‹ Anarchisme & socialismeChapitre 24 sur 41 · ESA · texte numérisé non relu

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D4 ANARCHISMEÉ ET SOCIALISME

moins concluant, ici comme partout, qu'une « démonstration » qui s'appuie sur une conception utopiste de la nalure humaine. La « solidarité » de Bakounine prouve seulement qu'il demeure un utopiste INCOrrIgible malgré la connaissance qu'il eut de la théorie historique de Marx.

Nous avons dit que, dans ses traits principaux, le « programme de Bakounine devait son origine à la Simple addition de deux principes abstraits : celui de liberté et celui d'égalité ». Nous voyons maintenant que la somme ainsi obtenue pouvait être facilement auginentée par l'addition d'un troisième principe, celui de solidarité. Le programme de Ja fameuse Alliance en ajoute plusieurs autres. Ainsi, par exemple, « l'Alliance se déclare athée: elle veut l'abolition des cultes, la substitution de la Science à la foi et de la justice humaine à la justice divine ». Dans Ja proclamation que les bakounistes collèrent sur les murs de Lyon lors de la tentative insurrectionnelle de la fin de septembre 1870, nous lisons :art. 4), que « l'Etat étant déchu, ne pourra plus intervenir dans le paiement des deltes privées ». C’est incontestablement logique, mais il serait difficile de déduire le nOn-paiement des dettes privées de principes inhérents à la nature humaine.

Puisque, en collant ensemble ces différents principes « absolus », Bakounine ne se demande point et n’a aucun besoin de se demander (grâce au caractère « absolu » de son procédé) si l’un de ces principes ne viendrait pas un tant soit peu borner le pouvoir « absolu » des autres et ne serait pas borné par eux à son tour, il se trouve dans une impossibilité « absolue » de réunir les bouts de son programme, chaque fois que, les mois Se montrant insuffisants, il s'agit de les remplacer par des notions un péu précises. Il « veut » l’abolition des cultes. Mais « l'Etat étant déchu », qui les abolira ? Il « veut » l'abolition de la propriété individuellement héréditaire. Mais que faire si, « l'Etat étant déchu », elle continue à subsister ? Bakounine sent lui-

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même que la chose n’est pas parfaitement claire, mais il se console très facilement.

Dans. une brochure écrite pendant la guerre francoallemande, Lellres à un Français sur la crise actuelle, en démontrant que la France ne peut être sauvée que par un grand mouvement révolutionnaire, il conclut qu'il faut pousser les paysans à mettre la main sur les terres appartenant à la noblesse et à la bourgeoisie. Mais les paysans français sont Jusqu'à présent pour la propriété « individuellement héréditaire ». Cette désagréable institution serait donc renforcée par la nouvelle révolution sociale ?

« Pas du tout — répond Bakounine — car la consécration juridique et politique de l'Etat, la garanlie de la propriété manquer au paysan. La propriété ne sera plus un droit, elle sera réduile à l’état d'un simple fuit.

Voilà qui est rassurant ! « L'Etat étant déchu », le premier gaillard venu, plus fort que moi, s'emparera de mon champ sans même avoir besoin de se prévaloir du principe de la solidarité ; celui de la liberté lui suffira largement. Une belle « égalisation des individus » que celle-là !

Il est certain — avoue Bakounine — que, d'abord, les

choses ne se passeront pas d’une manière absolument pa-

cifique : 1l y aura des luttes, l'ordre public sera troublé, et les premiers faits qui résulteront d’un état de choses pareil pourront constituer ce qu'on est convenu d'appeler une guerre civile. Mais aimez-vous mieux livrer la France aux Prussiens ? — D'ailleurs ne craignez pas que les paysans s’'entredévorent : — S'ils essaient de le faire dans le commencement, ils ne tarderont pas à se convaincre de l'impossibilité matérielle de persister dans cette voie, et alors ils tâcheront de s entendre, de transiger et de s'organiser entre eux. Le besoin de se nourrir, eux et leurs enfants, et par conséquent la nécessité de continuer les travaux de la campagne, la nécessité de garantir leurs maisons, leurs familles et leur propre vie contre des attaques imprévues, tout cela les forcera indubitablement à entrer bientôt dans

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la voie des arrangements mutuels. Et ne croyez pas non plus que, dans ces arrangements, amenés en dehors de loule tulelle officielle par la seule force des choses, les plus forts, les plus riches exercent une influence prédominante. La richesse des riches ne sera plus garantie par les institutions juridiques, elle cessera donc d’être une puissance... Quant aux plus madrés, aux plus forts, 11ls seront annulés par la puissance collective de la masse du grand nombre des pe. tits et très petits paysans, ainsi que des prolétaires des campagnes, masse aujourd'hui asservie, réduite à la souffrance muetlle, mais que le mouvement révolutionnaire armera d'une irrésistible puissance.

