‹ Anarchie morale et crise socialeChapitre 12 sur 18 · L IDÉE SOCIALISTE · texte numérisé non relu

L IDÉE SOCIALISTE

n'est peut-être pas d'institutions auxquelles le socialisme s'en prenne avec plus d'àpreté, on pourrait dire de fureur, qu'aux institutions militaires. L'idée de patrie ne s'incarnet-elle pas visiblement, pour la foule, dans l'armée et le drapeau? Si elle n'est pas toute la patrie, l'armée n'en est-elle pas la figure la plus vivante dans les uniformes de ses soldats, la voix la plus sonore et la plus entraînante dans l'allégresse de ses fanfares ? Et n'est-ce pas elle qui monte la garde aux frontières, ou fait respecter au loin tout ce qui se réclame de la patrie ?

Le socialisme a encore d'autres griefs contre l'armée. Outre qu'elle passe pour le plus ferme soutien de cette « haïssable » société bourgeoise, nulle part la hiérarchie, avec ses inégalités, n'est plus nettement établie et plus fortement maintenue. Et si, devant la discipline militaire — nivellement que le socialisme ne daigne pas reconnaître — les privilèges antérieurs de naissance, d'intelligence, d'éducation, de fortune disparaissent, à son tour elle souligne d'un trait vigoureux la distinction entre supérieurs et subordonnés.

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Est-ce de l'esprit égalitaire qu'il convient de faire dériver un autre caractère universel du socialisme ? Le socialisme est anticlérical, ennemi irréductible du catholicisme. Mais le catholicisme reste dans le monde la grande école de respect ; il donne dans sa constitution extérieure et son organisme intérieur une grande place au principe d'autorité.

Le socialisme va plus loin ; il se présente partout comme antireligieux : le bon Dieu, on l'a dit, n'est-il pas aristocrate ? Et cette irréligion prend volontiers la forme provocante du blasphème : du blasphème grossier, du blasphème littéraire et plus réfléchi. On n'a pas oublié le jour oii, du haut de la tribune française, M. Jaurès s'avisa de traiter Dieu d'égal à égal et le menaça, s'il se présentait devant l'assemblée de lui demander ses comptes. Aujourd'hui, ce sont d'autres comptes qu'on demande h M. Jaurès, c'est lui qui est mis sur la sellette, et il paraît à la fois humilié de la mesquinerie d'esprit de ses coreligionnaires en irréligion et confus

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d'avoir été pris en flagrant délit de pratique « cultuelle ».

Dans le mouvement révolutionnaire comme dans le mouvement socialiste, qui en est une forme, c'est l'esprit égalitaire qui semble avoir inspiré les premières manifestations antireligieuses. Mais cet esprit égalitaire s'est lui-même étendu. Il s'est grossi de tout ce qui se trouve dans la nature humaine d'amour pour l'indépendance, de désir de ne relever que de soi. Et, de fait, le socialisme, qui aboutirait, en pratique, à la plus écrasante servitude économique, mère de beaucoup d'autres, prêche l'affranchissement de tout devoir et de toute contrainte intérieure, la morale indépendante de toute autorité et de toute obligation, l'expansion libre de l'individualité, ouïe droit pour l'individu d'exercer en tous sens et avec une intensité toujours croissante son activité naturelle : c'est ce qu'on appelle l'individualisme.

« Dans l'ordre prochain, dans l'ordre socialiste, écrivait naguère M. Jean Jaurès (0,

(1) Socialisme et liberté dans la Revue de Paris du 1er décembre 1898.

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c'est bien la liberté qui sera souveraine. Le socialisme est raffirmation suprême du droit individuel. Rien n'est au-dessus de l'individu... L'homme, tel que le socialisme le veut, ne relève pas d'un individu suprahumain... ; il ne relève pas davantage des autres individus humains... C'est l'individu humain, affirmant sa volonté de se libérer, de vivre, de grandir, qui donne désormais vertu et vie aux institutions et aux idées. C'est l'individu humain qui est la mesure de toute chose, de la patrie, de la famille, de la propriété, de l'humanité, de Dieu. Voilà la logique de l'idée révolutionnaire. Voilà le socialisme (1). »

Mais cette poussée vers l'affranchissement total de Findividu reste toujours subordonnée à l'idée rgilitaire. De tout temps, le peuple

(DLes socialistes les plus modérés mais intelligents, connue M. Merlino, proclament la portée morale de l'idée socialiste : « Le socialisme, écrit celui-ci, est une question morale, en ce sens qu'il apporte au monde une nouvelle manière de juger tous les actes humains, et, pour employer une célèbre expression de Nietzsche, une nouvelle évaluation de toutes les valeurs. » (Formes et essence du socialisme. Paris, 1898, p. xlii.)

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s'est montré plus jaloux d'égalité que de liberté. Il s'accommode facilement de la servitude si ceux qui lui commandent doivent aussi lui obéir, et il répète volontiers : « Tous mal, mais tous de même. » D'autre part, les docteurs du socialisme ■donnent comme limite aux droits individuels non les exigences de Tordre des choses, mais les droits égau.T de chacun. L'individualisme envisage tous les hommes comme des unités égales juxtaposées, qui se déploient selon leur valeur propre (l).

Un courant qui, dès l'origine, vint alimenter le mouvement socialiste, ce fut tout un ensemble de tendances, de sentiments, d'idées désigné sous le nom de solidarité. Car la solidarité est loin d'être une chose simple ; ou, du moins, son concept a varié.

(1) Dans sa thèse, d'ailleurs confuse, les Idées égalilaires (Paris, 1899), M. Bougie fait reposer l'individualisme sur l'égalitarisme, s'il ne l'y ramène pas. {Voir par exemple p. 24 à 26.)

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Dénommée ainsi, semble-t-il, par Pierre Leroux, enseignée par Bûchez, Fourier, Cabet, lesquels s'inspiraient tous, quoique inégalement, de Saint-Simon, appliquée par Proudhon sous le nom de nnituelUsme ou système de réchange en nature, la solidarité fut d'abord un sentiment plus qu'une doctrine. Elle était fraternité naturelle, humanitarisme, sympathie universelle.

Peu à peu, on s'avisa d'en faire la philosophie. On fit remarquer que tout individu, par le seul fait qu'il naît dans une société, profite de tous les efforts antérieurs et de tous. ceux qui s'accomplissent par ses compagnons de société, qu'il doit, en conséquence, contribuer à son tour au bien commun. Les. historiens rappelaient que toute génération porte le poids des générations passées, que chaque siècle est débiteur envers tous les. siècles qui l'ont précédé. Les économistes notaient que toute modification dans la production ou la consommation, le travail ou le salaire, lofTre ou la demande en un point du pays, a sa répercussion sur tous les autres points. Les hommes de science arrivaient.

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de leur côté, avec leurs axiomes et leurs doctrines : Rien ne perd et rien ne se crée ni dans la matière ni dans le mouvement ; tout ébranlement imprimé à un endroit de la masse se communique de proche en proche à toutes les parties du système. Dans l'organisme, tous les membres sont dépendants, sont solidaires les uns des autres. Mais la société se comporte à la façon d'un organisme.

L'assimilation entre l'organisme et la société alla si loin que l'on se prit à voirindifféremment dans les organismes vivants des sociétés animales, desrépubliques de cellules, et dans les sociétés humaines des systèmes d'organes et de fonctions qui se commandent et se balancent l'une l'autre.

La masse du peuple ne philosopha pas si avant. Il aima la solidarité tout simplement comme synonyme de bienveillance universelle, d'aide mutuelle, de fraternité. Dans des congrès socialistes figurèrent des écussons avec la devise : Liberté, égalité, solidarité. Des groupes socialistes prirent le nom de solidarités. On alla au socialisme parce qu'il promettait le règne de la solidarité, de l'universelle

sympathie, le relèvement de tous les opprimés, le soulagement de tous les malheureux. C'est par là qu'arrivèrent au socialisme ses recrueslesplus désintéressées. Ce sentiment, avec celui de la justice, rendit populaire chez la jeunesse des écoles, qui se dit socialiste, la cause des Polonais, des Grecs, des Arméniens, des Boers. Il n'y avait là aucun principe économique directement en jeu. La jeunesse cédait à l'instinct de générosité qui lui est naturel et, en y cédant, elle s'imaginait faire du socialisme.

11 est même arrivé qu'en faveur de ce sentiment de sympathie humaine quelquesuns ont tenté de « s'évader » de l'individualisme irréligieux qui est dans la logique du socialisme. Il y a quelques mois, au plus âpre de la lutte contre les congrégations religieuses, un étudiant socialiste me disait sa perplexité. « Tous mes camarades socialistes sont anticléricaux farouches. Toutes les publications socialistes du quartier latin prennent parti contre les congrégations et demandent leurs dépouilles. L'Église catholique n a-t-elle pas, cependant, été à travers

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les siècles, par ses congrégations hospitalières, une admirable bienfaitrice des malheureux ? Pourquoi ne pas lui accorder de continuer ce rôle ? Nous le pourrions sans nous astreindre à lui obéir et sans avouer qu'elle vient de Dieu. »

Ceci est d'une âme droite, et c'est, en somme, le sentiment de la foule laissée à sa propre impulsion. Mais il y a longtemps que les discoureurs ont voulu opposer la solidarité à la charité chrétienne, la première s'inspirant de justice et d'égalité, la seconde d'une commisération condescendante ; l'une aidant sans humilier, l'autre faisant ses dons à titre d'aumône. Comme si l'Évangile n'était pas le grand code de la vraie égalité ! Gomme s'il n'avait pas, le premier, apporté aux rapports sociaux, en même temps que le sentiment de la dignité humaine, cette chose si précieuse : l'huile adoucissante de l'amour !

