LE ROYAUME DE LA FAIM
— mon dernier shilling — à un malheureux qui se trouvait à quelques pas* J'en suis resté tellement ahuri, tu comprends, que Je l'ai laissé partir sans souffler mot...
— - £t tu es certain que c'est le même individu? fit Garrard en hochant la tête.
* Si j'en suis certain?.» Grois-tu qu'on puisse oublier une figure pareille quand on Ta vue, ne fût-ce qu'une seule fois?
Auban garda le silence. La coïncidence, pour être bizarre, n'en était pas moins possible. Trupp pouvait se tromper, c'est vrai, mais Auban pensait cependant que son ami n'était pas dans l'erreur en ce moment. Lui aussi maintenant était tout bouleversé. Gelte figure... Trupp avait bien raison : on ne Toubliait pas quand on l'avait vue, ne fût-ce qu'une seule fois. Mais ce qui l'émouvait plus encore que ce faciès blême et décharné, c'était la maigreur inouïe de ce corps émacié, épuisé, vidé par la faim. Avec quelle longue et infatigable patience n'avait-elle pas dû s'acbarner sur cet homme pour le réduire ainsi à l'état de squelette ambulant... Un mois auparavant il avait encore eu des forces suffisamment pour donner cette preuve d'orgueil indomptable; mais il avait fini par succomber, naturellement, et il était venu mourir dans ce coin le plus noir et le mieux caché. 11 avait voulu ne pas avoir de témoin pour
mUê latte atiiirênie engagée afeeerikiQiA le kau^
celait depuis si loagtemps, — la faim.
Mort de faim, iiiûrtâeftiiii,Hii»ide(inm4 ne
cessait de se répéter le mécanicien qui dit enfin k Auban :
— Yoilà encore une chose que non» 110 nom
attendions pas à voir... Gomme tout vient à l'appui de ce que je te disais.. • Mais la engeance que nous prendrons effacera tout ça.
— Moins la folie, songea Garrard qui se garda bien de penser tout haut. U n'y a de fauta nnttr part : est-ce la faute de l'aveugle s'il ne Yoit pasf i^'oiie» iblie partout, — etfolie dootle^Yeng^ance» seront terribles.
Soudain ils se retrouvèrent dans Whitechapel Boad.
ns avaient marcM sans trop saveir de gcerf eôté ils dirigeaient leurs pas» tant ce quiLs avaient vu leur avait tait oublier tout le reste. La clarté dont ils furent brusquement frappés en plein visage les surprit; ils promenèrent ienr» regards antonr d'eux et remanfntoent que hi grande artère se gonflait encore d'une vie aussi intense. La vie débordante, la* vie triomj^ante apiAs les allées û& la mort...
— Allons au club, dit Auban.
U se sentait les jambes rompue^ FeetooMe vide, mais il n'avait rien perdu de son impassi-
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Ulité habituelle^ Trupp paraissait insensible à la soif aussi bien qu'à la fatigue ; tout en guidflnt son compagnon par le chemin le plus direet, il allait sana rien direr sans relever les yeuj^, indifférent en apiunnee maia rongé m tctaâ par une soulfrance aiguë que traversaient des accès de fureur révoltée.
Après avoir coupé Gommercl«il Road, Û9 attei» gnirent en quelques minutes rentrée d'une rue fui éteit plongée dan» TobeeurUé la plus complète : c'était Berner-Stniet, Ë-G. Lse maisons s'y entassaient confusément et la nuity étaitsi noire que Ton. dieUnguaii à pûne les portes et les fenêtres. Il fallait une connaissance parfaite des lieux pour parvenir à découvrir un numéro déterminé dans cette suceetslon de masses sombnnu Auban en était réduit à lâter le terrain devant lui avec aa canne avant d'y aventurer le pied.
Cependant Trupp ne ^arrêta pas moins sans hésitation aucune à rentrée du club des révolulionnaifee israélites : il laissa fetomber le louid marteau de fer et la porte s*ouvrit aussitôt. Des têtes émergèrent d'une salle située k droite et des mains se tendirent cordialement dès que
Trupp eût été reconnu. Auban vit qu'il les ser* rait toutes avec un réel plaisir. Liui-mème devait Mre à peu près ineennu maintenant dan» ce
milieu où il n'avait pas paru depuis piu& d'un
an : il n'espérait guère retrouver des personnes
avec lesquelles il pût prendre langue. Pourtant il venait à peine de se mêler aux groupes qui, debout ou sur les bancs, remplissaient les petites salles basses du rez-de-chaussée, qu'une main sabattit sur son épaule et qu'une Joyeuse exclamation partait à ses oreilles :
— Auban...
