‹ Anarchie morale et crise socialeChapitre 13 sur 18 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le Saint-Siège et la démocratie chretienne

Encyclique Graves de commuai. Instruction sur l'action populaire chrétienne ou la démocratie chrétienne. L'Œ~ vre des Congrès. On peut garder le mot, mais dégagé d& tout sens politique. Pas de défiance contre les classessupérieures. Pas nivellement des conditions. Respect de la propriété privée. Nulle attache au socialisme. Soif d'innovation : américanisants et démocrates chrétiens. — Est uniquement l'action bienfaisante chrétienne en faveur du peuple. Les institutions propres à améliorer la condition matérielle de l'ouvrier recommandées non seulement aux laïcs, mais au clergé. Œuvres de prévoyance et aumône. Ne pas séparer de l'aide matérielle l'aide spirituelle. Charité et justice. — Coordination des efforts sous la direction des évêques. Préparation aux œuvres sociales. Rôle des évêques. Esprit de mutuelle confiance-

Il n'est pas de questions qui, dans ces dernières années, aient autant divisé les catholiques en France, en Belgique, en Italie, que celle de la Démocratie chrétienne. Les premières discussions éclatèrent autour de l'encyclique Renim novanim, du 15 mai 1891, sur la Condition des ouvriers. Le Saint-Père avait tracé le plan de la cité du travail, plan

à la fois conçu selon l'idéal et s'inspirant des nécessités comme des possibilités pratiques. Mais bien des détails d'application avaient été volontairement laissés dans l'ombre. C'était à chaque pays à voir sa situation et ses besoins particuliers. Au surplus, certaines questions n'étaient pas mures, et il est dans la tradition du Saint-Siège d'attendre, avant de se prononcer, que les opinions aient eu le temps de se produire en sens divers : ainsi lui-même s'entoure de plus de lumière, et il ferme la bouche à ceux qui voudraient se plaindre de n'avoir pas été écoutés. D'autre part — et ceci était non seulement dans les prévisions mais dans les désirs de Rome — l'encyclique du 15 mai 1891 devait susciter tout un mouvement d'institutions et d'études en faveur de la classe ouvrière. Or en ces premières ardeurs, il était impossible que plusieurs bonnes volontés ne s'égarassent, que le zèle de ■quelques-uns ne dépassât la mesure.

Deux séries de documents viennent de faire la lumière pour tous les catholiques sur nombre de points et, par là, faciliter la paix et la concorde.

C'est d'abord rencyclique Graves de cornmuni du 18 janvier 1901. Elle ne formule pas une législation nouvelle sur la question ouvrière. Là-dessus, l'encyclique Renan novarum reste la charte à consulter. Elle ne corrige non plus ni n'atténue celle-ci. Elle en développe seulement les conséquences et en précise l'application.

C'est ensuite Y Instruction sur l' action jjopulaire chrétienne ou la démocratie chrétienne en Italie, accompagnée du Statut de rOEuvre des Congrès et des Comités catholiques en Italie.

Ces deux derniers documents, imprimés au Vatican, ont été adressés le 27 janvier 1902 par le cardinal Rampolla, secrétaire d'État, au nom du Saint-Père, à tous les évoques de la péninsule. Leur objet est la mise en pratique de l'encyclique Graves de communi. Ils se proposent encore un but particulier : c'est de attacher toute l'activité sociale des catholiques italiens à V Œuvre des Congrès et des Comités (i).

(1) Oa trouvera tous ces documents, traduits en français, dans la Démocratie chrétienne, dirigée par l'abbé Six, numéro du 8 mars 1902, p. 649 à 716.

Cette œuvre est une sorte de ligue catholique. La première tentative faite pour grouper les catholiques d'Italie remonte à l'année 1S65. La Société de la jeunesse catholique, fondée à Bologne, prit l'initiative d'organiser des congrès. Le premier s'ouvrit à Venise en 1874. VOEucre des Congrès des catholiques italiens était fondée. Peu à peu les comités permanents de rOEuvre étendirent leur champ d'action. Des statuts et règlements furent élaborés, et enfin promulgués d'une façon définitive en 1881. En souvenir de ses origines, rinstitulion reçut le nom officiel d'OEuvre des Congrès et des Ccmités catholiques en Italie. Elle a pour organe la Difesa de Venise, fondée et dirigée par le P. Zocchi (0.

(1) Voir pour ces détails historiques la brochure du R. P. Vernieersch, S. J. \\\i\iu\éc la Koiwelle Encyclique sociale. Te.xle, Iradiiclion, commenla'ie. Bruxelles, Schc] ens, IfOl, p. 40. — Au cours de notre travail, nous nous permettrons de nous aider ])lusieurs fois de son excellente traduction de l'encyclique Graves de commiini. — Voir encore : // Movirvento sociale crisliaiio iiella seconda melà del 19^ secolo. Tiziano Veggian,3'' ediz., Vicenza, 11)02, cap.

L'union des forces sociales en Italie ne tarda pas à être brisée. Des hommes, a l'activité ardente et peu faite pour la discipline, s'élevèrent contre l'organisation hiérarchique des comités et rêvèrent de faire bande à part. Parmi ceux-ci les démocrates chrétiens étaient au premier rang. La lutte s'envenima au point que le Saint-Siège crut devoir enfin parler d'autorité. Par Yinstruction du mois de janvier 1902, il enjoignit à tous les groupes sociaux en Italie de se ranger dans les cadres de V Œuvre des Congrès et de se soumettre à sa haute direction, qui est, en somme, la direction des évêques.

Disons tout de suite qu'après quelque émoi et quelques velléités de résistance, la plupart des groupes démocrates chrétiens en Italie ont protesté publiquement et généreusement de leur adhésion aux prescriptions pontificales. Gomme l'écrivait à la Patria d'Ancône, M. Toniolo, l'éminent professeur d'économie politique à Pise : « Aux jeunes, de faire acte de fidèle et généreuse obéissance ; aux anciens, de leur faciliter l'accom-

plissement de cette obéissance qui est d'ailleurs méritoire, parce qu'elle ne va pas sans sacrifice. » Ces appels seront entendus et il y a lieu d'espérer qu'une ère de concorde féconde va s'ouvrir pour l'Italie.

