‹ Anarchisme & socialismeChapitre 11 sur 41 · NO · texte numérisé non relu

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puissions comparer entre elles les diverses « légisia. tions ». EL ce critérium-là, il faut qu'il ait un caractère Spécial. I ne s'agit pas, en effet, d'une « législation » r'elalivement meilleure, c'est-à-dire d'une législation Mmetlleure dans des circonstances données : loin de la ! Il nous faut trouver une législation parfaite, une législation dont la perfection n'ait rien de relatif, ne dépende en rien du temps et du lieu, soit absolue. Force nous est donc de faire abstraction de l’histoire, puisque tout y est relatif, que tout y dépend des circonstances de de temps-et de lieu. Mais, abstraction faite de l'histoire de l'humanité, qu'est-ce qui nous reste pour nous g'UIder dans nos recherches « législatives » ? Il nous reste l'humanilé, l'homme en général, la nature humaine, dont l'histoire n'est que la manifestation. Voilà notre critérium bien déterminé. Une législation parfaite, la meilleure de toutes les législations possibles, est celle qui correspond le mieux à la nature humaine. Il se peut bien que, même en possédant un pareil critérium, nous ne réussissions pas, faute de « lumières » ou de logique, à résoudre le problème de la meilleure législation : errare humanum est ; mais 1l paraît bien incontestable que ce problème-là puisse être résolu, qu'on puisse en S appuyant sur la connaissance exacte de la nature humaine, trouver une législation, uue organisation sociale parfaite,

Tel était, dans la science sociale, le point de vue des matérialistes français. L'homme est un être sensible et raisonnable, disaient-ils : il fuit les sensations douloureuses, il recherche les sensations agréables, Il a assez d'intelligence pour pouvoir reconnaître ce qui lui est utile, comme également ce qui lui est nuisible. Dès que vous reconnaissez ces axiomes, vous pouvez, la réflexion et la bonne volonté aidant, arriver dans vos considérations sur la meilleure législation à des conclusions aussi bien fondées, aussi rigoureuses, aussi indiscutables que celles que donne la démonstration mathématique. Ainsi Condorcet se faisait fort de cons-

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truire déductivement tous les préceples de la saine morale, en partant de cette vérité que l'homme est un être sensible et raisonnable. L

Il est presque inutile de dire qu'en cela Condorcet se trompait. Si les « philosophes » arrivèrent, dans cette branche de recherches, à des conclusions d'une valeur incontestable, quoique très relative, 1ls le devaient à ce que, sans s’en apercevoir, ils quittaient à tout moment leur point de vue abstrait de la nature humaine en général et se plaçaient à celui de Ïa nature d’un homme du Tiers-Etat plus ou moins idéalisé. Cet homme-là « sentait » et « raisonnait » d’une façon nettement déterminée par son milieu social. Il était de sa « nature » detenir fermement à la propriété bourgeoise, au gouvernement représentatif, à la liberté du commerce (laissez faire ! laissez passer! s’écriait sans. cesse la « nature » de cet homme), et ainsi de suite. En réalité, les philosophes français avaient toujours en vue les besoins économiques et politiques du Tiers- Etat ; c'était là leur véritable critérium. Mais ils s'em servaient d'une façon inconscrente, et c'était par un long détour sur le champ de labstraction qu'ils arrivaient jusqu à lui. Leur procédé conscient se réduisait toujours à des considérations abstraites sur la « nature-humaine » et sur les institutions sociales et politiques qui correspondent le mieux à cette nature.

Ce procédé était aussi celui des socialistes. Homme: du dix-huitième siècle, Morelly, « pour prévenir une foule de vaines objections qui ne finiraient point », pose comme principe incontestable « que dans l'ordre mot:al, la nature est une, constante, invariable..…., que ses lois ne changent point » et que « tout ce quon peut alléguer de la variété des mœurs des peuples sauvages ou policés ne prouve point que la nature varie », que cela montre tout au plus « que par des accidents qui lui sont étrangers, quelques nations sont sorties de ses règles ; d’autres y sont restées soumises, à certains égards, par pure habitude; d'autres, enfin,