Ce que vaut cette opposition, M. Brunetière le disait de nouveau, le 17 décembre 1901, à Genève, en parlant de Y Œuvre de Calvin : « Puisqu'on n'entend aujourd'hui pjirler que de solidarité, demandons-nous quelle société,

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je dis en aucun temps, ou quelle doctrine ont non seulement conçu, mais pratiqué plus généreusement que la société chrétienne... tout ce qui s'enveloppe sous le nom de solidarité ? La prière pour les morts, l'intercession des saints, la dévotion à la Vierge, voilà pour la croyance ; le sacrifice de la messe, la réversibilité des mérites, les indulgences et les « œuvres », voilà pour la pratique ; ou encore, jusque dans l'usage de la vie quotidienne, la théorie de la richesse, « qui n'est admise dans l'Église que pour y servir la })auvreté », les lois contre l'usure, la charité toujours prête à réparer l'inégalité des conditions des hommes, ut fiât œt/ualitas...: qu'est-ce que tout cela si ce n'est autant d'applications de la solidarité ? Mais aimons-nous mieux interroger l'histoire ? Rappelons-nous donc en ce cas les assemblées des premiers chrétiens ; rappelons-nous le mouvement des croisades ; rappelons-nous, l'organisation des corporations ouvrières !... La religion (catholique est) une « affaire sociale ». Si la juste préoccupation du salut individuel en (fait) certainement l'un des

principaux articles,... (c'est) en commun, et, si j'ose ainsi dire, (c'est) comme « en participation », qu'on (y travaille) à l'œuvre ellemême du salut individuel... »

Enfin, quelque temps, le socialisme crut avoir trouvé dans la doctrine de la solidarité son idéal, son mobile, sa morale. Il était beau de travailler pour autrui, de se renoncer pour autrui, de se dépenser pour le bien d'une humanité inconnue, pour l'avantage de générations à venir. Et cette morale se suffisait à elle-même.

Cet isolement superbe devait lui porter malheur.

Le concept de solidarité se ramène à celui de réciprocité, de dépendance mutuelle.

Mais pareille notion peut indifféremment être interprétée en faveur de l'intérêt et en faveur du désintéressement. C'est la remarque de M. Fouillée. « Puisque nous sommes solidaires, dévouons-nous pour les autres, diront les altruistes. Puisque nous sommes solidaires, employons les autres à

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no're propre bien, répondront les égoïstes. — Liés, faisons servir la chaîne à tous. — Li(''S. tirons à nous la chaîne si nous sommes les plus forts et s'il y va de notre intérêt ou de notre vie. Deux forçats attachés au même boulet ne sont pas, pour cela, deux amis (1). » Le naufragé qui cède sa planche à son compagnon de naufrage et celui qui précipite son compagnon à la mer pour avoir toute l'épave à lui, agissent, l'un et l'autre, en vertu de la solidarité. Solidaristes cl le forban d'industrie qui monte un trust y lequel ruine une multitude de petites gens, et l'homme qui se ruine lui-même pour indemniser les créanciers de son père ou de son fils.

La solidarité ne prend de signification, qu'à la lumière et sous la direction de principes (jui la dominent. Elle a beau nous dire que nous naissons débiteurs envers la société, que nous naissons même chargés de dettes, à tel point que nous ne pouvons

(\) La Morale socialiste dans la Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1901 ; en particulier, p. 393 et

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jamais les acquitter toutes. Pour conclure de cette considération que nous devons les payer, il faut d'abord établir que nous avons des devoirs et parmi ces devoirs celui de payer nos dettes. Puisque nous sommes tous solidaires, pourquoi ne réserverai-je pas pour moi, en ne payant pas mes dettes, l'avantage que je déverserai sur les autres en les payant ? Le profit serait le même pour la masse. Enfin, si l'échange de services, comme l'enseignent les partisans logiques de la doctrine de la solidarité, est la source unique de tous les devoirs et de tous les droits, il faudrait conclure que, si quelque homme ne nous avait jamais rendu aucun service, nous ne lui devrions absolument rien. Mais qui oserait soutenir une conclusion aussi inhumaine ?

L'idée de solidarité devait fatalement être interprétée en ces deux sens divergents. Pour plusieurs, elle est restée synonyme de bienveillance, d'humanitarisme, d'altruisme ; et ceux-là sont surtout du peuple et de la jeunesse. « Il se faut entr'aider ; il faut se rendre service », aiment à dire les petites

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gens. Et ainsi fonl-ils : pratique qui ne va pas sans espoir de retour, mais qui procède avant tout d'un sentiment désintéressé.

C'est ce que savent les orateurs des réunions socialistes, eux qui possèdent, sur le dévouement à l'humanité, toute une collection de phrases sonores.

Les philosophes, les docteurs du parti estiment la doctrine du renoncement un peu « vieux jeu ». Essentiellement individualistes, ils n'acceptent l'altruisme que comme un dérivé de l'égoïsme, un égoïsme plus délicat, comme à deux degrés, qui ne se quitte un instant que pour mieux se retrouver ensuite. Nous ne pouvons échapper, dit M. Fournière (i), à la loi de l'universel échange, de l'universelle réciprocité. A l'origine des sociétés, la lutte domine. A la lutte substituons la coopération, mais comme moyen d'extension et de libération pour notre individualité. Que par la coopération consciente de tous chaque individu conquière sa liberté, c'est-à-dire la faculté

(1) Essai sur V individualisme, p. 5-51.

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de s'assurer toutes les satisfactions que réclame son être physique et mental.

« La racine du socialisme, écrit de son côté M. G. Palante (*), est rindividualisme..., le désir de donner une plus libre carrière à l'égoïsme économique de chaque homme.

Le socialisme est une doctrine du déploiement de la vie. Or la vie est d'abord égoïsme. Elle se convertit plus tard, mais plus tard seulement, en altruisme. L'école anglaise a eu parfaitement raison quand elle a montré dans l'altruisme une transformation et un élargissement de l'égoïsme. Le socialisme doit être essentiellement une technique économique propre à amener le plus large épanouissement des égoïsmes. Quant à l'altruisme, quant à la considération de l'intérêt général, quant au solidarisme, ils viendront à leur tour ; mais par surcroît, comme un épiphénomène de la mise en œuvre des énergies égoïstes. D'ailleurs, l'altruisme, le solidarisme, de même qu'ils

(1) Les Dogmatismes sociaux dans la Revue philosophique de décembre 1901, p. 639.

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ont dans l'égoïsme leur origine, trouveront aussi en lui leur limite. »

Ceux qui rêvent l'avènement du régime socialiste devraient combattre cette dépression de la notion de solidarité. La force de l'idée socialiste est dans l'idéal qu'elle fait luire devant les masses populaires, idéal qui élève le socialisme à la hauteur d'une religion, et l'humanitarisme est un élément nécessaire de cet idéal.

Certes, cet idéal est bien fait pour séduire. Avec l'avènement du socialisme disparaîtra toute misère. Chacun aura toujours table servie et mangera à sa faim. Plus de chômage, plus de souci du lendemain. La collectivité pourvoira à tout. 11 y aura des médicaments en cas de maladie, une pension assurée en cas d'accident, une retraite pour le temps de la vieillesse. Le travail luimême, grâce aux progrès du machinisme, sera réduit à quelques heures par jour et deviendra un délassement au lieu d'être une fatigue.

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Ici l'optimisme est presque sans limites. Les rêves des millénaristes hantent de nouveau les imaginations simples de la foule, ou lui sont présentés par les grands prêtres de la nouvelle religion.

« Homme, écrit M. Eugène Fournière, tu prendras conscience de la pensée inconsciente de toute chose vers la perfection. Tes faibles organes, tu en augmenteras la force et le nombre. Tes os eux-mêmes seront renouvelés par des chimies qu'on n'ose encore prévoir. Tu parviendras, si tu veux, et il faudra bien que tu le veuilles, à des longévités qui dépasseront celles des mythes hébreux. Ton organisme renouvelé connaîtra d'autres moyens de nutrition et de moins grossières j'opissances. Et, tandis que tu conquerras le temps, tu conquerras aussi l'espace. Si tu ne trouves le moyen de rallumer le soleil qui s'éteint, ou de t'en allumer d'autres, tu quitteras cet univers vieilli, et, colon ailé, tu peupleras les espaces sidéraux W. »

Puis, c'est la fin de la concurrence, de

(\) L'Idéalisme social. Paris, 1898, p. 37.

