MORALE DE L ORDRE
maitressf chez ranimai, dans riiomme, être raisonnable, doit rester sous Tempire de la raison. Par suite, tout mouvement de la sensibilité que la raison ne conduit pas, ne domine pas, est vraiment contraire à la nature humaine, est désordonné, déréglé, moralement mauvais. Nous sommes ténus de subordonner les facultés inférieures aux facultés supérieures.
Nous avons donc le devoir de tendre à l'objet qui nous convient en vertu de nos relations naturelles. Est-ce à dire que la sphère du devoir s'étend aux limites mêmes de la sphère du bien ; en d'autres termes, que tout bien est obligatoire ? Nullement. Dans l'énoncé de notre devoir, le spiritualisme traditionnel a coutume d'unir ensemble ces deux f(jrmules : « Il faut faire le bien, il faut éviter le mal ('. » Comme s'il disait : Nous sommes tenus à faire le bien en tant qu'il est opposé au mil. Nous ne sommes
(1) Voir en particulier saint Thomas, I-II, q. xciv, art. 2.
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pas obligés à faire tout bien, par suite le mieux. Ce qui nous est imposé, c'est le bien dont l'absence apporterait à notre nature une disconvenance positive.
Et saint Thomas, cherchant à préciser l'étendue de nos obligations, enseigne qu'elles s'étendent aux inclinations premières, fondamentales, essentielles de la nature : « Ad quœ natura .. ;;r//i'?o inclinât. » Il en donne quelques exemples : tendance à ce qui est nécessaire à la conservation de l'individu, tendance à ce qui est nécessaire à la conservation de l'espèce, tendance à ce qui est nécessaire à l'exercice des facultés proprement humaines ; par suite est défendu ce qui va directement à la ■destruction de l'individu, à la destruction de l'espèce, à la corruption de nos facultés ; tel le suicide, les vices de la chair, l'oubli des enfants à élever, tout procédé contraire à la vie sociale, l'ignorance volontaire à l'égard des vérités premières. (U
Ainsi subsiste la ligne de démarcation
(I) Somme théologiqiie, Î-Il, q. XCIV, art. 2 et 3.
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tpaditionnolle entre les choses de précepte et les choses de conseil. Et cette ligne de démarcation, les philosophies qui s'inspirent plus ou moins de Kant ont peine à la maintenir ou même TefTacent simplement. La raison en est facile à saisir. Toutes ces philosophies, nous l'avons vu, partent du devoir comme de la notion toute première en morale ; elles superposent le bien au devoir, au lieu d'établir le devoir sur le bien. Le bifn sera ce qu'il faut faire. En conséquence, tout bien sera obligatoire, et nous serons tenus à tout ce qui nous apparaît bien, fùtil le mieux. Confusion contre laquelle la raison et la conscience protestent. Elles n'appesantissent pas à ce point le caractère impératif de la loi naturelle. Aller positivement contre cette loi est toujours mal : ici la prohibition est absolue. Agir conformément à cette loi est toujours bien : mais la loi naturelle ne commande pas de façon impérative tous les actes qui se trouvent être conformes à l'ordre. Ce serait obliger l'homme en tout et partout au plus parfait, à l'impossible. Cela seul, comme dit saint Thomas, est pro-
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prement et nécessairement obligatoire, sans quoi les tendances essentielles de la nature ne sauraient subsister. .
Mais la différence capitale qui sépare la morale spiritualiste traditionnelle de toutes les morales dérivées du kantisme, porte sur la question de Yautonomie de la volonté et de Tobligation. Dans ces morales, c'est la volonté qui se dicte à elle-même ?a loi. La dignité de la personne humaine, qui est fin en soi, ne souffre pas, dit-on, qu'elle reçoive sa règle du dehors. Bien plus, toute règle imposée du dehors serait incapable d'engendrer une véritable obligation ; elle ne pourrait faire l'objet d'une soumission spontanée et libre, partant morale.
Le spiritualisme traditionnel entend les choses de façon tout opposée. L'homme, en sa qualité de créature, est un être essentiellement dépendant. Il peut en coûter à son orgueil de l'avouer, mais la vérité est là qui le lui crie, et, en somme, l'homme n'est grand qu'en se conformant à la vérité. Si l'homme
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lient d'un autre son origine, son point de départ, il tient aussi d'un autre sa fin, son point d'arrivée, par suite la règle à laquelle il doit soumettre sa conduite pour aller d'un terme à l'autre. Il est contradictoire qu'un être contingent ne relève que de lui-même dans la disposition de ses actes, qu'un être dépendant par le fond de sa nature soit le sujet d'une morale indépendante. L'homme se sent obligé, astreint à un devoir : toutes les morales, non purement et simplement naturalistes, le reconnaissent. Mais obligation et devoir disent précisément relation de dépendance à l'égard d'un être extérieur et supérieur.
Et voilà la raison de ce qu'on appelle Yhéiéronomie et la transcendance de la morale spiritualiste : oui, c'est envers l'Être suprême, envers Dieu, que l'homme est obligé, et la raison dernière de l'obligation qui le lie est que l'ordre universel, dont il fait partie à titre de créature libre, est non pas son œuvre, mais l'ouvre de cet Être suprême qui en veut la réalisation. Et il faut ne pas comprendre la liberté pour dire que la soumis-
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sion à une règle extérieure ne peut pas être volontaire, spontanée, morale.
Une troisième notion fondamentale en morale, après celles de bien et de devoir, est la notion de mérite.
Le mérite peut se prendre de deux façons.- Ou bien il s'entend de la rétribution qu'un acte demande à titre de retour de justice pour l'avantage procuré à autrui. C'est de cette manière que jadis on semble l'avoir envisagé principalement, par exemple saint Thomas qui, en ce sens, fait du mérite un droit à la récompense, au salaire, prœmiumy. merces W. Ou bien il signifie la conséquenco même qui suit naturellement notre acte moral. Si l'homme excerce sa faculté d'agir conformément à l'ordre, il se perfectionne, et cela d'une nécessité essentielle, puisqu'il agit en conformité avec sa nature. Chaque faculté se perfectionne,
(1) Somme théologique, I-II, q, CXIV ; q, XXI, art. 3.
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par rexcrcice eoiiveualjle. Plus parlicalièrcinent, la volonté acquiert par une activité conforme à la rù'gle un accroissement de perfection, de perfection morale. On peut désigner cet accroissement de perfection par le mot rnérite. Par contre, l'homme veut-il se soustraire à Tordre : il perd de sa perfection, il se dégrade, il démérite, et cela encore d'une nécessité inéluctable puisqu'il exerce son activité contrairement à sa nature propre.
Ce sens n'était pas inconnu aux anciens. "« Partout, écrit saint Thomas, où existe un ■ordre en vue d'une fin, il est nécessaire que la réalisation de l'ordre conduise à la fin, que la défaillance à l'égard de l'ordre exclue de la fin... Or Dieu a ordonné les actes humains en vue d'une fin bonne à atteindre. Il suit donc de nécessité que, si cet ordre est observé, ceux qui s'avancent par lui, atteignent la fin bonne, en (;uoi consiste la récompense ; que ceux qui s'en éloignent par quelque faute, en soient exclus, en quoi consiste la punition f*). »
(1) Somme contre les Gentils, liv. III, cap. cxl.
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Mais la fin de riiomme n'est pas quelque chose d'ajouté artificiellement à sa nature. C'est le plein développement, le complet épanouissement de sa nature même. Il y a ainsi un lien de nature entre la conduite réglée de l'homme et sa perfection, par suite aussi entre la vertu et le bonheur ; c'est ce qu'on peut appeler mérite naturel.
