‹ Anarchie morale et crise socialeChapitre 6 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Morale de l'Ordre

Dans le spiritualisme traditionnel, l'acte humain est bon qui tend à l'objet convenable, tendance d'intention et d'exécution. La convenance a sa raison dernière dans la conformité à Vordre, à l'ensemble des relations qui unissent les êtres. Conformité consciente et libre qui <listingue l'activité morale de la fonction organique ; conformité à l'ordre général qui rattache la morale à l'universalité des êtres. — Cette conformité est obligatoire parce que l'ordre est 'la propriété du suprême ordonnateur. Bien de la faculté et bien de l'homme Tout bien n'est pas obligatoire. Devoir est hétéronome et transcendant. — Toute action confoi-me à lanature perfectionne la nature : mérite. Le mérite croît avec l'exactitude et l'ampleur de la conformité à l'ordre. Démérite, péché mortel naturel. — Application à l'ordre surnaturel.

A étudier quelques-unes des solutions du problème moral proposées par nos contemporains, on a pu remarquer une double attitude en sens opposé. Les uns ramènent les idées morales à des notions physiologiques ou mécaniques : le bien se confond avec l'utile, le devoir avec l'intérêt de l'individu ou de l'espèce, la morale n'est qu'un chapitre de l'histoire naturelle. Pour les autres, le monde moral est ainsi constitué

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dans sa réalité propre qu'il forme un monde à part, sans communication avec le reste. Selon ces derniers, ou bien, les concepts moraux, vertu, devoir, mérite, sont des objets transcendants, qui planent dans une superbe indépendance ; la critique n'y atteint pas ; c'est le royaume de l'autorité souveraine qui s'impose pour elle-même à la raison. Ou bien, ces concepts naissent au sein de la conscience, produit et expression de la seule liberté ; trop impalpables pour donner prise à la raison, ils ne se laissent saisir que par le sentiment, qui les affirme, sans les analyser, de peur de les dénaturer ou de les faire évanouir.

Double attitude qui nous semble également fausse. D'une part, la raison affirme et prouve la distinction du monde moral d'avec le monde organique. D'autre part, elle se refuse h admettre l'isolement des vérités morales. Quand tout se tient dans le monde des êtres, quand toute réalité est enserrée dans le tissu de relations multiples, quand tout ébranlement en une partie du système se fait sentir en chaque point de

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rensemble, comment accepter une réalité détachée de toute autre réalité, un anneau totalement séparé de la chaîne commune ?

Ne peut-on concevoir la morale d'une manière à la fois distincte et unie à Fégard du reste ?

Parmi les représentants du spiritualisme traditionnel, allons droit à celui qui en a présenté l'exposé le plus synthétique. Demandons à saint Thomas la réponse faite par ce spiritualisme aux trois questions qui embrassent tout le domaine de la morale fondamentale : Qu'est-ce que le bien ? Qu'estce que le devoir ? Qu'est-ce que le mérite ?

C'est au cœur même de la Somme théologique et de la Somme contre les Gentils (') que saint Thomas aborde ces questions. Il voit dans la morale moins l'application finale, la conclusion ultime, le couronnement d'un ensemble de principes théo-

(1) Somme théologique, I-II ; - Somme contre les Gentils, liv. III.

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riqiies, qu'un fragment, un système particulier (le cette ordonnance universelle, suivant laquelle tout être tend à sa fin suprême et est régi par sa cause première.

Tout dabord, la notion de bien est rattachée à une notion plus large. « II convient, dit saint Thomas, de parler du bien et du mal dans les actions humaines suivant la façon dont on parle du bien et du mal dans les choses matérielles. Ces choses sont bonnes dans la mesure où elles possèdent de 11 réalité : les notions de bien et d'être sont réciproques... Ainsi les actions humaines dans la mesure oîi elles participent de l'être , dans la même mesure participent de la bonté. Par contre, dans la mesure où elles s'écartent de la plénitude d'être conven ible aux actes humains, dans la même mesure elles s'éloignent de la bonté et sont dites mauvaises *'. »

Et dans quels éléments une chose puiset-elle la plénitude d'être qui lui est due ?

« L'élément premier de cette plénitude se

(l,5om. IhcuL, q. XVIII, art. 1.

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tire do tout ce qui établit un être dans son espèce. Un objet quelconque est spécifié par ses éléments formels » ;■ par exemple, l'œil par ce qui lui donne la faculté de voir. « Mais l'action tire sa spécification, sa qualification de son objet, comme tout mouvement l'emprunte de son terme » : la vision est ainsi dénommée de la lumière ou de la couleur perçue par l'œil. Par suite, « l'acte humain emprunte sa bonté fondamentale à la convenance de l'objet auquel il tend (0 » : l'amour est bon ou mauvais selon que l'objet aimé convient ou non à la nature de celui qui aime.

