur, que tout ce qu'il ne permet pas expressément est défendu, que tout ce qui est contraire à l'ordre établi ou à la légalité est punissable. A l'heure présente, on médite de rétablir l'unité de penser, l'unité morale du pays, comme on dit, cela en proscrivant, en dépouillant de la liberté de parler et d'enseigner les hommes qui ne pensent pas comme ce qu'on appelle TÉtat. Le socialisme en masse a acclamé ces proscriptions. Il se montre l'héritier et le continuateur du jacobinisme révolutionnaire, qui ne peut supporter une initiative, une pensée, une volonté en dehors de celle de l'État, (i'

(1) M. de Marinis, député socialiste, membre du

l'idée socialiste 273

Sans doute le socialisme extrême rejette la direction de la société par l'État ; il le remplace par le gouvernement de la collectivité. Mais qu'est-ce cela qu'une substitution de mots, à moins que ce ne soit une aggravation de servitude ? Chacun se dépouille, bon gré, mal gré, de la libre disposition de soi-même pour fondre sa pensée et sa volonté dans la pensée et la volonté commune, impersonnelle. Il se livre ainsi, pieds et poings liés, à la tyrannie insaisissable, irresponsable, de la masse, à la dictature impersonnelle, la plus oppressive de toutes.

A la vérité, sous le régime socialiste, ce pouvoir absolu sera, par la force des choses, incarné dans quelques hommes. Mais ces hommes qui se diront les mandataires de la €ollectivité couvriront de cette irresponsa-

bureau de la Chambre itahenne, avait assisté en cette quaUté aux funérailles du roi Humbert et à la prestation du serment à Victor-Emmanuel III. Il a été censuré, attendu « qu'un socialiste ne peut se prévaloir de sa liberté individuelle, en dehors des délibérations de son parti ». (L'Évolution du socialisme, par Jean Bourdeau. Paris, 1901, p. 170.)

274 l'idée socialiste

bilité tous leurs ordres et leurs excès. Et Ton verra se renouveler l'effroyable histoire des représentants du peuple sous la Révolution.

Ce que le socialisme poursuit à travers toutes les réformes qu'il propose, ce qu'il demande à l'intervention de l'État ou à l'action de la collectivité, c'est l'égalisation des conditions sociales. Et ici nous touchons au fond même de l'idée socialiste.

C'est par là, remarque très justement M. Emile Faguet '*', bien plus encore que par le principe du recours à l'État, que le socialisme est fils de la Révolution. Sans doute, la Constituante et même la Convention ont reconnu la liberté individuelle et la propriété privée ; leurs déclarations s'opposent au collectivisme. Mais, après avoir proclamé l'égalité de tous devant la loi, l'accessibilité de tous à tous les emplois, l'abolition de tous les privilèges, on s'en est pris à ce qui était,

(1) Le Socialisme en 1899 dans Questions politiques. Paris, Colin, 1899.

l'idée socialiste 275

à un titre quelconque, distinction sociale, prééminence de la naissance, des services rendus, de la fortune. Il arriva môme un temps où la supériorité de rintelligence devint suspecte, On ne voulut plus que des citoyens, c'est-à-dire, selon la signification d'alors, des numéros égaux entre eux. Le symbole du nouvel ordre de choses fut le niveau, et on inventa un certain instrument pour raccourcir de la tête ceux qui dépassaient la ligne réglementaire. Ainsi Tarquin, pour donner une leçon de règne à ses amis, abattait de la canne, dans son jardin, les plus hautes têtes de pavots.

Cette fureur d'égalité a passé au socialisme.

L'argent met une inégalité entre les hommes : on expropriera les grands propriétaires. Naître riche et naître pauvredistingué du tout au tout deux hommes : par un impôt progressif, l'État s'appropriera les héritages au-dessus d'une certaine somme ; par des lois de nivellement, il imposera le partage égal ; bientôt il supprimera le droit d'héritage. Mais l'égalité établie à la

276 l'idée socialiste

naissance est sans cesse compromise par la propriété qui demeure et s'accumule entre les mains de tel ou tel : il ne faut plus d'épargne, il ne faut plus de propriété. Tout gain sera versé dans la masse commune. Il n'y aura plus de propriétaires ; il n'existera que des travailleurs. Et de peur que le gain ou le produit du travail n'aille s'accroissant ici, se raréfiant là, on veillera à ce que la production ne dépasse pas les besoins de la consommation. Chaque travailleur sera taxé à tant d'heures et, en échange de son temps de travail, il recevra tel produit ou un bon donnant droit à tel produit. « La herse égalitaire », selon la comparaison de M. Faguet, passera et repassera sur le champ social, « pour abattre et pulvériser toutes les mottes de terre » qui menacent de devenir trop grosses.