Notons que cette ascension ou cette dégradation naturelle, considérée au point de vue moral, atteint directement la faculté proprement humaine et morale, celle qui a précisément le pouvoir de se conformer ou de se soustraire librement à l'ordre universel que lui manifeste la raison, à savoir la volonté. La volonté est le sujet propre du mérite et du démérite. D'autant que cet ordre universel est immuable, imprescriptible, hors de nos atteintes physiques ; nous ne pouvons le transgresser que par l'intention, comme c'est aussi par l'intention que nous nous plions à lui : or l'intention est du ressort de la volonté.
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Mais comment mesurer la valeur morale d'un acte ?
l^lus complètement un acte sera conforme à l'ordre, plus croîtra sa Valeur morale. Je mange parce que j"ai faim : acte dhonnèteté naturelle ; je travaille pour gagner de quoi vivre : acte dhonnèteté naturelle.
Faisant cela, je me conforme à la relation naturelle qui existe entre la manducation de la nourriture et l'apaisement de la faim, à cette autre relation, fondée aussi en nature, qui veut que le travail fournisse à l'homme le moyen de sustenter sa vie. L'honnêteté de l'acte se proportionne à la valeur de l'ordre partiel dont cet acte est l'cxpre-sbion. El si je prends les procédés convenables, c'est-à-dire encore ici les procédés conformes à l'ordre, j'obtiendrai ce que mon acte mérite (si l'on peut, dans le cas présent, user de ce mot) : j'apaiserai ma faim, je me procurerai de quoi vivre. Je suppose d'ailleurs que ma volonté laisse cet ordre partiel prendre la place qui lui revient dans l'ordre général : chose que cet ordre partiel fera de luimême si Ton n'y met pas obstacle.
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Mais voici un homme qui mange pour le plaisir de manger, qui travaille précisément pour amasser de For, qui s'attache tellement à ce plaisir ou à ce gain qu'il y constitue 230ur le moment sa fin suprême, c'est-à-dire qu'il tend par sa volonté à soustraire un ordre partiel à la relation naturelle qui le rattache à l'ordre universel. L'acte devient, du fait de la volonté, désoi'donné , déréglé, par suite moralement mauvais. L'acte matériel pourra obtenir ce à quoi ses éléments naturels sont proportionnés : contenter le sens du goût, accumuler entre mes mains de l'or. La volonté , par son défaut de rectitude , éprouvera une déchéance morale, subira une diminution de valeur morale : ce sera le démérite naturel.
Par un procédé contraire, l'acte de manducation ou de travail , soit manuel , soit intellectuel, peut monter en valeur morale. Il est dans l'ordre que le moins parfait soit rapporté au plus parfait, l'inférieur au supérieur. Je puis manger ou travailler non seulement pour éviter la faim et la misère, mais pour permettre à mes facultés intellec-
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tuellcs et morales de s'exercer suivant leur destiiialion naturelle, en vue du vrai et du bien, pour les mettre à même de remplir la fonction ({u'elles ont et que j'ai à remplir icibas, que cette fonction regarde plus spécialement mon bien et ma perfection propre , qu'elle reg-arde le bien et la perfection du prochain. Dans la proportion où l'ordre s'élargit et s'élève, où il englobe plus d'échelons et de rapports, dans la même mesure grandit la valeur morale de l'acte. Et si l'intention embrasse l'ordre naturel dans toute son ampleur, l'acte sera naturellement parfait.
Que faut-il pour qu'il en soit ainsi ? Il faiit, d'une part , que ce vrai et ce bien , que l'homme prétend finalement connaître et aimer, soient non tel objet particulier et dérivé , mais le vrai suprême et le bien suprême, lesquels se confondent avec Dieu. Il faut, d'autre part, que l'homme reconnaisse, de façon plus ou moins explicite, que l'ordre du monde, auquel il s'adapte, est placé sous la dépendance de Dieu, qu'il est l'expression multiple au dehors de ce que
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Dieu est dans une parfaite unité au dedans, ordre général des choses que contemple la sagesse divine et dont la volonté divine veut nécessairement le maintien. Par suite, pour adhérer à l'ordre des choses dans toute sa plénitude, il faut y adhérer avec cette vue qu'il vient de Dieu, qu'il est décrété et voulu par la volonté nécessaire de Dieu.
La morale naturelle est donc loin d'être une morale indépendante, une morale autonome, une morale laïcisée. Bien plus, l'homme qui enlèverait délibérément et sciemment à ses actes leur couronnement naturel, qui, par une volonté formelle, prétendrait en écarter leur point d'attache avec Dieu, qui s'enfermerait ainsi en lui-même et dans un système dont Dieu est exclu, manquerait aux conditions essentielles et primordiales de l'ordre, qui sont sa dépendance à l'égard de Dieu : son acte serait profondément désordonné et immoral.
Supposons l'homme dans l'état de pure nature ; cette disposition volontaire à exclure Dieu aurait pour conséquence naturelle, pour démérite naturel, d'établir la volonté hu-
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maille en dehors de toute relation avec Dieu : ce serait \q péché mortel naturel. Et si l'homme mourait en cette même disposition, ce serait l'éloignement volontaire de Dieu à jamais consommé : damnation naturelle. Au contraire, rhomme, fidèle à l'ordre des choses pris dans toute son ampleur, vivrait ici-bas dans l'état de Justice naturelle ; mourant en cette fidélité, il mériterait d'y être maintenu indéfiniment : béatitude naturelle par la possession de Dieu connu et aimé.
Toute la doctrine que nous venons d'exposer s'applique, avec la transposition nécessaire, à l'ordre surnaturel. Cet ordre enferme et perfectionne l'ordre naturel, comme l'ordre de l'intelligence s'ajoute à Tordre de la sensibilité pour l'achever et le compléter.
L'ordre surnaturel est constitué par l'ensemble des moyens qui ont pour ol)jet et terme la possession directe de Dieu. Aux divers éléments qui forment l'ordre naturel tout entier s'ajoutent les moyens que nous
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tenons de la foi et de la révélation. Dans l'économie actuelle du monde, un acte n'a sa perfection morale intégrale que s'il est rapporté d'une façon ou d'une autre à cet ordre. L'homme s'attache-t-il à un objet, à un bien particulier parce qu'il y voit une participation du bien suprême, de Dieu, tel que celui-ci nous est manifesté par la foi, ou parce que ce bien nous est proposé par la volonté souveraine de ce môme Dieu : son acte revêt la valeur de la justice parfaite ou de la sainteté. Fait sous la grâce de Dieu, il a pour mérite de placer l'âme dans l'état de justice surnaturelle ou de l'y promouvoir ; et si l'âme est trouvée par la mort dans cet état, elle méritera d'être établie en possession réelle du bien auquel elle s'était attachée définitivement, en possession même de Dieu : c'est la béatitude achevée de tous points. Par contre, tout acte de la volonté qui exclut délibérément tout rapport à cette fin suprême, constitue l'homme en état d'aversion à l'égard de sa fin : c'est ce que les théologiens appellent T^ec/ig' mortel ; et la damnation n'est que la fixation déplorable de l'âme en cet état.