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celte lutte pour la vie qui arme les hommes les uns contre les autres. A sa place règne la fraternité universelle. Car les peuples désarment : au-dessus des frontières supprimées, ils se tendent la main ; ils s'appellent, ils s'embrassent. Affranchie de ces rivalités en même temps que du poids avilissant de la misère et du travail, la nature humaine s'épanouit. Ce n'est plus le devoir moral, la morale austère d'autrefois. L'amour-propre périt, tous les besoins étant satisfaits. Le devoir que rien ne contrarie est cultivé à l'égal dune jouissance. Que dis-je, la morale disparaît ; elle se perd « dans l'océan de nos sentiments et de nos actes, présente en chacun d'eux, organique comme eux, passant finalement à l'état d'acte réflexe, par un glorieux retour à l'instinct i^i ».

Voilà l'idéal fait de convoitises matérielles et d'aspirations généreuses qu'on présente comme la Religion de l'avenir. Et elle séduit

(1) Questions de morale : La Morale d'après Guyau, par Eugène Fournicre. Paris 1900, p. 284.

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le peuple auquel on a fermé les horizons immortels. Cette religion revendique d'ailleurs hautement la direction des consciences et la conquête de l'humanité. « Si vous trouvez en face de vous, s'écriait à la Chambre des députés, dans la séance du 15 janvier 1901, M. René Viviani, ne prenant du socialisme que l'idée désintéressée, si vous trouvez en face de vous cette religion divine qui poétise la souffrance en lui promettant les réparations futures, opposez-lui la religion de l'humanité qui, elle aussi, poétise la souffrance en lui offrant comme récompense le bonheur des générations. Mais il peut se faire, cependant, que, au bord de la route, vous trouviez des hommes qui, écrasés par l'atavisme religieux, ne se mêlent à votre action qu'avec quelque tristesse, parce qu'ils seront, au fond d'eux-mêmes, tourmentés par le problème de leur propre fin. Dites-leur que, s'ils tiennent à se survivre, ils n'ont qu'à donner le surplus et le meilleur d'euxmêmes à la seule puissance qui soit vivante et immortelle, à la justice. »

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Justice, c'est-à-dire, comme nous l'avons vu, égalité, tel est, avec la solidarité, le dernier mot de la Religion nouvelle, et aussi de Tldée socialiste.

Ses ambitions sont grandioses. Mais pour régner, sinon pour vaincre, il lui faudrait d'abord changer la nature humaine. Se sent-elle de taille à essaver cette tâche ?

Karl Marx et la théorie du sur-travail, la conception matérialiste de l'histoire, la lutte des classes : triple erreur sociale. — ■ Le socialisme scientifique appliqué, ou collectivisme, prône la socialisation des capitaux. Equivalence en travail âme de Torg-anisation future. Comment régler le travail et la production ? — Le communisme socialise toute propriété. « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins. » L'anarchisme. — Les idéalistes reviennent au socialisme humanitaire. Les opportunistes plient la doctrine aux nécessités, surtout électorales. — Socialisme d'État, communal, conservateur en Allemagne, agraire. — Socialisme expérimental en Australie. — Le néo-socialisme travaille à l'éducation sociale et économique de la classe ouvrière, est un réformisme tronqué. Le salariat ne saurait être aboli. Solution par la libre association.

En 1840, Louis Reybaud décrivant les théories socialistes écloses au début du siècle (1), ne voyait « dans ces écarts naissants » qu' « un sujet de curiosité, une folie douce », que le ridicule suffirait à tuer. Il est vrai qu'à vingt-quatre ans de là,

(1) Etudes sur les réformateurs ou socialistes modernes. Paris, 1840.

publiant de nouveau ses Études, il s'alarmait de « la persistance d'un mouvement que quelques-uns voulaient croire éteint ». On prononce, disait-il, des expressions qu'on s'imaginait « ensevelies à jamais dans les archives des égarements humains... On ressuscite des rêves que, sous l'influence du temps et de la réflexion, on croyait évanouis. » Il concluait que le socialisme, « sous des apparences de mort, conservait une vie réelle ».

L'honnête Louis Reybaud se faisait encore illusion : le socialisme ne faisait que commencer à vivre.

C'était précisément le temps où il cherchait une formule. Après quelques écrits à tendances communistes et révolutionnaires, Karl Marx, né à Trêves d'une famille israélite, publiait en 1867 son ouvrage le plus important : Le Capital ('i Ce livre était des-

(1) L'auteur ne donna jamais au public que le livre let^ intitulé : Développement de la production capitaliste. Ce ne fut qu'après la mort du maître, survenue en 1883, que son disciple et ami, Friedrich Engels édita, d'après des notes, le livre II : Procès de la circulation du capital (1885) et le livre 111 : His-

tiné cà exercer sur notre siècle une influence qui rappelle celle du Contrat social de Rousseau au siècle précédent. Non pas que beaucoup aient lu ce fatras ; mais on y trouve trois ou quatre idées qui, pour n'appartenir peut-être pas en propre à Karl Marx (t), ont eu, de nos jours, une fortune étonnante. Et puis il affectait une allure scientifique qui en impose fort aujourd'hui à la foule.

Marx rejetait avec dédain les rêves mystiques de fraternité humaine. Il prétendait réformer la société sur les seules données de la science. La question sociale se réduisait à une question économique : Comment fonctionne la production économique :

et, en particulier, quelle est Forigine du capital ?

Dans le passé, répond Marx, le capital s'est

toire de la théorie. Procès d'ensemble de la production capitaliste (1894).

(1) Sur l'origine du marxisme, voir le Droit au produit intégral du travail. Étude historique par le Dr Anton Menger, professeur de droit à l'Université de Vienne ; traduit par Alfred Bonnet. Paris, Giard et Brière, 1900.

formé de la spoliation des paysans et du pillage des colonies. Dans l'ère présente, il est né des profits réalisés par le non-paiement d'une certaine quantité de travail ouvrier, profits encaissés par le patron. Toute la valeur répondant à la quantité du travail devrait aller au travailleur. Il est arrivé un moment où l'employeur d'ouvriers a retenu pour lui une partie de cette valeur. Du travail non payé aux ouvriers, gardé, accumulé par le patron, est sorti le capital.' Si les prolétaires se laissent ainsi spolier, cest que la concurrence les oblige à accepter un salaire suffisant sans doute cà leur existence, mais inférieur à ce que mériterait la quantité de travail fourni. Par exemple, le patron paie à l'ouvrier ce qui répond à huit heures de travail, et, pour réaliser un bénéfice, une plus-value, il le fait travailler dix, onze, douze heures. Ce « sur-travail » constitue le profit capitaliste. C'est le mystère cV iniquité.

Cotte doctrine de la valeur ou du « surtravail » est fortifiée et étayée par deux autres théories. La première est la conception maté-

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rialiste de V histoire. « Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle. » On peut même dire qu'il l'absorbe. L'histoire de l'humanité est l'histoire des moyens employés par les uns pour gagner leur pain, par les autres pour s'enrichir. « La structure économique de la société, dit de son côté Engels, le disciple fidèle de Karl Marx, est toujours la base réelle, et donne l'explication de toute la superstructure des organisations politiques et juridiques, non moins que des idées religieuses, philosophiques et autres de chaque période 'S). » La religion, aux yeux du marxisme, a été inventée pour prêcher aux prolétaires la résignation dans leur misère et le respect de la propriété d'autrui. L'État n'est que l'organisation de la classe exploitante, pour protéger par la force les conditions extérieures de production, pour contenir et asservir la classe populaire. L'armée se réduit à une gendarmerie au service du capital.

. (1) Voir Formes et essence du socialisme, par Saverio Merlino, Paris, Giard et Brière, 1898, p. 245-7.

Ainsi la société est en lutte. Il y a lutte des prolétaires pour gagner leur pain et améliorer les conditions de travail, lutte des exploiteurs pour maintenir et accroître leur privilège. La lutle des classes, constante et nécessaire, forme le second axiome historique du marxisme. Le dénouement de toutes les difficultés sera dans l'expropriation de la classe capitaliste par la classe laborieuse. Ainsi disparaîtra la concurrence. C'est d'ailleurs le terme fatal vers lequel tend l'évolution économique et sociale de l'humanité : esclavage, servage, salariat, lequel sera lui-même remplacé par la mise en commun des moyens de production et des produits.

Telles sont les théories essentielles du socialisme scientifique, proposées par Karl Marx et Friedrich Engels, défendues par leurs disciples ou continuateurs plus ou moins officiels, Jules Guesde et Gabriel Deville en France, en Allemagne Schâffle et Karl Kautsky, en Italie le criminaliste Enrico Ferri, professeur à l'Université de Rome.

Ce n'est pas le lieu d'entreprendre ici en détail la critique du marxisme, critique qui a été faite tant de fois. Notre dessein est uniquement d'esquisser les différentes formes du socialisme contemporain. Mais il apparaît manifestement que le marxisme méconnaît l'origine première du capital, qui est l'épargne. Le travailleur en ne dépensant pas tout le fruit de son travail, en se constituant de ce qu'il ne consomme pas un fonds de réserve, devient capitaliste. Cette réserve, ce capital naît de l'abstinence du travailleur, non du sur-travail accaparé. La doctrine socialiste conduirait logiquement à la consommation immédiate, ce qui ramènerait l'humanité aux conditions de l'état sauvage.