Quels enseignements se dégagent de la lettre ou de l'esprit de ces divers documents au sujet de la démocratie chrétienne, c'est sur quoi l'accord semble facile à qui les étudie avec calme et sans prévention. Et cependant parmi les revues ou les journaux qui s'occupent de questions sociales, les uns ont vu dans les instructions romaines une approbation complète, un satisfecit absolu donné aux doctrines des démocrates chrétiens ; les autres y ont découvert, avec non moins d'évidence, une condamnation sans merci. Pour qui avait connaissance des opinions habituelles de tel journal ou de telle revue, il était facile de prévoir, comme à coup sûr, le jugement qui serait porté. On a encore vu telle publication interpréter les documents en un sens parce que telle autre publicationles interprétait ensens contraire.

Étranger aux luttes des partis, on nous permettra de dire ce que nous avons lu et cru trouver dans les documents pontificaux. Nous nous garderons, d'ailleurs, autant que possible de tout signalement de personne.

Ardents, on le sait, et passionnés furent les combats qui se livrèrent autour du mot même de démocratie chrétienne.

« (Les) manifestations de la bienfaisance populaire, dit rencycliqae Graves de communi, ne reçurent d'abord aucune appellation distinctive. Le terme de socialisme chrétien, introduit par qaelques-uns, fut justement abandonné, ainsi que les termes dérivés de celui-là. Plusieurs ensuite, et non sans raison, l'appelèrent a:tid:i chrétienne j)opulaire. En certains pays prévalut le nom de chrétiens sociaux ; ailleurs, on dit démocratie chrétienne et démocrates chrétiens^ m opposition ave3 la démocratie sociale ►ratiquée par les SDcialistes. Oi% 6.3 ces deux

dernières expressions, si la première, chrétiens sociaux, n'est pas trop mal reçue, la seconde, démocratie chrétienne, sonne mal à l'oreille de plusieurs hommes honorables, qui l'estiment équivoque et dangereuse.

« Ils s'en ofîrayerit à plus d'un titre. Ne peut-elle pns couvrir des projets de gouvernement populaire, des préférences données à ce régime politique ? Ne risque-t-elle pas de sembler réduire le rôle de la religion à ne servir que les intérêts du peuple, sans tenir compte des autres classes sociales ? Enfin, sous ce nom spécieux, ne dissimulet-on pas quelque dessein de se dérober à toute autorité, aussi bien civile que religieuse ? »

Faut-il pour cela condamner cette appellation ? Xon, dit la même encylique, mais on la purifiera de toute signification périlleuse. Et, tout d'abord, « qu'on s'interdise d'imposer au terme de démocratie chrétienne une signification politique ».

On gardera donc le mot. Et de fait il était

trop cher à plusieurs, il avait trop pris racine pour qu'il fût sage de le proscrire.

C'est en Belgique que le nom semble être né. Au Congrès de Matines en 1891, les catholiques avaient déjà parlé de démocratie et de ligue démocratique. Mais c'est Liège qui paraît avoir donné, la première, droit de cité au terme démocratie chrétienne.

D'ailleurs on disait également démocratie chrétienne QÏ démocratie catholique. Les démocrates chrétiens de France datent leur acte de naissance du Congrès tenu à Reims en 1896. C'est vers la même époque que les journaux italiens se mettent à parler de démocratie chrétienne (i).

Dans sa signification étymologique et traditionnelle, Démocratie veut dire gouvernement par le peuple, comme Monarchie gouvernement par un seul , Oligarchie gouvernement par quelques-uns. Par déri- . vation, le mot désigne aussi la classe populaire ; il s'oppose à Aristoc?'atie ou classe des nobles, des privilégiés. Il marque encore

(1) Voir R. P. Vermeersch dans la brochure citée, p. 8 à 12.

l'ensemble des tendances, des aspirations soit du peuple, soit en faveur du peuple, comme dans le mot célèbre de Guizot : « La démocratie coule à pleins bords ».

C'est ce dernier sens que retient le Saint- Père. « Il faut dépouiller le mot de toute idée politique pour ne lui faire rien signifier que la bienfaisance chrétienne exercée en faveur du peuple. »

En Belgique et en Italie, certains démocrates chrétiens joignaient, en efTet, à leurs plans de réformes sociales, l'expression de préférences pour le régime républicain (^). En France, on s'est autorisé des éloges décernés par l'Église aux efforts en faveur de la classe populaire pour dire que la doctrine chrétienne était plus sympathique à la forme républicaine qu'à toute autre forme, que l'établissement du gouvernement populaire était l'aboutissant naturel de l'Evangile.

Rien dans l'histoire de 1 Église aux temps

(1; L'Instruction renouvelle aux catholiques d'Italie la prescription du Xon expedit : ils doivent se tenir à l'écart des élections politiques et de toute action politique.

passés, rien dans ses enseignements actuels, n'appuie cette doctrine. Ce qu'elle a toujours dit et ce qu'elle répète de nos jours, c'est que tout gouvernement, pour répondre à sa fin aussi bien qu'à l'idée chrétienne, doit s'exercer en faveur des sujets, non des gouvernants ; et comme il y a toujours tentation pour un gouvernement, par intérêt ou par crainte, de traiter en privilégiés les riches et les puissants, il doit incliner à accorder ses préférences aux humbles et aux petits. Mais pour ce faire, l'Église juge assez indifférente la forme politique. La monarchie de saint Louis était plus secourable et plus pitoyable au povre peuple que le ministère Waldeck-Millerand, avec toutes ses promesses de réformes populaires.

Ce qu'on peut dire, c'est qu'une certaine participation du peuple au gouvernement est dans l'esprit chrétien. Selon quelle mesure? G est au temps, c'est aux circonstances à décider. Mais l'Église admet dans son fonctionnement normal une certaine part de l'élément populaire, et la monarchie absolue ne lui paraît pas l'idéal des gouvernements.

L'encyclique poursuit :

« Il importe de laver la démocratie chrétienne dun second grief. On lui reproche de • se consacrer tellement aux intérêts des classes inférieures qu'elle semble ne tenir aucun compte des classes supérieures, dont cependant la société n a pas moins besoin pour son maintien et son avancement... Sans égard aux conditions, la charité ouvre ses bras pour accueillir indistinctement tous les hommes, comme membres d'une seule et même famille, enfants d'un père très bon, rachetés par le même Sauveur, appelés au même héritage éternel. »

On se gardera donc de semer dans l'Ame populaire la défiance contre les patrons, d'y entretenir des soupçons à leur endroit. On évitera de parler ou d'agir comme si les classes laborieuses seules méritaient la sympathie, réservant toutes les sévérités pour j les classes supérieures. On ne tombera pas dans le travers de rappeler aux premières uniquement, ou de préférence, leurs droits" mentionnant à peine les devoirs qui les

accompagnent. S'il convient d'user de plus d'indulgence et de douceur envers ceux dont la vie est plus étroite et plus dure, cependant on doit à tous la vérité, et c'est aimer que de la dire opportunément. Fâcheuse habitude encore que celle de déclamer sans cesse contre « l'édifice vermoulu de la société », contre la stérilité, l'impuissance des classes dirigeantes. Il n'y a pas dans la société trop de valeurs ou d' « autorités sociales » ; il n'en est aucune dont celle-ci ne puisse tirer profit.