178 MOUALE DE l'ORDRE
L'expression sanrHon.s de i autre vie désigne la possession de Dieu considérée comme félicité et comme récompense, la privation de Dieu considérée comme malheur éternel et comme châtiment. Cette sanction, on vient de le voir, n'a rien d'arbitraire ; c'est le prolongement même de l'état où Ihomme s'établit volontairement. « L'arbre reste là où il tomb ' ». dit rLcriture. L'homme, en produisant les actes qui conviennent à sa nature, atteint sa fln qui est en même temps S;i perfection ; et il goûte le bonheur là où se trouve sa perfection. De même, en se détournant de sa fin, il se dégrade et se rend par le fait même malheureux (').
(1) Saint Aiiguslin : " Inde ncccsse csl iil ruillionio bcatus undc fil Ijonus. » (Epist. 130, caj). ii, n. 3.) — Nous savons ])ar la foi qu'à la privation de Dieu s'ajoutent, pour le pécheur, certaines peines jiosilivcs désignées dans l'Ecriture i)ar le nom de feu : feu réel, selon l'enseignement traditionnel de l'Eglise, non simplement symbolique ou figuré. Nous connaissons assez par ailleurs l'ordre gardé en toutes, choses par Dieu, ordre conforme à l'essence des êtres, pour être assuré que cette peine n'a pas été établie par un décret capricieux. Nous pouvons
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La morale naturelle de l'ordre se rencontre ébauchée dans Aristote qui, traitant de l'objet des actions humaines, ajoute au principe de la poursuite, du bonheur le principe de la convenance, idée et mot qu'on retrouve dans toutes les écoles spiritualistes venues après. Elle est enseignée plus expressément par les doctrines morales fondées sur le concept de Nature. « Chaque être a sa constitution naturelle ; et l'ensemble de toutes ces natures forme un ordre , une hiérarchie qui est l'économie divine du monde. Pour réaliser toute la vertu de notre être et pour arriver au bonheur, nous n'avons qu'à agir selon la nature (i) : Sequere naturam. »
ainsi affirmer que ce feu, dont la nature intime nous échappe, a un rapport rationnel avec l'état des âmes dites pécheresses. Les peintures et les descriptions que l'on fait parfois de l'action du feu sur les corps et sur les âmes des damnes ne sauraient avoir qu'une valeur de comparaison ou d'analogie, comparaison ou analogie fondée d'ailleurs sur ce principe que l'ordre naturel est à l'image de l'ordre surnaturel.
(1) Darlu, la Morale chrétienne et la conscience contemporaine, dans la Revue de Métaphysique et de morale, mai 1900, p. 260.
180 MORALE DE LOUDUE
Si le christianisme comljrit la nature, ce n'est pas pour la détruire, c'est pour la redresser, la ramener à Yordre. Quoi qu"on ait dit '•', elle n'est donc pas une doctrine contre nature; c'est une doctrine de perfectionnement de notre nature. Pas plus que ne sont contre nature les doctrines morales qui prêchent le renoncement, l'abnégation, ou simplement l'effort, et toutes contiennent de telles leçons (^i. Seulement, par besoin de clarté et de franchise, la morale spiritualiste traditionnelle, qui a trouvé sa forme parfaite dans la morale chrétienne, place son fondement et sa règle non dans la nature humaine qu'il s'agit de régler, mais dans l'ordre des essences. Et la nature humaine sera parfaite qui sera pleinement conforme à cet ordre.
(1) Voir, en particulier, Darlu, la Morale chrétienne et la conscience contemporaine, dans la Revue de Métaphysique e! de morale, mai 1900, p. 261-
(2) Voir Ascétisn^e et philosophie dans Doctrines et problèmes, par Lucien Rourc. Paris, 1900, p. 242-
Place de l'œuvre de Tolsluï. — Education et voyages. — Premières atteintes du scepticisme. Perte de la foi. — Athéisme et fatalisme. — Plus d'autorité. — Tout l'homme est dans l'orjianisme. Le problème de la destinée. Désespérance. Sympatliie universelle et impassibilité.
De Fanarchie morale conduisant à Fanarchie sociale, nous avons un vivant exemple dans Tolstoï. A cet égard, Fétude de cette curieuse et étrange figure trouve ici sa place naturelle. C'est une sorte d' « illustration » de notre doctrine. D'autant que peu d'œuvre négative a eu de nos jours pareil retentissement.
Le comte Léon Tolstoï est un des écrivains les plus féconds et des penseurs les plus hardis de la Russie à l'heure présente. Après avoir donné au public une vingtaine de volumes, la plupart traduits en français, il ne se lasse pas d'envoyer aux revues russes des articles oii se manifeste toute Fardeur de sa foi philosophique. A en croire les
échos qui nous arrivent de Saint-Pélersbour^ et de Moscou, toutes ces publications sont là-bas recherchées avec avidité et font l'objet de discussions passionnées. L'influence de Tolstoï a franchi les frontières de son pays. Ses livres ont été traduits dans les principales langues de l'Europe. Partout les socialistes militants le saluent comme un porte-drapeau. En France, parmi la jeunesse des hautes écoles universitaires , il compte plus d'un admirateur et d'un disciple. En Italie, il s'est même fondé à Squilaccia, dans la Galabre, une petite colonie organisée suivant Jes principes tolstoïstes.
Une doctrine peut-elle être dégagée de l'œuvre du romancier -philosophe ? Et à quelle pensée ou à quelle négation philosophique convient-il de la rattacher ?
Plusieurs courants traversent cette œuvre, et ce n'est que peu à peu qu'ils ont pris une direction nettement déterminée. Encore viennent-ils dans la suite mêler parfois leurs eaux, au risque d'en troubler euxmêmes la pureté.
Il semble cependant qu'on peut ramener ces courants divers à deux principaux : les uns aboutissent à ce qu'on nomme le nihilisme , les autres tendent à ce que désigne, dans un sens large, l'appellation de quiéiisme.
Il faut, tout d'abord, rendre à la sincérité de Tolstoï ce témoignage qu'il a vécu ses livres, qu'il a mis en pratique, jusqu'à un certain point, ses doctrines. Ce n'est pas un littérateur de métier qui écrit par amour pour l'art, ou désir de se distraire, ou besoin de vivre. Comme, d'ailleurs, il s'est répandu dans un grand nombre de ses personnages, il n'est pas malaisé de reconstruire sa pensée intime et sa physion^omie morale.
Léon Nicolaïevitch Tolstoï naquit le 9 septembre 1828 (nouveau style), àlasnaïa- Poliana, dans le gouvernement de Toula, de la meilleure et de la plus riche noblesse de Russie. Encore jeune, il perdit sa mère. Il a écrit, de celle-ci, dans ses Sou-
venlrs : « Quand elle souriait, la joie se répandait tout autour d'elle. Si je pouvais seulement entrevoir ce sourire dans les moments difliciles de la vie, je ne saurais ce que c'est que le chagrin. » VA\e le laissait aux mains d'un père, gentilhomme aimable et de grand air, « connaisseur en tout ce qui procure commodité et agrément », mais sceptique et viveur.
Il était né avec une figure assez disgracieuse. « Je suis resté laid, écrivait-il étudiant, et je continue à m'en désoler. » De là, une certaine gaucherie à se présenter en société, de la sauvagerie dans le caractère. Il est curieux de voir la place que tiennent dans les romans de Tolstoï les personnages aux accès soudains de timidité, aux rougeurs faciles. Se croyant rebuté, il commence de bonne heure à prendre l'humanité en grippe. Il se laisse aller aux rêveries solitaires et aussi à des mouvements d'extravagante bizarrerie.