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y Sont assujctties par quelques lois raisonnées quine contredisent pas toujours cette « nature », enfin que « l’homme quille le vrai, mais le vrai ne s'anéantit point » (1). Fourier s'appuie sur l'analyse des passions humaines ; R. Owen prend pour point de départ certaines considérations sur la formation du caractère humain ; Saint-Simon, qui à déjà une si grande compréhension de l'évolulion hislorique de l'humanité, revient toujours à la nalure humaine pour s'expliquer les lois de cette évolution; les saint-simoniens déclarent que leur philosophie est « bâsée sur une nouvelle conceplion de la nature humaine ». Les socialistes des diverses écoles ont beau se combattre à cause de la dis- Semblance de leurs conceptions de la nature humaine : tous, Sans exceplion aucune, ils sont persuadés que la science sociale n'a point, qu'elle ne peut point avoir d'autre base qu'une notion adéquate de cette nature. Ici, ils ne diffèrent en rien des matérialistes du dixhuilième-siècle. La nature humaine est leur critérium invariable dans leur critique de la Société existante et dans leurs recherches d’une organisation sociale ‘comme elle devrait êlre, d'une législation parfaite.

Morelly, Fourier, Saint-Simon, Owen, nous les ‘considérons tous maintenant comme des socialistes ulopistes. Puisque nous connaissons le point de vue général qui leur était commun à tous, nous pouvons nous rendre un compte exact de ce que c'est que le Doint de vue ulopiste. Ce sera d'autant plus utile que, surtout parmi les adversaires du socialisme, on emploie celte expression : ulopiste, sans lui attacher une Signification tant soit peu précise.

Est ulopislte quiconque recherche une organisation Sociale parfaile en parlant d’un principe abstrait.

Le principe abstrait ayant servi de base aux recherches des ulopistes, était celui de la nature humaine.

(1) Voir le Code de la Nalure, Paris, Villegardelle, 1841, page 66, note, |

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D'ailleurs il y a eu des utopistes qui se servaient de ce principe indirectement, par l'intermédiaire de nolions dérivées de lui. On peut, par exemple, en recherchant une «législation parfaite », une organisation idéale de la société, prendre pour point de départ la notion des droits de l'homme. Mais 1l est évident que cetle notron dérive en dernière analyse de celle de Ia nature humaine. |

Il est également évident qu'on peut êlre uloprsle sans être socialiste. Les tendances bonrgeoises des matériolistes français du siècle dernier se font Jour surtout dans leurs considérations sur une législation parfaite. Mais cela ne détruil en rien le caractère ulopiste de ces recherches. Nous avons vu que le procédé des socialistes utopistes ne diffère point de celui d'Holbach ou d'Helvétius, ces champions de la bourgeoisie francaise révolutionnaire,

Il y a plus que cela. On peut bien dédaigner tout rêve d'avenir, on peut être convaincu que Ie monde social. où l'on a le bonheur de vivre, est le meilleur des mondes sociaux possibles, et malgré tout cela on peut envisager la structure et la vie du corps social de ce même point de vue d'où les envisageaient les ulopistes.

Cela paraît paradoxal; et pourtant rien n'est plus vrai. Un exemple pour le prouver.

En 1753 parut l’œuvre de Morelly avant pour titre : Les Lles flottantes ou la Basiliade du célèbre Pilpaï, traduit de l’'Indien. Voici à l'aide de quels arguments une revue de ce temps, la Bibliothèque Imparliale, combattait les idées communistes de l’auteur |

« On sait assez combien il y a de distance entre Îles plus belles spéculations de cet ordre et la possibilité de l'exécution ; c'est que dans la théorie on prend des hommes imaginaires qui se prêle:t avec docilité à tous les arguments, et qui secondent, avec un zèle égal, les vues du législateur ; mais dès qu'on veut réaliser les choses, il faut se servir des homines tels qu'ils sont,

cest-à-dire indociles, paresseux, ou bien livrés à la fougue de quelque violente passion. Le projet d’égalité est, en particulier, un de ceux paraissent les plus répugnants au caractère des hommes : ils naissent pour commandér ou pour servir : un état mitoyen leur est à charge ». -

Les hommes naissent pour commander ou pour servir. I n'y a donc pas lieu de s'étonner si, dans Ia s0ciété, nous voyons des maîtres et des serviteurs : c’est la nature humaine qui le veut ainsi. La Bibliothèque Imparltale avait beau repousser les « spéculations » communistes, le point de vue d'où elle regardait les phénomênes sociaux — /e point de vue de la nature humaine — lui était commun avec l’utopiste Morelly.