— Baptiste, s'écria-t-il en voyant surgir devant
lui les traits d'un bon camarade dont Vamilié datait de la période d'efîervesceDce que Garrard avait eue à Paris.
Et de même qu'une bande folle d'oiseaux chanteurs dont un hasard vient d'ouvrir la cage, les souvenirs de toute nature montèrent en foule aux lèvres des deux anciens amis qui s'étaient perdus de vue depuis plusieurs années.
L'International Working Men*s Club était avec t< Les Aurores » — troisième section de l'Association communiste pour l'éducation des Travailleurs, — le seul groupe révolutionnaire de l'East-End. Ses membres, au nombre d'environ deux cents, étaient pour la plupart des émigrés russes ou polonais et son vaste champ de propagande comprenait tout Whilechapel, habité en majeure partie par leurs compatriotes.
Auban se lit traduire par Baptiste des passages du journal que le groupe publiait toutes les
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semaines au prix des plus grands sacrifices, car personne ne lui venait en aide dans cette coûteuse entreprise : les riches coreligionnaires du West-Ënd ne la ▼oyaiënt pas d*un fort bon œil et étaient môme parvenus à force d'argent à faire suspendre la publication pendant un certain temps. Ce journal avait pour titre «The Worker's Friend » : imprimé en caractères hébreux, il était ^digô dans ce singulier mélange d ailemand, de polonais et d'anglais qui est particulier aux Polonais émigrés et qui n'est guère compris que d*eux.
Tout en soupant, Garrard répondait aux mille questions dont Baptiste ne se lassait pas de 1 accabler. Que de choses déjà vieilles mais encore nouvelles pour eux ils s'apprirent mutuellement... Un tel se trouvait là maintenant, un autre ici ; le mouvement social avait tout remué, tout bouleversé, tout transformé dans un laps de temps relativement peu considérable.
Au ban se faisait plus grave à mesure que tous ces faits lui étaient révélés. Il semblait entendre ronfler de plus en plus menaçante la roue du Destin qui passait à travers les multitudes humaines en broyant tout sur son chemin. Sans doute à présent il n*avait plus rien à craindre pour sa tête : il combattait pour lui seul et cette attitude était pour lui une sauvegarde. Mais les
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blessures reçues autrefois se rouvraient chez lui dès qu'on y touchait.
BaikUfile, loi, rappela encore un autre de leurs compagnons : Auban s'en souvenait sans doute? Eh bi^, cet incUvidu n'était ^'un mouchard et on avait fini par le démasquer. Auban en croyait difllcilement ses oreilles.
— La canaille, conclut Baptiste. .
— Il n*était peut-être que malheureux, fit Cap* rard; mais Baptiste ne voulut pas se ranger à cette manière de voir.
Une heure se passa de la sorte. Puis ils gravirent Tétroit escalier conduisant à la salle de réunion : elle était de proportions très modealm et ne devait pas fournir place à plus de cent cinquante personnes. De simples bancs sans dossier tenaient lieu de sièges : tout cela sentait la pauvreté, une pauvreté profonde, mais trahissait aussi un constant et sérieux effort pour échappes à cette misère. Quelques gravures décoraient les^ murs : les portraits de Proudhon, de Marx, de Lassalle — celui-ci renversant le veau» d'or du capitalisme — et une charge représentant Mrs Gundry, la bourgeoisie envieuse,égo]Lâte et cupide, • qui est chargée de trésors et qui refuse uns peany à un meurt-de-faim.
Une réduction de scène servait de tribune;.
Trupp avait la parole et s'y tenait à côté de la
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table du {^résident quand Aubaa arriva. Celui-oi manœavra de JEaçon k a'appiodMr et k roit wn ami. Pour l'entendre, il ne s'ea préoccupait pas, car Otto parlait allemand et Carrard ne ooiapia^ naii qu'on mot de loin en loin. Tmt au plus derinait-il le thème clioisi par son ami : celui-ci semblait raconter les choses qu'il avait ^ues pendant eelte journée. Mais Anban se rendit aisément compte de la passion entraînante qui menait Trupp et avsc lui tous ceux qui réeoutaient. L'auditoire entier ne respirait plus pour ainsi dire ; un courant électrique semblait faire bondir à runisson les eœors de eee Jeunes gens qui étaient encore des enfants, de ces femmes qui eoeeombaîeut* sous un labeur incessant, de ces iMMumes qui étaient ? enns se rassembler Ik après tant de déceptions. A.uban avait rarement vu une salle pins empoignée par rocateur, mais eela ne
le surprenait pas. 11 les connaissait bien, ces imaginationa exaltées, cerveaux en feu a'emballant a?ee autant de fouine sur une puérilitér que sur une question de vie et de mort ; ils étaient misérables entre tous et ceci ne les empécbait . nullement de prandre le Paradis terrestre pour but idéal. Le communisme le plus parfait était seul capable de leur donner satisfaction : la paix universelle, la fraternité, Tégalité, il ne leur en fallait pas moins. Des cbrétiena, des idéalistes»
des rêveurs, des fous que tous ces révolutionnaires Juifs de r£ast-£nd...