Avec cela, une grande tendresse de ca-ur. Il voudrait que tout le monde fût heureux et content. « Oh ! le doux temps de mon
enfance, où je m'endormais enroulé dans mes petites couvertures, le visage tout baigné de larmes d'attendrissement. La vie at-elle piétiné si lourdement sur mon cœur, que je ne doive plus jamais connaître ces larmes et ces transports ? Ne m'en restet-il que le souvenir ? » Parlant d'une liaison avec un camarade d'école : « Je ne puis penser sans tristesse, écrit-il, à ces sentiments frais et purs, à cette tendresse immense et désintéressée , qui mourut sans s'être épanchée et sans avoir éveillé d'écho. »
\ quinze ans, son père l'envoie étudier, en compagnie de son frère aîné, à l'Université de Kazan. Il y achevait à peine sa troisième année, qu'il prend la résolution d'abandonner l'Université et de se consacrer à la vie rustique. Il s'établit dans ses terres patrimoniales d'Iasnaïa - Poliana , visite ses moujiks, s'intéresse à leur existence et à leurs travaux, médite des réformes. Mais bientôt il s'aperçoit qu'il ne les comprend pas et n'en est pas compris. Il en
tombe presque malade, et, pour reuiettre sa santé autant que pour refaire son âme, il part pour le Caucase. Il avait vingt -trois ans. Là, comme sous-officier d'artillerie, il partage la vie de ses soldats, leurs chasses , leurs fêtes, leurs expéditions guerrières, et écrit sa première œuvre importante : Le^ Cosar/ues.
Pendant la guerre d'Orient, il passe dans l'armée active du Danube, puis est envoyé sous les murs de Sébastopol. Il s'y distingue par sa bravoure. Mais une chanson satirique Tempèche d'être nommé aide de camp et de recevoir la décoration. Il rapportait du moins de quoi écrire les Scènes du aiège de Sébastopol.
Sébastopol pris, le comte Tolstoï va se reposer à Saint-Pétersbourg. Le Caucase lui avait révélé la nature , les champs de bataille de Crimée lui avaient mis sous les yeux les horreurs de la guerre et aussi l'héroïsme patriotique ; les salons de la capitale lui dévoilèrent l'hypocrisie d'une société qui ne subsiste que de faux semblants. Il y mena trois ans une vie de grandes rela-
tiens. Puis, en 1857, après un séjour de courte durée dans ses domaines, il se met à voyager. Il visite ainsi la Suisse, l'Allemagne et la France, l'Italie et l'Angleterre. En 1859, il était de retour à lasnaïa-Poliana et y fondait une école modèle gratuite. Après quelques succès, Tolstoï se dégoûte de son œuvre, abandonne tout et part pour Moscou. C'est là qu'il se maria.
Il eut le bonheur de trouver en Sophie Andréevvna une compagne aimante, dévouée, modeste. Dès lors, il se fixe à lasnaïa- Poliana. Bientôt son foyer se peuplait ; et tour à tour treize enfants venaient y prendre place ; neuf survivent à l'heure présente. C'est dans cette existence patriarcale qu'il écrivit Guerre et Paix, Amia Karénine, deux des chef-d'œuvre de la littérature russe, et ses autres nombreux ouvrages, livres, articles de revues et de journaux.
Dès son adolescence, l'esprit inquiet de Tolstoï s'attacha aux troublants problèmes de la destinée humaine.
188 lE NIHILISME DE TOLSTOÏ
« Pendant toute une année, écrit-il de ce temps dans ses Souvenirs, je vécus dans un isolement moral absolu, enfoncé en moimême. Los questions abstruses de la destinée humaine, de la vie future et de l'immortalité de Fàme se présentaient déjà à moi, et ma débile intelligence d'enfant travaillait avec toute l'ardeur de l'inexpérience à éclaircir ces grands problèmes que le génie liumaiii, dans ses plus laborieux efforts, arrive seulement à poser sans parvenir à les résoudre.
« ...De tous les systèmes philosophiques, aucun ne me séduisait autant que le scepticisme ; pendant un temps, il me conduisit à un état voisin de la folie. Je me figurais qu'en dehors de moi il n'existait rien ni personne dans le monde, que les objets n'étîiiont pas des objets, mais des appa- d| rences évoquées par moi durant le moment où je leur prêtais attention, évanouies dès que je cessais d'y penser. En un mot, je croyais avec Schelling que les objets existent non par eux-mêmes, mais par leur relation avec le moi. Il y avait des minutes où, sous l'influence de cette idée obsédante,
j'arrivais à un tel degré crégarement que je regardais brusquement derrière moi , dans Tespoir d'apercevoir à l'improviste le néant là où je n'étais pas.
« 0 esprit humain ! Pauvre, pitoyable ressort de l'activité morale 1 »
Mais, ce ressort, l'homme le fortifie par un exercice sagement conduit. Il est naturellement de bonne trempe , quoique frangible : l'évidence même nous le crie.
Gomment la raison humaine aurait-elle cette crainte de se perdre dans la folie , si elle n'était parfois en possession d'un état sain, si elle n'était par constitution capable d'atteindre au vrai ? Dans Tolstoï, comme dans tout sceptique, il y avait la raison réfléchie assistant à l'invasion sur son propre domaine de l'imagination et de la sensibilité. C'est à la raison à se ressaisir tout entière. Tolstoï ne semble pas l'avoir essayé , du moins avec méthode et calme. Cependant c'est par là seulement qu'il aurait pu corriger ce que lui-même nomme sa « rage de raisonner ».
La première chose qui glissa, entièrement et sans retour, de l'âme de Tolstoï, ce furent ses croyances religieuses, ses croyances à la religion orthodoxe.
A vrai dire, il semble qu'il ait plutôt admiré que compris jamais la foi. A la maison paternelle venait parfois une sorte d'innocent, Gricha. Un jour, encore enfant, Tolstoï surprit l'innocent priant seul dans un réduit, avec des soupirs, le front contre terre. « Il s'est passé bien des choses depuis, a-t-il écrit ; bien des souvenirs ont perdu pour moi leur valeur et sont devenus des visions confuses; Gricha, le voyageur, a terminé depuis longtemps son dernier vovage ; mais jamais l'impression qu'il a produite sur moi ne s'effacera, jamais je n'oublierai les sentiments qu'il a éveillés dans mon àme.
« 0 Gricha ! ô grand chrétien ! ta foi était si ardente que tu sentais le voisinage de Dieu ; ton amour était si grand que les paroles coulaient d'elles-mêmes de tes lèvres — tu ne demandais jms à la raison de les contrôler. . . Et avec quelle magnificence tu louais la grandeur du Tout-Puissant lorsque, ne trou-
vant pas de mots, tu te jetais ^ terre en pleurant ! »
Évidemment, « avec sa rage de raisonner » , Tolstoï ne pouvait adopter comme sienne cette foi qu'il enviait. Mais aussi pourquoi se forger une foi que la raison n'a pas à contrôler et s'imaginer que telle est la véritable. Tunique foi ? La foi chrétienne s'appuie sur la raison, demande ses fondements à la raison.