Et qu'on ne nous dise pas que cette revue n'était probablement pas sincère dans son argumentation, qu'elle en appelait à la nature humaine dans l'unique but de dire quelque chose en faveur des exploitateurs, en faveur de.ceux qui « commandent ». Sincère ou hypocrite, la Bibliothèque Impartiale se plaçait, dans sa critique de Morelly, au point de vue commun à tous les écrivains de ce temps-là : tous, ils en appelaient à la naîture humaine, conçue de telle ou telle manière, tous, exceplé les retardataires qui, ombres vivantes du tem ps passé, continuaient à en appeler à /a volonté de Dieu.

Le point de vue de la nature humaine, le dix-neuvième siècle l’a hérité, comme nous le savons, de son prédécesseur : Les socialistes ulopistes n’en avaient point d'autre.

L'exemple de Saint-Simon, homme génial d'un savoir encyclopédique, montre, peut-être plus clairement que tout autre, combien borné et insuffisant était ce point de vue et dans quel inextricable dédale de contradictions il amenait tous ceux qui s'en servaient. Saint-Simon nous dit, avec la conviction la plus profonde : « L'avenir se compose des derniers termes d'une série, il est facile de poser les suivants ; ainsi, du passé bien observé, on peut facilement déduire l'avenir ». C'est

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tellement vrai qu'au premier moment on se demande : Pourquoi donc range-t-on parmi les utopisies un homme qui avait une idée si claire du lien qui rattache ensemble les diverses phases de l’évolution historique? Cependant, faites une connaissance plus familière avéc les idées historiques de Saint-Simon, et vous verrez que ce n'est pas à tort qu'on l'appelle ufopiste. L'avenir se déduit du passé, l’évolution historique de l’humanité est un processus conforme à des lois. Maïs quel est ce mobile, cette force qui fait mouvoir lespèce humaine, qui l'a fait passer d'une phase de son évolution à l’autre ? En quoi cette force peut-elle consister ? Où faut-il la chercher ? C’est ici que Saint-Simon revient au point de vue de tous les ulopistes, au point de vue de la nature humaine. Ainsi, selon lui, la Révolution française avait pour cause fondamentale le changement des forces qui s'était opéré au temporel et au spirituel ; pour là diriger convenablement et pour la bien terminer, 1l fallait « mettre en activité politique directe les forces qui étaient devenues prépondérantes », en d'autres termes, il fallait appeler les z2dustriels et Tes savants à former le système politique correspondant au nouvel état social. Cela n'a pas été fait, et Ia Révolution, qui avait bien commencé, était presque immédiatement jetée dans une fausse route : les légistes et les métaphy-

siciens devinrent les maîtres de la situation. Comment

expliquer cet événement historique ? « Il est dans la nature de l'homme, répond Saint-Simon, de ne pouvoir passer sans intermédiaire d’une doctrine quelconque à une autre. Cette loi s'applique bien plus impérieusement encore aux différents systèmes politiques par lesquels la marche naturelle de la civilisalion oblige l'espèce humaine à passer. Ainsi, la même nécessité qui a créé dans l’industrie l'élément d'un nouveau pouvoir temporel destiné à remplacer le pouvoir militaire, et, dans les sciences positives, l'élément d'un nouveau pouvoir spirituel appelé à succéder au pouvoir théologique, a

dû développer et mettre en activité (avant que ce chane

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gement dans l’état de la société eût commencé à devenir très sensible) un pouvoir temporel et un pouvoir Spiriluel d'une nalure intermédiaire, bâtarde et transiloire dont l'unique rôle était d'opérer la transition d'un système social à l'autre » {1).

On le voit, les « séries historiques » de Saint-Simon n expliquent au fond rien du tout ; elles ont elles-mêmes besoin d’être expliquées et, pour le faire, il faut s'adresser à l'inévitable nature humaine : Ia Révolution fran- Gaise à élé jetée dans une lelle voie parce que la nature humaine est telle et telle (2).