Je ne prétends pas, notez-le bien, que les campagnes qui se réorganiseront ainsi, de bas en haut, créeront du premier coup une organisation idéale, conforme dans tous les points à celle que nous rêvons. Ce dont je suis convaincu, cest que ce sera une organisation vivante, mille fois supérieure à celle qui existe maintenant et qui, d’ailleurs, ouverte d'un côté à la propagande active des villes, et de l’autre ne pouvant jamais être fixée et pour ainsi dire pétrifiée par la protection de l'Etat et de la loi, progressera librement, et pourra se développer et se perfectionner d’une manière indéfinie, mais toujours vivante et libre, jamais décrétée ni légalisée, jusqu’à arriver, enfin, à un point aussi raisonnable qu'on peut l’espérer de nos jours.

L’«idéaliste » Proudhon était persuadé que la consitution politique a élé «imaginée » à défaut de l’organisation sociale, «intime à l'humanité». Il se donna la peine de «découvrir» cette dernière, et l'ayant découverte, il ne voyait plus quelle raison d’être pouvait avoli désormais la constitution politique. Le « matérialiste» Bakounine n’a pas «d'organisation sociale» à lui. «La science la plus profonde et la plus rationnelle, dit-1l, ne peut point deviner les formes de la vie sociale future» (1). Elle doit se contenter de distinguer les for-

(1) L'Elalisme et l'Anarchie, Appendice À, p. 1. D'ailleurs, pour la Russie, la «science» de Bakounine savait bien deviner les formes de la vie sociale future : ce sera la commune, qui, dans son développement ultérieur, partira de la commune rurale actuelle. Ce sont surtout les bakounistes qui répandirent en Russie le préjugé sur les qualités merveilleuses de la commune rurale russe.

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mes sociales «vivantes» de l'Etat, et de condamner ces dernières. N'est-ce pas là la vieille opposition proudhonienne de l'organisation sociale «intime à l'humanité» et de la constitution politique «imaginée» exclusivement dans l'intérêt «de l'ordre» ? Toute la différence ne se réduit-elle pas à ce que le «matérialiste» transforme le programme utopiste de «l'idéaliste» en quelque chose d’encore plus utopiste, encore plus nébuleux, encore plus absurde ?

«Croire que l'univers doit son arrangement merveilleux au hasard, c’est se figurer qu’en jetant au hasard une quantité suffisante de caractères typographiques, nous pourrions arriver à composer L'Zliade ». Ainsi raisonnaient les déistes du dix-huitième siècle en réfutant Îles athées. Ceux-ci leur répondaient que, dans ce cas, tout est affaire de temps, et qu’en jetant les caractères un nombre de fois défini, nous devons aboutir, à un moment donné, à un pareil arrangement. De pareilles discussions étaient dans le goût du siècle et l'on aurait tort de s'en moquer trop maintenant, mais il paraît que Bakounine a pris au sérieux l'argument des athées du bon vieux temps et qu'il s’en est servi pour forger un «programme». Détruisez ce qui existe ; si vous le faites assez souvent, vous réussirez enfin à produire une organisation sociale au moins bien proche de celle que vous «rêvez». Tout ira bien quand nous aurons la «révolulion en permanence ». Est-ce assez « matérialiste» ? Si vous croyez que non, vous êtes un métaphysicien «rêvant » l'impossible !

L'opposition proudhonienne entre «l'organisation sociale » et Ia « constitution politique » se retrouve tout entière et toute « vivante » dans ce que Bakounine répète sans cesse sur la révolution sociate d'un côté et les révolutions politiques de l’autre. Selon Proudhon, l'organisation sociale n’a malheureusement jamais existé Jusqu'à nos jours, et, à défaut d'elle, l'humanité & dû « imaginer » la constitution politique. D'après Bakounine, la révolution sociale n’a jamais été faite jusqu’à présent, l'humanité étant forcée, à défaut d’un bon

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