A la mort de sa mère, il pleure. Pendant les funérailles, il fait les signes de croix liturgiques ; mais la prière ne jaillit pas de son cœur. Il gémit de ne plus croire aux espérances éternelles. Et cependant, « dans le coin le plus reculé de la salle, se cachant derrière la porte ouverte de Toffice, une vieille femme aux cheveux gris et au dos voûté était agenouillée. Les mains jointes et lesyeux au ciel, elle ne pleurait pas : elle priait. Son âme s'élevait vers Dieu ; elle lui demandait de la réunir bientôt à celle qu'elle avait aimée plus que tout au monde, et elle espérait fermement que Dieu l'exaucerait bientôt. »
En quelques circonstances, comme un
souffle de foi vient rafraîchir son âme : par exemple, le jour où, jeune homme, il va trouver, pour mettre sa conscience en règle, son confesseur, un vénérable religieux. On rintroduit dans une petite cellule du monastère et on le prie d'attendre quelques instants.
« Les fenêtres donnaient sur une muraille blanche, distante seulement de quelques pas. Entre les fenêtres et la muraille était un petit massif de lilas. Aucun son du dehors ne pénétrait dans la cellule, tellement ([ue au milieu de ce silence, le tic-tac régulier du balancier paraissait presque un bruit violent.
«... Tout me parlait d'une vie nouvelle, ignorée de moi jusqu'à ce jour, d'une vie de solitude, de prière, de bonheur tranquille.
« Les mois passent, me disais-je, les années passent, il est toujours seul, toujours paisible : lisent toujours que sa conscience est pure devant Dieu et que sa prière est entendue ! »
Il lui arrive même, par instants, deressen-
tir tout ce qu'il y a d'émouvant et d'auguste dans les cérémonies du culte :
« Un digne et respectable vieillard officiait avec la douce onction qui pénètre et repose l'Ame de ceux qui prient. Les portes saintes du sanctuaire se refermèrent, et, derrière le rideau, lentement tiré, une voix mystérieuse murmura quelques paroles. Les yeux de Natacha se remplirent involontairement de larmes, et une douce et énervante émotion envahit tout son être.
« Enseigne-moi ce que j'ai à faire, enseignemoi à me résister, enseigne-moi surtout à me corriger pour toujours », pensait-elle.
« Le diacre, sortant de l'iconostase, se plaça devant les portes saintes, retira ses longs cheveux de dessous la dalmatique, et, faisant un grand signe de croix, dit avec solennité :
« Prions en paixle Seigneur ! . . . » Et Xatacha ajoutait mentalement :
« Prions sans difTérence de conditions, sans haine, unis tous ensemble dans un amour fraternel ! — Prions, afin qu'il nous accorde la paix du ciel et le salut de nos
àmes", disait le diacre, et Xatacba lui répondait du fond du cœur : « Prions pour obtenir la paix des anges, la paix de tous les êtres spirituels qui vivent au-dessus de nous (*). »
Mais ce n'était là que des éclairs fugitifs ; son habituelle disposition d'esprit était celle qu'il nous a peinte dans Lévine, un des personnages où il a mis le plus de lui-même. « Il trouvait dur de participer à des cérémonies religieuses sans y croire... Pendant la première messe à laquelle il assista, Lévine fit de son mieux pour se rappeler les impressions religieuses de sa jeunesse qui, entre seize et dix-sept ans, avaient été fort vives ; il n'y réussit pas. Il entreprit alors de considérer les formes religieuses comme un usage ancien, vide de sens, à peu près comme l'habitude de faire des visites ; il n'y parvint pas davantage. Car si, à l'exemple de la plupart de ses contemporains, il était absolument dans le vague, au point de vue religieux, et
(1) La Guerre et la Paix. Paris, t. II. p. 282.
incapable de croire, il l'était également de douter complètement. (') »
in
Il n'y a pas lieu de beaucoup s'étonner de ce vide religieux chez Tolstoï. Sa mère, qu'il avait perdue en bas âge, semble ne lui avoir donné l'exemple que d'une religion ardente et expansive, mais tout extérieure et formaliste. Son père, nous l'avons dit, ne croyait ni à Dieu ni à la morale. Et, autour de lui, on ne rencontre personne à la religion forte et éclairée.
Avec la foi au christianisme, c'est la notion même de Dieu qui fut bientôt atteinte en lui. Il avait à peine douze ans quand un de ses camarades lui raconta que les élèves de son lycée avaient fait une grande découverte : « Dieu n'existait pas ». — Cette nouvelle lui parut « très amusante, dit-il, et tout à fait possible ». Plus tard, quand son frère aîné, Dimitri, s'adonna tout à coup à la religion avec une passion ardente, cela n'éveilla chez
(1) Anna Karénine. Paris, t. II, pp. 78-79.
Tûlstnï que nioquories. Voltaire, qu'il lisait tout jeune « l'amusait » aussi beaucoup.
A l'Université qu'il fréquenta, les professeurs commeneaient leurs ours par la prière. Mais il semble bien ([u'il en fut do lui comme de cet f'tudiant dont il parle dans un de ses livres : la question religieuse « tenait une place bien moindre dans nos études que la règle de l'emploi de ul dans les phrases conditionnelles. (') » Dès sa seconde année à l'Université, il ne croyait plus rien. Il lui restait bien une croyance : « Ma seule, ma véritable croyance en ce temps-là, était ma foi dans le perfectionnement. Mais en quoi consistait le perfectionnement et quel était son but ? Je n'aurais pu le dire. (2) »
Les divers personnages sous les traits desquels s'est dépeint Tolstoï vivent en positivistes et en athées. Et cependant le fond de leur Ame garde l'image de la divinité : cette iime est russe ; elle est aussi humaine et elle ne peut « douter complètement ». Au choc
(1) Sonate à Kreiilzer, p. 39.
I2i M(i confession, j). 12.
des grands événements, des gran des terreurs et des grandes douleurs, Timage se réveille.
Kitty, la femme de Lévine, est prise d'un mal soudain. « Seigneur, ayez pitié de nous, pardonnez-nous, aidez-nous, disait-il du fond de son co^ur ; et lui, l'incrédule, écrit Tolstoï, ne connaissant plus ni scepticisme ni doute, invoque Celui qui tenait en son pouvoir son âme et son amour. »
C'est que l'homme se retrouve naturellement religieux quand le sentiment de son impuissance l'étreint. Et cette foi n'est pas aveugle ni vaine. L'ame, qui lit dans la conscience de son néant la nécessité d'un être supérieur, voit juste, et le cri de détresse qu'elle jette vers lui est raisonnable. C'est parce que l'homme ne se suffit pas à luimême, c'est parce qu'il se sent impuissant à régler les événements dont il est la victime, qu'il se reconnaît contraint de s'incliner devant un être qu'il appelle Dieu.
Mais, alors qu'il écarte Dieu, il ne lui reste plus à voir dans le jeu, souvent terrible, des
cvénomcnts que la force inflexible de la fatalité. C'est ce qui arriva à Tolstoï. Fatalisme tantôt doux, puisé dansées dictons de bonnes gens que, dans son enfance, il avait entendu répéter autour de lui : « On n'évite pas sa destinée », — « A force d'aller mal, tout ira bien. » Et ces sentences, assure-t-il, avaient exercé sur lui, aux heures difficiles, une influence calmante. Oui, mais c'est le calme dans l'apathie et l'indifférence. Fatalisme tantôt écrasant, comme il apparaît dans les grands drames de la guerre, ce mystère qui a obsédé Tolstoï.
