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avoir la moindre notion de ce qu'est la méthode de la science sociale actuelle.
Mais avant de scruter la valeur des preuves, faisons Connaissance avec l'idéal lui-même. Comment Kropotkine se figure-t-il la société anarchiste ?
Préoccupés de la réorganisation de la machine gouvernementale, les révolutionnaires politiciens, les « Jacobins » (Kropotkine déteste les Jacobins plus que ne les détestait notre aimable impératrice Catherine 11), laissaient le peuple mourir de faim. Les anarchistes agiront autrement. Ils détruiront l'Etat et pousseront le peuple vers l’expropriation des riches. Une fois l’expropriation opérée, on fera l'inventaire de la richesse commune, puis on organisera la distribution.
Tout se fera par le peuple lui-même.
Que le peuple ait seulement les coudées franches, et en huit jours le service des denrées se fera avec une régularité admirable. Il ne faut jamais avoir vu le peuple laborieux à l'œuvre ; il faut avoir eu, toute sa vie, le nez dans les paperasses, pour en douter. Parlez de l'esprit organisateur du Grand Méconnu, le Peuple, à ceux qui l'ont vu à Paris aux journées des barricades, (Ce n’est pas le cas de Kropotkine. — G. P.), ou à Londres lors de la dernière grande grève qui avait à nourrir un demi-million d'affamés, ils vous diront de combien il est supérieur aux ronds-decuir des bureaux ! (1).
La base sur laquelle on organisera la jouissance en commun des denrées sera très juste et pas du tout Jacobine.
Il n'y en a qu'une, une seule qui réponde aux sentiments de justice et qui soit réellement pratique.
Prise au tas de ce qu’on possède en abondance ! Rationnement de Ce qui doit être mesuré, partagé ! Sur les 350 millions d'hommes qui habitent l'Europe, deux cents millions suivent encore ces pratiques, tout à fait naturelles — ce qui prouve, entre autres, que l'idéal anarchiste découle des aspirations populaires (2)
(1) La Conquêle du Pain, Paris, 1892, pp. 77-78. (2) Zbid., pp. 78-79.
Même chose pour le logement et pour le vélement. Le peuple organisera tout selon la même règle.
Il y aura un bouleversement, c'est certain. Seulement, il] faut que ce bouleversement ne soit pas en pure perte, il faut qu'il soit réduit au minimum. Et c'est encore — ne nous lassons pas de le répéter — en s'adressant aux intéressés, et non pas à des bureaux, que l’on obtiendra la moindre somme d'inconvénients pour tout le monde (1).
Ainsi, dès les premiers jours de la révolution, nous aurons une organisation ; la fantaisie des souverains «individus » Sera limitée dans des bornes raisonnables par les besoins de la société, par la logique de la situation. Et, pourtant, on se trouvera dans l'anarchie pleine et entière, la liberté individuelle sera sauve et saine. Cela paraît incroyable, mais c'est vrai; il y a anarchie et il y a organisation ; il.y a des règles obligatoires pour tout le monde,et cependant chacun fait ce quil veut. Vous n'y êtes pas ? La chose est simple : cette organisation, ce n'est pas les révolutionnaires « autoritaires » qui Font créée ; ces règles obligatoires pour tous et pourtant anarchistes, c'est le’ Peuple, fe Grand Méconnu, qui les a proclamées, et le peuple, il est très malin ; celui qui a vu ce que Kropotkine n'a Jamais eu l’occasion de voir, des journées de barricades, en sait quelque chose.
Mais si le Grand Méconnu a la sottise de créer des « bureaux », si détestables pour Kropotkine ? Si, comme il l'a fait en mars 1871, il se donne un gouvernement révolutionnaire ? Alors nous dirons qu'il s'est trompé, nous tâcherons de le faire revenir à de meilleurs sentiments, et au besoin nous lancerons des bombes contre les «ronds-de-cuir ». Nous inviterons le peuple à s'organiser, et nous détruirons tous les organes qu'il se donnera.
