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programme « social », de se contenter des révolutions politiques. A présent, ce programme trouvé, nous n'avons aucun besoin de nous occuper de la politique ; nous avons assez à faire avec la révolütion sociale.

Chaque lutte de classes étant nécessairement une lutte politique, il est évident que chaque révolution « politique » digne de ce nom est une révolution sociale ; il est évident aussi que, pour le prolétariat, la lutte politique est aussi obligatoire qu'elle l’a été toujours pour toute classe tendant à son émancipation. Bakounine anathématise toute action politique du prolétariat ; 11 préconise la lutte exclusivement « sociale ». Ou est-ce c'est que cette lutte sociale ?

Ici notre proudhonien se montre encore une fois sophistiqué par le marxisme. Il s'appuie le plus souvent sur les statuts de l'Association Internationale des Travatlleurs.

Dans les considérants de ces statuts, 1l est dit que l’'assujetissement des travailleurs au capital est Ia source de toute servitude, politique, morale et matérielle, et que, par conséquent, l'émancipation économique des travailleurs est le plus grand but auquel doit être subordonné, comme moyen, tout mouvement politique. Bakounine en conclut que « tout mouvement politique qui n'a point pour objet immédiat et direct l’émancipation économique, définitive ef complète des travailleurs, et quin'a pas inscrit sur son drapeau, d’une manière bien déterminée et bien claire, le principe de l'égalité économique, ce qui veut dire la restitution intégrale du capital au travail, ou bien la liquidation sociale, — que tout mouvement politique pareil est bourgeois, et comme tel, doit être exclu de l'Internationale.» Mais le même Bakounine a déjà entendu dire que le mouvement historique de l'humanité es! un processus conforme à des lois et que l’on n'improvise pas à chaque moment voulu une révolution. Force lui est donc de se demander : «Quelle est la politique que l'Internationale doit suivre ‘pendant cette période plus ‘ou

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moins longue qui nous sépare de celte terrible révolution sociale que tout le monde pressent aujourd'hui ? » À cela il: répond avec la conviction la plus profonde, et en citant toujours les statuts de l’'Internationale :

Doit, par conséquent, être exclue sans pitié la politique des bourgeois démocrates ou Socialistes bourgeois, qui, en déclarant que la liberté politique est la condition préalable de l'émancipation économique, ne peuvent entendre par ces mots autre chose que ceci : les réformes politiques ou la révolution politique doivent précéder les réformes éconoiniques ou la révolution économique ; les ouvriers doivent par conséquent s’allier aux bourgeois plus ou moins radicaux pour faire d’abord avec eux les premières, sauf à faire ensuite contre eux les dernières.

Nous prolesions hautement contre celle funeste théorie, qui ne pourrait aboutir, pour les travailleurs, qu'à les faire servir encore une fois d'instrument contre eux-mêmes et à les livrer de nouveau à l'exploitation des bourgeois.

L'Internationale commande de taire abstraction de toute polilique nationale où locale ; elle doit donner à l'agitation ouvrière dans tous les pays un caractère «essentiellement économique», en posant comme but : «la diminution des heures de travail et l'augmentation des salaires», en posant comme moyens : «l'association des masses ouvrières el la formalion des caisses de résistance. » — Il va sans dire que la diminution des heures de travail doit se faire sans aucune intervention de la part du maudit Etat (1).

Bakounine ne comprend point que la classe ouvrière peut, dans son action politique, se séparer complètement de tous les partis des exploiteurs. Selon lui, il n'y a pas pour la classe ouvrière d'autre rôle dans le mouvement politique que celui de satellite de la bourgeoisie radicale. Il préconise la tactique «essentiellement économique » des vieilles {rade-unions anglaises, et

( Voir les articles de Bakounine sur La Potilique de l’Inlernalionale dans l’Egalité de Genève, du mois d'août 1869.

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il ne soupçonne même pas que c'était justement cette tactique qui faisait marcher les ouvriers anglais à la remorque des libéraux.

Bakounine ne veut pas que la classe ouvrière donne la main aux mouvements ayant pour but l1 conquête ou l'élargissement des libertés politiques. En condamnant ces mouvements comme bourgeois, ils’imagine être on ne peut plus révolutionnaire. En réalité, il se dévoile, pur cela même, «essentiellement » conservateur, et si la classe ouvriere voulait jamais suivre cette ligne de conduite, les gouvernements n'auraient qu'à s’en applaudir /1).

Les vrais révolutionnaires de nos jours entendent bien autrement la tactique socialiste. Ils « appuient fout mouvement révolutionnaire contre l'ordre polilique et social actuel » (2), ce qui ne les empêche point — bien au contraire -— d'organiser le prolétariat en parti séparé de tous les partis des exploiteurs et ennemi de toute « la masse réactionnaire ».

