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LE POINT DE VUE | DU SOCIALISME SCIENTIFIQUE

Les grands philosophes idéalistes de l'Allemagne, Schelling, Hegel, comprenaient bien l'insuffisance du point de vue de la « nature » humaine. Hegel se moque, dans sa Philosophie de l'Histoire, des utopistes français à la recherche de la meilleure des constitutions. L'idéalisme allemand considère l'histoire comme un processus soumis à des lois et cherche le mobile du mouvement historique er dehors de la « nature » de l’homme.

C'était un grand pas vers la vérité. Mais ce mobile historique, les idéalistes le voyaient dans l’ «idée ab-

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solue » dans l’esprit du « monde », et comme leur idée absolue n'était qu'une abstraction de notre « manière de penser », ils ramenaient, dans leurs spéculations philosophiques sur l'histoire, la vieille amie des philosophes matérialistes, Ia « nature » humaine, affublée d’un costume digne de la société respectable et austère des penseurs allemands. Chassez Ia nature par Ia porte, elle entre par la fenêtre ! Malgré tous les services rendus à la science sociale par les idéalistes allemands, le grand problème de cette science, son problème fondamental restait aussi peu résolu de leur temps qu'il l'était du temps des matérialistes français.

Quelle est donc cette force cachée qui produit Île mouvement historique de l'humanité ? On n'en savait rien. On n'avait sur cette question que quelques observations partielles, plus ou moins vraïes, plus ou moins ingénieuses — parfois très vraies-et très ingénieuses — mais toujours partielles et décousues.

Si la science sociale est sortie enfin de celte impasse, c'est à Karl Marx qu'elle le doit.

D'après Marx, les rapports juridiques, comme les formes politiques, ne doivent pas être expliqués par eux-mêmes, ni par le développement général de l'esprit humain. Ils prennent racine au contraire dans Îles conditions matérielles de lexistence. C'est presque la même chose qu'entendait Guizot, quand il disait que les constitutions politiques ont leur racine dans «l'état des propriétés ». Mais tandis que pour Guizot, « l’état des propriélés » restait un mystère qu'il s’efforçait en vain d'éclaircir à l’aide de considérations sur la nature humaine, pour Marx cet « éfaf » n'a plus rien de mystérieux ; 1l est déterminé par l'état des forces productives dont dispose une soeiété donnée : «C'est dans l’économie politique qu'on doit étudier l'anatomie de la société bourgeoise ». Mais laissons Marx lui-même formuler sa conception de l'histoire :

« Pour la production sociale de leurs moyens d’existence, les hommes entretiennent des. rapports déter-

minés, nécessaires, indépendants de leur volonté, des. rapports de produclion qui correspondent à un certain degré de développement des puissances matérielles de là production. L'ensemble de ces rapports de production forme la s/ruclure économique de la société, la base réelle sur Taquelle s'élève la superstructure Juridique et politique et à laquelle correspondent certains modesg

‘de Denser sociaux. Le mode de production de la vie

malérielle détermine en général le développement de la vie sociale, polilique et intellectuelle. Ce n'est donc pas la manière de penser de l'homme qui explique sa imanière de vivre, mais au contraire £a manière de vivre qui explique sa manière de penser.

« À un certain degré de leur développement, les forces matérielles de la production entrent en conflit avec les rapports de production existants, ou pour'parler Ia langue juridique, avec les apports de propriété au sein desquels ces forces avaient évolué jusqu'alors. Ces rapports, qui étaient Jadis les formes du développement des. forces productives, deviennent pour celles-ci des obstacles. On entre alors dans un8 période de révolution sociale » (1).

Gelte conception tout à fait matirialiste de l'histoire est une des plus grandes découvertes de notre siècle, Si riche en découvertes Scientifiques. Ce n'est que grâce à elle que Ia science sociale sortit enfin et pour toujours du cercle vicieux fatal où elle tournait Jusquelà ; ce n'est que grâce à elle que cette science possède maintenantune base aussi solide que celle de la science nalurelle. La révolution opérée par Marx dans la Science sociale peut être comparée à celle de Copernic en astronomie. En effet, avant Copernic, on admeltait que la Terre restait immobile tandis que le Soleil tournait autour d'elle. Le génial Polonais démontra que c'est le contraire qui a lieu. De même, jusqu'à Marx, le point de vue de la science sociale était celui de la nature:

(1) Crilique de l’économie polilique, Berlin, 1859. préface.