Au surplus, le capital amassé ne profite pas seulement à son détenteur : il devient moyen de production, instrument pour les grandes entreprises, avance et soutien pour les travailleurs. Sans compter que, dans nos sociétés modernes, comme la France d'aujourd'hui, avec l'extrême division des petites rentes, coupons de grandes sociétés, livrets

de caisses d'épargnes, titres de mutualités, les capitalistes se chiffrent par millions, et le flot en va toujours montant.

Dans sa conception du problème social, le socialisme scientifique a toute rétroitesse du positivisme le plus borné. Il réduit le problème à une question d'estomac; et luimême se vante, avec Sch;iffle (') de cette simplification des choses. Toutes les aspirations sociales, morales et religieuses de rhomme sont niées ou dénaturées. L'idée de justice est gardée, mais elle est restreinte au domaine économique, et tournée par un misérable sophisme contre la légitimité du capital.

Maladroite aussi l'application à la société de la conception évolutionniste de Hegel et de la concurrence vitale de Darw^in. Ce n'est pas proprement la lutte des classes qui a fait succéder le servage à l'esclavage, puis le salariat au servage. Ces étapes ne sont pas des victoires gagnées par l'effort de la classe ouvrière sur l'égoïsme de la classe

(1) La Quintessence du socialisme, traduction de Benoît Malon ; chap. l".

patronale, Le progrès moral, joint à une meilleure intelligence de l'intérêt de tous, a bien plutôt amené cette évolution. On a compris que l'échange des services, l'aide mutuelle est plus conforme à la dignité et à la nature sociale de l'homme, en même temps que plus apte à faire fructifier le capital et le travail (').

Marx semble supposer que la lutte des classes est l'état naturel de l'humanité, et que cette lutte doit amener un état social sans concurrence ni lutte. Darw^in, que l'on veut oopier, ne raisonnait pas ainsi. Pour lui, la concurrence vitale est un élément de progrès par l'élimination des faibles, la survie des forts, et cette concurrence doit agir incessamment, maintenant toujours l'espèce comme en haleine et la portant sans cesse en avant : conception discutable, mais logique. Karl Marx fait vivre l'humanité de luttes. Puis il rêve d'un état de paix €t d'entente si parfaite, que même toute

(1 ) Le Socialisme et la Science sociale, par Gaston Richard. Paris, 1897, p. 107-111. — Une trilogie fantaisiste, par G. d'Azambuja, dans la Science sociale, octobre 1902, p. 287-311.

rivalité disparaîtra de la terre. Mais, entrée en possession de cette ère bienheureuse, l'humanité, comprise selon l'idée marxiste, ne peut que rétrograder, à moins qu'elle ne revête une autre nature.

Ce qui est manifeste, c'est que l'évolution économique et sociale va, non pas proprement à l'affranchissement d'une classe à l'égard de l'autre, mais à une coopération toujours plus intime et toujours plus étendue. Et cela est juste. L'idée même de société est une idée de coopération. Conséquemment, s'il y a progrès social, qu'il s'agisse d'intérêts matériels ou d'éléments d'ordre moral, il doit se résoudre d'une façon ou d'une autre dans un progrès de l'action coopérative.

Mais le socialisme scientifique ne se tient pas à des considérations historiques ou purement spéculatives. Il descend sur le terrain pratique. Puisque le capital est le fruit de la spoliation, il s'agit de le faire rentrer dans la masse commune, de le socialiser. La collectivité seule possédera, comme seule elle

réglera et rémunérera le travail. De là, le nom de collectivisme donné au socialisme scientifique appliqué.

Pour les collectivistes actuels (*), le capital n'est pas absolument tout ce qui sert à la production, y compris la charrue du laboureur, le pic du mineur, la pioche du terrassier. C'est uniquement ce qui peut être source de revenus pour son propriétaire, sans qu'il l'exploite directement lui-même : argent, terres cultivées par des fermiers, mines, chemins de fer, grandes entreprises gérées par des intermédiaires. Pour le présent du moins, la boutique restera au petit commerçant, l'échoppe au cordonnier, le lopin de terre au paysan. On compte, d'ailleurs, sur la concurrence des grandes sociétés et des grandes industries pour faire disparaître peu à peu ces établissements autonomes.

Quant à la socialisation des capitaux, au sens collectiviste, elle se réalisera par expropriation. Les modérés accordent une indemnité aux expropriés ; les intransigeants la refusent. La collectivité prélèvera, d'ailleurs,

(1) Voir, par exemple, Schaffle, ouvrage cité,, chap. VIII. 9-

sur la masse du travail fourni de quoi subvenir aux frais généraux : conservation et accroissement des grands instruments de production, moyens de communication, ports, mines, édifices publics, paiement des fonctionnaires ; en outre, entretien des enfants, des vieillards et des infirmes, soins à donner aux malades.

Jusqu'ici les collectivistes sont à peu près d'accord. L'accord cesse quand il s'agit de dire avec plus de précision quel sera le plan de l'organisation future. Les uns estiment, avec Marx et Engels, Liebknecht, Bebel, Guesde, Turati, que vouloir déterminer par avance cette organisation est une chimère. Qui vivra, verra. Gomment prévoir, avec quelque approximation, ce que sera la société dans cinquante, dans cent ans? Les données ne peuvent qu'être hypothétiques. Qui soupçonnait, il y a un siècle, la révolution économique amenée par la découverte de la vapeur et de l'électricité ?

D'autres pensent que le collectivisme ne

peut se refuser à dire ce que sera, dans ses grandes lignes, Tétat social qu'il prépare. On ne saurait, en pareille question, exiger des hommes un saut dans l'inconnu. Le collectivisme ne bâtit pas pour l'autre vie ; il prétend offrir en ce monde, non seulement un abri, mais un Éden, et à moins d'en remettre la jouissance à un lointain si reculé qu'il énerve tout effort, il doit nous dire ce que sera à peu près ce paradis des ouvriers. Et l'on a les constructions diverses de Schaffle, de Jaurès, de Gaston Stiegler, de Georges Renard, de Lucien Deslinières. Il faut avouer que ces tentatives sont assez propres à justifier la prudente réserve de Marx et de ses plus fidèles disciples.

Examiner en détail ces essais serait fastidieux, autant qu'il serait facile de triompher de leur puérilité ou de leur complication. Au surplus, les socialistes auraient toujours la ressource d'abandonner le système qu'on aurait démoli. Mais il est un point dont tous les collectivistes, quelles que soient leurs idées particulières, doivent pouvoir rendre compte, en même temps qu'il leur faut en

soutenir les conséquences. C'est le principe, commun à tous, de Y équivalence en ti^avaU, Ame de l'organisation future.

Dans tout système collectiviste, la valeur d'un objet se mesure non à son utilité ou à sa rareté ; elle répond exactement et uniquement au travail dépensé pour le produire. Un objet qui demande, pour être produit, un temps de travail double, triple, vaudrait deux fois, trois fois plus qu'un autre. Ou encore, pour citer un exemple de Schaffle, un pays a besoin de 20.000 hectolitres de froment, et, pour leur production, il doit employer 100.000 journées de travail; chaque hectolitre vaudra -S44^ = 5 iournées par-

ticulières de travail .social. Karl Marx considère le principe du temps de travail, substance et mesure de la valeur, comme la pierre angulaire de tout son système. Par application du principe, les capitaux une fois mis en commun, chaque ouvrier touchera, en échange de son travail, un bon de consommation qui lui donnera droit de prendre dans les magasins généraux un objet répondant à la valeur de son propre travail.

Mais comment mesurer le travail en soi? On le mesurera par sa durée, répondent les collectivistes. Un litre de vin sera coté une heure de travail ; une chaise, douze heures. — Mais dans une unité de temps, une heure, par exemple, il peut tenir des quantités très inégales de travail, suivant son intensité. Les ardents à la tâche seront dupes. Le système deviendra une prime à la nonchalance.

On prendra, répliquent les collectivistes,, le temps moyen^ estimé d'après un travailleur moyen, travaillant dans des conditions normales. — Voilà déjà une atteinte au principe sacré de l'équivalence. Si les objets ont un prix moyen, un travailleur pourra acheter avec son travail plus que la valeur représentée, en réalité, par son travail; un autre, moins ; un troisième , autant, par hasard. Et qui déterminera ce temps moyen? Le temps nécessaire pour produire un objet varie sans cesse, suivant la rareté ou l'abondance de la matière première, les saisons, mille incidents imprévus. Il faudra modifier cette fixation continuellement.

Aura-t-on en considération la qualité du

316 LES FOllMES DU SOCIALISME

produit? Il ari'ivG que la quantité d'un objet tienne à des circonstances indépendantes du producteur, à des causes naturelles. Le Glos-Vougeot, exemple cher à M. Jaurès, familier d'ailleurs aux économistes individualistes, ne demande pas en soi un travail plus ardu que le vin de Suresnes. Si on ne tient pas compte de la qualité dans l'évaluation du produit, tout le monde voudra de la meilleure qualité. Si on en tient compte, le principe de l'équivalence en travail est à terre.