Dans les récits militaires, vivants et saisissants, de Guerre et Paix^ tout, remarque M. de Vogiié, converge « vers cette idée, développée dans Tappendicc philosophique du roman : Taction des chefs est vaine et nulle, tout dépend de l'action fortuite des petites unités ; le seul facteur décisif, c'est l'élan imprévu qui soulève, à certaines heures, cette collection d'Ames en équilibre instable, une armée. Les dispositifs do bataille? Qui en tient compte sur le terrain, devant les milliers de combinaisons pos-
sibles ? Le coup d'œil du génie ? Mais le génie lui-même ne voit que de la fumée, les informations lui arrivent et ses ordres partent toujours trop tard. Le chef qui entraîne ses troupes ? Il entraîne dix, cinquante, cent hommes sur cent mille, dans un rayon de quelques mètres, et le reste le lendemain, dans les bulletins ! Au-dessus des trois cent mille combattants qui s'égorgent dans la plaine de Borodino, il ne faut invoquer que le vent du hasard, soufflant la victoire ou la défaite. (0 »
Napoléon déclare la guerre à la Russie. « Ces événenœnts se sont accomplis pcirce qu'ils (levaient s'accomplir, et il arriva ainsi que des millions d'hommes, répudiant tout bon sens et tout sentiment humain, se mirent en marche de l'Ouest vers l'Est pour aller massacrer leurs semblables, comme, quelques siècles auparavant, des hordes innombrables s'étaient précipitées de l'Est vers l'Ouest, en tuant tout sur leur passage ! »
« Les prétendus grands hommes ne sont que les étiquettes de l'histoire : ils donnent
(1) Le Roman russe. Paris, 1886, p. 300.
leurs noms aux événements, sans même avoir, comme les étiquettes, le moindre lien avec le fait lui-même. Aucun des actes de leur soi-disant arbitre n'est un acte volontaire : il est lié a priori k la marche générale de l'histoire et de rhumanité, et sa place y est fixée à l'avance de toute éternité (0. »
Les habitants de Moscou désertent en masse leur ville. « Ils partent parce qu'ils savaient que cela devait être ainsi. » — « L'activité inconsciente est seule efficace. » L'homme ne produit quelque chose que s'il consent à se laisser entraîner aveuglément par l'engrenage des faits. S'il veut pénétrer la i^art qu'il a dans l'histoire, il perd pied et se voit frappé d'impuissance l'^i.
Après avoir vidé le ciel, le nihilisme de Tolstoï dépouille de son auréole toute autorité sur terre. Ce que nous appelons autorité
(1) La Guerre et la Paix, t. II, pp. 217, 219. (2, Ibid., t. II, pp. 85, 197.
est, à ses yeux, affaire de pure convention. Les plus forts ont pris puissance sur les plus faibles, les ont fait servir à leur ambition ou à leur cupidité, et, la coutume s'établissant, ils se sont attribué le droit de commander. D'ailleurs, le prestige de l'autorité est fait tout entier de vaines apparences, de clinquant, de panache, de galons dorés et de pose. Lorsqu'on fait descendre le demi-dieu de son piédestal, qu'on lui arrache son masque et qu'on le dévisage, on ne trouve plus qu'un homme comme le dernier d'entre nous. Et Tolstoï se plaît à montrer les grands souverains dans leurs menues actions, leurs petites manies, leurs défauts d'hommes.
Passant la revue de ses troupes, « l'Empereur Alexandre resta quelque temps indécis. « Gomment peut-il être indécis ? » se dit Rostow, mais cette indécision lai parut aussi majestueuse et aussi pleine de charme que tout ce que faisait l'Empereur (O. »
Dans Résurrection^ il s'attache à discréditer les institutions judiciaires, en carica-
(1) La Guerre et la Paix, t. I, p. 275.
turant les juges. Le président de la cour d'assises fait des haltères dans son cabinet en attendant ses collègues. Un autre juge, celui qui arrivait toujours en retard, avait commencé, ce matin-là même, un nouveau régime pour son catarrhe d'estomac. « Il •Bvait l'habitude de deviner, par toutes sortes de moyens de hasard, des réponses à des questions qu'il se posait intérieurement. Il s'était dit cette fois que, si le nombre des pas qu'il aurait à faire pour aller de la porte de son cabinet jusqu'à son siège, se trouvait être divisible par trois, c'est que son nouveau régime le guérirait. Or il n'y avait en tout que vingt-six pas ; mais au dernier moment le juge tricha un peu, fit un petit pas de plus et arriva à son siège en comptant le vingt-septième. »
Jamais Tolstoï ne se demande s'il ne faudrait pas distinguer la fonction de la personne. La personne peut conserver les petitesses, les mesquineries, toutes les défaillances et les lacunes de l'humanité. Le principe et la raison de l'autorité sont ailleurs.
Le besoin de vivre, le droit de vivre qu'à la société impose à ceux qui en font partie le devoir de suivre , en vue et dans les limites du bien commun, la direction de celui qui est à sa tête, et par suite confère à celui-ci le droit de diriger, de commander. Qu'il y ait des usurpateurs, des tyrans, des chefs incapables, insouciants et prévaricateurs,' ou des maniaques, il reste toujours qu'une autorité, ayant droit à l'obéissance, est de l'essence de toute société véritable , comme il reste que la société est la condition naturelle et meilleure de l'homme. C'est par elle seulement qu'il peut développer pleinement ses aptitudes comme aussi donner satisfaction à son besoin de bienveillance et de dévouement.
Pour Tolstoï, l'homme qui obéit à la loi adore une « idole creuse ». Le citoyen soumis, c'est toujours plus ou moins le soldat qui suit aveuglément une consigne dont il ne connaît ni la portée ni l'origine.
« Dernièrement, je passais sous la porte
204 LE NIHII.ISMK DE TOLSTOÏ
de Borovitsky, à Moscou. Sous la voûte était assis un vieux mendiant estropié, la tète entourée d'un bandeau. Je tirai ma bourse pour lui donner quelque monnaie. Au même instant, je vis descendre du Kremlin et courir vers nous un grenadier jeune, gaillard et de bonne mine dans son uniforme. A la vue du soldat, le mendiant se leva, épouvanté, et s'enfuit en boitillant dans le jardin Alexandre, au bas de la colline. Le grenadier le poursuivit un moment en lui criant des injures, parce que cet homme avait contrevenu à la défense de s'asseoir sous la porte.
(' J'attendis le soldat, et, quand il me croisa, je lui demandai s'il savait lire. « Mais oui ; pourquoi ? — As-tu lu l'Evangile ? — Je l'ai lu. — As-tu lu le passage : « Celui qui donnera à manger à un affamé... » Et je lui citai le texte. Il le connaissait et m'écoutait avec attention. Je vis qu'il était troublé. Deux passants s'arrêtèrent, nous écoutant. Évidemment, le grenadier était mal à l'aise, il ne pouvait accorder ces contradictions : le sentiment d'avoir mal agi,
tout en accomplissant strictement son devoir. Il était troublé et cherchait une réponse.
« Soudain, une lueur passa dans ses yeux intelligents ; il se tourna vers moi et dit : « Et toi, as-tu lu le règlement militaire ? » J'avouai que-je ne l'avais pas lu. « Alors, taistoi », reprit le grenadier. Et, secouant victorieusement la tète, il s'éloigna d'un pas délibéré (0. »
'< C'est le seul homme que j'ai rencontré dans toute ma vie, ajoute Tolstoï, qui ait résolu avec une logique serrée l'éternelle question qui se dressait devant moi au milieu de notre état social et se dresse devant tout homme qui se dit chrétien. » En face et à rencontre des préceptes évangéliques, la société civile repose sur une lettre sans esprit, sur une lettre morte.