Quand on parcourt superficiellement ces passages de saint Thomas — et la même chose pourrait se dire de beaucoup d'autres — on est tenté de n'y voir que des tndsines. Cela est évident, pense-t-on, et cela n'apprend rien de nouveau. Observation ou reproche qui s'adresse également à toute doctrine de bon sens. Et cependant, à y

(1) 5o/77. théoL, I-II, art. 2.

ir)4 MORALE DE l'ORDP.E

regarder d'un peu })lus près, on remarquera que, dans ces deux seules citations, saint Thomas renferme beaucoup de choses par o;i il s'oppose aux doctrines que nous avons précédemment exposées : la moralité n'est pas une notion isolée ou transcendante, sans analogie dans le reste des concepts : ce nest pas non plus une notion qui se suffise à elle-même ; il convient d'en faire l'épreuve, la critique, d'en chercher les éléments et les fondements ; elle ne fait pas l'objet d'une foi aveugle, d'une adhésion de sentiment.

Poursuivons la lecture de saint Thomas avec l'intention de pénétrer sous la lettre.

Que faut-il entendre proprement par objet d'un acte moral ? L'acte humain, par cela même qu'il est volontaire, renferme un double élément : un élément interne, l'intention ; un élément externe, l'exécution. Chacun de ces éléments ou de ces aspects peut avoir son ojjjet propre : telle l'action du voleur qui dérobe pour se livrer à l'incon-

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duite, du riche qui fait raumône pour obtenir la réputation d'homme généreux.

,0n réserve le nom strict à' objet au terme auquel aboutit Télément extérieur : c'est à lui que l'acte tend comme de son poids naturel. De lui-même, le vol enrichit le voleur ; d'elle-même, l'aumône soulage le pauvre. On appellera plutôt fm le terme de l'élément interne, de l'intention, ce à quoi l'action est rapportée par la volonté de l'agent. En fait, ce terme remplit aussi le rôle d'objet. Ainsi un acte humain, selon que ces deux éléments coïncident ou sont distincts, est susceptible soit d'une seule, soit d'une double convenance ou disconvenance, soit tout ensemble de convenance et de disconvenance, de bonté et de malice, selon l'aspect sous lequel on l'envisage (i).

Par cette doctrine, saintThomas repousse les morales purement matérielles auxquelles aboutiraient logiquement les théories positivistes : cela est moral qui est utile de fait soit à l'individu soit à l'espèce. Il repousse

(1) Soin. théoL, MI, q. XVIII, art. 6.

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pfi-nlomeiit toutes les morales formelles à la fa';tHi kantienne : toute la moralité se tire de l'intention; celui-là agit bien qui agit sous rinspiration d'un bien à accomplir, d'un devoir à remplir, la matière ou l'objet de l'acte importe p.'u. Pour saint Thomas, la pleine et intégrale moralité de l'acte découle à la fois de l'objet auquel il tend par sa pente naturelle et de la fin à laquelle la volonté de la personne le rapporte. Il n'est pleinement moral que s'il atteint à la convenance sous ce double aspect.

Mais quelle est la raison dernière qui rend cet objet et cette fin convenables ? Nous touchons ici au fondement ultime de la moralité. 11 s'agit de trouver le point fixe sur lequel s'appuie tout le reste. — La raison dernière de la convenance morale, répond saint Thomas, c'est la conformité à l'ordre objectif des choses, à l'ensemble des relations (jui unissent entre eux les êtres. Cet ordre, en tant qu'il nous est manifesté par la raison, peut s'appeler ïonlre de la raison, « ordo

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rationis W ». lia en Dieu sa réalité suprême, dans le domaine de rintelligibilité. Dieu, qui a créé et qui gouverne le monde, voit en son essence comment doivent être disposées les choses pour réaliser la fin totale de l'univers. Cette connaissance, en tant qu'elle est appliquée efficacement à procurer Tordre, est dite providence de Dieu, forme supérieure de sa prudence ou de sa sagesse, inclinant la volonté à agir ; en tant qu'elle est propre à servir de mesure à l'activité des êtres créés, elle constitue la loi éternelle (2).

Comment connaître cette loi pour l'observer? L'ordre idéal. Dieu l'a réalisé dans l'univers. Il a disposé les êtres d'une façon hiérarchique, il a établi entre eux une gradation naturelle selon leur perfection, leur valeur, en somme leur plus ou moins grande participation à la réalité. Les êtres forment entre eux un système, un concert. Se conformer à cette gradation naturelle des choses créées, à cette hiérarchie des

(1) Som. théoL, I-II, q. XVIII, art. 8 ; — q. XIX, art. I, arf3'".

(2) Ibid., q. XLY, art. 4 ; - q. XCI, art. 1 ; — I, q. XXII, art. 1 ; — Questions disputées. De veritate, q. V, art. 1, c, et ad 6'u.

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