En outre, sur quelles bases établir le bilan de production, en particulier pour les objets utiles ? Par exemple, comment déterminer la quantité de blé, de toile, de fer, de meubles qui est nécessaire à tel pays, à tel moment ? Et comment faire produire cette quantité ? Dans la société actuelle, l'adaptation du travail à l'intérêt général se fait sous l'action de l'intérêt privé. Ce mécanisme comme automatique est supprimé dans la société collectiviste. On donnera les statistiques des besoins, dit-on. Quelques collectivistes comptent beaucoup sur les

stastistiques. Mais conçoit-on l'énorme complication de pareilles tables dressées par exemple pour toute la France, en attendant que les barrières économiques entre les divers pays soient renversées? C'est déjà un problème efîrayant que celui de l'alimentation d'une armée. Puis il ne suffira pas de dresser les tables des besoins, il faudra désigner les travailleurs et fixer le chiffre de leur production. Et comment y arriver si l'on écarte l'organisation militaire coercitive?(i)

Ces objections, et beaucoup d'autres qu'on peut opposer au collectivisme scientifique, n'arrêtent pas les socialistes intrépides. Ils tirent jusqu'au bout les conséquences des principes posés et demandent même à cette

(1) Voir Formes et essence du socialisme, par S. Merlino, p. 142 à 150; M. Deschamps dans son cours à la Faculté de droit de Paris, 1900-1901 ; Histoire des doctrines économiques ; la Doctrine socialiste, par E. Maisonabe. Paris, Poussielgue, 1900, III'' partie.

logique d'intransigeance la solution de quelques difficultés.

Le collectivisme, au moins dans sa phase modérée, ne socialisait que les grands instruments de production ; il respectait la petite propriété individuelle, celle de l'outil, de la petite entreprise ou du petit domaineexploité directement par le travail de leur propriétaire. Le communisme socialise toute propriété, la grande comme la petite, les capitaux au sens collectiviste comme les instruments quelconques de production.

Tout est commun, outils et produits, (i)

Comment, dans ce système, est réglé le travail, et comment la rémunération ? « De

(1) (( Le communisme séduisit plusieurs pliilosophes tels que Platon, les Cyrénaïques, les Stoïciens. Il compta aussi beaucoup de partisans dans le peuple, et plus d'un poète comique se donna la ]îeine, comme Aristophane, de le tourner en dérision, preuve que cette utopie avait de la vo<5ue dans le public. Mais, en général, les Grecs furent des partageux. Jamais on ne saisit chez eux une tentative i)our maintenir les terres d'une cité dans l'indivision et jjour en attribuer la jouissance collective à tous les citoyens. » Paul Guiraud : L'Evolution du travail dans l'ancienne Grèce. Revue des Deux-Mondes 1<^^ févr. 1C02, p. 645.

chacun selon ses forces ». Voilà le principe de contribution. « A chacun selon ses besoins. » Voilà le principe de répartition.

Il n'y a plus, comme dans le collectiyisme strict, équivalence entre le travail fourni et le droit de consommation. Le droit ainsi entendu était un reste de propriété privée. Chacun puisera à la masse suivant ses besoins. Évidemment, à l'origine, les représentants de la collectivité dresseront des moyennes auxquelles chacun sera obligé de se tenir. De même, l'intérêt personnel n'étant plus le moteur de la production, les pouvoirs publics auront le droit de réquisition. Mais l'organisation coercitive ne sera nécessaire que d'une façon provisoire. Grâce aux progrès du machinisme, tout se produira en abondance et sans peine. Bien plus, le travail deviendra une distraction. On ne sera plus dans l'obligation de rationner les gens. Chacun puisera sans compter à un tas ^qui réparera ses pertes par le concours spontané et désintéressé de tous. Car la nature humaine subira elle-même une merveilleuse tranformation.

320 LES FOHMKS DU SOCIALISMK

Comme lo dit M. Eugène Fouruii're, il n'y aura plus de recherche d'intérêt personnel, parce qu'il n'y aura plus de désirs non satisfaits. Chacun agira et travaillera pour les autres comme pour soi-même (''.

Tel est le communisme, terme inéluctable, aboutissant fatal de l'évolution socialiste, système qui est en germe dans toute idée socialiste, si bien qu'on a pu dire que tout socialisme est un communime d'intention. Le peuple, dans sa logique simpliste, confond ces trois termes : socialisme, collectivisme, communisme. Les docteurs et pontifes du parti les distinguent ; mais les barrières qu'on élève dans la théorie aux dépens de la logique, ne résistent pas à la poussée des idées, non plus que des appétits qu'on a déchaînés.

Faut-il aller plus loin et admettre dans le

i\) L'idéalisme social \)uv Eugène Fournièrc. Paris, 1898, p. 28 à 34 et 114 à 140.

développement du socialisme une phase ultérieure, la phase anarchique?

Le socialisme collectiviste ou communiste et l'anarchie s'opposent par quelques points. Le socialisme, malgré ses protestations contraires, tend à la concentration et à la centralisation ; il ne peut faire que la collectivité n'absorbe l'individu ; Kropotkine s'est posé en adversaire du marxisme, qu'il appelle un capitalisme d'État. Au contraire, l'anarchie serait la réalisation de l'autonomie sous toutes ses formes. Le socialisme prêche la solidarité ; l'anarchie donne libre champ à l'individualisme, entendu comme indépendance absolue des individus les uns au regard des autres. L'anarchie est un communisme amorphe ou un socialisme libertaire. De part et d'autre, utopie. Mais ici utopie de la systématisation à outrance, utopie de la machine immense et infiniment compliquée où tout mouvement doit être exactement prévu, à peine de catastrophes colossales. Là utopie de l'action spontanée, absence de tout plan, rencontre fortuite de toutes les volontés et

de tous les intérêts; miracle perpétuel d'une société qui se tient debout par un accord sans cesse renouvelé de ses membres (''.

Mais l'opposition est plutôt de surface. Le principe égalitaire qui est — nous croyons l'avoir montré — le fond même du socialisme, va à la suppression de toute hiérarchie, de toute contrainte intérieure et extérieure, de toute règle et de toute loi. La plupart des socialistes sont anarchistes en religion et en morale. En France, ils font campagne contre les lois pour la répression des menées anarchistes, dites lois scélérates. D'autre part, MM. Fournière et Jaurès ne parlent pas autrement que Kropotkine et Tolstoï sur la bienheureuse transformation de la nature humaine qui amènera l'accord spontané des volontés.

L'anarchisme n'est donc pas autre chose qu'un socialisme de gauche, un socialisme radical, un socialisme arrivé.

Les vices du socialisme scientifique (1) INIcrlino. : Ouvrage cilc, p. 280-288.

étaient trop manifestes pour ne pas amener des retouches au système.

Tout d'abord en esprit de réaction contre le matérialisme étroit et déprimant du marxisme, s'est élevée Técole idéaliste. Celle-ci s'est recrutée surtout parmi les socialistes français, Benoît Malon, son fondateur, Rouanet, Fournière, Veber, Georges Renard, Jaurès. Elle entend rester fidèle à l'antique devise: liberté, fraternité, justice. Elle refuse, comme écrit M. Fournière ('), de considérer la doctrine socialiste « comme née uniquement d'une transformation de l'outillag-e industriel ». C'est une sorte de retour au socialisme d'instinct, au socialisme humanitaire de la première heure, dont on n'a répudié aucun des rêves chimériques.

D'autres laissent de côté les théories et les vastes constructions systématiques. Ils évitent de regarder dans le lointain ou d'en parler, crainte de s'y perdre, crainte aussi de passer pour des rêveurs. Ils se demandent

Cl) Revue socialiste de septembre 1896.

quelles mesures les circonstances actuelles comportent en vue d'égaliser les conditions sociales, d'atténuer les effets de la concurrence, d'assurer à Touvrier le produit intégral de son travail au sens socialiste. Ils font de l'opportunisme. Tels sont, en France, les possibilistes dirigés par M. Brousse, tous ceux qui, avec Jaurès, admettent contre MM. Guesde, Lafargue et Vaillant, la participation d'un socialiste comme M. Millerand à un ministère bourgeois. Telle en Angleterre la Société des Fabiens ou temporisateurs. En Allemagne, << les socialistes cessent de plus en plus d'envisager les questions sous un aspect simpliste, unilatéral. Les hommes les plus intelligents et les plus influents (du parti), les David, les Yollmar, les Auer, sont des politiques, aux idées ouvertes, fort peu gênés par la doctrine et par les programmes, opportunistes à un haut degré et déjà presque des hommes de gouvernement ' ». Tout récemment, en Espagne, lors des troubles de Barcelone, M. Pablo Iglesias modérait l'ardeur des siens.

(1) L'Évolution du socialisme, par J. Bourdeau, p. 176.

Un curieux exemple de souplesse opportuniste^ allant jasqn'au mouvement de volteface, vient de nous être donné par les socialistes belges. Jadis ils réclamaient le droit de vote pour les femmes. Depuis que quelques catholiques ont mis cette revendication sur leur programme, avec l'espoir de mieux assurer l'enseignement religieux dans la commune, ces mêmes socialistes la combattent : ils ne trouvent plus maintenant la femme assez mûre pour l'exercice de ce droit.