Mais Tolstoï ne s'en prend pas seulement au caractère supérieur de l'autorité , il en veut à toute société qui fait appel à la force pour se maintenir , c'est-à-dire en somme à toute société humaine. Il condamne la répres-
(1) Ma Religion ; traduction par M. de Vogué.
sion violente de tout délit. Le nihiliste devient anarchiste.
Mais ici c'est plutôt la tendance quiétistc qui se manifeste, nous en parlerons plus tard.
Oîi le nihilisme de Tostoï se donne pleine carrière, c'est au sujet de l'homme luimême. Il a lu les psycho-physiologistes modernes, les psychologues positivistes, et, <lésarmé par l'effet de son éducation première, il s'est livré à eux sans résistance. Il les suit avec une sorte de candeur enfantine, avec la foi aveugle du primitif à des explications figurées, qui parlent aux sens(i). Car Tolstoï, malgré sa culture, est resté un
(1) Il est vrai que le iiiênie Tolstoï écrira plus tard : « Les sciences ignorent les questions de la vie... Les réponses de toutes les sciences ne sont que des mots sans ])ortée... On trouve dans la physiologie, la ])sycliologie, la biologie, la sociologie, une ]iauvrcté d'esprit stuiiéfiantc, une prétention non justifiée à résoudre des questions sur lesquelles elles ne sont ])as compétentes. Elles n'aboutissent qu'à mettre le penseur en contradiction perpétuelle avec les autres penseurs et souvent avec Jui-mème. » /.Vf/ Confession.!
primitif. Le Slave a été fasciné par la pensée, la prétendue science de FOccident.
Anna Karénine, roman hautement moral par d'autres côtés, est la mise en scènes des doctrines de l'école de Taine et de Ribot. Ts^'os sentiments sont commandés, aussi loin que nous pouvons poursuivre leurs racines, par les dispositions de notre organisme. La passion se déroule fatale comme le jeu de nos organes.
Parfois Tolstoï arrête le récit pour disserter. Il le fait avec la gaucherie de Técolier qui répète une leçon trop fidèlement apprise. Mais la leçon est toujours un système positiviste, lu dans un livre français. Et alors l'observateur si sagace et si délié, au coup d'œil si sûr comme à Texpression si nette et si vivante , le romancier si vraiment psychologue devient théoricien nuageux et lourd et pédant. En même temps, le simplisme de ses explications fait sourire. On se croirait en présence d'un homme qui, voyant sur un tableau noir le tracé graphique des mouvements réflexes, s'imagine avoir compris le mystère de la vie.
Mais, ainsi qu'il arrive, la simplicité des solutions ne contente point son esprit, et, comme il n'en conçoit pas d'autres, il gémit des ténèbres où il reste enseveli, et, tout ensemble il prend comme plaisir à les épaissir de ses ni;iins. 11 proclame l'impuissance de l'intelligence à percer les raisons des choses, toutes transformées en mystères insolubles. L'esprit humain doit se borner à constater quelques faits, à les enchaîner en quelques courtes séries : tous les pourquoi, tous les dessous des phénomènes, même les premiers, lui sont à jamais voilés. Ifjnorabinnis : c'est la seule vérité qu'il nous soit donné de formuler. Et « la vie ne serait-elle pas quelque stupide et méchante plaisanterie qui nous est jouée parçifelgi/'un '^ » ?
D'ailleurs, « personne n'a raison, personne n'a tort ». Si profond est le mystère des choses qu'elles se prêtent également aux <afflrmations opposées. « Tout ce que je pense,
(1) Ma Confession, p. 54.
tout ce que je crois, est-ce autre chose qu'une obscurité ? » se demandait le prince André.
Blessé grièvement à Austerlitz, le prince gît défaillant sur le champ de bataille, les yeux attachés au ciel.
« Il ne vit plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel immense, profond , où voguaient mollement de légers îiuages gris:\tres. « Gomment ne Tavais-je pas remarquée I)lus tôt cette profondeur sans limites ?... Oui, tout est vide, tout est déception, excepté cela!... Je serais si heureux, si calme, si je 2Douvais dire : « Seigneur, ayez pitié de moi ! Mais à qui le dirais-je ? Ou une force incommensurable, incompréhensible, à qui je ne puis m'adresser, que je ne puis même exprimer par des mots , le grand Tout ou le grand Rien, — ou bien ce Dieu qui est cousu là, dans cette amulette que m'a donnée Marie?... Rien, il n'y a rien de certain', excepté le néant de tout ce que conçois et la majesté de quelque chose d'auguste que je ne conçois pas ('). »
(1) La Guerre et la Paix, t. I, pp. 313, 325.
Tolstoï, c'est André Bolkonsky ; c'est aussi le comte Pierre Bézouchof.
« Pierre se souvenait parfois d'avoir eulciidu raconter que les soldats exposés au feu do rennemi dans les rcliMnchements s'ingéniaient à se créer une occupation quelconque, aliii d'oublier le danger. Il se disait que chacun faisait de même, que chacun, ayant peur de la vie , tâchait, comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique, le service de l'Etat, les autres avec la galanterie, le jeu, le vin, les chevaux et la chasse : « Donc, concluait-il, rien n'est puéril, et rien n'est important!... Tout revient au même. Tachons seulement de nous soustraire à l'implacable réalité, et de ne jamais nous rencontrer face à face avec elle (•). »
Mais on ne chasse pas ainsi le problème de la destinée, et l'énigme se dressait toujours devant Tolstoï, terrible et insoluble. Le spectable ou la pensée de la mort rend la
(1) La guerre el la Paix, t. Il, p. 141.
question plus angoissante, et Tolstoï s'est mis souvent en face de la mort. Il Ta peinte avec une émotion et une grandeur saisissantes, et aussi une désespérance affreuse, que traversent seulement de vaines lueurs.
Dans Anna Karénine, Fagonio du misérable Nicolas dans une chambre d'auberge est, a dit M. de Vogué, « une dos a:iuvres d art les plus achevées dont une littérature puisse s'enorgueillir... Chaque parole tombe du lit de l'agonisant avec je ne sais quel retentissement sourd dans l'inconnu : on nous montre le phénomène à la fois très simple ot infiniment mystérieux. » Mais c'est comme un écroulement dans le néant.
Ivan Iliitch, le vieux juge au tribunal de Saint-Pétersbourg, atteint d'un mal incurable, se sent mourir, s'écoute mourir. Il pleure sur sa situation désespérée, sur son affreuse solitude, sur la cruauté des hommes, « sur la cruauté de Dieu, sur labsence de Dieu ». — « Pourquoi as-tu fait cola ? Pourquoi m'as-tu créé ? Pourquoi me tortures-tu si atrocement ? » Il n'attendait pas de réponse, et pleurait de n'en pas obtenir, de n'en pouvoir obtenir.
Puis coUe question lui vint : « Qu'arri- Ycra-t-il si toute ma vie, ma vie consciente, n'a pas été ce qu'elle devait être ? » Ses tortures physiques augmentent. « Une vis lui trouait, des coups de fusil lui broyaient les entrailles. De ce jour, commença un cri qui ne cessa pas de trois jours, et si effrayant, qu'entendu à travers deux portes, il remplissait l'àme de terreur... Il se tordait dans le sac noir où le poussait invinciblemont une invisible puissance. » Soudain, il lui sembla que là-bas, au fond de ce trou noir, quelque chose s'illuminait.