Surtout qu'on ne vise pas au nivellement des conditions, à la suppression de patronat.

« La démocratie chrétienne... conservera cette hiérarchie des classes qui appartient à tout État bien constitué; elle respectera la société humaine avec la forme et le caract?i'e que Dieu, son auteur, lui a donnés. » (Encyclique Graves.)

Il ne faudrait cependant pas tout attendre pour le bien public de cette hiérarchie, croire surtout que la société ne peut subsister ou prospérer sans le maintien des anciens ordres d'État avec leurs attributions tradi-

tiounelles, ou encore que toute initiative, pour être acceptable, doit nécessairement partir d'en haut.

En repoussant le nivellement des conditions sociales, l'abolition de la propriété privée, la démocratie chrétienne se tiendra au pôle opposé du socialisme.

« Dès le début de Notre pontificat, Nous avons eu nettement conscience du danger que courait de ce chef la société civile, et Nous Nous sommes fait un devoir de dénoncer aux catholiques tout ce que les théories socialistes recelaient de mensonger, tout ce qu'elles contenaient de menaçant, non seulement pour les intérêts matériels, mais encore pour Thonnêteté des mœurs et la religion. Ce fut l'objet de Notre encyclique Quod Apostolici muneris, du 28 décembre 1878. La gravité croissante du péril, le préjudice chaque jour plus grand porté à la chose publique et aux intérêts privés Nous dictèrent un nouveau et plus énergique effort afin d'y pourvoir. Dans une seconde

lettre Rerumnovarum du 15 mai 1891, Nous Nous sommes étendu longuement sur les droits et les devoirs propres à fournir un terrain d'entente commune aux capitalistes et aux travailleurs...

« (Les socialistes) veulent que le pouvoir appartienne au peuple, pour arriver par le nivellement des classes à l'égalité des fortunes : il faut que le droit de propriété soit aboli, qu'on mette en commun les patrimoines et jusqu'aux instruments de production... La démocatie chrétienne doit tenir pour chose inviolable entre toutes la justice ; elle ne peut permettre aucune atteinte au droit de posséder et d'acquérir ; elle gardera la hiérarchie des classes... Il n'est donc rien de commun entre la démocratie sociale et la démocratie chrétienne. » (Encyclique Graves).

Chez nous, en particulier, les chefs les plus marquants de la démocratie chrétienne, comme l'abbé Gayraud,ont toujours repoussé, non sans indignation, toute communauté d'idées avec le socialisme.

En Belgique et en Italie, il y a eu des entrai-

nemonts regroltables. Le Profjramme pour l'action populaire chrétienne recommande « que les drapeaux et autres emblèmes n'aient rien de commun avec les insignes d'origine socialiste ». Et il faut avouer que, même en France, parmi les démocrates chrétiens tous les esprits n'ont pas toujours su garder la mesure. Il nous souvient d'avoir vu jadis mettre en discussion, par des publications qui se réclamaient de la démocratie chrétienne, la légitimité même de la propriété privée. Parce que Dieu, créateur et maître suprême, garde sur toutes choses un domaine éminent, on laissait entendre que Dieu est seul propriétaire, que les hommes ne sont que les détenteurs et les administrateurs des biens de ce monde, en ce sens que tous auraient, en somme, un droit direct et égal sur ce qu'un riche aurait acquis par son travail, et son détenteur de rencontre en sera débiteur individuellement à l'égard de tout homme dans le besoin.

De pareilles outrances rappellent les théories des Frères spirituels, si souvent condamnées par l'Église au moyen âge.

ra- y

Le dévouement aux classes populaires doit encore se défendre de tout esprit de révolte et d'insubordination.

« Que l'on prenne garde, poursuit l'encyclique Graves, à ne pas couvrir du nom de démocratie chrétienne le dessein de rejeter toute obéissance et de se détacher des supérieurs légitimes. Le respect du pouvoir civil à tous les degrés, l'obéissance à ses justes prescriptions sont choses également commandées par la loi naturelle et par la loi chrétienne... Il répugne à la profession de la vie chrétienne de ne vouloir se soumettre ni obéir à ceux qui ont dans l'Église préséance et autorité, et tout d'abord aux évêques. Ceux-ci, sans atteinte au pouvoir universel du Pontife romain, sont établis par V Esprit Saint pour régir l'Église de Dieu, qu'il s'est acquise par son sang. Penser ou agir autrement, ce serait montrer qu'on a oublié le très grave précepte du même apôtre : Obéissez à vos supérieurs et soyez- leur soumis. Car ils s'appliquent à veiller, comme ayant à rendre compte de vos âmes.

Ces paroles, il importe grandement que tous les fidèles se les gravent bien avant dans le cœur et s'appliquent à les traduire dans toute leur vie. Que les ministres de Dieu les méditent attentivement et ne cessent d'en pénétrer les fidèles non seulement par leurs exhortations, mais surtout par leurs exemples. »

L'esprit d'insubordination est l'écueil des démocraties. Le peuple sentant ses chefs plus près de lui est exposé à perdre la notion du respect Les démocrates chrétiens — il serait puéril de le dissimuler — n'ont pas su toujours échapper à ce danger. En Belgique, en Italie, en France, leur attitude n'a pas toujours été celle de la déférence à l'égard de l'autorité religieuse. Une certaine presse, dite catholique, très bruyante, très tapageuse, volontiers injurieuse, a contribué, chez nous en particulier, à gâter le ton des polémiques. Certains démocrates chrétiens ont cru bon de transporter ces procédés chez eux. Il serait, cependant, souverainement injuste de rendre responsables tous les démocrates chrétiens des excès de langage et d'action

de quelques-uns, aussi bien que de présenter la défection scandaleuse d'un abbé Daens ou d'un Victor Gharbonnel, comme la conclusion logique des principes de la démocratie chrétienne.