Voici donc comment on réalise l'excellent idéal anarchiste... dans son imagination. Au nom de la li-
(1) Zbid., p. 111.
berté des individus, on fait disparaître toute action des individus et du parti tout entier des révolutionnaires dans celle du Peuple ; on noie les individus dans la masse. Pour peu que l’on s’habitue à ce procédé... logique, on ne rencontre plus aucune difficulté et on peut se vanter de n'être pas du tout « autoritaire », ni « utopiste ». Quoi de plus facile, quoi de plus agréable ?
Mais, pour consommer il faut produire. Kropotkine le sait si bien, qu'il donne à ce propos une bonne leçon à « l’autoritaire » Marx.
Le mal de l’organisation actuelle n’est pas dans ce que « la plus-value » de la production passe au capitaliste — ainsi que l'avaient dit Rodbertus et Marx, rétrécissant ainsi la conception socialiste et les vues d'ensemble sur le régime du capital. — La plus-value elle-même n'est qu'une Conséquence de causes plus profondes. Le mal est dans ce qu'il peut y avoir uñe « plus-value », quelconque, au lieu d’un simple surplus non consommé par chaque génération; car pour quil y ait « plus-value », il faut que des hommes, des femmes et des enfants soient obligés par la faim de vendre leurs forces de travail pour une partie minime de ce que ces forces produisent et, surtout, de ce qu'elles sont capables de produire. (Pauvre Marx, qui ne savait rien de ces vérités profondes, quoique très confusément exposées par le savant prince ! — G. P.). Il ne suffit pas, en effet, de distribuer à parts égales les bénéfices qu'une industrie parvient à réaliser, si l’on doit en même temps exploiter d’autres milliers d'ouvriers. Il s agit de produire, avec la moindre perte possible de forces humaines la plus
grande somme possible ües produits les plus nécessaires au bien-êlre de tous. (1).
Marxistes ignorants que nous sommes, nous n'avons : jamais entendu dire que la société socialiste suppose une organisation de la production ! Puisque c’est Kropotkine qui nous le révèle, il n’y a rien de plus raisonnable que de Ffnous adresser à lui, pour savoir quel
(1) La conquête du Pain, pp. 122-123.
aspect aura cet organisation. Sur ce sujet aussi, il ne laisse pas de dire des choses intéressantes.
Supposez une société comprenant plusieurs millions d'habitants engagés dans l'agriculture et une grande variété d'industries, Paris, par exemple, avec le département de Seine-et-Oise. Supposez que, dans cette société, tous les enfants apprennent à travailler de leurs bras aussi bien que de leurs cerveaux. Admettez, enfin, que tous les adultes, sauf les femmes occupées à l’éducation des enfants, Ss'engagent à travailler cing heures par jour, de l'âge de vingt ou vingt-deux ans à celui de quarante-cinq ou cinquante, et qu'ils s’emploient à des occupations au choix, en n'importe quelle branche des travaux humains considérés comme nécessaires. Une pareille société pourrait, en retour, garantir le bien-être à tous ses membres, — c'est-à-dire une aisance autrement réelle que celle dont jouit aujourd'hui la bourgeoisie. — Et chaque travailleur de cette société disposerait, en outre, d'au moins cinq heures par jour qu'il pourrait consacrer à la science, à l’art, etaux besoins individuels qui ne rentreraient pas dans la catégorie du nécessaire, sauf à introduire plus tard dans cette catégorie, lorsque la productivité de l'homme augmenterait, tout ce qui est encore aujourd'hui, considéré comme luxueux ou inaccessible (1).
Dans la société anarchiste, il n'y aura point d'autorité, mais ily aura le contrat (vous revoilà, immortel Monsieur Proudhon, on voit que vous allez toujours bien !), contrat en vertu duquel les infiniment libres individus « s’engageront » à travailler dans telle ou telle « commune libre». Le contrat, c'est la justice, la liberté et l'égalité, c'est.Proudhon, Kropotkine et tous les saints. Mais en même temps, — ne badinez pas avec le contrat ! — c'est une chose qui n’est pas si dépourvue de moyens de défense qu'elle en a l'air. En effet, le signataire du contrat librement consenti ne veut-1l pas remplir son devoir ? Il est chassé de la libre commune et il court le risque de mourir de faim, ce qui n’est pas d’une gaîté démesurée.
(1) JZbid., pp. 128-129.
