‹ Anarchisme & socialismeChapitre 19 sur 41 · PT · texte numérisé non relu

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32 ANARCHISMH ET SOCIALISME

la liberté, nous l'avons d’un coup de main transformée en liberté « absolue », liberté anarchiste. Un, deux, trois. le tour est joué !

Puisque le citoyen ne cherche dans le gouvernement que la liberté « absolue », l'Etat n’est qu'une ficion {« Celle ficlion d’une personne supérieure appelée l'Etat»), et toutes ces formules gouvernementales, pour lesquelles les peuples et les citoyens s’entr'égorgent depuis soixante siècles, ne sont qu'une fantasmagorte de notre esprit.

Dire que l’homme adore un Dieu, c’est indiquer l'origine de la religion, mais ce n’est pas encore faire Sa « biographie ». Faire la biographie de la religion, cest écrire son histoire en expliquant l'évolution de celle essence de l’homme, qui trouvait en elle son expression. Feuerhach ne l’a pas fait, il n’a pu le faire, En voulant imiter Feuerbach, Proudhon fut très loin de comprendre l'insuffisance de son point de vue. Tout ce qu if a fait, c'est d’avoir pris Feuerbach pour Kant et singé son Kant-Feuerbach d'une façon tout à fait IN pPItoyable. Il & entendu dire que la Divinité est une ficfon ; il en a conclu que l'Etat l’est aussi. Puisque Dieu n'existe pas, comment voulez-vous que l'Etat existe ? Proudhon voulait combattre l'Etat ;: il a commencé par nier son existence et les lecteurs de la Voix du Peuple d'applaudir, et les ennemis. de M. Proudhon de s’effrayer de la profondeur de son esprit philosophique.

C'était une véritable tragi-comédie.

Il est presque inutile, pour les lecteurs modernes, d'ajouter qu'en prenant l'Etat pour une fiction, nous nous mettons dans l'impossibilité complète de comprendre son «essence» et d'expliquer son évolution historique. C'est ce qui arriva à Proudhon.

Je distingue en toute société deux espèces de constitutions, dit-il : l’une que j'appelle la constitution sociale, l’autre, qui est la constitution politique : la première intime à l'humanité, libérale, nécessaire et dont le développement consiste surtout à affaiblir et écarter peu à peu la seconde, essentiellement factice, restrictive et transitoire.

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La constitution sociale n’est autre chose que l'équilibre des intérêts fondés sur le libre Contrat et l'organisation des forces économiques, qui sont en général : le Travail, la Division du Travail, la Force collective, la Concurrence. le Commerce, la Monnaie. les Actions, la Réciprocilé des garanties, etc.

La constitution politique a pour principe l'Autorité. Ses formes sont : la Distinction des classes, la Séparation des pouvoirs, la Centralisation administrative, la Hiérarchie judiciaire, la Représentation de la souveraineté par l'élection, etc. Elle a été imaginée‘et s’est complétée successivement dans l'intérêt de l’ordre, au défaut de la constitution sociale dont les principes et les règles n'ont pu être découverts qu à la suite de longues expériences, et font encore aujourd'hui l'objet des controverses socialistes.

Ces deux constitutions, comme il est facile de le voir, sont de nature absolument diverse et même incompatible : mais comme 1l est dans la destinée de la constitution politique de provoquer et de produire incessamment la constitution sociale, toujours quelque chose de celle-ci se glisse et se pose dans celle-là, qui. bientôt rendue insuffisante, paraissant contradictoire et odieuse, se trouve poussée de concession en concession à une abrogation définitive. (1).

La constitution sociale est intime à l'humanité, nécessaire. Pourtant elle n'a pu être découverte qu’à la suite de longues expériences, et à son défaut l'humanité a dû imaginer la constitution politique. N'est-ce pas là une conception tout à fait ulopiste de la nature humaine et de l’organisation sociale qui lui est intime ? Ne revenons-nous pas au point de vue de Morelly, disant que l'humanité, au cours de son histoire, a tou- Jours été « hors de la nalure ? » Non, car nous n'avons pas besoin d'y revenir : avec Proudhon nous ne l'avons pas quitté un seul instant. En regardant de haut en bas les utopistes à la recherche de /a meilleure forme de gouvernement, Proudhon ne condamne pas le point de vue utopiste. Il se moque seulement du peu de perspi-

(1) Les Confessions d’un Révolutionnaire, éd. de 1868, tome: IX des Œuvres complèles de Proudhon, pp. 166-167.

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cacité des hommes qui n’ont pas deviné que la meilleure organisation politique, c'est l'absence de toute

«organisation politique, c’est l’organisation sociale con-

forme à la nature humaine, nécessaire, inlime à l’humanilé.

La nature de la constitution sociale est absolument

-différente de celle de la constitution politique et même

incompatible avec elle. Néanmoins, 1l est de la « des-

dinée de la constitution politique » de provoquer et de ‘produire incessamment la constitution sociale. C’est ‘énormément confus ! On sortira pourtant d’embarras

en supposant que Proudhon veut dire ceci : La consti-

‘tution politique influe sur Févolution de la constitu- Lion sociale. Mais ici une question se dresse inévitablement : la constitution politique n’a-t-elle pas à son

tour sa racine dans la constitution sociale d’uu pays

Comme l’admettait déjà Guizot ? Selon notre auteur — non ; d'autant plus ron, que l'organisation sociale, la

vraie et l'unique, n’est que l'affaire de l’avenir ; c'est à son défaut que la pauvre humanité «imagina» la cons- Utution politique. Du reste, la « constitution politique »

“de Proudhon à un domaine très vasie : elle embrasse

même la « distinclion des classes » et, par conséquent, la propriété non « organisée », la propriété telle qu'elle

ne devrait pas être, la propriété telle qu'elle est au-

jourd’hui. Et puisque toute cette constitution n'a été

‘imaginée qu'en attendant l'organisation anarchiste de Ja société, il est évident que toute l’histoire humaine

n a été qu'une immense méprise. L'Etat n’est pas pré-

cisément une fiction, comme l’avançait Proudhon en 1849 ; «les formules gouvernementales pour lesquelles les peuples et les: citoyens s'entr'égorgent. depuis

soixante siècles » ne sont pas non plus une simple

-« fantasmagorie de notre esprit », comme le croyait le même Proudhon à la même époque ; mais ces formules

ne sont, comme l'Etat, comme toute la constitution

politique, que le produit de l'ignorance humaine, mère -des fictions et des fantasmagories. Au fond, c'est tou-

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