A l'esprit d'insubordination se rattache tout un ensemble de tendances qui se traduisent par le dédain du passé, la soif de l'innovation. V Instruction s'élève contre cet état d'esprit.

« On ne saurait approuver dans les publications catholiques un langage qui, s'inspirant d'un désir malsain de nouveauté, semblerait railler la piété des fidèles, se montrerait favorable à de nouvelles orientations de la vie chrétienne, à de nouvelles directions de l'Église, cà de nouvelles aspirations de l'âme moderne, à une nouvelle vocation sociale du clergé, à une nouvelle civilisation chrétienne, etc.

« Pour éviter cette tendance périlleuse, tous les catholiques se rappelleront et appliqueront à leur situation ces graves avertis-

seiiionis du Saint-Père au clergé français : u Assurément, il y a des nouveautés avantageuses, propres à faire avancer le royaume de Dieu dans les âmes et dans la société. Mais, nous dit le saint Évangile, c'est au Père de famille, et non aux enfants, ou aux serviteurs, qu'il appartient de les examiner et, s'il le juge à propos, de leur donner droit de cité à côté des usages anciens et vénérables qui composent l'autre partie de son trésor. » (Encyclique Depuis le Jour, 8 septembre 1899.)

« On sait assez que l'Église a, de tout temps, réglé la discipline de façon que, sans toucher à ce qui est de droit divin, elle tînt compte des mœurs et des exigences de tant de nations si diverses qu'elle réunit dans son sein. Et si le salut des âmes le demande, qui peut douter qu'elle ne soit prête à en agir aujourd'hui de même? Mais la question n'est pas laissée au gré des particuliers, facilement trompés par l'apparence du bien ; elle est du ressort de l'Eglise. » Puis, après avoir rappelé la condamnation portée par Pie VI contre la 78" proposition

du concile de Pistoie, la lettre poursuit : «Il est plein de dangers et de menaces pour la discipline et la doctrine de l'Église, le sentiment de ceux qui, partisans de tout ce qui sent la nouveauté, estiment qu'il faut introduire dans l'Église une certaine liberté, de manière que la force et la vigilance de son autorité étant en quelque façon restreintes, chaque fidèle ait la faculté de développer plus librement les ressources de son initiative et de son activité. » (Lettre Testem benevolentiœ au card. archev. de Baltimore du 22 janvier 1899.)

Cet emprunt fait par Y Instruction à la lettre dite sur V Américanisme a son importance particulière. Il montre que le rapprochement établi entre les américaniscmts et certains démocrates chrétiens n'est pas uniquement imputable à un procédé désobligeant des adversaires de ceux-ci. Il se trouve dans un document officiel du Saint-Siège, adressé aux évêques d'Italie par le cardinal secrétaire d'État, ce même cardinal RampoUa qu'on a parfois représenté comme le soutien de la démocratie chrétienne inté-

grale. Et certes il est assez manifeste combien les tendances des deux côtés sont convergentes : amour de la nouveauté, impatience de réformes libérales, recherche de l'indépendance, établissement pour les particuliers d'un certain self-government dans l'Église. Or ce que le Saint-Siège condamne en Amérique, il ne pouvait l'approuver en Europe.

Quelle est donc la notion orthodoxe de la démocratie chrétienne ? Quels sont les concepts qu'il convient de mettre sous cette appellation ?

« Il faut lui faire signifier uniquement, répond l'encyclique Graves decommiini, cette bienfaisante action chrétienne exercée en faveur du peuple (*). » Elle comporte « un zèle d'accord avec la loi naturelle et divine, dont le seul objet est d'amener à une situation plus tolérable ceux qui vivent du

(1) « Aliud nihil signifîcatum proférât nisi hanc ipsam beneficara in populum actionem chrislianam. »

travail de leurs mains O ». Ei Y Instruction : « Les institutions démocratico-chrétiennes^ quel que soit leur caractère, doivent être considérées seulement comme des manifestations de Faction populaire chrétienne, fondées sur le droit de la nature et sur les préceptes de l'Évangile. »

En ce sens, « l'action démocratique chrétienne ne doit pas être considérée comme

(1) Dans une lettre collective du 15 août 1901^ écrite à l'occasion de l'encjxlique Graves de commuai, les évêques de la province de Lombardie s'expriment ainsi : « La démocratie chrétienne» dans son essence, n'est pas autre chose qu'une organisation sociale dans laquelle tous, proportionnellement à leurs forces, concourent au bien commun, mais avec" un souci spécial et plus affectueux des intérêts des petits et des faibles, en prenant garde de subordonner toujours le bien extérieur au bien intérieur et en dirigeant celui-ci vers le bien éternel. » — On peut lire cette lettre, vraiment magistrale, dans les Conférences d'études sociales de Notre-Dame du Haut-Mont, octobre 1901, p. 410 à 441. — C'est à cette même notion de la démocratie chrétienne, avec une visible préoccupation de justifier et d'expliquer le premier des deux termes, que s'attache M. Georges Goj'au dans la première partie de son livre : Autour du catholicisme social, 2» série. Paris, Perrin, 1901, en particulter p. 20 à 46.

une chose nouvelle : elle est aussi ancienne que les préceptes et les enseignements de l'Évangile... Toujours et en tous les temps, l'Église s'est préoccupée avec un soin jaloux des classes pauvres et ouvrières... Ce que l'Église a enseigné et opéré autrefois, elle le proclame et cherche à le réaliser aujourd'hui... L'Église peut aussi avec raison se glorifier d'avoir toujours favorisé ces études de sociologie que plusieurs veulent présenter maintenant comme une nouveauté ». (Instruction, n" IX.)

Voilà donc le terme de dé moa^alie chrétienne revêtu de l'estampile romaine, possesseur d'un hon de circulation. Manifestement Tapprobation n'est pas très chaude ; cela manque d'enthousiasme, et ceux qui en bénéficient n'ont pas trop lieu d'en triompher. Les documents ne se récrient pas sur l'heureux choix de l'appellation, sur sa signification profonde. Il semble bien qu'ils lui eussent préféré celle (ï Action populaire chrétienne, appellation qu'ils lui accolent souvent comme synonyme, et, pour tout dire — ceci est un peu dans leur pensée — comme moins

équivoque, appellation même qui, à rencontre de l'autre, est louée pour sa justesse (i) ; mais enfin le terme a reçu son visa, avec mention de ce qu'il doit signifier.