Cette égalité sur le terrain économique, le socialisme l'appelle justice-égalité, ou plus simplement justice. Quel que soit le procédé qu'il emploie pour réaliser l'égale répartition des richesses, il prétend travailler à l'avènement de la justice : nom sacré qu'il

l'idée socialiste 277

détourne de son sens traditionnel, vertu dont il voudrait s'attribuer le monopole W.

Et nous ne sommes ici que dans les conséquences prochaines, immédiates, d'ailleurs avouées par tous les socialistes tant soit peu logiques, du principe de l'égalisation des conditions sociales. La famille, telle qu'elle est établie, crée des inégalités sociales ; le père a autorité sur ses enfants, le mari exerce sur sa femme une protection qui oblige celle-ci à la soumission. Le socialisme refuse au père de famille le droit d'élever librement ses enfants ; il oppose sans cesse, à ce qu'il appelle l'arbitraire du père, la personnalité qu'il juge toujours menacée du fils. Il brise par le divorce rendu toujours plus facile, par le divorce de consentement mutuel, en attendant l'abolition

(1) Le Régime socialiste, par Georges Renard. Paris, 1898, p. 8 à 10. — La Justice sociale, par P. Malaperl, dans Questions de morale. Paris, 1900. — Déjà chez. Proudhon, la justice est l'égalité : voir Justice dans: la Révolution, t. 1er, 30 étude, chap. v.

278 l'idée socialiste

du mariage, tout lien de dépendance entre les époux.

Nivelant toutes les inégalités sociales, le socialisme ne s'arrête que là où les inégalités naturelles commencent. Encore lui arrivet-il de franchir cette limite. Sans doute, il ne peut faire qu'il n'y ait des hommes plus robustes, plus habiles, plus intelligents que les autres. Mais il ne peut supporter que la femme ne soit en tout l'égale de l'homme. Non seulement il lui accorde les mêmes droits privés et civiques, mais il lui ouvre l'entrée de tous les emplois, de toutes les fonctions ; il l'admet à pérorer dans ses congrès ; il l'appelle à la vie publique. Il ne tient aucun compte du rùle spécial, si délicat et si élevé, que la nature a confié à la femme ; des conditions physiologiques et mentales qu'elle lui a faites ; du genre particulier de son intelligence, qui n'est pas, à proprement parler, moindre, mais autre que l'intelligence de l'homme ; du genre particulier de sa volonté, qui a des élans et des impulsions qui lui sont propres. On croira avoir prouvé l'égalité des deux sexes en citant les

l'idée socialiste 279

noms de quelques demi-douzaines de femmes qui se sont occupées de la chose publique ou ont écrit des livres. Si elles ne sont pas plus nombreuses, la cause en serait à la condition inférieure même où on les a jusqu'ici tenues. Mais c'est chose remarquable que l'entente avec laquelle les socialistes soutiennent les revendications du féminisme, même le plus outrancier.

Les frontières des patries mettent entre les peuples des différences et des distinctions; le socialisme ne veut plus de frontières. Il est internationaliste et cosmopolite (i). Toutes les barrières élevées entre les peuples doivent tomber. Et, à l'en croire, déjà elles tombent. Il salue le moment prochain où tous les hommes, d'un bout du monde à l'autre, ne formeront qu'une famille, et s'étonneront de s'être si longtemps ignorés et combattus. C'est à en pleurer de tendresse.

Mais, à rencontre de ces rêves, il nous semble que jamais le sentiment des nationa-

(1) Au Congrès socialiste international de 1900, M. Jaurès dénonce la bestialité chauvine et le délire nationaliste. {Comple-rendu analytique officiel, p. 16.),

280 l'idée socialiste

lités lia été aussi aigu et aussi jaloux. Jamais la conscience nationale ne sest affirmée avec autant d'énergie qu'au dix-neuvième siècle, en Irlande comme en Grèce, aux Pays-Bas comme en Italie, en Bohème comme en Serbie, en Hongrie comme en Allemagne et en Alsace-Lorraine. Le patriotisme tendrait plutôt à prendre une allure farouche et batailleuse.

Quant à la distinction de l'humanité en patries, elle tient aux inégalités de caractère, d'esprit, d'âme, de tempérament des divers groupes humains. De ces inégalités naissent d'autres inégalités d'action, de rôle, de mission, si l'on veut. Toutes ces inégalités sont naturelles, et rien n'annonce qu'elles doivent disparaître un jour. Les nationalités se resserrent ou s'étendent, se relâchent ou se concentrent. Il est plus que douteux que la carte du monde soit jamais de même couleur (*).

L'internationalisme est antimilitariste. Il

(1) Voir Doctrines et Problèmes. Paris, Retaux, 1900. p. 517-519. — E. Faguet, ouvrage cité, p. 171-173.

Page 1