Au cinquième congrès international tenu à Paris en septembre 1900, M. Guesde disait : « Les défaillances se produisent un peu partout. L'épine dorsale du parti ouvrier international fléchit. Notre action a gagné en étendue, mais elle a perdu en profondeur.» Et M. Doméla Nieuwenhuis déplore que « l'on s'enfonce de plus en plus dans le bourbier parlementaire W ».

Des congrès, comme celui de Mayence en 1900, celui de Tours en mars 1902, autori-

(1) Le socialisme en danger. Paris, Stock, 1897, p. 23.

sent ou même rendent obligatoires les alliances électorales entre les socialistes et les partis bourgeois.

Au surplus, ce sont surtout les nécessités électorales qui ont fait dévier le socialisme de ses principes et l'ont engagé dans tous les compromis. Tantôt, il est devenu. un système de surenchère aux mains d'ambitieux sans conviction ; on n'a pas reculé devant les promesses les plus fantaisistes et les plus extravagantes. Tantôt, pour attirer à soi la clientèle des mécontents, petits patrons, petits boutiquiers, employés, prolétaires intellectuels, bacheliers, professeurs, médecins, avocats, « on se borne à déclamer contre la ploutoucratie. Tel orateur réduit le collectivisme à la communauté des rues, auquel cas, nous sommes tous communistes. M. G. Sorel cite un candidat appuyé par le groupe parlementaire de la Chambre qui promettait aux marchands de vin, ces empoisonneurs du peuple, de les soutenir contre les coopératives ouvrières ! O L'u-

(1) A l'inauguration du monument de la République, Place de la Nation, dans le défilé des sociétés

nion socialiste, à la dernière chambre, représentait non pas une doctrine, une classe sociale, mais un salmigondis d'idées, un monde bariolé. Dans cette Union, il y a des admirateurs du drapeau tricolore, du drapeau jaune avec l'alliance russe, des partisans du drapeau rouge. Il y a des communistes, des collectivistes, des défenseurs de la propriété individuelle, des patriotes, des internationalistes, des protectionnistes, des libre-échangistes, des partisans de la grève générale, mais beaucoup plus de ses adversaires. Il y a beaucoup de médecins, de gros rentiers, de journalistes, et seulement une demi-douzaine d'anciens ouvriers. Et l'on retrouve la même bigarrure, la même opposition dévotes et doctrines, concernant l'armée, la politique coloniale^ le libre-échange, dans la fraction socialiste du Reichstag (i). » L'atténuation des programmes aux élec-

ouvrières, plus ou moins socialistes et anarchistes, était porté un écriteau avec ces mots : A bas le Ripolin. Le Ripolin est une couleur que chacun peut appliquer soi-même, une couleur essentiellement individualiste.

(1 L'Évolution du socialisme, p. 100-101.

tioiis do 19u2 a, de l'aveu même des socialistes, dépassé toute mesure. Ce sont les s )eialistes, les moins socialistes, les plus embourgeoisés qui ont, obtenu, et de beaucouii, le plus grand nombre de suffrages. Les socialistes révolutionnaires intransigeants ne peuvent revendiquer qu'environ 250.000 voix. Le nationalisme, sous la forme d'un socialisme patriote et mitigé, se recrute surtout dans les masses profondes de la petite bourgeoisie commerçante.

Le socialisme d'État n'est souvent qu'une variante ou même une application du socialisme opportuniste. On garde l'État, à peu près avec son organisation actuelle, au lieu de le remplacer par la collectivité comme dans le marxisme pur, et on lui demande d'opérer les réformes que la masse ouvrière est incapable d'accomplir elle-même, faute de puissance ou d'éducation économique.

L'Étnt étendra de plus en plus les services publics, nationalisera les chemins de fer, les mines, les industries de l'alcool etdu pétrole.

Et ces services sans cesse accrus, comme de petites vagues, finiront par submerger presque à son insu la société bourgeoise.

Quelques-uns poursuivent, au moins pour le moment, la réalisation du socialisme d'État surtout dans la commune. C'est le socialisme municipal. La commune présente un excellent laboratoire aux expériences socialistes. Quelques villes de France se sont prêtées à l'expérimentation. En général, les résultats ont été déplorables. Esprit d'ordre et d'honnêteté dans la gestion des deniers publics, •sentiment de la justice et de l'impartialité, vrai souci du bien des humbles, tout cela a presque partout fait défaut. Au total, faillite quasi universelle, encore que les entreprises tentées n'eussent rien de bien hardi : bureaux de placement municipaux, pharmacies, cantines et soupes populaires, places dans les théâtres concédées gratuitement aux ouvriers . Ici ou là, par exemple à Paris, on a réclamé la régie directe des grands travaux ou des grandes entreprises, gaz, tramways, métropolitain à établir ou à faire fonctionner, force électrique (l'eau et la voirie sont dans la

plupart de nos villes services municipaux" : presque partout ces mesures ont été repoussées.

L'Angleterre, que l'on regarde comme la terre classique de l'individualisme, est le pays d'Europe où le champ d'action des municipalités est le plus étendu. A Glascow, à Birmingham, à Liverpool, à Leeds, à Bradford, à Manchester, nombreux sont les services municipaux. Au lieu de donner à ferme, les communes tendent à exploiter elles-mêmes. Elles y étaient préparées par l'habitude de l'association, et par l'esprit anglais, plutôt commercial que bureaucratique O.

Il est vrai qu'en pareille matière il faut éviter de voir partout du socialisme. Parce qu'une ville gère elle-même ses propres afTaires et s'occupe directement de quelques entreprises qui intéressent le bien public, elle ne fait pas nécessairement du socialisme. Est d'esprit socialiste toute mesure ou tendance qui va à l'étoufîement des justes initiatives privées et d'une salutaire concurrence, ou encore à un nivellement contre (1) L'Évolution du socialisme, i). 125-128.

nature des inégalités sociales. L'État et l'autorité communale ont, particulièrement à l'égard de toute fonction qui met plus directement en jeu l'intérêt public, un rôle de stimulation et même de suppléance. Quand les circonstances font que l'État ou la commune peuvent remplir quelqu'une de ces fonctions avec plus de profit pour tous que les particuliers même associés, on ne voit pas pourquoi on leur refuserait le droit de la prendre à sa charge. Mais chacun sent combien ici les questions de frontières sont délicates, quelle tentation il y a pour l'État à empiéter indûment sur le domaine des particuliers.

En tous cas, pour la France, le socialisme municipal, s'il gagne en étendue, perd en considération et en estime. Paris ne l'a pas accepté. Roubaix, la ville sainte du socialisme, n'en veut plus, Marseille vient de le rejeter, Lille s'en déprend.

Il est une autre forme du socialisme d'État qui fleurit surtout en Allemage. Celui-là ne

tend nullement au nivellement des conditions, et n'est pas aux mains des classes populaires : l'Allemagne est le pays le plus hiérarchisé qui soit au monde. Là, l'État conservateur tend à se substituera l'action individuelle. C'est un efîet et une extension du caporalisme prussien. On veut mener la société comme un régiment et pour être plus assuré que l'impulsion partie d'en haut sera exactement obéie partout, on veut agir directement sur chaque élément particulier. C'est le prince de Bismarck, le plus autoritaire des chanceliers de l'Allemagne moderne, qui a fait voter au Reichstag les grandes lois d'assurance ouvrière, lois recommandables par certains côtés, mais qui, de lavis d'esprits judicieux, restreignent à l'excès le rôle de la prévoyance individuelle. On ne peut guère supposer chez le prince de Bismarck une tendresse outrée à l'endroit de la classe ouvrière. Mais en présence de revendications qui lui paraissaient inquiétantes pour la sécurité de l'Empire, il a voulu faire lui-même, et par voie administrative, ce qu'il jugeait les

particuliers inaptes à réaliser. Il pouvait d'ailleurs invoquer comme initiateurs dans cette voie, outre les princes de Brandebourg, Rodbertus Jalgetzow et Ferdinand Lassalle, sans omettre Hegel qui fait de l'Etat un but en soi (0.

L'Allemagne pratique ce qu'on pourrait appeler le socialisme conservateur.

Convient-il de considérer, à l'exemple de certains économistes, le socialisme agraire comme une forme spéciale de socialisme ? Il semble qu'il s'agisse là plutôt d'une difficulté particulière dans l'application des doctrines collectivistes. Marx ne recule pas devant la disparition du petit propriétaire paysan. M. Guesde y répugne. M. Deville hésite. Dans les derniers congrès socialistes tenus en France et en Allemagne, le souci manifeste est d'éviter toute solution trop nette ; on prend des atermoiements,

(1) Les Origines du socialisme d'État en Allemagne, par Charles Andler. Paris, 1897. — /,e Socialisme et la Science sociale, par Gaston Richard. Paris, 1897, p. 36-41.

on tâche de gagner du temps. Les chefs du parti socialiste comprennent quel intérêt ils ont à conquérir l'aide et les voix des paysans, et ils savent que ceux-ci recevraient à coups de fourche les gens qui leur proposeraient de se dépouiller de leur lopin de terre au profit de la collectivité. Il est rare d'entendre comme au dernier congrès de Bologne, tenu en novembre 1901, auquel prenaient part les représentants de cent cinquante mille paysans italiens, les habitants des campagnes acclamer la socialisation de la terre. Encore faudrait-il savoir si les ruraux représentés à Bologne ne se composaient pas, en grande partie, de petits cultivateurs chargés de dettes ou de journaliers.