Seulement ici qu'on n'aille-pas dire : Quoi ! la démocratie chrétienne, ce n'est que cela ! — Oui, ce ne doit pas être autre chose que ce que le Saint-Siège décrit, mais cela est beaucoup. La vérité est, d'ordinaire, simple, et les formules les plus fécondes ne sont pas les formules les plus retentissantes. Sans être une nouveauté, la bienfaisance populaire chrétienne est chose jeune et pleine d'avenir, comme tout ce qui est immortel.

Cette bienfaisance recommandée dit, d'abord, souci pour améliorer la condition matérielle de l'ouvrier. Rien de ce qui tend à cette amélioration n'est écarté. Et longue

(1) « Eam deinde pluribus jure nominare placuit aclionem christianam popularem. (Encycl. Graves de coinmnni, vers le début.) — Dans sa réponse à l'adresse lue par M. LéonHarmel, le 8 octobre 1898, le Pape n'a pas proprement consacré le terme démocratie chrétienne. 11 a dit ce que la démocratie doit être pour être chrétienne.

est réiiumération que font les documents pontificaux des œuvres économiques populaires : secrétariats du peuple, caisses de crédit rural, sociétés de secours mutuels et de prévoyance (Encycl. Graves), bureaux d'assistance et de placement, unions professionnelles et représentations du travail, écoles d'arts et métiers, écoles d'agriculture pratique, banques coopératives catholiques, patronage des émigrants, assurances contre les accidents, assurances pour l'invalidité et la vieillesse (Programme d'Action populaire). Si l'encyclique Graves parle peu des associations et corporations ouvrières, les Instructions nouvelles y insistent, en reprenant les recommandations de l'encyclique Rerum novarum : « Qu'on travaille à restaurer les anciennes corporations d'arts et métiers, sous les formes qui peuvent convenir aux conditions actuelles des temps. »

Et ces œuvres multiples sont recommandées à la sollicitude et au zèle, non seulement des laïcs, mais du clergé, bien que « pour ne pas encourir des difficultés canoniques ou des responsabilités civiles, qui ne con-

viennent pas à l'état clérical, on doive, éviter, autant que possible, de mettre des prêtres ou des clercs à la tête d'institutions » d'ordre matériel et pécuniaire [Programme d'Action populaire). Toutes ces institutions «ont donc encouragées. Non pas certes que l'Église mesure ou dispute sa sympathie aux associations et aux œuvres de piété. L'auteur de l'encyclique Graves de communi est aussi l'auteur de la longue série des lettres pontificales sur le saint Rosaire et les pieuses confréries qui s'y rattachent, et aucun pape n'a rappelé avec autant d'insistance le grand devoir de la prière.

Mais enfin, il est évident que le Pape n'entend pas enfermer le prêtre dans sa sacristie. Il dit asez haut que le clergé d'un pays qui bornerait son zèle à l'administration des sacrements, à l'enseignement religieux, aux choses de la piété — certes la partie la plus haute et toujours essentielle de sa charge — ne remplirait cependant pas toute la mission qui lui est confiée ; il lui dit qu'il n'a pas le droit de se désintéresser de ce qui tend à améliorer la condition terrestre des hommes.

Il était bon de déclarer touthaut qu' « il convient d'aller au peuple, de se mêler utilement à lui suivant l'exigence des circonstances et des temps » (Encycl. Graves). Il était bon en particulier de répéter cette déclaration en France (Passage de la Lettre au Clergé français du 8 septembre 1899 reproduit par V Instruction n° IX), et contre ceux qui crient sans cesse à l'envahissement du clergé et contre certains hommes à piété un peu courte. Pendant une grande partie du siècle qui se ferme, l'éducation de notre clergé a été quelque peu timide à cet égard. La conséquence a été non un divorce, mais un manque de compénétration entre le clergé et le peuple. L'abstention du clergé a fourni prétexte à l'accusation que l'Église ignorait les besoins du peuple ou s'en mettait peu en peine. Elle laissait, d'autre part, le champ libre aux déclamatcurs socialistes, aux charlatans populaires.

D'ailleurs l'Église, en recommandant aux « deux ordres du clergé » une « amoureuse sollicitude pour le peuple » (Encyc. Graves , ne fait que rester fidèle à ses traditions.

Depuis le Sauveur nourrissant miraculeusement les multitudes et soulageant toute langueur, depuis les diacres de la Rome primitive distribuant aux veuves les collectes réunies parmi les fidèles, en passant par le moyen âge, où TÉglise exerçait comme le monopole de l'assistance publique, où elle tenait, surtout par les mains charitables de la grande famille franciscaine, des banques populaires et des monts-de-piété, (1) jusqu'aux grands bienfaiteurs de l'humanité qui s'appellent saint Jean de Dieu, saint Thomas de Villeneuve, saint Camille de Lellis, saint Vincent de Paul, elle a inspiré ces innombrables « institutions, toujours en voie d'accroissement, la caractéristique et glorieuse parure du nom chrétien et de la civilisation qu'il a enfantée ».

(1) D'après les recherches récentes et originales du P. Ludovic de Besse, le principe des monts-depiété serait dû à Ludovic de Camerino (1428) ; les premiers essais auraient été tentés par Michel de Milan et Barnabe de Terni (1463) ; Bernardin de Peltre aurait enfin réalisé l'idée àMantoue (en 1484) avec l'intuition d'une sorte de génie économique animé par la charité chrétienne. — Tous étaient des religieux franciscains. (Le Bienheureux Bernardin de Peltre et son œuvre, par le R. P. Ludovic de Besse. Tours, Mame, 1902. 2 vol. in-8.)

L'Église, dans sa sollicitude, embrasse comme les deux extrémités de ces œuvres de bienfaisance. D'une part, elle souhaite que « ceux qui vivent du travail de leurs mains, se mettent peu à peu en état de pourvoir par eux-mêmes à leurs nécessités... », que « par le développement de l'esprit d'épargne et de prévoyance, ils sachent, avec le temps, assurer, au moins en partie, leur subsistance. Par là, tout en allégeant les charges des riches, on ennoblit les prolétaires euxmêmes. Stimulés à se préparer un sort plus clément, ils se mettent à l'abri d'une foule de dangers, apprennent à réfréner leurs convoitises, s'excitent à la pratique de la vertu .» (Encyc. Graves.) Et il faut aller jusqu'au haut dans cette voie. L'ouvrier ne doit pas nécessairement être toujours tenu en tutelle. Tout ce qui lui ouvre l'accès de la propriété avec la portion d'indépendance qui en est le fruit, est bon, est dans l'esprit de l'Église.