ANARCHISME ET SOCIALISME Fa:

humaiñe ; c'est en partant de ce point de vue qu'on tâchait d'expliquer le mouvement hisloriqre de Fhumanité. Le point de vue du génial allemand est diaimétralement opposé : Tandis que l'homme pour assurer son existence agit sur la nalure exlérieure, il transforme sa propre nature. L'action de l'homme sur le monde extérieul suppose certains instruments, cerlains moyens de production. D'après le caractère de leurs moyens. de production, les hommes entretiennent tels ou tels rapporls dans le processus de la production (puisque ce processus est un processus social), et d'après leurs rapporis dans le processus social de Ta production, modifient leurs habitudes, leurs sentiments, leurs penchants, leur façon de penser et d'agir, bref, leur nature. Ce n'est donc pas la nature humaine qui explique le mouvement historique, c'est le mouvement historique qui façonne. diversement la nature humaine.

Mais s1l en est ainsi, quelle valeur peuvent désormais avoir les recherches, plus ou moins laborieuses, plus ou moins ingénieuses sur là meilleure des organisations sociales possibles ? Aucune, littéralement aucune ! Elles ne peuvent que témoigner du manque d’instruction scientifique de ceux qui $ y adonnent. Leur temps est passé à Jamais. |

Avec le vieux point de vue de la nature humaine: doivent disparaître les utopies de toutes couleurs et de toutes nuances. Le grand parti révolutionnaire de notre temps : la Démocratie socialiste internationale, s'appuie non pas sur une conception nouvelle de Ia nature humaine, non pas sur un principe abstrait quelconque, mais sur une nécessilé économique constalée par une observation fidèle. C'est ce qui fait la force de ce parti, c'est ce qui le rend aussi invincible que la nécessité: économique elle-même. |

Les moyens de production et d'échange sur la base desquels. s’est édifiée la bourgeoisie, furent créés à l'intérieur de la société féodale. A un certain degré du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans.

lesquelles la société féodale produisait et échangeait, toute l'organisation féodale de l'industrie et de la manufacture, en un 1n0t, les rapports féodaux de propriété cessèrent de correspondre aux forces productives déjà développées. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait briser ces chaines. On les brisa.

À la place s’éleva la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique correspondante, avec la domination économique et politique de la classe bourgeoise.

Sous nos yeux il se produit un mouvement analogue. Les conditions bourgeoises de production et d'échange, le régime bourgeois de la propriété, toute cette société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d'échange, ressemble au magicien qui ne Sait plus dominer Îles puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis quelques décades, l’histoire de l'industrie et du commerce n'est que l'histoire de la ‘révolte des forces productives contre les rapports de propriété qui conditionnent l'existence de la Bourgeoïisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, mettent de plus en plus en question l'existence de la société bourgeoise...

Les armes dont la Bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd'hui contre la Bourgeoisie elle-même (1).

La bourgeoisie a détruit les rapports de propriété féodaux ; le prolétariat mettra fin aux rapports de propriété bourgeois. Entre le prolétariat et la bourgeoisie, Ja lutte — une lutte implacable, une lutte à outrance — est aus$i inévitable qu'elle le fut jadis entre la bourgeoisie et les ordres privilégiés. Mais loule lutte de classe est une luile politique. Pour détruire la société féodale, la bourgeoisie a dû s'emparer du pouvoir politique. Pour enterrer la société capitaliste, le prolétariat devra faire de même. Sa tâche politique est donc tracée d'avance par la force même des choses et non par telle ou telle considération abstraite.

Chose remarquable, ce n'est que depuis Karl Marx

(1) Manifeste communiste, chapitre I.

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