De fait, les socialistes se donnent souvent dans les campagnes comme les défenseurs de la petite propriété contre la grande. Ils promettent aux petits paysans ou aux prolétaires ruraux les terres du gros fermier, du châtelain ou du bourgeois enrichi. Si bien qu'aux yeux du paysan, le socialiste est un jinrtageux. Hérésie collectiviste au premier

chef, mais dont les collectivistes sont responsables. Le but final du système n'est pas le partage, c'est la nationalisation du sol comme de tous les capitaux, qu'on ne tolère que provisoirement à l'état de division ou de propriété privée.

Il y a surtout du socialisme expérimental, appliqué par l'État, en matière agraire, dans un ensemble de mesures dont l'Australie et plus encore la Nouvelle-Zélande ont été récemment le théâtre. Le point de départ n'est pas à demander à des systèmes construits par des théoriciens. Mais en un pays où la population urbaine surabonde, tandis que les campagnes sont désertes, il s'est agi de donner un gagne-pain aux sans-travail jetés par milliers dans la rue à la suite d'une série de crises économiques, et en même temps de mettre en valeur des richesses inexploitées. Or la plupart des terres cultivables ou situées près des centres urbains appartenaient à des Squatters, riches pro-

priétaires qui faisaient paître leurs innombrables troupeaux de moutons sur d'immenses étendues. Gomment faire passer cc< terres aux ouvriers dés villes et aussi aux colons?

On a reculé devant une solution radicale : appliquer purement et simplement le principe de la nationalisation du sol. On s'est contenté de limiter l'étendue du terrain concédé à bail ou en toute propriété. Dans certains cas seulement, les propriétaires peuvent être obligés de vendre leurs domaines à l'État. Pour faciliter la possession du sol à ceux qui n'ont pas le capital nécessaire pour l'acheter, on a eu recours aux loyers perpétuels ou de 999 ans. Ces baux emphytéotiques, avec ou sans droit d'achat, sont très usités, surtout en Nouvelle-Zélande. L'impôt foncier progressif sur les grands propriétaires, avec aggravation pour les propriétaires ne résidant pas dans la colonie, n'a été adopté qu'en Nouvelle-Zélande. Si un grand propriétaire estime qu'il est surimposé, il a le droit d'abandonnerau gouvernement son domaine

pour le prix auquel radministration l'avait évalué.

Mais dans tous ces États, on s'applique à favoriser la moyenne et la petite propriété. D'ailleurs, le mot socialiste garde là-bas un sens défavorable. Les socialistes sont des extrémistes, et l'on tient avant tout à être gens 2watiques. Les ouvriers des villes sont protectionnistes farouches, allant jusqu'aux tarifs prohibitifs. Ils ne se préoccupent pas de la suppression du salariat et du patronat. Autant la législation ouvrière est avancée, autant le parti ouvrier est peu organisé.

Les fonctions d'État sont très nombreuses en Australie. Dans le gouvernement de Sud- Australie, il y a un service officiel de congélation et d'exportation pour les viandes, d'emmagasinage et d'exportation pour lesvins. Jusqu'ici, l'exportation par l'État a coûté plus d'argent qu'elle ne lui en a rapporté. Quelques villages, comme celui de Murtho, se sont organisés d'après le système coopératif.

En plusieurs villes, les ouvriers sont arrivés à maintenir les courtes journées et les

hauts salaires. Mais on a dû avoir recours à des mesures draconiennes. Dans la Nouvelle- Zélande, on a, en quelque sorte, noté d'infamie les marchandises fabriquées en tout ou en partie à domicile. Ces articles, lorsqu'ils sont mis en vente, doivent porter une marque très apparente qui empêche de les confondre avec les marchandises provenant de manufactures régulièrement inspectées.

Le Paradis des ouvriers n'offre pas à ses élus le régime de la liberté W.

f]n somme, comme le dit M. Métin quia étudié sur place cette organisation, de loin tout cela est du socialisme ; de près, c'est plutôt un expédient colonial. C'est aussi, quoique moins accusé, le sentiment de M. Pierre Leroy-Baulieu. Cependant les doctrines vraiment socialistes commencent à se faire jour ici ou là en Australie, par exemple dans l'établissement de pensions pour tous les travailleurs.

(1) Le Socialisme sans doctrines ; Lu question agraire et la question ouvrière en Australie et Nouvelle-Zélande, par Albert Métin. Paris, Alcan, 1901. — Les Nouvelles sociétés Anglo-Saxonnes, inir Pierre Leroy-Beaulieii. Paris, Colin, 1901. Chap. xiii-xv.

Le socialisme opportuniste vit d'expédients ; le socialisme expérimental est tourné tout entier vers les faits et dédaigne les théories. Ce souci des réalités, mais érigé en doctrine, le dessein formé d'accommoder les réformes rêvées à la société actuelle, a donné naissance à une forme mitigée du socialisme ou, si l'on veut, à un néo-socialisme. Le néosocialisme s'est formé chez d'anciens disciples de Karl Marx, comme Bernstein, de la critique et de la révision des théories marxistes. Pour lui, le marxisme n'est qu'un fil conducteur. Il répudie les thèses du socialisme scientifique telles qu'elles ont été enseignées par les grands apôtres marxistes : conception matérialiste de l'histoire, théorie de la plus-value, loi de concentration des richesses et lutte des classes. Georges Sorel en France, Saverio Merlino en Italie, de Vollmar en Allemagne, Vandervelde en Belgique ont adopté le mot de Bernstein : « Le but n'est rien, le mouvement est tout (i) ».

(1) Parmi les chefs de la nouvelle doctrine, « aucun nom n'est plus souvent cité que celui

Pour ces apôtres de la nouvelle doctrine, le socialisme n'est ni le collectivisme, ni le communisme, ni le mutualisme, ni l'anarchisme. Dans leur plan d'organisation de la société future, ils ne rejettent pas toute propriété privée ni toute production privée. On ne soumettra à la collectivité que les grands instruments et moyens de travail ;

d'Edouard Bernstein. D'origine sémitique, comme Marx et Lassale, Bernstein se montra d'abord marxiste ortliodoxe des plus ardents. Cliassé d'Allemagne par la loi contre les socialistes, il rédigeait à Zurich le Social-Demokral, devenu l'unique organe du parti. On l'expulsa de Suisse et, en 1888, il allait rejoindre à Londres Marx et Engels. Mais le spectacle de la prospérité et de la puissance toujours croissante des classes ouvrières et de l'esprit de réforme des classes dirigeantes, modifia insensiblement les idées de Bernstein et l'amena à entreprendre une révision consciencieuse des théories officielles de son parti. » Sa première brochure, les Hypothèses du socialisme et la tâche de la démocratie sociale fit un tapage et un scandale énorme dans toute l'Allemagne. Son ami Auer trouva le mot de la situation. « Mon cher Edouard, lui écrivait-il, tu es un âne ; on n'écrit pas ces choses-là : on les fait. » Depuis, Bernstein a retrouvé droit de cité, ])armi les socialistes allemands. (Voir l'IIcrèsie d'Edouard Berustein, par J. Bourdeau. Jourual des Débats du 2 novembre 1901.)

on gardera les associations privées auxquelles la collectivité pourra faire appel pour certaines tâches à accomplir. Au surplus, il ne faut pas s'attarder à ces combinaisons d'une réalisation plus ou moins lointaine. Ce qui importe c'est de développer dans la classe ouvrière l'esprit de justice et de solidarité, €'est de travailler à son éducation économique. Tout ce qui tend à affirmer le droit à l'existence et au travail, à remplacer le droit du plus fort par une concurrence modérée telle qu'elle existera entre des hommes placés à peu près dans les mêmes conditions économiques : tout cela, dit-on, est d'esprit néo-socialiste, et cet esprit, il faut s'efforcer de le faire entrer de plus en plus dans les lois, dans les institutions, dans les mœurs et les consciences.

La plupart des socialistes ne voient dans les lois qui améliorent le sort du peuple, que des palliatifs ou une condamnable transaction avec les principes. Les néo-socialistes sont d'un sentiment tout opposé. Ainsi ils favoriseront les coopératives de production ou de consommation, l'établissement des caisses

de crédit populaire. En un mot, ils s'attachent avant tout au mouvement de transformation sociale dans le sens d'une plus grande solidarité et d'une plus grande égalité (').