D'autre part, l'Église venge d'un injuste mépris la forme la plus élémentaire de la bienfaisance, l'aumône. « Les socialistes,

sans doute, dit-elle, la réprouvent et veulent la supprimer comme injurieuse à la dignité native de l'homme. Cependant, si elle est faite selon les recommandations évangéliques et à la manière chrétienne, elle n'a rien qui entretienne l'orgueil de celui qui donne ou qui doive faire rougir celui qui reçoit. Loin d'être déshonorante pour l'homme, elle favorise les relations sociales en multipliant les liens que noue l'échange des services. Personne n'est si opulent qu'il n'ait besoin d'autrui ; personne, si pauvre, qu'il n'ait quelque aide à prêter : c'est chose naturelle que les hommes se demandent avec confiance et s'accordent volontiers un mutuel appui. » (Encyc. Graves.)

Non pas que l'Eglise entende approuver et encourager tous les professionnels de la mendicité. Parmi ces mendiants, beaucoup dans la force de l'âge, dont on voit le matin, entre sept et neuf heures, les longues files stationner, suivant le jour, à la porte de tel couvent de Paris, et se transporter ailleurs le lendemain, de manière à avoir comme leur cycle hebdomadaire assuré, combien

accepteraient, s'il leur était offert, un honnête gagne-pain ? Sans vouloir condamner un usage aux intentions si louables, ou devancer une réforme qui, pour être efficace, devrait être générale, il y a lieu de se demander si cette manière si rudimentairc de faire l'aumône ne risque pas d'être souvent une prime à l'insouciance et à la paresse. Nous croyons que saint Vincent de Paul " . qui combattait la mendicité là où il le pouvait, eût tâché de corriger un pareil procédé.

Mais enfin il est des indigences, des infirmités soit temporaires, soit irrémédiables que, seul, le don gratuit peut soulager. Que cette aumône soit organisée autant qu'il se peut et contrôlée, rien de mieux : le principe de l'aumône reste, celui de la fraternité

(1)11 écrivait en mars 1657: «L'on va ôter la mendicité de Paris, et ramasser tous les pauvres en des lieux propres pour les entretenir, instruire et occuper. C'est un grand dessein, et fort difficile, mais qui est bien avancé, grâce à Dieu, et approuvé de tout le monde. » [Saint Vincent de Paul, sa vie^ son temps, etc., par l'abbé Maynard. Paris, 1860. Tome III, livre VII, chap. m, en particulier p. 369- 375.)

humaine et chrétienne. Les riches ont besoin des humbles pour une multitude de grands ou de petits services, qui ne sont pas toujours directement ou indirectement rétribués. Les petits sont dans la nécessité de tendre la main à ceux qui sont plus favorisés desbiens de la fortune. Ni les uns ni les autres ne doivent rougir de solliciter aide et secours, pas plus que celui qui fait un faux pas et tombe ne trouve dégradant de demander à un passant de le remettre sur pied.

Mais que cette bienfaisance, qui s'ingénieà revêtir toutes les formes, soit chrétienne. Elle ne doit pas s'occuper des misères corporelles en les isolantdes nécessités spirituelles^ pourvoir aux besoins du temps comme si la destinée humaine se bornait à cette terre, travailler à donner du pain aux pauvres sans se mettre en peine de leur donner des' vertus.

Là-dessus, les enseignements du Saint- Siège insistent avec force : « Que les

ouvriers puissent librement, à leur foyer

comme en public, pratiquer la vertu et remplir leurs devoir» religieux ; qu'ils se sentent être des hommes et non des animaux, des chrétiens et non des païens ; qu'ils aient enfin plus de facilité et montrent plus de zèle à tendre vers cet unique nécessaire, le bien suprême pour lequel nous sommes tous nés : tel est le but, telle est la tâche de ceux qui nourrissent l'ambition chrétienne d'un sage relèvement du peuple... Cet esprit de bienfaisance se préoccupera avant tout da bien impérissable des âmes... Il s'inspirera de l'exemple du Christ qui pourvoyait au bien des âmes et au bien des corps. » (Encyc. Graves.)

« Comme les œuvres d'action populaire chrétienne doivent être fondées sous les auspices de la religion et fécondées par son aide constante, (ses; membres feront en sorte, avec un zèle prudent et assidu, que tous leurs actes, discours, etc., soient pleins de l'esprit de Jésus-Christ ; qu'ils fassent toujours plus connaitre et aimer Jésus-Christ, recommandent les pratiques religieuses, instruisent et moralisent. Ainsi, cherchant

d abord le règne de Dieu dans les prolétaires, dans les pauvres, dans la société, ilsobtiendront plus efficacement le bien temporel de l'ouvrier et du pauvre, et le plus, grand progrès de la civilisation chrétienne.» (Programme d'Action pojjulaire.)

C'est à l'oubli de cet esprit chrétien qu'est dû l'avortement de diverses entreprises de zèle : l'âme manquait. Et pour ne noter ici qu'un côté de la question, l'expérience suffisait à apprendre que si l'on veut tirer quelqu'un du paupérisme, il faut d'abord lui inculquer les vertus de tempérance et d'économie. Une vie prévoyante et réglée suppose une vie morale, et sans la religion, pas de vie vraiment et solidement morale. On a dit, il est vrai : « Ne prêchez pas l'Évangile à un estomac vide ; il n'écoutera pas. » Maisd'une part, l'homme ne vit pas seulement d& pain ; d'autre part, l'Évangile est loin d'être inutile pour former l'homme à gagner son pain.

Quelle est la mesure de la sollicitude à donner à chacune des deux séries des besoinshumains, quelle est la marche à suivre pour

relever tout rhomme ? C'est ce que les circonstances seules peuvent enseigner. Mais, en tout cas, une philanthropie purement huma- |i nitaire n'est pas clans la tradition de l'Église. Parsuite, l'action de la démocratie chrétienne ne saurait être neutre^ ou, comme on a dit, non confessionelle. Cette idée, qui avait été un instant soutenue, a été vite abandonnée. Elle faisait trop violence au titre même de ceux qui la professaient, les démocrates chrétiens (*).