De deux choses lune : ou la nature humaine est invariable, comme le supposait Morelly, et alors elle. n'explique rien dans l'histoire qui représente Les variaons perpéluelles des rapports des hommes dans la sociélé ; ou elle varie elle-même selon les circonstances dans lesquelles vivent les hommes, et alors, loin d'être la cause, elle ést elle-même effet de l'évolution historique. Les matérialistes français savaient très bien que l'homme est le produit de son milieu social : « l’homme esi {out éducation » à dit Helvétius. Il semble que, d'après cela, Helvélius doive quitter le point de vue de: la nature humaine pour étudier les lois de l'évolution du milieu, façconnant Ja nalure humaine, donnant à l’homme social telle ou telle « éducation ». Et;-eu effet. Helvélius à fait quelques efforts dans cette direction.

(1) Du syslème industriel, Paris, 1821, p:52:

(2) De même, si dans l'histoire nous voyons les périodes critiques et les périodes organiques se succéder alternativement. Cela s'explique aussi, en dernière instance. par les propriétés de la nature humaine. Il est clair qu'un pareil point de vue devait engendrer une foule d'analogies fantaisistes entre l'organisme individuel et l'organisme social. Le comtisme {la caricature bourgeoise du saint-Simonisie) en est très riche. Saint-Simon lui-même n'avait rien contre de pareilles analogies. Voyez, par exemple, ses Op:nions liléraires, philosophiques el industrielles. Paris, 1825.

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Mais ni lui, nises contemporains, n1 les socialistes de la première moitié de notre siècle, n1 aucun des représentants de la science de la même période, ne réussirent à découvrir ce nouveau point de vua qui devait permettre d'étudier lévolution du milieu social, cause de « l'éducation » historique de l'homme, des changements quise produisent dans sa « nalure ». Force donc leur était de revenir à la nalure humaine comme au seul point de vue qui semblât donner une base un peu solide aux recherches scientifiques. Mais puisque la nature humaine varie à son tour, 1l était indispensable de faire abstraction de ses variations, de rechercher en elle des propriélés stables, des propriétés fondamentales qui se conservent malgré lous les changements dans ses propriélés secondaires.

C’est ainsi qu'à la fin du compte om arrivait à une maigre abstraction, — comme celle des « philosophes », -par exemple : l'homme est un étre sensible et raisonnable — qui avait l'air d’une acquisition d'autant plus précieuse qu'elle laissait une liberté complète à toutes les suppositions gratuites et à toutes les conclusions fantaisistes.

Un Guizot n'avait nul besoin de rechercher la meilleure organisation sociale, la législation parfaite : 11 était parfaitement satisfait de celles quiexistarent. Mais pour celles-ci, largument le plus fort quil eût pu met tre en avant pour les défendre contre les altaques des mécontentents, aurait toujours été Za nalure humaine qui, aurait-il dit, rend impossible tout changement sérieux dans la constitution sociale et politique de la France. Les mécontents condamnaient cette constitution en se servant de la même abstraction. Et puisque celte abstraction, élant complètement vide laissait, comme nous l’avons dit, une liberté complète à toutes les conséquences logiques qui découlaient de ces sSuppositions, la tâche « scientifique » des réformateurs prenait l'air d'un problème de géométrie : étant donné une telle « nature », trouver quelle structure de

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la société lui correspond le mieux. Ainsi Morelly se plaint amèrement de ce que « nos instituteurs an- Ciens » se soient fait faute de poser et de résoudre « cel excellent problème » : « Trouver une situation dans laquelle il Soil presque impossible que l'homme soit dépPravé, ou méchant, ou du moins, minima de malis ». Nous avons déjà vu que pour Morelly, la nature humaine était « une, conslanle, invariable ».

Nous savons maintenant en quoi consiste le procédé « scientifique » des utopistes. Pour en finir avec eux, rappelons au lecteur que la « nature humaine » étant une abstraction excessivement maigre ét partant Lrès peu nourrissante, les utopistes, en réalité, en appelaient non pas à la nature humaine en général, mais à la nature idéalisée des hommes de leur temps appartenant à la classe dont ils représentaient les tendances sociales. La réalité sociale se faisait donc inévitablement jour dans les œuvres des utopistes, mais les utopistes ne s’en rendaient pas compte ; ils ne voyaient cette réalité qu’à travers une abstraction qui, toute maigre qu'elle fût, n'était que peu diaphane.

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