Faut-il voir dans le néo-socialisme la fin d'une doctrine, la négation du socialisme, comme le veulent certains économistes libéraux, et à l'opposé, les marxistes intransigeants à l'exemple de Kautsky et Singer. Est-ce un simple réformisme qu'on peut adopter et favoriser sans arrière-pensée ? Il semble qu'il faut en dire ce que nous avons dit de l'Idée socialiste. Le néo-socialisme a ses parties acceptables et même louables. L'état social actuel est loin d'être parfait. Plus d'une réforme s'impose. C'est ce que reconnaît le néo-socialisme et il a le bon sens de se défier des réformes trop brusques,

(1) Voir Georges Sorel dans le Devenir social; Saverio Merlino dans Formes et essence du socialisme. Paris, Giard et Brière, 1898. -- On peut encore consulter Jean Bourdeau dans VEoohilion du socialisme, en particulier p. 83 à 120, et M. Dcschanips dans son cours à la Faculté de droit de Pqris, 1900-1901 ; Histoire des doctrines économiques.

de répudier toute révolution violente. Mais sa doctrine est essentiellement incomplète. Sur quels principes s'appuie son idée d'égalité et de solidarité sociales ? Cette solidarité et cette égalité seront maintenues entre certaines limites. Mais où ira-t-on chercher les règles de ce tempérament ? Là-dessus on se tait. Et faute d'une métaphysique ou d'une philosophie, on retombe dans la pratique des expédients et de l'opportunisme, pratique au-dessus de laquelle on avait tenté de s'élever. Et puis, en somme, la mise en œuvre du collectivisme est plutôt diftérée que répudiée. Lorsque le moment inévitable sera venu où certaines questions capitales se poseront, on prévoit trop dans quel esprit elles seront résolues.

De plus, malgré quelques velléités contraires, on reste fidèle à l'esprit positiviste, trop exclusivement soucieux des intérêts matériels ; on réduit l'humanité à une coopérative de production et de consommation; on lui ferme tout horizon supra-terrestre. On est défiant, sinon hostile à l'égard de toute idée religieuse. Par suite, on se con-

damne à l'impuissance dans la réforme que l'on rêve de Tindividu et de la société. Les instincts égoïstes et les instincts dominateurs que Ton se flattait de vaincre, reprendront bientôt le dessus. Ils n'auront fait que changer de forme et profiter à d'autres affamés. Les sages du socialisme, d'un socialisme timide et inconséquent, seront débordés par les logiques et les violents.

Cest assez faire entendre que le néo-socialisme, suivant l'expression de M. Faguet, a besoin d'être mis en observation. D'autant qu'on peut dire, avec plusieurs, que sous cette forme, le socialisme commence à vivre ou à être viable. Sous la forme ancienne, intégrale, radicale, c'était une chimère dont l'avènement ne se serait pas accompli sans terribles bouleversements, et le premier peuple qui en aurait fait l'essai total aurait sans doute payé de son existence cette tentative insensée. Mais le socialisme se serait détruit lui-même. Le néo-socialisme est moins éloigné de nos conditions sociales.

« Si l'on entend par la réalisation du socialisme, écrivait naguère M. Bernstein, l'institution d'une société complètement communiste en tous points, je n'hésite pas à répondre qu'elle me paraît être encore dans un lointain suffisamment éloigné.

Mais je suis fortement convaincu q.ue la génération actuelle verra la réalisation de beaucoup de socialisme, sinon dans la forme, du moins dans le fond. L'extension constante du cercle des devoirs et des droits correspondants des individus à l'égard de la société et des obligations de la société à l'égard de l'individu, l'extension du droit de contrôle de la société (État ou nation) sur la vie économique, l'administration autonome démocratique dans la commune et la province, et l'extension des attributions de ces groupes, — tout cela c'est, pour moi, un développement vers le socialisme, ou, si Ton veut, une réalisation partielle du socialisme. » (i)

Bref, le néo-socialisme nous menace d'un développement toujours croissant desmono-

(1) Cité par S. Merlino, Formes et essence du socialisme, p. 210.

pôles d'État, des réglementations d'État, du contrôle d'État. Et c'est précisément sou? cette forme que le socialisme a le plus de chances d'aboutir.

Le néo-socialisme qui maintient, quoique enfermée dans d'étroites limites, la propriété privée et la production privée, ne prêche pas l'abolition du salariat. Nous ne voyons pas, d'ailleurs, comment le socialisme intégral peut inscrire cette suppression dans son programme. Le régime de la grande industrie tel qu'il est organisé met en face l'une de l'autre, disent les socialistes, deux classes : la classe des capitalistes en possession des moyens de production, argent, machines, matières premières ; la classe des salariés ne disposant que de sa force de travail. 11 faut faire cesser la lutte en remettant à la collectivité tous les instruments de production. Mais quel sera l'effet de cette socialisation ? D'une part, attribuer tous les capitaux en principe à la collectivité, en fait à la majorité ou mieux à une

minorité audacieuse, impersonnelle, représentée par des fonctionnaires ; d'autre part, faire du reste des salariés forcés. Pour le plus grand nombre, tout le bénéfice du socialisme serait la substitution au salariat libre du salariat esclave.

L'avenir du socialisme n'est donc pas la suppression du salariat. Le salariat ne semble pas destiné à jamais disparaître. Mais ses abus et ses rigueurs peuvent être atténués, en même temps que les abus et les rigueurs de la concurrence. Et cette réforme, on peut la demander au développement de l'esprit de libre association et de libre coopération. La libre association met en commun, et, en quelque sorte, dans les mêmes mains, le capital et le travail. Par le système de la participation aux bénéfices, par la coopération proprement dite et d'autres procédés analogues, elle substitue au salaire strict et fixe, l'attribution d'une part des gains de l'entreprise, salaire encore, mais salaire ennobli, si l'on veut, salaire à allure capitaliste. Seulement, la condition de cette élévation c'est la liberté. Toute rémunération, tout gain ou profit

réglé et attribué par voie d'autorité — ainsi qu'il arriverait fatalement sous le régime socialiste — fait rétrograder le salariat vers la forme du servage. (^)

(1) La Fédération nationale des « Jaunes » de France, fondée pour s'opposer aux tendances révohitionnaires des syndicats rouges, publiait, au mois de juin 1902, le manifeste suivant :

Considérant que le prolétariat, dupé par les politiciens qui en vivents s'achemine peu à peu dans des voies sans issue d'où il ne sortira, si l'on n'y porte remède, que par une révolution ;

Que cette révolution, préparée sur le terrain économique, ne peut qu'accumuler ruines et misères sur les citoyens et sur la nation ;

Considérant que les moyens révolutionnaires et les violences n'ont jamais fait aboutir les questions sociales, et que les améliorations acquises jusqu'ici par la classe ouvrière sont les résultats non des grèves, ni des émeutes, mais des revendications pacifiques, vigoureusement poursuivies;

Considérant, d'autre part, qu'il importe, pour la classe ouvrière, de provoquer toutes les réformes et les améliorations nécessaires ;

Que les travailleurs ne peuvent attendre, les bras croisés, le bouleversement social d'où sortirait le bien-être universel tant de fois promis;

Qu'en réalité, l'amélioration du sort des travailleurs ne peut résulter que de leur organisation et de leur éducation ;

Considérant, enfin, que le contrat de travail entre l'ouvrier et le patron n'est pas un contrat de louage

L'esprit de libre association, qui n'a rien de commun avec l'esprit socialiste, en même temps qu'il atténuera les excès de la concurrence, défendra les initiatives individuelles contre la main-mise de l'État.

Dans la crise sociale qui nous agite, on peut dire que le développement de l'esprit de

ordinaire, donnant pour donnant, auquel les deux parties sont soumises d'après les lois établies ; qu'on ne saurait trop s'élever contre cette interprétation antisociale du travail, qui ravale l'œuvre de l'homme à une marchandise ; mais qu'au contraire le contrat de travail est avant tout, un acte humain;

Que ce pacte doit solidariser les hommes, au lieu de les partager en deux groupes perpétuellement hostiles, patrons d'un côté, ouvriers de l'autre :

La Fédération nationale des « Jaunes » de France se constitue sur ces bases :

1° Revendication ferme et continue des améliorations qui sont indispensables au développement physique et moral de la classe ouvrière ;

2° Participation de la main-d'œuvre aux bénéfices du capital ;

3° Opposition à toutes les grèves ayant un caractère politique, et dont la nécessité n'est pas démontrée par l'intransigeance patronale;

4° Fixation des heures de travail par corporations, régions et métiers, d un commun accord entre Syndicats patronaux et Syndicats ouvriers;

5" Développement parmi la classe ouvrière des grands moyens sociaux de relèvement et d'indé-

'^30 LES formp:s du socialisme

libre association a la valeur d'une solution. Mais pour que cet esprit soit fécond, il importe souverainement, comme n'a cessé de le rappeler « le Pape des Ouvriers » par son encyclique lîerum Norarum et tant d'autres enseignements, quil soit vivifié par ridée chrétienne. C'est k l'Évangile qu'il faut demander la vraie notion de l'égalité sociale et de la solidarité sociale.

■pendance, et garanties pour la vieillesse des travailleurs pauvres : mutualités, assistance et retraites ouvrières ;

60 Education civique des Travailleurs en vue de tous les droits et de toutes les libertés nécessaires à un grand peuple : liberté d'association, liberté d'enseignement, liberté absolue de conscience, xiroit de propriété.

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