La bienfaisance sera chrétienne par le grand honneur où elle tiendra la vertu chrétienne par excellence, la charité. Il faut avouer que cette vertu est tombée en quelque discrédit chez plusieurs. C'est cependant à elle que vont tout d'abord les recommandations et les éloges du souverain Pontife. Dans lesderniers documents, elle tient la première

(l)Dans le discours prononcé à la clôture de l'Assemblée du secrétariat général de VŒuvre des cercles catholiques d'ouvriers, le 15 février 1902, M, de Mun insiste, de nouveau, sur la nécessité de donner aux œuvres sociales la base de la foi chrétienne.

place, et lors même qu'elle n'est pas nommée, elle se trouve partout. Au surplus, Léon XIII rappelle expressément les paroles du Sauveur à ses apôtres : « Je vous donne un commandement nouveau, celui de vous aimer les uns les autres ; comme je vous ai aimés, ainsi aimez-vous les uns les autres. A ce signe tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres. » (Encyc. Graves.)

La bienfaisance s'inspirera aussi de la justice. Le précepte de la justice, certes, n'est pas nouveau. Il est chrétien et évangélique au même titre que celui de la charité. Si le Sauveur a appelé la charité son précepte, il n'a pas entendu l'opposer à la justice. La charité n'est pas le palliatif de l'injustice acceptée. Ce n'est pas non plus une vertu parallèle à celle-ci. Si on l'entend bien, elle en est plutôt le couronnement et la perfection. « La loi de charité mutuelle, dit l'encyclique Graves de communi, est comme l'achèvement de la loi de justice. » V Instruction rappelle à la fois ce double précepte : « L'action démocratique chrétienne, dit-elle, (est)

basée sur la justice et sur la charité évangélique... (Son) objet 'embrasse) dau.^ leur ensemble les droits et les devoirs de toutes les classes. En efTet, les principes évangéliques de justice et de charité rappelés par Nous, quand on les transporte dans la pratique de la vie, touchent nécessairement -aux multiples relations des particuliers... Toutes les questions qui visent au triomphe de la justice et à la pratique de la charité en faveur du peuple... forment le véritaljle objet de la démocratie chrétienne. »

En lisant ces textes, on ne peut pas ne pas se rappeler toutes les discussions agitées, naguère, autour des questions de justice et de charité. Ces discussions avaient précédé Tencyclique Renan novarum. L'encyclique ne les fit pas cesser. Quelques-uns accusaient les patrons, même catholiques, de se croire trop vite en règle avec la justice et de prétendre concéder à titre gratuit, par pure générosité, ce qu'ils devaient à leurs ouvriers à titre obligatoire. Par ailleurs, ils manifestaient une tendance à étendre outre mesure le champ de l'obligation stricte. Les devoirs

formels, précis, se multipliaient autour du patron, au point de l'accabler. Les droits de l'ouvrier, personnels directs, grandissaient sans cesse, au point d'étouffer en lui la pensée de ses devoirs.

Ces discussions, pour être passionnées, ne furent pas inutiles. Elles réveillèrent quelques consciences endormies dans un conservatisme trop commode. D'autre côté, parmi les démocrates chrétiens, bon nombre, après avoir jeté tout leur feu, revinrent à une notion plus calme et plus exacte de la vérité. Pour les uns et pour les autres, le double terrain de la justice et de la charité se trouva mieux délimité. L'encyclique Berumnovarum avait tracé les grandes lignes de démarcation : il suffisait de consentir à les voir et de s'y tenir.

Aujourd'hui que le sentiment de la justice et de la charité a été fortement excité dans les âmes, l'Église, semble-t-il, a moins souci de définir exactement l'une et l'autre, ou d'en marquer les espèces, justice distributive, justice commutative. Elle paraît plutôt s'en tenir à une sorte de justice générale ou sociale,

s'efTorçant de la pénétrer de charité. « Nul^ dans la société, ne vit pour lui seul ; chacun y est comptable des intérêts communs. » (Encyc. Grarew) Elle vise moins à distinguer qu'à unir, à analyser les notions qu'à les fondre.

C'est parce que l'Église veut cette bienfaisance vraiment humaine, procédant de l'homme tout entier pour allerà tout l'homme, qu'elle recommande de l'appuyer par « une vie exemplaire. Cette vie fera paraître dans le chrétien un homme ennemi do l'oisiveté et des plaisirs, se servant de son abondance pour prêter à autrui une aide bienveillante, constant et invicible sous les coups de l'adversité. Toujours puissants pour éveiller dans le peuple de salutaires dispositions, de pareils exemples ont encore plus de force quand ils embellissent la vie des citoyens d'un rang plus élevé ». (Encyc. Graves.)

Mais l'efficacité de ces efforts en faveur du peuple exige aussi l'unité d'action. Beaucoup do bonnes volontés ne demandent qu'à

agir. Il importe de les discipliner. Qu'on évite donc d'éparpiller les forces, encore plus de les opposer. Bien plutôt, dit le Pape dans l'encyclique Graves de communia « que tous les groupements, sans perdre une juste autonomie, reçoivent d'une même influence supérieure la direction et le mouvement. Ce rôle. Nous le voulons dévolu, en Italie, à rOEuvre des Congrès et des Comités catholiques. Maintes fois louée par Ndus, elle tient de Notre prédécesseur et de Nous-même le mandat d'organiser l'action commune des catholiques sous les auspices et la conduite des évêques. Qu'on fasse de même dans les autres pays, partout où un organisme principal se trouve légitimement investi de pareille fonction. »

Les^ documents adressés naguère aux démocrates chrétiens en Italie ont pour objet principal de préciser cette organisation, et ils le font avec un minutieux détail. Coordination hiérarchique de toute la vie sociale des catholiques, autonomie et liberté, dans l'ordre de la hiérarchie générale, des œuvres et des institutions diverses : telle est l'idée d'ensemble.

En France, nous n'avons pas, comme en Italie, d'organe central propulseur. Cependant l'unité de direction ne nous est pas moins une nécessité de nature et une recommandation du Saint-Siège. « Les prêtres, est-îl dit dans la lettre encyclique adressée le 8 septembre 1899 au clergé français, (auront) soin de se conformer à l'ordre établi et aux règles de la discipline. Or, la discipline ecclésiastique exige l'union entre les divers membresde la hiérarchie, le respectet l'obéis- |l sance des inférieurs cà l'égard des supérieurs... Ce qui fait la force d'une armée et contribue le plus à la victoire, c'est la discipline, c'est l'obéissance exacte et rigoureuse de tous à ceux qui ont la charge de commander. »

L'encyclique Graves de cowmuni insiste sur cet avertissement : « Tout ce qui est entrepris dans l'ordre de choses social, soit par , les particuliers isolés, soit parles associations, ■ doit l'être, qu'on ne l'oublie pas, aA'ec une entière soumission à l'autorité des évêques. Qu'on ne se laisse pas égarer par un désir déréglé de faire le bien ; le zèle qui pousse à négliger le devoir derobéissance n'est ni pur.

ni sérieusement utile, ni agréable à Dieu. » Aux évêques donc à provoquer ou à diriger les initiatives particulières. A cet égard, le Congrès ecclésiastique tenu à Reims les 25, 2(), 27 août 1896, était pleinement régulier : le cardinal Langénieux avait délégué pour présider et conduire les travaux des sept cents congressistes un de ses vicaires généraux, Mgr Péchenard. Et le Congrès de Bourges, du mois de septembre 1900, se tenait avec l'assentiment abolu de Mgr Servonnet.

