‹ Anarchisme & socialismeChapitre 5 sur 41 · LYS A · texte numérisé non relu

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XXVI GEORGES PLÉKHANOFF

Le mouvement ouvrier social-démocrate et la propagande théorique marxiste sedéveloppaientalors « cConspirativement». Les chefs du mouvement. les organisations. la production littéraire étaient en butte à des persécutions incessantes. Journaux et brochures était imprimés soit en Russie dans des typographies clandestines, soit à l'étranger d'où ils pénétraient par contrebande en Russie. Les écrits de G. Plékhanof n'atteignaient ainsi qu à grand peine les intellectuels el les ouvriers révolutionnaires de son pays. La police perquisitionnait dans les milieux universitaires et ouvriers, ce qu'elle y trouvait était brûlé ou bien allait s’entasser dans les dépôts de la célèbre « Troisième section ».

En 1895, sous le pseudonyme de N. Belioff, Georges Plékhanoff fit paraître légalement en Russie son Æxsai sur le développement de la COnCeplion môniste de l'Histotre. Le livre fit grand bruit, et est devenu classique dans la littérature socialiste russe. W. Lombart ésrivait que c'était «l'exposé le plus remarquable qu'il eut jamais lu sur le matérialisme historique et la théorie marxiste ».

Ce livre contient aussi une vive critique des conceptions théoriques des socialistes-révolutionnaires russes. Il est une réponse à N. Mikhaïlovsky dont les articles étaient

dirigés contre le marxisme. La censure, trompée par l’ap-

parence légale du livre, en avait autorisé l'impression. Devant son immense succès (une édition de 5.000 exemplaires fut épuisée en six semaines et les quelques exemplaires qu'on pouvait trouver, vendus à des prix exCeptionnels pour l’époque), la censure S inquiéta et des perquisitions amenèrent la confiscation de quelques volumes. Longtemps le public se demanda qui était Beltoff : seuls. Ceux qui Connaissaient bien les écrits de Plékhanoff devinaient quel était le véritable auteur. La police eut vent de la chose et les confiscations recommencèrent de plus belle : on enleva le livre des bibliothèques et on en défendit la lecture. Ces mesures restèrent en vigueur jusqu'à la révo-

lution de 1905-1906. Ensuile Z'Essai sur: le développement

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GÉORGES PLÉKHANOFF XX VII

de la conception moniste de l'hisioire put reparaître ouverlement en de nombreuses éditions.

Georges Plékhanoff avait, on le voit, réussi tout de même à entrer dans la littérature légale sous divers pseu-

donymes : Valentinoff, Beltoff, Ouchakoff, Volghine. Outiss,

Kamensky, etc. Ses idées se répandaient ainsi dans les cerclés intellectuels et les miiieux ouvriers cultivés. Beaucoup de Ses articles parurent dans la revue Le Monie Moderne dirigée par N. Jordansky. Cela ne l'empêchait pas de participer, au sein du parti social-démocratique, à la lutte contre les fractions qui s'éloignaient du

marxisme orthodoxe. Il combattit le courant dit « écono-

mique » (correspondant au syndicalisme de l'Occident) et qui avait un caractère moins anarchiste qu'opportuniste.

Au début de 4901, Lénine, Martov, et Potressov arrivèrent de Russie. D'accord avec le groupe de L « Emancipation du Travail », ils créèrent le journal « /skra » (l'Etincelle). auquel Plékhanoff collabora activement. Ce journal acquit une grande popularité dans les milieux révolutionnaires russes de l’époque. Un grand nombre de ses exemplaires pénétraient en Russie et son influence pour ia diffusion des idées social-démocratiques en Russie fut immense. La rédaction de l'/skra édilait aussi une revue socialiste, Zaria (L'Aube), ou Pléxhanoff publia sa Crilique de nos criliques, suite d'articles philosophiques dirigés nolamment contre P. Struve — un des pionniers du marxisme en Russie, devenu partisan de la réconciliation des classes, et

contre le révisionisme de Bernstein.