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74 ANARCHISMKH ET SOCIALISME
Je suppose un groupe d'un certain nombre de volontaires s'unissant dans une entreprise quelconque pour la réussite de laquelle tous rivalisent de zèle, sauf un des associés qui manque fréquemment à son poste ; devra-t-on, à cause de lui, dissoudre le groupe, nommer un président qui imposera des amendes, ou bien enfin, distribuer, comme l’Académie, des jetons de présence ? 11 est évident qu'on ne fera ni l'un, ni l’autre, mais qu'un jour on dira au camarade qui menace de faire péricliter l'entreprise : — « Mon ami, nous aimerions bien travailler avec toi : mais, comme tu manques souvent à ton poste, ou que tu fais négligemment ta besogne, nous devons nous séparer. Va chercher d'au-
tres camarades qui S'accommoderont de ta nonchalance (1).
C'est assez fort au fond, mais voyez comme toutes les apparences sont sauvées, combien l'on est « anar-chiste... » dans son langage. Vraiment, nous ne nous étonnerons pas, s'il se trouve dans la société « communiste-anarchiste » des gens guillotinés par persuasion ou du moins en vertu d'un contrat librement consenti !
Qui plus est, ce moyen si anarchiste de mettre à la raison les paresseux « libres individus », est tout à fait naturel et 1l se pratique « partout aujourd'hui, dans toutes les industries, en concurrence avec tous les systèmes possibles d'’amendes, de déductions de salaire, de surveillance, etc. ; l’ouvrier peut entrer à l'usine à l'heure fixe, mais s’il fait mal son travail, s’il gêne ses camaradespar sa nonchalance ou d’autres défauts, s'ils se brouillent, c'est fini. Il est forcé de quitter l'atelier !» (2. Voilà comme quoi « l'idéal » anarchiste est tout à
fait d'accord avec les « tendances » de Ia société.
capitaliste.
Du reste, des mesures aussi rigoureuses seront excessivement rares. Délivrés du joug de l'Etat et de l'exploitation capitaliste, les individus se mettront, de leur propre mouvement libre, à satisfaire les besoins
(1) Zbid, pp. 201-202.
(2) Zbid., p. 202.
ANARCHISMÉ ET SOCIALISMH 79
du grand Tout, de la société. Tout se fera par le moyen de la libre entente.
Eh bien, citoyennes et citoyens. que d’autres préconisent la caserne industrielle et le couvent du communisme autoritaire, nous déclarons que la fendance des sociétés est dans une direction opposée. Nous voyons des millions et des millions de groupes se constituant librement pour satisfaire à tous les besoins variés dés êtres humains, — groupes formés, les uns, par quartier, par rue, par maison
les autres se donnant la main à travers (!) les murailles des
cités, les frontières, les océans. Tous composés d'êtres humains qui se recherchent librement et, après Sêtre acquittés de leur travail de producteurs, s'associent, soit pour consommer, soit pour produire les objets de luxe, Soit pour faire inarcher la science dans une direction nouvelle. C’est la tendance du X1X° siècle, et nous la suivons : nous ne démandons qu'à la développer librement, sans entraves de la part des gouvernements. Liberté à l'individu | « Prenez des cailloux, disait Fourier, mettez-les dans une boîte et secouez-les ; ils s’arrangeront d'eux-mêmes en une mosaique que jamais vous ne parviendriez à faire si vous confiez à quelqu'un le soin de les disposer harmoniquement » (1).
Un homme d'esprit a dit que la profession de foi des anarchistes se réduit à deux articles d'une loi fantasque :
1° I] n'y aura rien ;
2° Nul ne sera chargé de penser à ce qu'il y ait quoi que ce soit. |
C'est un «idéal» séduisant, mais dont la réalisation n'est malheureusement que peu probable.
Quest-ce que cette « libre entente » qui, selon Kropotkine, existe même dans la société capitaliste ?
Il cite à l'appui deux sortes d'exemples : a) ceux qui se rattachent à la production et à la circulation des marchandises ; b) ceux qui sont du domaine de toutes
(1) L'Anarchie dans l’évolution socialiste (conférence faite à la salle Lévis), Paris, 1888, pp. 20-22.
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