Dans les séminaires et les autres instituts d'enseignement soumis à l'Ordinaire, rien ne se fera, en fait d'action sociale, que de l'aveu de l'évêque {Instruction, n°' V, VL). « En général, il n'est pas expédient que le temps destiné à la formation- ecclésiastique et à l'étude soit employé à la lecture de publications périodiques sociales qui requièrent chez le lecteur des garanties spéciales d'expérience. » Cela est à la fois de haute et vulgaire sagesse. Les études théologiques doivent nécessairement fournir la base de la forma-

tiou scientifique du prêtre. Les études spéciales viendront par-dessus, en leur temps.

L'Instruction insiste encore (n" VII) sur la solidité des connaissances, sur la prudence éprouvée que doit posséder quiconque prétend traiter en public les questions sociales. — AA'ant de lancer les jeunes gens sur ce terrain, combien n"importe-t-il pas de les soumettre à un vigoureux apprentissage des armes ! Combien n"importe-t-il [«as aussi do les tenir solidement encadrés ! Leur ardeur est précieuse, leur enthousiasme porte en soi l'espérance des victoires, mais à une condition, c'est que tout ce zèle soit discipliné et dirigé par d'expérimentés officiers.

Pour nous, nous avons toujours un peu tremblé devant la confiance de ces jeunes qui fondent et rédigent, à leurs risques et au péril des autres, une revue de questions sociales. Tant d'idées seront nécessairement soulevées, dune compréhension difficile et d'une exposition délicate ! D'autant que les jeunes gens, par audace de tempérament, préfèrent d'ordinaire les questions ouvertes

aux questions résolues. Imagine-t-on des étupiants en médecine rédigeant à eux seuls une revue médicale, y prônant leurs remèdes et leurs modes de traitement ? Sans doute, « qu'ils viennentles jeunes, et qu'ils apportent de tout cœur le concours de leur énergique et chaude activité » ; mais aussi « qu'ils viennent les plus âgés, et qu'ils donnent, confiants, outre leur foi éprouvée, la pondération et le sens judicieux, fruit de l'expérience. » {Progr. à' Action populaire.)

« C'est la volonté du Saint-Siège, déclare V Instruction (n° IV), et la notion même de la hiérarchie catholique l'exige ainsi, que le laïcat catholique ne précède point, mais suive ses pasteurs. Ceux-ci, de leur côté, ne manqueront pas de promouvoir avec un soin empressé et une particulière sollicitude l'action populaire chrétienne, si nécessaire aujourd'hui et tant de fois recommandée par le Saint-Père. »

Voilà le rôle des évêques nettement défmi : diriger, éclairer, encourager, non

anathématiser. Rome a redressé les écarts, mais rendu hommage aux bonnes volontés.

A ce fleuve puissant, dont les eaux profondes, quelque peu troubles et tumultueuses, gardent encore quelque chose de la fraîcheur âpre de la montagne, elle a élevé des digues, non pour l'arrêter, mais pour le canaliser, non pour le faire rebrousser en arrière, mais pour le porter plus avant d'un cours plus sûr et plus fécond. Pourquoi l'épiscopat se montrerait-il plus défiant que Rome? Qu'il soit vigilant, qu'il ne soit pas hostile. C'est une maxime banale de gouvernement qu'en présence d'un mouvement large, irrésistible, le plus sage n'est pas de se mettre à la traverse, mais de 1» conduire. C'est bien ce que Rome dit aux évêques. D'autant que ce mouvement, dégagé de ses excès et ramené à sa vraie notion, à savoir à la bienfaisance chrétienne envers le peuple, ne saurait être que bon.

Enfin, les fidèles entretiendront, en ces questions trop souvent irritantes, un esprit

de mutuelle confiance, un désir de cordiale union. « Qu'ils s'abstiennent, dit l'encyclique Graves, de tous les sujets de dissentiment propres à aigrir et à diviser les cœurs. Qu'on fasse silence dans les journaux et les conférences populaires sur ces problèmes plus délicats et de fort peu d'utilité, qui sont hérissés de difficultés... Dans les controverses, dont la solution reste douteuse, il sied à ceux qui cherchent loyalement la vérité de garder l'égalité d'âme et d'unir à la modestie le respect mutuel. Sans quoi, les divergences d'avis risqueraient de diviser les volontés. »

V Instruction se termine sur ce même appel à l'union : « Unique et commun est le but ; égal doit être et également sincère le zèle de tous. Pas de défiances, mais une confiance réciproque ; pas de censures, mais le support chrétien ; pas d'amertume, mais une charité mutuelle. »

Et dans sa Lettre Encyclique du 19 mars de cette année, le Souverain Pontife, parlant du zèle qui se déploie partout en faveur des souffrants et des humbles, s'écrie : « Avec

quelle rapidité ce mouvement se propagerait et combien ne porterait-il pas des fruits plus doux, si on ne lui opposait pas les dispositions injustes et hostiles auxquelles il va si souvent se heurter ! »

Les impétueux reprochent aux esprits rassis leur timidité ; les esprits calmes crient facilement à la nouveauté et à l'audace. Certes, en tout mouvement d'amélioration et de réforme, on ne saurait dédaigner les leçons de l'expérience. D'autre part, celui-là ne fera jamais de faux pas qui se tiendra obstinément assis dans le fauteuil du conservatisme ; mais aussi le monde marchera sans lui. Que par amour de l'union et en esprit d'humilité, chacun interprète favorablement et accepte avec bienveillance les avis ou les tentatives des autres. Qu'il s'éclaire et se complète de tout ce qui se pense, se dit, se fait en dehors de lui.

Ainsi, par une entente commune, accrue par tous ces efforts et toutes ces lumières, la bienfaisance chrétienne sera vraiment féconde pour le peuple.

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