Proudhon qui, comme nous le savons, n'avait pas de sympathies exagérées pour la « politique », engageait cependant les ouvriers français à voter pour les candidats qui promettraient de « constituer la valeur ». Bakounine ne veut pas de politique à quelque prix que ce soit. L'ouvrier ne peut pas se servir de la liberté politique : il lui manque pour cela deux petites choses : le loisir et les moyens matériels. Ce n’est donc qu’un mensonge bourgeois. Ceux qui parlent des candidatures ouvrières se moquent du prolétariat. « Les ouvriers députés, transportés dans des conditions d'’existence bourgeoise et dans une atmosphère d'idées politiques toutes bourgeoises, cessant d’être des travailleurs de fait, pour devenir des hommes d'Etat, devien-

(1) Les anathèmes lancés par Bakounine contre la liberté politique ont eu, pendant un certain temps, une influence très déplorable sur le mouvement révolutionnaire en Russie. (2) Manifeste du parti communiste, chap. LV.

dront des bourgeois et peut-être même seront plus bourgeois que les bourgeois eux-mêmes. Car les hommes ne font pas les positions, ce sont les positions, au contraire, qui font les hommes (1). »

Ce dernier argument, c'est presque tout ce que Bakounine sut s'approprier de la conception matérialiste de l’histoire. Il est incontestablement vrai que l'homme est le produit de son milieu social. Mais, pour se servir avec avantage de cette incontestable vérité, il faut quitter la vieille façon de penser métaphysique ‘qui considère les choses l'une après l'autre et l'une indépendamment de l'autre. Or, Bakounine, comme son maître Proudhon, malgré sa coquetterie avec la philo- Sophie hégelienne, resta toute sa vie un métaphysicien. ne comprend pas que le milieu, qui fait l'homme, puisse, en changeant l'homme, changer son produit. Le milieu qu'il a en vue, en parlant de l’action politiue du prolétariat, c’est le milieu parlementaire bourgeois : ce milieu-là doit fatalement corrompre les députés ouvriers. Mais le milieu des électeurs, le milieu du parti ouvrier conscient de son but et bien organisé, ne pourrait-il avoir aucune influence sur les élus des prolétaires ? Non ! Economiquement asservie, la classe ouvrière restera toujours dans la servitude politique, elle sera toujours la plus faible sur ce terrain. Pour l'émanciper, il faut conrmmencer par l'évolution économique. Bakounine ne s'aperçoit pas qu'en raisonnant ainsi, On aboutit inévitablement à cette conclusion qu'une victoire du prolétariat est une chose absolumen; Impossible, à moins que les détenteurs des moyens de production ne veuillent s'en désister à son profit. En effet, l'assujetlissement du travailleur au capital est la source de la servitude non seulement politique, mais aussi morale. Or, comment voulez-vous qu'asservis moralement, les travailleurs se lèvent contre la bour-

(1) Egalité, 28 août 1869.

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geoisie ? Pour que le mouvement ouvrier devienne: possible, 1l faut donc faire préalablement la révolution économique. Mais la révolution économique ne peut être que l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. Nous voilà dans un cercle vicieux que le socialisme moderne franchit avec facilité, mais dans lequel Bakounine et les bakounistes tournaient et tournent sans cesse sans autre espoir de délivrance qu'un sallo mortale logique.

L'influence corruptrice du milieu parlementaire sur les députés ouvriers est jusqu'à présent l'argument que les anarchistes estiment le plus fort dans la critique de l’activité politique de la démocratie socialiste. Nous avons vu ce qu'il vaut au point de vue théorique. Il suffit de connaître tant soit peu l'histoire du Parti socialiste allemand pour voir comment la vie pratique réfute les appréhensions anarchistes.

En niant toute « politique », Bakounine se . vit forcé d'accepter la tactique des vieilles trade-unions anglaises. Mais il sentait lui-même que cetle tactique est peu révolutionnaire. Il se tira d’émbarras à l’aide de son Alliance, espèce de société secrète internationale, organisée sur le pied d’un centralisme des plus farouches et des plus grotesquement fantaisistes. Soumis à la férule dictatoriale du souverain-pontife de l'anarchie, les frères « internationaux » et « nationaux » devaient accélérer et diriger le mouvement révolution- | naire « essentiellement économique ». En même temps, He Bakounine préconisait les « émeutes » les soulèvements | partiels des ouvriers et des paysans, qui, malgré leur écrasement inévitable, auront, prétendait-il, toujours une bonne influence sur le développement de l'esprit révolutionnaire parmi les opprimés. — Il va sans dire qu'avec un pareil « programme », il à pu faire beaucoup de mal au mouvement ouvrier, mais qu’il n’a pas réussi à s'approcher, fût-ce d’un seul pas, de la révolution « immédiatement » économique qu'il « révait » (1}e - (1) Sur l'action de Bakounine dans l’Internationale, consulter les deux publications du Conseil général : Les Pré-

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