Etait-ce la naissante lueur de l'aurore éternelle ? Ce malheureux qui se débat contre le néant où il sombre, va-t-il s'accrocher h quelque réalité stable ? Hélas, ce n'est pas la clarté de l'immortalité que Tolstoï fait luire aux regards du moribond. Ivan Iliitch se rappelle le dévouement tranquille de son valet Guérassim ; il vient de sentir sur sa main le baiser de son jeune (ils. Kt « il vit clairemenl. dit Tolstoï, que le problème qui l'obsédait s'éclairait sous toutes ses faces. » « J'ai pitié d'eux. Je voudrais les voir souffrir
moins, les délivrer, et me délivrer moimême de mes souffrances. Gomme c'est bon, et comme c'est simple ! pensa-t-il... Et mon mal, où est-il ? Où es-tu mon mal ?... Finie la mort ! Elle n'existe plus. » Il fit un mouvement d'aspiration, qu'il n'acheva pas, et se raidit. Il était mort.
Cest simple, oui, mais, vraiment, c'est trop simple. Comment croire que, pour avoir versé sur le monde cette petite goutte de bonté, Ivan Iliitch a rempli sa destinée ? Comment croire que toute notre raison d'être sur cette terre se borne à faire aux autres le don de sa bienveillance ? Car, c'est à ce seul point que Tolstoï en est arrivé peu à peu à réduire toute la vie et même toute vérité. En dehors de cette vague et universelle sympathie, rien n'est vrai, rien ne vaut la peine d'arrêter un instant l'attention ou le désir de l'homme. C'est la seule lueur qui éclaire notre vie, la seule qui éclaire notre dernière démarche. Au-delà qu'y a-t-il ? « Dans l'infinité du temps, de la matière, de
Tespace, une cellule organique se forme, se soutient un moment, et crève... Cette cellule, c'est moi (') ! » Disparaît-elle tout entière ?
Tolstoï s'en prend amèrement à l'enseignement de l'Église qui présente cette vie comme un temps d'épreuve et de mérite dont la sanction est au-delà. Et cependant comme cet enseignement, appuyé et confirmé par les invincibles aspirations de l'àme humaine, est autrement fortifiant que ce feu follet qu'il fait luire un instant devant no.5 yeux ! Feu follet : car nulle part, Tolstoï ne prend un instant la peine de justifier cette bonté à laquelle il réduit toute notre fonction d'être humain. Pourquoi nous renoncer en faveur des autres. Pourquoi tendre au ])ien des autres ? Nulle raison n'en est donnée. Kt cependant quelque raison ne serait pas de trop pour nous persuader de sacrifier notre intérêt pendant ce court trajet entre deux néants.
Oui, cette solution est vraiment trop simple. Et cependant Tolstoï va prendre à tâche de la simplifier encore. Cette bienveil-
(1) Lévine dans Aiina Karénine, t. II, p. 338.
lance est d'autant plus parfaite qu'elle est plus inconsciente. ?\ous Ta^'cns entendu dire plus haut : « L'activité inconsciente est seule efficace. » La mort par excellence, c'est la mort inconsciente, par où l'être vivant se retire silencieux d'en monde qui ne s'émeut pas de sa disparition.
Telle est la thèse mise en scène maintes fois par Tolstoï, en particulier dans les Trois morts. La barinia de Schirkinsky, qui va demander en vain la santé à un ciel plus clément, cause bien de l'émoi autour d'elle pour mourir. Au lieu d'invoquer Dieu avec ardeur et larmes, que ne se livre-t-elle à la fatalité ? Combien plus sage est le moujik Fédor qui agonise sur son poêle, résigné, gémissant à peine ! Avant de mourir, il lègue ses bottes neuves à un jeune gas, à la seule condition qu'on lui achète une pierre pour sa tombe. Un matin, le bras maigre et velu qui pendait le long du poêle était glacé et livide. On enterra le lendemain le pauvre moujik dans le nouveau cimetière, derrière le petit bois.
Celui-là meurt bien qui est satisfait, en
mourant, de débarrasser les autres de la ciiarge qu'il est pour eux. Mais il y a une mort plus belle encore.
Serioga, qui a reçu les bottes, veut, avant d'acheter la pierre, planter une croix sur la tombe du pauvre Fédor. A coups de bâche, il frappe un petit frêne. « L'arbre tressaillit de tout son corps ; il se pencha, puis se redressa vivement, en chancelant avec ^'tîroi sur ses racines. Il se fit un silence. Mais larbre s'inclina de nouveau ; un craquement déchira son tronc ; il s'écroula de tout son haut sur la terre mouillée... Les premiers rayons de soleil, transperçant les nuages, éclatèrent dans l'azur et coururent sur la terre et dans le ciel. Les oiseaux voltigeaient sous le couvert et chantaient éperdument des hymnes d'allégresse. Tout en haut, les feuilles pleines de suc murmuraient joyeusement, et les branches des arbres vivants remuaient lentement, majestueusement, au-dessus de l'arbre abattu et mort. »
L'impassibilité du mourant répondant à l'impassibilité de la nature, l'indilTérence
de rètre s'abandonnant à rinvincible force qui le confond avec le grand tout : telle est la mort enviable par excellence.
Et c'est précisément à cette impassibilité de la nature que Thomme ne peut se résigner. Celui qui survit proteste, vainement, contre elle. Le mourant ne peut la faire passer en son âme. Naturellement, il se débat avec horreur contre la violence qui lui est faite. S'il n'espère rien au delà, l'horreur ira jusqu'à l'angoisse et au désespoir. Seules, les espérances éternelles ramèneront en son âme la sérénité. Dans Fun et l'autre cas, il se sent d'autre nature que l'être sans raison qui vit sans conscience et se couche à terre inerte. Il porte en lui des aspirations infinies qui ne sauraient mourir, et aussi, il le sent, qui ne sauraient mentir.
Au milieu de cette immense nécropole qu'est le cimetière du Père-Lachaise, s'élève le monument Aux Morts. Au centre, s'ouvre une porte dans l'obscurité. Un homme et une femme viennent de franchir, l'épouse
appuyant sa main sur l'épaule de l'époux, le seuil suprême. Que trouveront-ils au delà? De chaque côté de l'ouverture mystérieuse se pressent deux théories d'êtres humains. A droite, ceux dont le temps est accompli, les uns inclinés sous la destinée, une autre affaissée sur le sol, une autre se retournant pour dire adieu à la vie. A gauche, ceux qui restent encore : ils se couvrent les yeux de leurs mains, ou se débattent contre la fatalité qui les pousse, ou implorent en vain pitié. Images de désespoir ou de terreur.
En contre-bas, dans un enfoncement creusé sous le seuil, un génie étend les bras sur un groupe de corps étendus, un enfant couché en travers des cadavres de ses parents. Et sur la paroi on lit ces paroles dlsaïe :
Sur ceux qui habitaient
Le pays De lombre de la mort, Une lumière resplendit.
La pensée est belle. Pour qu'elle fût complète — et c'était, paraît-il, un peu l'idée première de M. Bartholomé contrariée par l'étroitesse d'une administration sectaire —
le génie devrait lui-même ouvrir la porte suprême, et faire lire au seuil les paroles de vie ; et sur le sommet du monument se dresserait la croix, confirmation des espérances de la raison humaine et promesse assurée de la résurrection future. Et alors l'on comprendrait l'attitude de la vierge qui, seule dans le groupe des désespérés, calme, prie à genoux. Et rimpression de fatalité et de néant qui se dégage de ce monument serait dissipée par le rayonnement de notre immortalité.
L'homme n'est point fait pour le néant contre lequel sa nature proteste, et tout nihilisme est une doctrine anti-humaine.