La littérature révolutionnaire russe publiée à l'étranger atteignait alors son plus grand éclat, grâce au talent des jeunes forces qui y participaient. Cependant des dissentiments éclatèrent. Ils étaient provoqués par Lénine- Oulianoff, qui n'était pas encore le Lénine de 1906 et du coup d'Etat d'octobre 1917, mais qui manifestait déjà une tendance:que Piékhanoff appelait « anarcho-syndicaliste » ou « blenquiste ». Lénine parlait de prise du pouvoir par

XXVIII GEORGES PLÉKHANOFF

un parti qui, formé d'éléments conscients, devait dominer la foule inconsciente. Ces idées étaient alors anodines, car l'influence de Plékhanoff et du groupe de l’« Emancipation du Travail » était encore grande sur Lénine. Cependant Plékhanoff, après avoir Ju un article de Lénine (signé Touline), dans lequel celui-ci eXposail sa conception du marxisme, prononça ces paroles prophétiques : « [1 (Lé- « nine) comprend la théorie marxiste avec tant d'étroitesse “ quil Causera dans l'avenir beaucoup de mal au mou ve: « ment social-démocrate en Russie ».

Au deuxième congrès du parti social-démocrate russe, qui eut lieu au mois d'août 1903, se produisit une scission dans le parti. Lénine ne dévoila pas encore complètement ses tendances. La discussion, en effet, fut d'abord moins une discussion de principes qu'une discussion sur Îles méthodes d'organisation du parti. Mais les divergences s’approfondirent et dégénérèrent en SCission, au grand chagrin de Plékhanoff. Cette scission, dont les causes profondes se révélèrent plus tard, divisait le parti en majoritaires et minoritaires (bolcheviki et mencheviki) : elle fut amenée par le fait que l'ancienne rédaction collégiale de l'Zskra (V. Zassoulitch, P. Axelrod, Potressof, Martov, Plékhanoff, Lénine) avait été remplacée par une nouvelle rédaction de trois membres (Plékhanoff, Martov-et Lénine). = Plékhanoff qui avait été élu, au 2° Congrès, président du conseil du parti, consacra toute son énergie à mettre fin à cette situation anormale. Dans ce but, il insista pour que l’ancienne rédaction de l'Zskra fût rétablie dans ses droits. Lénine refusa et proposa sa démission. Plékhanoff l'accepta ; il rétablit alors l’ancienne rédaction qui conti- nua à publier l’Zskra jusqu’en 1903.

Malgré tous les efforts de Plékhanoff, la scission dans le parti ne cessa de S'approfondir. Le centralisme augmenta Chez les partisans de Lénine, tandis que, chez les mencChevistes, apparurent, quoique faibles encore, des tendances vers le réformisme. Plékhanoff se (rouva dans l'impossibilité d'aller ni avec les uns, ni avec les autres. Il n'approuvait ni la tendance bolcheviste vers une ex-

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GEORGES PLÉKHANOFF XXIX

trème centralisation qui créait une situation telle dans le

parti, qu «à la fin des fins-tout tournera autour d'un

seul homme qui, ex providentia, réunira en lui tous les pouvoirs » ; ni la tendence mencheviste vers une décentralisation extrême amenant l'organisation «à ce degré de décentralisation qui caractérise les taches nébuleuses ». (Journal d'un social-démocrate n° 2, p. 48-49).

Ainsi Plékhanoîff restait au dessus des fractions, engageant les partis adverses à réexaminer leurs vues. Il commença à cette époque à publier seul son Journal dun social-démocrale, dont le but était de ramener l'union dans le parti. Dans une série d'articles brillants, entre. autres les « Frères ennemis » (Journal d'un social-démocrale, n° 2, août 1905) il critiqua avec véhémence l'attitude des deux fractions. Il voyait la cause de Ïa scission dans le fait que les ouvriers ne jouaient pas encore un grand rôle dans la vie du parti, et que 3'étaient les intellectuels qui décidaient du sort des ouvriers.

En 4905-1906, Plékhanoft, tout en restant chef du parti» n'appartenait à aucune des fractions, mais s'efforcait de les amener sur la véritable voie marxiste. Il lutta avec force contre le courant dit «de liquidation» qui se dessinaiït dans la fraction menchéviste depuis 1906, c'est-à-dire contre la tendance qui voulait abandonner les méthodes conspiratives pour entrer dans la voie légale. C'était la menace d'une évolution des mencheviks vers le réformisme et aussi un grand danger pour l'unité du parti social-démocrate révolutionnaire.

En 1912, grâce aux efforts de Plékhanoff, des éléments sortis des deux fractions formèrent le nouveau groupe des « partitsi » (partisans de l'union du parti). Ils eurent à l'étranger un organe appelé Pour le Parti, et en Russie, un peu plus tard, le journal Ædinsivo (L'Unité).