Trupp avait dit; la discussion s'engagea immédiatement.
— Mais soyez donc des égoïstes, fut tenté de leur crier Auban ; soyez des égoïstes, je vous répète. L'égoïsme est la seule arme avec laquelle vous puissiez lutter contre vos exploiteurs. Servez-vous-en avec calme, avec prudence, avec ' énergie et vous êtes certains de vaincre.
11 se tut cependant. Des années d*expérience avaient suivi les temps déjà lointains où, vibrant lui-môme d enthousiasme, il provoquait Tenthousiasme au sein des foules tourmentées. Il s'était voué à une élude unique — celle des hommes et, depuis qu'il les connaissait, il savait que pour être applaudi par eux, il sufBt de tenir un lan* gage répondant aux secrètes aspirations de leurs cœurs. C'est la phrase aux périodes sonores qui charme et qui entraine ; le mot net et précis, dépourvu de tout artifice, n'ayant pour lui que sa portée, ne se comprend pas et passe inaperçu. N'en avait-il pas fait encore l'expérience le dimanche précédent? S'il avait pris la parole ce soir-là, il n'eût fait naître que des mécontentements au lieu de recueillir des applaudisse* ments.
Cependant la discussion allait son train ; tous
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ceux, qui défilaient sur lâ petite scèoe montraient le plus ardent désir de convaincre randitoiire dont rallention se soutenait, Trnpp passa dans le iond de la salie où il lut bientôt entouré ; c'était h qvA lui demanderait quelque explication sur tel ou tel point de son allocution, et il répondait à tout le monde avec une patience inépuisable.
Bapliste se sépara d*Auban qui s'assit au milieu de ces gens dont la langue lui était inconnue ^ mais dont les visages trahissaient les sensations. Un léger brouillard, fait de fumée de tabac, emplissait l'air.
— Aujourd'hui ils sont exaltés et tout pleins d'enthousiasme, pensa-t-il, demain ils seront accablés et découragés... Aujourd'hui le meeting, demain la potence ; aujourd'hui la révolution, demain nouvelle erreur imposant sa domination...
En ce moment Trupp lui demanda de loin s'il voulait raccompagner aux Aurores : Otto venait d'apprendre qu'on y tenait réunion également et il avait l'intenlion d'y parler. Auban refusa.
On entonna la MarseillaUe de$ TravaiUeurs et ce fut comme le signal du départ général ; la plupart se levèrent et un broubaba se produisit pardessus lequel on distinguait pourtant la voix mâle et forte du grand gaillard aux cheveux blonds et aux yeux bleus disant les couplets, son
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wie à la main. Le lefiraiii se Tépélnt ea ehoNur.
Auban fredonnait la Marseillaise en français. Que de lois déjà il Tavail antendoe €i fue d'homme» raTalentehaiitéeaaxlieiire8deâé9eqK)ir»deféwtte ou d'espérance... Hais qui d'ailleurs ne la càan* tait pas? Piur un simple hasard il mtiafqixa qa^vJBt jeune homme aitnehait sur lui un regard méfiant ; il ne put s'empêcher de sourire, ûevaitril se nommer? A peine si on le connaissait eneere; son nom eut sufû certainement à taire cesser toute méprise, mais il jugea inutile de le dire* Il tira sa montre et vit qu'il devait s'en aller s'il ne 19011lait pas manquer le dernier train pour King's Gioss à la station d'Aldgate. La Hmnetilaitê ûaS»sait comme il sortait.
Auhan se dirigea comme il put dans les ténè-^ bras vers le point où convergeaient les voies pitaw cipales du quartier : il n'était pas encore arrivé aux premiers réverbères quand un gigantesque cube de maçonnerie se dressa brusqumient de* \ant lui, ouvrant à chacun de ses quatre étages une vingtaine de larges baies éclairées pareillea k autant de prunelles enflammée» ouvertes sur le mystère de la nuit. C'était une de ces manufactuies dont chaque paroisse de rfiastrSnd possède une quarantaine, peut-être une lilature de soie. Des ombres fugitives glissaient derrière les vi* très, le bruit des machine» s'entendait diatiae^