Durant cette période, Lénine essaya d'entrer en relation avec Plékhanoff, lui exprimant sa sympathie pour ses efforts vers l'unité et son désir de rapprochement. Mais G. Plékhanoff, qui savait bien que la conception de Lénine:

Poe GEORGES PLÉKHANOFF

Sur l'union se résumait en l'absoption d’une fraction par l’autre (1),-éluda l'offre de le rencontrer à San-Remo.

Voici la lettre encore inédite que Plékhanoft écrivit À Lénine à ce sujet :

San-Remo, le 2? Avril 1910.

Cher camarade,

Excusez-moi d’avoir tardé à vous répondre. Je n'étais pas bien.

Je pense, moi aussi, que le seul moyen de mettre fin à la crise que traverse actuellement notre parti, est un rapprochement entre les marxistes-mencheviks et les marxistesbolcheviks, et je considère qu'il faut que je vous parle per- Sonnellement, mais je trouve que notre entrevue sera plus utile sielle a lieu un peu plus lard, lorsquela disposition des deux fractions se manifestera plus clairement.

Les événements avancent rapidement et le temps forme bien les gens. Les mencheviki tendent de plus en plus à se détacher des théories de « liquidation ». Je veux croire que les bolcheviki, de leur côté, tendent non seulement à se déta- Cher des théories anarcCho-syndicalistes, mais renoncent aussi à une conception trop étroite des organisations ouvrières légales, qui, soit dit entre nous, favorise fortement Je succès des liquidateurs.

En aftendant, préparons le terrain pour le rapprochement, chacun dans sa sphère.

Votre dévoué,

G. PLÉKHANOFF.

Le Journal d'un social-démocrate eut une grande influence et sauva le parti, en 1905-1907, de toute une série de faux-pas, comme le boycotage de la Douma, les grèves politiques irréfléchies. 11 parut jusqu'en 1945.

En même temps qu'il prenait part aux discussions de parti, G. Plékhanoff travaillait à plusieurs ouvrages. Parmi

(1) Plékhanoff disait : « Lénine veut.lunion du parti, mais il comprend cette union, comme l'homme comprend l'union avec un morceau de pain : il l’avale ».

GEORGES PLÉKHANOFF XXXH

ceux-ci il convient de citer ses deux éludes sur Le Syndicalisme et sur Les Courants religieux, et surtout l'œuvre à laquelle il devait consacrer les dernières années de: sa vie et qui resta inachevée, L'IHisioire de la pensée sociale en Russie. La guérre, puis la Révolution de 1917 ayant interrompu ce travail, trois volumes et quelques. chapitres du quatrième furent seuls édités.

La notice biographique que nous présentons aux lecteurs français doit être courte. Mais la vie de G. Plékhanoff est tellement riche de labeur et d'événements, que sans faire autre chose que toucher à peine à ses différentes époques nous risquons de dépasser les cadres qui nous- sont fixés. Il faut cependant que nous disions au moins quelques mots sur l'attitude et les idées de Plékhanoff durant la guerre mondiale, |

Vers le mois de mars 1914, Plékhanoff, qui suivait attentivement les événements de la politique mondiale avait prévu la guerre. Il dit alors à sa femme qui lui parlait d'un: projet d'agrandissement de son sanatorium : « Attends, ne te presse pas, laisse venir l'automne. Ça sent la poudre dans l'air. Guillaume et ses junkers parlent de Berlin-Bagdad. Le chauvinisme allemard est effroyable ».

Quelques semaines après, Plékhanoff et sa femme se rendirent à Paris pour y voir leurs enfants, et aussi pour rechercher à la Bibliothèque Nationale certains documents se rapportant au travail de Plékhanoff sur l'Hisloire de la pensée sociale russe-

« Après la tragédie de Sarajevo, disait-il alors, le moindre prétexte suffira pour déchainer l'orage ». De Paris. Plékhanoft $e rendit à Bruxelles pour assister à une conférence du Bureau de l’'Internationale, convoquée pour essayer de refaire l'unité du parti social-démocratique russe. Il y prononça un discours remarquable faisant appel à l'union de toutes les fractions présentes. Elles étaient au nombre de trois et avaient respectivement pour chefs Plékhanoff, Martof et Paul Axelrod ; enfin Lénine qui ne

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